‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 59 sur 74 · DU HARENG COL T. ON M · texte numérisé non relu

DU HARENG COL T. ON M

misérables; vous ne trouverez jamais que le désordre, la haine, l'esclavage.

« Et s'il en fallait d'autres preuves que celles qui se pressent sous vos yeux, regardez ce qui s'est toujours passé dans l'Église; voyez-y ce miracle de la multiplication des pains, toujours subsistant, renouvelé sans cesse. Avec quoi nourrissaient tant de pauvres un saint Vincent de Paul, un saint Camille de Lellis, un saint Jean de Dieu, un saint Jean l'Aumônier, qui n'avaient jamais rien et qui donnaient toujours? Avec la bénédiction de Dieu ! Nous-mêmes, comment soutenons-nous notre hûpi-r talet toutes nos petites œuvres? Je devrais le savoir, et je n'en sais rien, si ce n'est pas avec la bénédiction de Dieu ! Dieu nourrit le pauvre sans appauvrir le riche. Du pain d'orge qu'apporte discrètement la charité', Dieu rassasie une multitude, et pour le pain qu'on a donné rend des corbeilles pleines. Ce qu'il fait ici. Il peut le faire partout ; ce qu'il fait pour une bourgade. Il peut le faire pour un empire. Il le peut et II le veut, mais à une condition : c'est que nous nous mettions dans la situation qui appelle et j'ose dire qui commande ses grâces. Si nous ne faisons pas cela, attendons-nous à la faim et à la mort. Ou nous dirons au pauvre : « Va chercher qui te nourrisse, et, si tu ne trouves pas, meurs; » ou, ruinant le riche en lui arrachant son héritage, nous arriverons par ce vol au merveilleux résultat de partager cinq pains d'orge entre cinq mille hommes affamés : Quid hœc inter tant os ? y>

Voilà le discours de notre curé. Malgré le dire de plusieurs grands publicistes, j'ai peine à croire que les

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curés puissent et e remplacés avantngeusenicnt pnr des professeurs de morale, aidés des feuilletons du journalisme conservateur.

UN no M ME RANGE.

Antoine et Biaise sont arrivés. Antoine a voulu aussitôt voir la mer; Biaise est resté pour organiser son logis. Lorsque nous revînmes, nous le trouvâmes dans les aises de ce monde. Il s'était fait donner des meubles, il avait tiré de sa malle vêtements de chambre, vêtements du matin, vêtements de promenade et de cérémonie. Un tapis de pied, luxe encore inconnu dans les chambres de seconde classe du Hareng Couronné, s'allongeait devant son lit, et sur ce tapis s'épanouissaient ses pantoufles. La cheminée était ornée de deux bougies illustrées d'abat-jour, s'élevant de chaque côté d'un crucifix. Une carte de Normandie était attachée au mur. Sur la commode s'étendait, bien rangée, une bibliothèque respectable ; sur la table il y avait un pupitre au complet.

encrier, couleau d'ivoire, ciseaux, canif, plumes, essuieplume, crayons de deux couleurs, enveloppes, cire d'Espagne, pains à cacheter, etc., etc. Sur une autre table, un arsenal de toilette, avec toutes les espèces de tirebottes et de crochets. Dans un coin, la pharmacie : remèdes contre la rage, onguents pour brûlures, taffetas pour coupures, eaux pour piqûres, foulures et morsures, et encore les etc., avec une instruction pour les cas pressés d'évanouissements, de coliques, de croup, et le reste. Un sucrier et du sucre dedans, et une cuiller d'argent avec manche à pilon dans un gobelet de ruolz ; à côté, deux petits flacons d'eau de mélisse et de fleurs d'oranger. Que vous dirai-je? J'en oublie la moitié, et tout cela tiré de cette seule malle ! « Vous avez oublié quelque chose, Biaise. — Quoi donc ? — Des cartes, pour faire le cent de piquet avec M. le curé, et le boston avec M. le maire. — Voilà ! » s'écria-t-il, non sans un mouvement d'orgueil que ne put déguiser assez tôt sa modestie naturelle. Il déploya un carton qui était d'un côté un tapis vert, et de l'autre un échiquier. Il produisit un jeu de piquet avec des marques en tabletterie, un jeu de boston avec des jetons d'ivoire, et, fourrant la main dans on compartiment de sa malle, il en fit sortir en silence, mais non sans orgueil, un jeu de dominos.

