LES IDKES DE MARIANNE
'abbé ne s'était pas trompé ; Sylvestre faisait le sujet de la conversation sous les tilleuls.
« En vous priant de décider, dans l'incertitude où Dieu me laissait sur le choix d'un état, j'ai prévu, disait Marianne, que je serais mariée, et je n'ignorais pas votre désir. Je suis persuadée que vous avez bien choisi, bon père. Je n'imagine rien qui puisse m'empêcher d'accepter votre choix. Mais c'est triste de penser qu'il faudra partir d'ici et ne plus vous voir tous les jours. Pauvre maman, vous serez seule l
« — C'est l'ordre de Dieu, ma fille, dit la mère. Tu sais qu'il est toujours facile et doux de faire la volonté de Dieu.
« — Oui , mais vous pleurez , continua Marianne , essuyant ses yeux, très-grands et Irès-candides.
« — Nous te verrons heureuse et nous serons heureux, » dit à son tour le père, qui ne voulait pas pleurer aussi.
Pour rompre l'attendrissement, il reprit :
« Tu ne me demandes pas seulement quel air il a?»
Marianne garda le silence.
On fit le portrait de Sylvestre, en ayant soin de ne le pas flatter. Marianne ne se permit aucune question ni aucune observation. Il était nuit close, et l'abbé Théodore venait d'arriver avec un vieil ami de la famille. On commença le boston.
La partie n'offrit rien de remarquable, sinon que Marianne, renommée pour la prudence et la maturité de son jeu, perdit plusieurs coups imperdables. Elle fit une fois la folie de demander huit piques, lorsqu'elle avait sept cœurs dans les mains, et pas un pique ! L'abbé comprit qu'on avait parlé ; l'autre ami ne se sentit pas éloigné de supposer qu'il pourrait bien y avoir quelque chose
Eu vérité, l'esprit de la pauvre Marianne était loin du boston.
« Je vais donc me marier, se dit-elle, lorsqu'elle se vit seule. Voilh mon sort fixé; je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite ! »
Lorsqu'elle pensa que cet homme qui devait l'épouser se présenterait bientôt, elle eut un frisson d'inquiétude et ressentit elle ne savait quelle blessure dans un
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instinct qu'elle ne se connaissait pas. On l'eût étonnée en lui disant que l'inslincl qui souffrait ainsi n'était autre que la fierté. Elle ne se trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par un autre instinct plus parfait dans son cœur et mieux connu, elle se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.
Une image de la sainte Vierge, seul ornement de la chambrette, attira ses regards et lui fit fléchir les genoux. Aux pieds de la Mère de douleurs, mère de toute bonne espérance, Marianne pria longtemps, demandant les grâces dont elle avait besoin dans la vie inconnue où elle allait entrer.
Et, calmée et fortifiée, elle s'endormit du sommeil des cœurs purs.
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