‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 34 sur 74 · L'ES ROMANCES D ULRIC PINSON · texte numérisé non relu

L'ES ROMANCES D ULRIC PINSON

«Ah

! madame, dit Etienne, avec quel plaisir je vous ai entendue !

« J'avais un ami, nommé Ulric Pinson, sous-chcf de bureau et poëte. Il faisait dçs romances dont un autrepinson, nommé Douillet, composait la musique, et qu'un troisième pinson, nommé Canard, saupoudrait d'une lithographie. Ces trois pupilles des Muses vendaient le tout à un marchand qui donnait à chacun d'eux trentetrois francs trente-trois centimes, et qui lançait l'œuvre dans le monde. C'était toujours le même prix, et toujours la même chose : un monologue qui traitait de rélcrnitô de l'amour. Douillet y incrustait des bémols, Canard l'illustrait d'une figure de femme qui avait la bouche moins grande que les yeux et des cheveux pendants en oreille de chien. Aucun ne sortait jamais de là; Pinson surtout s'y tenait, malgré quelques réclamations des autres. « Pinson, disait le pauvre Douillet, tu es ennuyeux ; tu « me fais toujours du Lamartine; ça ne varie pas l'inspi- « ration. Donne moi donc du Musset! — Moi, disait

« Canard, je voudrais un peu de drame ! » Pinson était de bronze et persévérait dans les sentiments doux. Il taillait sa plume, se coulait dans ses garde-manches en percaline noire, prenait le papier du Gouvernement et écrivait en anglaise quelque chose sur l'éternel amour. Il y avait toujours un ange, un cœur et un pleur. Que ce malheureux nous a fait rire ! C'était l'homme du monde le plus rangé. Il se vantait de n'avoir jamais oublié son parapluie, et il n'aimait pas une couturière nommée Hortensia, qu'il a épousée. Son mariage lui a inspiré trois romances : une sur la première entrevue, une sur le oui fatal, la troisième sur la mort de son premier enfant, qui n'est pas né. Dans chacune de ces romances il y a un amour éternel, un ange, un cœur et un pleur, et toutes trois, s'il vous plaît, ont fait fureur.

« Or, madame, un soir, dans un très-beau salon, voilà •une très-belle comtesse, grande, bonne, parée, illustre, que vous dirai-je ? un cygne à plumes de paon, un air de reine, une voix de poète, et, pour compléter l'éloge, un esprit de femme ; voilà cette filleule des fées qui se met au piano et qui nous chante une poésie de Pinson. Oui, madame, paroles de Pinson, musique de Douillet, lithographie de Canard ! Je vous assure que tout le charme de sa voix, toute la splendeur de sa beauté ne parvenaient pas à en faire quelque chose de supportable, et l'éclat incontesté de sa vertu n'en faisait rien d'innocent,

« Sans doute» s'il n'y avait eu là, pour écouter, que des hommes et des mères de famille, la pinsonnerie serait restée ce que son auteur l'avait faite, une pure bêtise ;

mais le salon était plein de grandes petitesfilics, dont deux ou trois regardaient en dessous.

« Pinson prenant la parole et révélant son cœur en pareille compagnie ! Pinson, Tépoux d'Hortensia, interprété par une comtesse!. .Je ne pouvais digérer la scène. Pinson se transfigurait. J'avoue que personne ne paraissait choqué. L'ange, le cœur, le pleur passaient comme un verre d'orgedt; cela semblait tout simple, et l'on n'y prenait pas plus garde qu'à un sujet de pendule. Par parenthèse, la pendule représentait madame de La Vallière aux pieds de la croix, et Louis XIV aux pieds de madame de La Vallière. Sujet monarchique et religieux.

« La romance finie, grands compliments de tous côtés. Charmant! adorable! divin! et autres extases pinsonniques. C'est bien leste de se moquer de Pinson ; c'est rire au nez de beaucoup d'honnêtes gens !