a Vous riez, dit-il ; mais vous verrez, si nous avons des soirées pluvieuses ! — Bah ! dit Antoine, avec des cigares et notre esprit, nous verrions la fin des heures. — De l'esprit, dit Biaise, vous en avez ; des cigares, ils sont là. Je ne me suis pas embarqué sans en pr?ndre quelques douzaines au bon coin. »

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Il nous montra des régalias bruns, secs, magnifiques; un choix de professeur ! Notez que cet homme d'or ne fume pas, et qu'il avait fait cette provision uniquement pour nous. Ah ! nous fûmes fort attendris, Antoine et moi, et nous chantâmes un hymne à deux voix en l'honneur des gens de bien qui savent mettre tant de choses dans leur malle.

« Écoutez, dit Biaise, je rougis de tant chercher mes aises. En rangeant tout cela j'avais honte de ne savoir point m'en passer. C'est slupide de ne pouvoir se coucher sans tapis de pied, se lever sans pantoufles, sortir sans parapluie (il avait apporté un parapluie , un petit manteau de toile cirée et des chaussures en caoutchouc). Hélas ! quel bagage à côté de celui des missionnaires (il Qous montra le dernier numéro des Annales de la Propagation de la Foi) ! Mais, si ces babioles me manquent, je suis malheureux comme un chat mouillé. Voilà ce que c'est que d'être né d'une bonne famille parisienne, dans le quartier du pont Neuf. Je vous admire, vous autres, de savoir vivre en Spartiates comme vous faites sans rien de ce qui me semble nécessaire à la vie.

« — Ma foi! dit Antoine, admirez-moi pour autre chose, Biaise. Si je savais me procurer toutes ces douceurs, comptez que je ne m'en priverais pas. Je m'en passe, faute de savoir me les donner ; vous vous les donnez, faute de savoir vous en passer. Ce n'est point de vertu que nous luttons, et nous sommes deux pauvres pécheurs, vous les pieds sur votre tapis, regrettant de ne savoir point supporter le carreau; moi, les pieds sur

le carreau, irès-fâché de n'avoir pas su me charger d'un tapis.

a — Oui, dit Biaise, mais vous faites un effort en vousmême, et vous finissez par prendre comme une petite

nitence l'inconvénient d'avoir froid.

« — Sans doute, reprit Antoine; mais, en supportant le froid, je suis exposé à penser en moi-même : « Je ne suis « pas un voluptueux, comme Biaise ; je sais souffrir, je a sais faire pénitence ; mon Dieu, considérez ma vertu! » Tandis que vous, les pieds chauds, vous direz : a Je suis « un lâche ; je fais mon paradis ici-bas ; mon Dieu, par- « donnez- moi de ne pas savoir endurer les misères de a l'existence comme cet admirable Antoine ! »

« — Dame ! si vous le prenez comme cela, dit Biaise, que voulez-vous que je réponde ? II faut donc croire que j'ai de la vertu ?

(c — Peut-être, Biaise, si vous avez de rhumiliié. •

DU MEILLEUR TOMBEAT.

