DE DEUX GRANDS BIENS
« i)ravo!
i! cousin, dil Thérèse, voilà une idée dont j(ï vous sais gré, parce qu'elle me rétablit en paix dans un ordre de réflexions que j'aime, et que Fhistoire du fameux Miron avait dérangées. J'essayerai de vous expliquer cela, quoique je n'y voie guère plus clair que dans votre explication si lumineuse de l'instinct qui nous fait aimer les villes. Grandeur de l'homme, misère do l'homme, tout ce que vous voudrez ! et ce n'est pas moi qui contredirai Pascal. Mais je m'étais habituée à dire : Pauvreté de l'homme, salut de l'homme, et je résolvais de cette manière un embarras dans lequel j'avais été longtemps touchant l'abondance avec laquelle Dieu a voulu que la pauvreté fût répandue sur la terre. Je ne parle pas de l'abominable gueuserie qu'Etienne nous décrivait tantôt. Cette gueuserie me semble uniquement l'œuvre et le péché de la société, péché qui enfantera lui-même sa punition. Je parle de la pauvreté ordinaire, celle qui travaille et qui vit honnêtement, moyennant un peu d'assistance fraternelle, telle que vous la donnez,
Sylvain, lenanl votre main ouverte comme un grand réservoir où chacun vient puiser le complément dont il a besoin.
'( Eh bien 1 cette bonne pauvreté-là» que Dieu a voulue et dont il a fait le partage du plus grand nombre des vivants, je dis qu'elle est un immense bienfait de Dieu et la voie du salut pour une quantité d'âmes. C'est elle qui demande avec ferveui- le pain quotidien; c'est elle qui garde les mœurs, qui préserve de la mollesse et de mille péchés, même de l'avarice et de l'envie ; car j';;i rarement trouvé l'envie chez les pauvres paysans, et je n'y ai jamais rencontré l'avarice. Par la pauvreté ils sont reconnaissants et compatissants : ce n'est pas dans nos villages que l'on serait obligé d'aller chercher une voisine pour soigner un malade et qu'on pourrait lui offrir de la payer ! La pauvreté est encore une grande source de privations et de mortifications, obligées sans doute, mais dont pourtant Dieu, qui les a imposées, tient compte. Quand il m'arrive de faire la prière avec les pauvres je ne puis réciter le Pater sans pleurer. Il v a des demandes qui paraissent, là, si belles et si sublimes, et d'autres qui leur sont si aisément accordées ! — Pater noster, qui es in cœlis; ils appellent Dieu leur père, cl ils ne se trouvent pas déshérités. — Adveniat regniim tuum; je compare la pauvre cabane oîi je les vois à ce grand ciel du bon Dieu, oîi tous les anges et tous les saints les recevront. — En attendant : Fiat voluntas tua. Fiat! entendez-vous cela? Us manquent de tant de choses, ils sont si petits, si dénués, si peu comptés dans ce monde ! Fiat ! — Panem nostrum da nobis
hodie : un peu de pain pour aujourd'hui : Père, qui êtes aux cieux, un peu de pain pour nous et pour nos enfants. Comme le cœur de Jésus-Christ doit tressaillir ! Il leur envoie un peu de pain, le pain du jour, non celui du lendemain. Or, s'il ne leur envoie pas davantage, c'est donc qu'il les aime bien ainsi, et que ce resserrement où il les laisse est très-précieux à leur âme,' pour laquelle il a donné son sang. — Et puis : Ne nos indiicas in ientationem. Ah ! ici le dessein de Dieu se déclare, leur prière est exaucée ; la pauvreté est l'ange qui leur appelle cette bénédiction. La sage et sévère pauvreté les garde dans leur maison, dans leur village, loin des séductions qui les enivreraient; elle les fatigue au travail, elle les endort d'un bon somme aux heures que Dieu fit pour dormir, et les léveille, contents et braves, aux heures que Dieu fit pour travailler. Ils sont naturellement humbles, sobres, laborieux. Ainsi leur vie s'écoule sans orgueil et sans délices, dans une mâle simplicité. Ils n'ont pas peur de la mort. Ils ne regrettent pas de quitter leurs meubles ; ils ne laissent point d'affaires en suspens ; ils ont toujours su qu'il fallait mourir, et, ce qui vaut mieux, ils ont toujours su que la morl nous appelle au jugement de Dieu. Ils s'en vont tranquillement, ainsi qu'ils revenaient tranquillement des champs, leur journée faite : Adveniat regnum tuum! Et ils s'endorment sur les solides trésors que leur a ménagés la pauvreté... Est-ce que je pense de travers, messieurs ?
« — Non, pas suivant moi, madame, répondit Etienne, et j'ajouterais même bien des choses si nous parlions devant des économistes au lieu de causer entre chrétiens.
Je me conlenterai d'une seule remarque en faveur de la pauvreté : c'est que Notre-Scigneur a voulu être pauvie, et qu'il a annoncé qu'il y aurait toujours des pauvres ; d'où l'on peut conclure, en passant par-dessus les raisonnements intermédiaires, que la pauvreté est en effet le grand chemin du salut.
« — Eh bien ! reprit en riant Thérèse, un peu confuse de l'émotion où elle s'était laissé entraîner, j'ai encore une idée que vous m'encouragez à mettre au jour, quoique moins sûre.
« Il y a une pauvreté d'une qualité très-inférieure, que l'on appelle ironiquement la pauvreté d'esprit, et que je vous demanderai la permission d'appeler tout simplement par son nom, qui est la sottise. On en dit beaucoup de mal; je voudrais là défendre. Comme on a tort de mal parler de la pauvreté, je trouve qu'on a tort de haïr la sottise et les sots. Pour ma part, s'il n'y a là rien de contraire à la saine philosophie, je ne suis pas éloignée de croire que la sottise est aussi un des avantages généraux de l'espèce humaine.