« J'avais désiré entendre chanter la comtesse, et je crus que je lui devais aussi quelque fadeur. J'avançai, le courage ne manqua. Il me sembla que Pinson était lli, que c'était lui qui allait recevoir mes hommages. Quelle revanche de ses chants exécutés par moi quand nous étions du même bureau ! je restai bouche close, non sans un. peu d'embarras. La comtesse voulut s'en amuser. « Eh bien ! me dit-elle, j'ai chanté, vous m'en avez priée ; « -voyons votre compliment. — Hélas ! madame, vous avez « été parfaitement bonne de chanter, vous avez chanté « parfaitement, et jevous serai parfaitement obligé si vous 0 me dispensiez d'en dire davantage. — C'est parfait, dit- « elle, continuez. — Que m'ordonnez-vous, madame? J'ai « une opinion sur les ropiances... — Vo"s n'aimez point

« les romances? — Je l'avoue en tremblant, madame. — « Pas même celles que je chante? — Celles-là, madame, « moins que les autres, je le dis hardiment. — C'est « comme moi ; mais il faut voir vos raisons. Vous ne me « direz point que je chante mal ; c'est ce que j'ai chanté « qui vous déplaît. Qu'est-ce que j'ai donc chanté ? Allons ! « ne craignez pas de me rendre un service. — Eh bien! « madame, vous avez chanté ce que pour rien au monde « vous ne voudriez dire. »

«Elle réfléchit, un instant, me tendit la main et reprit: « Je vous écoute.

« — Véritablement, madame, continuai-je, c'est un sera vice que j'ose essayer de vous rendre. Comment se « peut-il que votre mémoire retienne et que votre voix. a répètecesplatiludes?Que trouvez-vous donc là-dedans? « — Rien du tout; des sons. — Mais ils ont un sens. Pre- « mièrementvous faites tort au bon goût, aux beaux vers, « quand vous daignez redire ces rimes fades, alignées par (' une main vouée à la tenue des livres.. Ah! si vous con- « naissiez Pinson ! — Quel Pinson ? — L'auteur de tout « cela, madame; un employé, une ombre jaune qui va et « revient de son bureau à sa chambre, le parapluie sous « le bras. Rien dans la tête, rien dans le cœur, rien sur le « visage. En même temps que son parapluie il porte un « dictionnaire des rimes, d'où il tire des poésies qu'on lui « paye trente-trois francs, et que les belles dames vont « chanter en belle parure, pour charmer le beau monde « et faire mourir de chagrin les vrais poêles. Ce soir, t madame, quand vous serez seule, récitez-vous à haute « voix la romance de Pinson, en pesant un peu les mots.

« Votre prière n'y perdra rien. Pinson parle de ciel et « d'amour; vous verrez s'il a jamais jeté un regard vers « le ciel, jamais senti battre son cœur. Mais les mots y « sont ; ils forment un scabreux mélange sur lequel je crois « au moins téméraire d'attacher l'attention des enfants « sérieuses qui sont ici. Dans quelques années, lorsque « votre tille aura quinze ans, vous plairait-il qu'on vînt « lui dire ou lui chanter qu'il faut aimer, que l'amour est «c le bonheur, qu'ily a des messieurs et des mademoiselles « sur la terre qui s'appellent entre eux des anges, qui S6 « disent quel'amour est éternel? Et quand c'est vous qui « donnez un charme à ces sottises, vous si pieuse et si « honorée, qui voulez-vous qui les blâme ?