DIRE messe a été attristée ce matin. Un peu avant quebî prêtre vînt à l'autel, sept ou huit hommes en deuil prirent place sur les bancs ; c'était un équipage du

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caboteur Du côté des femmes il y avait une pauvre vieille et a quelques pas derrière elle, près d'un pilier, dans 1 ombre, une autre femme, toute jeune, en robe claire mais d un visage si triste que vous n'eussiez pu la regarder avec un peu d'attention sans pleurer. Nous questfonnames le bedeau. Il nous dit qu'on allait faire le service d un matelot du pays, un bon garçon bien regretté, mort en mer ces jours-ci, et enseveli dans la mer

Le service commença. Un sanglot mal étouffé sortit de la poitrine de la vieille; l'autre mit son mouchoir sur «es yeux. Nous n'eûmes pas besoin de demander qui étaient ces deux femm.s : l'une était la Ae, l'autre n avait pas le droit de pleurer tout haut et n'était ni sœur m parente. Le saint Sacrifice commuait; les hommes gardaient un silence profond. Le prêtre, lorsqu'il se tournait vers l'assistance, jetait parfois un regard compatissant du côté des pauvres femmes. La jeune ne levait point les yeux, la vieille ne pouvait contenir l'expression de sa douleur. Certes elle ne l'affichait point ; mais ses gémissements éclataient de distance en distance, comme ces soudaines rafales qui vous saisissent sur la falaise INous entendions quelques paroles : IJélas ! mon Dieu ' - Ah! pauvre enfant! Ces cris nous serraient le cœur" lo silence et l'immobilité de l'autre femme ne nous attendris saient guère moins. Nous priâmes pour le défunt comme s il eût été nôtre. Voyant là ses camarades si recueillis nous espérions ou plutôt nous avions l'assurance qu'il n'était pas mort sans qu'on l'eût fait souvenir de Dieu Mais cette mère, qui peut la consoler de n'avoir pas reçu le dernier soupir de son enfant ? Elle l'avait vu

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partir en pleine santé. Après un court voyage le navire rentre au port, et son cher fils n'y est plus, elle no le verra plus !

La messe finie, les matelots se retirèrent ; nous sortîmes aussi : les deux femmes restèrent seules dans l'église, la vieille gémissant toujours, la jeune toujours à genoux, immobile, son mouchoir sur les yeux. 0 Marie, fille de Joachim, épouse de Joseph, mère de Jésus, Marie, consolatrice des affligés, reine des vierges et reine de douleurs, laissez tomber un regard de pitié sur ces deux cœurs percés du glaive de la mort !

Nous allâmes nous asseoir à l'un des points les plus aimés de nos promenades sur un gazon ombragé de vieux ormes, d'où l'on voit la campagne et la mer.

« Voilà ce grand tombeau, dit Biaise, en regardant l'Océan. Gomme je m'explique bien la douleur de ces femmes qui pleurent encore dans l'église ! Les morts ensevelis dans la mer ont quelque chose de plus mort que les auti-es. Ceux-là vraiment ne sont plus et ne laissent rien d'eux à ceux qui les ont aimés. Ils n'ont pas leur place, leur croix, leur nom au cimetière ; on ne connaît pas l'endroit où ils sont tombés ; la vague les roule au gré de ses caprices; leurs ossements broyés et dispersés par les tempêtes, n'ont point de repos.

« — Oui, reprit Antoine ; mais pourtant quelle noble sépulture, quel espace immense, quelle stérilité sublime et éternelle! Ils ne sont pas pressés par un peu de terre avare, ni longuement rongés par des reptiles hideux. Un pied insolent ne viendra point peser sur leur dépouille. Jamais la pioche ou la charrue ne remettront

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au jour ces tristes restes ; ils ne reparaîtront que revêtus d'une forme nouvelle, au commandement de Dieu.

« — Et vous, me dit Biaise, où voudriez -vous être jeté?

« — Mes chers amis, qu'importent nos vœux ? A cet égard comme en tout le reste, notre place est marquée ; acceptons-la d'avance, telle que nous l'aurons. Toute tombe est bonne à toute bonne mort.