« — Voyons cela, cousine, dit Suzanne.
a — Écoutez, poursuivit Thérèse, je parle sérieusement; mais, s'il faut s'expliquer en forme et si vous me regardez de cet air curieux, je serai sotte comme un coquillage et je perdrai l'excellente cause de la sottise...
« Toujours est-il que je vois quantité de gens qui font le mal, ou qui font du mal, et qu'on ne peut appeler des méchants. Les 'uns ne savent pas qu'ils font le mal, d'autres font le mal sans le vouloir faire, d'autres font le mal croyant faire le bien. Ce sont des sots; le nombre
en est grand, et je crois môaie que la sainte Écriture le dit. A celte multitude ajoutez celle des gens d'esprit qui ne manquentguère roccasion de faire une sottise. Elle est populeuse, cette catégorie-là! Moi, d'abord, j'ensuis. Voilà donc que la sottise est répandue en abondance sur la terre, comme la pauvreté. On la rencontre partout, elle pousse partout, avec ou sans culture. Pourquoi cela, et à quoi bon cela?
« Vous n'en savez rien? Eh bien! moi, faible femme, je vais vous l'apprendre.
(( Pourquoi cela? pourquoi la sottise est-elle une denrée si foisonnante? Parce qu'elle est très-utile. A quoi estelle utile? Voilà le fin du fin; voilà le problème que j'ai résolu, le secret que j'ai trouvé.
« Quand je dis que je l'ai trouvé, c«st façon de parler ; au fond, je-n'en suis pas sûre. Encouragez-moi de plus en plus.
« — Courage ! dit Suzanne.
« — Je suis tout oreilles, dit Sylvain. .
« — Prends garde, dit Cyprien.
« — Je tremble, reprit Thérèse.
<! — Moi, dit Etienne, je le connais , ce secret: c'est...
« — Un moment! s'écria Thérèse, j'ai de l'humilité, mais je ne me laisserai pas ravir ma découverte.
« Il faut que la vérité soit contredite, n'est-ce pas? Il faut que les bons, les justes et les saints soient éprouvés ; voilà, ce que nous savons positivement.
« Or, si, pour combattre la vérité, pour contrecarrer, blesser, exercer et perfectionner les saints, il n'y avait
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que des méchants, voyez où cela irait! On y reconnaît à première vue deux inconvénients majeurs : cela serait, d'une part, quelquefois trop doux; de l'autre, souvent trop dur. N'avoir jamais affaire qu'à des méchants, on le trouverait tout naturel et tout simple; on aurait toujours l'aide et l'affection des bons ; l'épreuve manquerait de pointe et d'amertume, et l'on finirait trop vite par vaincre ces méchants en les prenant par leur intérêt, à quoi ils sont fort sensibles. Mais, en regardant la situation par un autre point, il en faudrait horriblement, de ces méchants, il en faudrait plusieurs par juste. Or quelle angoisse, quelle douleur et quelle terreur de penser à la profusion et à la sévérité des punitions de Dieu contre tous ces pauvres êtres qui feraient le mal, empêcheraient le bien, combattraient la vérité, persécuteraient les justes, toujours par système, toujours par méchanceté et perversité ! Gela fait frémir. Quoi ! pour qu'un juste se perfectionne, pour qu'il soit doux, charitable, patient, héroïque dans toutes ces vertus, il faut que cent individus se damnent ! Pour faire marcher la vérité il faut que des légions d'âmes brûlent comme le charbon dans une locomotive ! Je vous avoue que celte pensée m'a épouvantée tout de bon, et bien longtemps. J'avais beau me dire que Dieu fait très- bien ce qu'il fait ; qu'il ne faut qu'attendre et nous en remettre à lui ; que nous le trouverons divinement juste et divinement miséricordieux dans sa justice, j'étais eu arrêt devant cette nécessité terrible de la coopération des méchants au salut des bons; je n'osais pas en parler, je ne savais pas m'en distraire. Enfin, un jour, un beau jour, la sottise s'est
offerte à mes yeux, paisible, contente, épanouie, faisant à bonne intention je ne sais quelle scélératesse. Alors j'ai vu clair, je me suis dit : « Mais la plupart de ces « prétendus méchants ne sont que des sots, de pauvres « sots ! Leur rôle en ce monde est de persécuter le bien « presque sans pécher, ou du moins sans pécher de « cette manière noire et savante qui éloigne la misé- « ricorde et appelle le châtiment. » Ah ! je vous en réponds, j'ai été bien soulagée ! Cette parole divine : Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font, m'a été un trait de lumière qui m'a remplie* de joie. Ils ne savent ce qu'ils font ! Ils ne savent pas ce qu'ils foulent, ce qu'ils meurtrissent, ce qu'ils veulent arracher. La misère de leur esprit ne leur permet pas de le savoir. Ce ne sont, la plupart du temps, que des sots, et Dieu ne sera pas obligé de les punir !
« Ai-je tort de croire cela? Si j'ai tort, ne me le dites point. Laissez-moi une opinion qui me console quand j'écoute, quand je lis, quand je regarde. Oui, oui, les méchants sont presque toujours, tout simplement de pauvres esprits, des sots; et la sotlise... »
On s(Tnna le dîner; Thérèse prit le bras de Sylvain.
« La conclusion? dit Suzanne.
« — La conclusion, répondit Thérèse, c'est que je ne mo crois pas faite pour perfectionner vos vertus en vous retenant à m'écoutcr lorsque la soupe vous attend. »
LA VIE DE LHAl EaU.
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