« — Vous avez raison, me répondit la comtesse. Je savais « bien que ces romances me plaisaient peu, mais je ne « cherchais pointa m'en rendre compte. J'ai toujours « entendu chanter cela; je l'ai chanté comme les autres. « Je ne crois pas qu'il en résulte grand dommage. Toute- (f fois, il est vrai que c'est absurde. Faute d'y songer, nous « autres chrétiens, nous devenons païens dans ce monde « païen. En vérité, je ne souhaite pas du tout que ma fille « fasse valoir les rêveries de M. Pinson. Et de quel droit « chanterais-je ce que .je ne voudrais pas que ma fille « chantât? Adieu, monsieur Pinson ; nous ne voguerons « plus dans votre nacelle... Mais qu'est-ce que je lui ferai « chanter, à ma fille ; car il faut qu'elle chante ? — J'ose « vous demander si vous y voyez une grande nécessité? (c — Très-grande. Toutes ces petites filles chantent; elles « ont de petits succès. Que se passerait-il dans le cœur « d'une enfant qu'on priverait de ces légères louanges? 11

« s'y ferait de teniblcs émeutes ! El savez-vous ce que « l'on dirait charitablement? Que je suis jalouse de ma « fille. On aurait l'art de lui faire entendre cela.

« — Pour moi, madame, plutôt que d'apprendre Pinson « par cœur, je chanterais la Marseillaise. Mais une jeune « fille peut chanter des cantiques. — Dans le monde ! Y « pensez-vous? — Ah! le monde! Cependant, madame, « pourquoi pas des cantiques ? Racine, Corneille, Jeance Baptiste Rousseau, en ont écrit d'admirables. Vous y « pourriez adapter quelques vieux airs des maîtres, ou les « faire noter par un musicien intelligent, et je me perce suadequ'ilspasseraient tout aussibien que les langueurs « de mon camarade Pinson. Ce serait une victoire pour le « bon goût et pour les bonnes mœurs, madame la coni- « tesse, si vous mettiez à la mode ces chants graves et « purs. Vous pourriez d'abord ne pas vous borner auK « cantiques, et même ne les aborder que de temps en (( temps. Vous trouveriez dans les poètes de jolies et inno- « centes choses à faire chanter par ces voix ingénues. « Voyez ce qu'on y gagnerait: de belles pensées, un beau « français, harmonieux, élégant, facile à prononcer, et « point de mauvais souvenir ; ou du moins aussi peu de a mauvais souvenirs que possible... »

Etienne se tut.

« El puis ? dit Thérèse.

« — Et puis, madame, cette belle comtesse me promit d'y songer... Et c'en est là ! Je suis réduit à imaginer la joie qu'éprouveraient quelques rares amis des beaux vers, qui fréquentent les salons, si, un soir, voyant au piano une jeune femme, ils entendaient :

L'oiseau vigilant nous réveille, Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit;

•on:

Source délicieuse, en misères féconde,

Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?

« Mais, depuis deux ans que j'ai donné cet assaut aux grâces pinsonnières, je n'ai pas appris que la bonne poésie ait remporté le moindre avantage, ni même fait la moindre tentative ; et, pour dire la vérité, je crois que Pinson a vaincu.

« C'est bien beau, pourtant, le psaume que vous nous chantiez tout à l'heure ! il me semble que ceci encore .pourrait être dit dans un salon, sans faire de mal à personne :

L'oiseau vigilant nous réveille.

Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit ; Jésus se fait entendre à l'âme qui sommeille, Et l'appelle à la vie où son jour nous conduit.

« Quittez, dit-il, la couche oisive « Où vous ensevelit une molle langueur; « Sobres, chastes et purs, l'œil et l'âme attentive, « Veillez; Je suis tout proche et frappe à votre cœur. »

Ouvrons donc l'œil à la lumière ; Levons vers le Sauveur et nés mains et nos yeux ; Pleurons et gémissons: une ardente prière Écarte le sommeil et pénètre les cieux.

LA VIE DE CHATEAU. iSi

0 Chrisl, ô Soleil de justice !

De nos cœurs endurcis romps lassoupissemenl ; Dissipe l'ombre épaisse où les plonge le vice, Et que ton divin jour y brille à tout moment.

Gloire à toi, Trinité profonde.