« — Mais, dit Antoine, nous voilà, ce me semble, montés sur un ton lyrique où nous pourrions difficilement nous soutenir. Je propose que nous descendions de là. J'ai apporté madame de Sévigné. Si nous l'écoutions ? Elle n'est pas engagée comme nous dans ces hautes pensées, et ne se croira point tenue de dire tant de choses sublimes. »

Antoine ouvrit le volume au hasard. Je veux que vous lisiez la lettre qui se présenta sous ses yeux. Je viens de vous parler de la douleur d'une mère qui a perdu son fils ; voilà le même sujet traité par madame de Sévigné. Vous allez entendre ces cris qui nous ont si fort émus dans l'église, et dont je n'ai pu vous envoyer qu'un faible écho. Seulement, au lieu d'une pauvre femme de pêcheur, vous entendrez pleurer un maréchal de France. Mais c'est le même gémissement.

8 décembre 1673.

« Il faut commencer, ma chère enfant, par la mon « du comte de Guiche : voilà de quoi il est question « présentement. Ce pauvre garçon est mort de maladie

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« et de langueur dans l'armée de M. de Turenne ; « la nouvelle en vint mardi matin. Le Père Bourdaloue l'a annoncé au maréchal de Gramonl, qui s'en douta, <( sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa chambre; il étoit dans ce petit appartement qu'il a au dehors des Capucines. Quand il fut " seul avec ce Père, il se jeta à son cou, disant qu'il a devinoit bien ce qu'il avoit à lui dire ; que c'étoit le a coup de sa mort ; qu'il le recevoit de la main « de Dieu ; qu'il perdoit le seul et véritable objet de « toute sa tendresse et de toute son inclination natu- " relie ; que jamais il n'avoit eu de sensible joie ou « de violente douleur que par ce fils, qui avoit des « choses admirables. Il se jeta sur un lit, n'en poui. vant plus, mais sans pleurer , car on ne pleure pas a dans cet état. Le Père (Bourdaloue) pleuroit et n'avoit « encore rien dit ; enfin il lui parla de Dieu comme « vous savez qu'il en parle : ils furent six heures « ensemble ; et puis le Père, pour lui faire faire son « sacrifice entier, le mena à l'église de ces bonnes Capu- « cines, où l'on disoit vigiles pour ce cher fils. Le « maréchal y entra en tombant, en tremblant, plutôt « traîné et poussé que sur ses jambes ; son visage « n'étoit plus connoissable. Monsieur le duc le vit en « cet état, et, nous le contant chez madame de La « Fayette, il pleuroit. Ce pauvre maréchal revint enfin « dans sa petite chambre; il est comme un homme « condamné. »

Voilà le cœur du père ; mais écoutez la suite , et si vous trouvez que ce « pauvre garçon, » le comte de

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Guif ho, fut bien regretté, vous allez voir quelques larmes de plus tomber sur le pauvre garçon d'ici, le pêcheur sans nom, jeté sans cercueil dans un endroit ignoré de la vaste mer. Madame de Sèvigné parle maintenant des parents et des amis :

« Madame de Monaco (c'est la sœur) est entièrement « inconsolable; madame de Louvigny (la belle-sœur, « femme du frère héritier) l'est aussi, mais c'est par la « raison qu'elle n'est point affligée. N'admirez -vous « point le bonheur de cette dernière ? La voilà dans un « moment duchesse de Gramont. La chancelière (grand' « mère de la veuve) est transportée de joie. La comtesse 0 de Guiche (la veuve) fait fort bien ; elle pleure quand « on lui conte les honnêtetés et les excuses que son « mari lui a faites en mourant. Elle dit : — Il étoit « aimable, je l'aurois aimé passionnément s'il m'avoit a un peu aimée ; j'ai souffert ses mépris avec douleur ; « sa mort me touche et me fait pitié ; j'espérois toujours a qu'il changeroit de sentiments pour moi. — Voilà qui « est vrai, il n'y a point là de comédie... »

Maintenant, ma bonne amie, faites vos réflexions sur les grandeurs, les affections et les douleurs humaines. Pour finir l'histoire, je vous dirai que, repassant devant l'église, nous avons vu la mère du pêcheur qui en sortait, appuyée au bras de la jeune fille, toutes deux toujours pleurant. Plus loin, sous la tonnelle d'un cabaret rustique, quelques amis du défunt étaient attablés; — et, pour tout dire, ils paraissaient se trouver bien.

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