Père, Fils, Esprit-Saint ; qu'on t'adore toujours. Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles môme auront fini leur cours !

LA rOESIE DU MONDE.

« (JuE c'est beau ! s'écria Cyprien. Ces vere coulent d'une source forte et tranquille, ils ont la douceur et la majesté de la prière, ils embrassent sans aucun effort le poids du dogme. Je ûe les puis lire sans me représenter Jean Racine portant la croix lorsqu'il jouait à la procession avec ses enfants.

« Mais, pour revenir à notre projet de faire chanter de pareils vers dans nos salons, ne l'espérez point. La muse de Pinson y règne pour longtemps, peut-être pour toujours. Racine et Corneille, quoique inconnus de la

plupart des auditeurs, leur paraîtraient trop vieux ; ceuK qui passent leur vie à écouter la litanie que recommence éternellement Pinson les trouveraient monotones. Il y aurait des sages qui se scandaliseraient, disant que c'est profaner le nom de Dieu que de le prononcer dans le monde, au milieu des -femmes en toilette. Quand c'est Pinson qui le nomme, passe ! on connaît ce Dieu-là : c'est le Dieu de l'endroit, un Dieu des Bonnes Gens, arrangé pour piano. Mais le vrai Dieu... il ferait fuir les amours!

« — Je vous entends, reprit Etienne. Je ne suis que trop de votre avis. Cependant je caresse toujours ma chimère. Il y a dans la poésie française de quoi satisfaire tous les goûts délicats et inspirer amplement les musiciens. Nous possédons des poëtcs religieux d'un très-noble talent, quoique peu célèbres ; si le succès les attirait un peu, ils feraient naturellement des choses nouvelles, à peu près « au goût du jour, » sauf la sottise et l'immodestie. L'harmonieux Reboul, Victor de Laprade, Violeau, Turquety. Octave Ducros ouvriraient la voie. Savez-vous que ce sont de vrais poètes, pleins de feu, pleins d'invention et de grâce ? Ils ont des vers qui égalent les plus beaux de notre langue, des strophes magnifiques. Vous connaissez les belles inspirations de Reboul. Violeau, cette âme si douce, si naïve, si humble, est de ces hommes qui naissent pour chanter. C'était un pauvre enfant de matelot, le fils orphelin d'une mère indigente. Sans art, sans étude, il donna des vers que ne désavouerait pas toujours Racine et que n'aurait jamais trouvés maître Nicolas. Non que je veuille dire du mal de Nico-

las ! mais enfin Nicolas n'esl pas venu au monde pour consoler ni pour attendrir.

« Je vous enverrai le livre de Violeau, vous y trouverez de petites pièces d'une grâce achevée. Madame Thérèse les chantera comme si elle les avait composées entre l'image de la sainte Vierge et le berceau de ses enfants.

« Je compterais beaucoup surTurquety pour ces pièces à chanter qui devraient remplacer tant de mièvreries impertinentes. Je veux vous dire un de ces morceaux. Imaginez une mélodie grave, une voie douce, et écoutez :

Venez, vous dont la vie est aride et brûlante Comme un désert sans eau, sans grâce, sans beauté ;

Voici la source consolante

De l'éiemelle vérité.

Voici le seul miroir où brille en traits de flamme L'image du seul Dieu qu'adore le chrétien ;

Voici la foi qui guérit l'âme.

Voici re.spoir qui la soutient.

Accourez, accourez, vous que la foule blesse, Vous qui cherchez au monde un abri calme et sûr ;

Venez laver votre faiblesse

Dans les tonrenls de l'amour pur

Accourez, pauvres cœurs ! — Cette source féconde Êlanchera la soif qui vous mène au tombeau :

Toutes les richesses du monde

Ne valent pas sa goutte d'eau.

t Voilà de beaux vers, bien frappés, chantants; ils n'ont que le défaut inévitable de la poésie française, quelques

chevilles par-ci par-là ; et l'on en trouverait peu, même chez les maîtres, où cette tache d« nature se montre moins. Croyez-vous que ni nos belles dames ne pourraient chanter cela, ni nos beaux messieurs l'entendre ?

« — J'en suis convaincu, reprit Cyprien. Vous ne connaissez pas le monde, cher Etienne. Vous l'avez traversé; moi, je l'ai fréquenté, j'en suis. Le monde, pris en masse, est pour Pinson. Les poêles dont vous parlez ne sont pas connus dans le monde, même des gens de bien ; mais ces gens de bien, comme les autres, connaissent, goûtent, applaudissent, — au moins par ton, — les plus insolents et les plus débordés, qui ne les valent d'aucune manière. Sur dix dames du premier rang, vous en trouverez bien six ou sept, peut-être huit, qui chanteront Pinson plus volontiers que Lamartine, et qui préféreront, au fond de l'esprit, un roman d'Eugène Sue à un conte de Mérimée. Quant à vos chrétiens, si sur dix femmes du monde vous en trouvez une pour les apprécier, vous serez trop heureu-x, et je doute que celle-là ait le courage de les vanter ; elle n'aura pas surtout le courage de les chanter. Elle deviendrait tout simplement ridicule. Voilà un genre d'héroïsme qu'il ne faut en aucun temps demander à aucune femme, dans aucun monde, excepté le monde saint, qui brave aussi ce martyre-là. Mais le monde saint ne chante pas au piano pour les cravates blanches. Que vos poètes donc se résignent : le monde n'a rien pour eux que des mépris.

« Ce destin leur a été annoncé par M. Hugo... Rome alors honorait ses veiHîis. Il n'a pas eu assez de courage pour le braver, et vous vous étonnerez qu'il ait eu assez

d'esprit pour ie prédire. Voici comme il avertiss?.it, en très-pauvre langue, un poêle chrétien :

Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poêla Parlait au cid en prêtre, à la ferre en prophète ! Que Moïse, Isaïe apparaisse en vos champs : Ces peuples, qu'ils viendront juger, punir, absoulre, Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants.

Ils iront en vain par les villes publiant la puissance, les bienfaits et les justices de Dieu; en vain ils parleront de l'éternité. Le monde se rira d'eux et se demandera si même ils sont poètes.

Nos sages répondront : « Que nous veulent ces homqaes ? « Us ne sont pas du njoncle et du temps où nous sommes. « Ces poêles sont-ils nés au sacré vallon ? « Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse ?

« Quel est leur dieu qui nous menace ? ft A-t-il le char de Sfars ? a-t-il l'arc d'Apollon ?

« Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ? tt Pourquoi nous dévoiler, dans sa nudité sombre, « L'affreux sépulcre ouvert devant nos pas tremblants? « Anacréon, chargé du poids des ans moroses, « Pour songer à la mort se comparait aux roses « Qui mouraient sur ses cheveax blancs.

« Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre

« Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne" pût Itre ;

« Toujours lliymen d'Horace au sein des ris est né... v

Voilà de quels dédains leur âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes ! Et puis tu les verrais, vainement irrité, Continuer, joyeux, quelque festin folâtre, Ou, pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre. Se tourner de l'autre côté.

« M. Hugo n'a pas si mal compris son époque, et avant d'aposlasier il avait étudié le vent. »

DES ROBES. —GRANDE PAROLE d'uN ENFANT.

Jb

crois, continua Cyprien, que nous n'avons rien à faire avec le monde. Nous ne pouvons pas nous accommoder à lui tel qu'il est, il ne veut pas de nous tels que nous sommes. Ses oreilles sont de même nature que ses yeux, et la poésie du monde doit ressembler aux parures du monde ! Point de vertugadin ! 11 n'est si riche étoffe qui lui plaise autant que n'importe quel aspect d'épaules nues. Vous voulez que ces dames chantent dans le monde des poésies chrétiennes, et l'Église ne peut pas obtenir qu'elles paraissent dans le monde habillées chrétiennement! Ce n'est pas d'hier cependant qu'elle y travaille.

La prédication retentit sans cesse, nous ajoutons ce que nous pouvons nous permettre, et, lorsque tant d'efforts ont fait remonter les robes d'un demi-pouce pendant le carême, elles sont redescendues d'un pouce et demi au carnaval suivant. Il y a pourtant de ces dames dont la conscience est troublée, qui voudraient obéir h l'Église, qui feraient le sacrifice d'assez bon cœur ; il y en a d'autres, et beaucoup, qui, couvrant tout, assurément ne sacrifieraient rien. Pourquoi celles qui voudraient n'osent-elles pas, et se soumettent-elles h celles qui oseraient sans doute, car elles osent tout, mais qui ne veulent pas ? C'est l'esprit du monde, l'invincible esprit du monde. A cause de cet esprit il nous est dit : « N'aimez pas le monde. »

« Le monde veut aux choses un certain charme que nous ne savons pas leur donner. Même pour les parures de ville, les chapeaux, les robes montantes, les moindres toilettes, Thérèse vous le dira, le monde exige ce je ne sais quoi qui est le talent des grandes faiseuses. Nos honnêtes ouvrières chrétiennes ne savent pas l'attraper, toutes femmes qu'elles sont, et intelligentes, et aimant à plaire. Quoi de plus simple qu'un chapeau? Avec les mêmes étoffes, avec le même modèle, avec du goût, une modiste qui entend la messe le dimanche ne fera pas un chapeau comme la modiste qui va danser au Château des Fleurs. Celle-ci lui donnera un tour plus agaçant, une grâce plus piquante ; l'instinct du monde y trouvera davantage ce qu'il cherche toujours. J'en dis autant de vos poésies chrétiennes ; elles sont belles, elles sont Dures, elles sont solides, mais ce n'est pas cela qu'il

faut; et Pinson, enfin, tout inepte qu'il est, fait mieux réchancrure.

« — Allons! je me rends. Gardons pour nous, pour nos foyers bénis, la belle poésie à vertugadins. Mais, puisque nous voici sur la toilette, écoutez cette petite histoire de notre cher Emile, le peintre.

• « Emile faisait le portrait d'une mondaine, riche, impertinente, hardie en opinions ; au demeurant, belle personne, encore jeune. Ses moires, ses dentelles, ses cheveux cendrés et ondes, sa carnation vigoureuse avaient fasciné l'œil du peintre. Enchanté du décor, il ne demandait aucun prix. Le mari était dans l'argent et payait bien les toilettes, mais, en fait d'art, la photographie lui suffisait. Le peintre disait: « C'est joli à peindre. » La dame disait : « C'est pour rien. » L'un et l'autre et le financier étaient contents.

a Tous les jours donc, dans cet atelier que vous connaissez, qui estplein de madones, de martyrs, de tableaux de l'Évangile, elle arrivait en grand train, en grands velours, bras nus, épaules nues, comme s'il se fût agi de livrer bataille. Mais quoi ! c'était bien une bataille k gagner : c'était le temps, c'était la vieillesse auxquels il s'agissait d'arracher une part de leur butin.

'i Emile, silencieux, peignait, un peu étonné de l'économie que la couturière de cette dame avait faite sur le velours. Dès la seconde séance, il s'aperçut que le modèle s'ennuyait. Il essaya différents sujets de conversation : la Propagation de la Foi, les prédicateurs du Carême, l'économie domestique. Elle n'entendait rien à tout cela ; lui n'entendait guère à autre chose. Il n'avait

pas VU le dernier opéra ni le dernier vaudeville ; il n'avait pas lu le dernier roman ; il ne connaissait pas le héros de la dernière aventure. Pour animer un peu ce beau visage qui semblait s'aplatir et se déteindre, il imagina de faire venir ses enfants. La dame trouva les enfants gentils et leur fit quelques caresses. Elle prit dans ses bras un petit garçon de trois ans, qui la regardait ébahi. Surpris de ce costume, si différent de celui de sa mère et de ses tantes, il ne se laissait pas tenir sans résistance. « Eh bien, mon petit garçon, lui dit elle, te fais-je t peur? Ne veux-tu pas m'embrasser? » L'enfant regardait son père avec une physionomie de plus en plus alarmée, a Embrasse la dame, » lui dit Emile.

«L'enfant n'obéit point; mais, se rejetant en arrière, et montrant du doigt ce buste à demi-découvert qui faisait l'admiration de la Chaussée-d'Antin, il dit :

« Caca ! »

l'N VIEDX CHATEAU.

JA vallée se rétrécit et n'est plus qu'une gorge, d'où descend en courant un ruisseau que les sombres reflets de la forêt et de la montagne ont fait nommer le Ruisseau noir. Les arbres serrent l'étroit chemin tracé sur

ses bords. Quelques maisonnettes animent le site sans l'égayer. Le bel endroit pour prier Dieu ! On n'entend que le bruit des feuilles et. le bruit des eaux, ces deux Yoix du silence..

Au milieu de ces verdoyantes solitudes, un détour du chemin nous montre tout à coup, sur deux sommets, deux immenses roches brisées et dentelées. Nous approchons et nous sommes surpris de voir que le premier de ces deux rochers noirâtres est le débris d'un château. L'édifice était à moitié bâti, à moitié taillé dans le roc. Œuvre hardie, où la main de l'homme avait rivalisé avec la puissante nature, façonnant ici cette masse imposante, y ajoutant aiUeurs d'autres masses d'une semblable majesté. Il en était résulté un des plus vastes- et des plus forts châteaux de. ces pays du Rhin où. les châteaux, poussaient comme les chênes. Le rocher contient des chambres, des souterrains, des citernes ; on y a pratiqué des escaliers, ouvert des chemins. Des ponts de granit, maintenant remplacés par des planches vermoulues, unissaient entre elles les diverses parties de cet édifice aérien, d'où l'on domine à de longues distances tout le pays. Là, pouvait vivre- une nombreuse garnison. Les cachettes y abondent. Théâtre tout fait pour de terribles histoires ! C'est le plan topographique d'un drame moderne. Jamais romancier ne visitera ces ruines sans rêver une demi-douzaine d'égorgements. Les construc^ lions étaient aussi savantes et solides que magnifiques:. Il les fallait, telles pour résister non -seulement aux machines de guerre, mais à la force du vent. Sur cette pointe élevée il prend de si constants et si fbrmidabtes

ébats qu'il a donné son nom au lieu même. Cest le Windstein, la Pierre du vent.

Un autre château couronne la montagne voisine, d'un accès moins âpre. Il est bâti sur le rocher, non dans le rocher. Il en reste presque toute l'enceinte intérieure, une poterne à ogive d'un dessin parfait, un donjon qui domine de soixante pieds, quoique décapité, deux étages de salles terminés par une plate-forme. On y voit encore des créneaux élégants, de belles fenêtres. Ces fenêtres s'ouvrent sur l'immense étendue. Il y en a une d'où l'on embrasse, jusque par-dessus les murs de Strasbourg, l'horizon de la vaste plaine où s'assiel la ville forte de l'Alsace : fenêtre si bien placée qu'on sait gré à l'architecte qui l'a percée là et qu'on y soupiçonnerait volontiers le conseil d'une femme. L'enfoncement forme comme un boudoir dans l'épaisseur de la muraille; l'esprit y évoque involontairement le souvenir de la châtelaine. Elle apparaît sérieuse, un peu triste, tenant sa quenouille ou son livre d'Heures. Pauvre femme, dont le père, le mari, les frères et les enfants se battaient à la fois, et souvent les uns contre les autres !

Au milieu de ces ruines nous trouvâmes une famille de paysans. Quelques chambres servent de greniers, de celliers, d'étables. Sur une plate-forme, on achève de bâtir la maisonnette où demeura le successeur d'Hatwig le Noir, qui voyant un jour la partie inférieure du Windstein déjà au pouvoir de l'ennemi, fit abattre les créneaux des donjons et en écrasa l'assaillant vainqueur. Mêlés aux sureaux et aux épines, des restes de pierres taillées servent à former la haie d'un potager plantu-

reux. La salle des gardes est particulièrement chère aux poules, et la fille de service y a établi son rouet, sous un bel arbre dont le tronc prend naissance dans le mur à vingt pieds au-dessus du sol.

LES LIS ROUG£S.

« Mais, dit Sylvain, il manque une légende. Si vous voulez, j'en ai une; seulement elle vient d'ailleurs.

« A Kintzeim, non loin de la demeure de Cyprien, il y a un château e© ruines, moins grand et d'un aspect moins sauvage. Là prireDt naissance les lis rouges ; voici comment.

« Ce château était la demeure de Thierry de Kœnigsheim, jeune, brave et beau, le dernier de son illustre race. 11 y vivait avec sa mère et la pupille de sa mère, fille de noble maison, compagne de son enfance, qu'il devait bientôt épouser. Ils étaient tous deux fervents catholiques ; je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils s'aimaient : ils s'aimaient comme dans les légendes. Or une bande d'hérétiques, venant du centre de la France, se répandirent en Alsace, prêchant une religion meilleure, disaient-ils, aue l'ancienne. Ils pillaient les châteaux,

dévastaient les églises, mettaient tout à feu et à sang. Les nobles s'armèrent. Thierry de Kœnigsheim descendit dans la plaine à la tête de ses vassaux, entraîna beaucoup d'autres gentilshommes, atteignit les hérétiques, les combattit vaillamment et délivra le pays. Mais à la dernière rencontre, celle qui consomma la défaite des envahisseurs, le jeune chevalier fut atteint d'une blessure mortelle. Sentant qu'il ne guérirait pas, il se fit ramener à Kintzeim pour embrasser une dernière fois sa mère et pour dire adieu à sa fiancée. On put l'apporter jusqu'au seuil de la tour. Là il fallut s'arrêter, tant ses forces déclinaient vite. On le déposa donc sur les herbes et les fleurs qui croissaient en cet endroit; et parmi les fleurs s'élevaient de beaux lis, blancs comme la parure des vierges, purs comme le cœur des enfants. La dame de Kœnigsheim et sa pupille accoururent en larmes. Le doux blessé leur fit signe d'attendre. Le chapelain du château seul approcha; il entendit la confession sincère du bon chevalier qui avait offert sa vie pour la sainte mère Église et tout le peuple chrétien. Quand le bon chevalier eut reçu l'absolution, alors la pauvre mère et la triste fiancée s'avancèrent, et le bon chevalier leur dit adieu et mourut. On emporta la mère qui avait perdu tout sentiment ; la fiancée s'agenouilla près du cadavre, immobile comme lui, dans la première angoisse d'une éternelle douleur, essayant pourtant de prier. En ce moment un ange apparut et lui dit : « Console-toi, de la part de la Vierge Marie et de Jésus notre Sauveur. Dieu a fait grâce à ton fiancé, qui a été fidèle à tout ce qu'il aimait et qui a donné sa vie pour ses frères. Thierry est

dans le ciel. Pour preuve de sa gloire, regarde ces fleurs où son sang a coulé. » Elle regarda. Les lis baignés du sang de Thierry étaient rouges ; et c'est de là que les lis rouges sont venus.

« Et, triste jusqu'à la mort, jusqu'à la mort elle rendit grâces à Dieu. »

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