‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 9 sur 74 · SYLVESTRE A LOUIS · texte numérisé non relu

SYLVESTRE A LOUIS

M. Sylvestre Dufresne a. l'honneur de vous faire part de son naariacjo a.vec ma.demoiselle Marianne Dupré.

P. S. Ce Style, ami Louis, te prouvera que je suis décidément entré dans la prose. Il y a de cela quinze jours, et je m'y trouve bien, exactement bien. Avec un certain abbé Théodore, que je te ferai connaître, je suis d'avis que cette prose est la vraie poésie.

Oui, mon vieux camarade, pendant que tu mettais à la voile, je jetais l'ancre. J'ai bien regretté que tu ne fusses pas là pour voir et pour aider la manœuvre ; mais cette manœuvre, que nous jugions si difficile, est vraiment d'une grande simplicité.

Un brave homme, qui vivait tranquille de ses petites rentes dans sa petite maison, a été accosté par cet abbé Théodore, qui lui a dit : « Vous êtes père d'une jolie et « digne fille ; vous l'avez élevée avec beaucoup de soins

« et d'alarmes ; vous l'aimez tendrement, il n'y a rien « sur la terre que vous aimiez davantage. Elle a vingt « ans.

« Donc, depuis vingt ans vous travaillez et vous pre- « nez des peines et vous vous imposez des privations « en vue d'un moment qui est arrivé. Combien donnerez- « vous au garçon qui viendra prendre votre fille et qui « l'emmènera, pour que désormais elle l'aime plus que « vous ? »

Le brave homme a dit un chiffre ; il a dit que cela était prêt, sonnant, liquide ; qu'il était prêt aussi ; que sa femme aussi était prête. On est venu me chercher. On m'a donné à dîner, et on m'a fait de la musique ; puis le notaire a été prié de passer à la maison, puis nous avons laissé nos noms à la mairie, puis nous nous sommes arrêtés à l'église, puis j'ai mis l'argent dans ma poche et j'ai pris la fille à mon bras, et nous sommes partis.

Et nous voilà, attendant de rencontrer, dans vingt ans, si tout va le mieux du monde, quelque garçon comme moi, qui viendra me demander quelque fille comme elle, aux mêmes conditions. Et puisse le garçon trouver en effet une fille comme elle, et lui-même être dans les mêmes dispositions que moi !

Tout cela semble grotesque, et tout cela est trèsauguste. « Ignorez-vous, m'a dit l'abbé Théodore, que « nul homme dans ce monde n'a la permission de vivre « pour lui seul, et n'est grand qu'autant qu'il accepte ce « sacrifice dont la Providence a fait une loi d'amour et « sait faire au besoin une loi de rigueur

DU MARIAGE ET DE CHAMOUNIX. 4o

« Le figuier stérile sera coupé et jeté au feu. M^is, si « le figuier chargé de fruits voulait garder ses fruits, « sous prétexte qu'il les a nourris de sa sève et qu'il « les a portés longtemps, les fruits lui seraient ôtés de « force ou tomberaient d'eux-mêmes. — Qu'est-ce que « c'est que ta sève, et qui te l'a donnée? Et qui te prouve « qu'elle t'a été donnée pour toi ?

t Travaille, produis pour d'autres qui travaillent et a produisent peur toi. Tu n'es, comme eux, qu'un ouvrier € dans l'atelier immense. Tu n'auras de ton travail que « la peine qui t'est due, parce que tu es pécheur ; que « ta gloire et la récompense que le Maître t'assignera, c parce qu'il est un Maître juste et bon.

« Et si tu ne veux pas travailler, ou si tu ne veux trac vailler que pour toi, le Maître tout-puissant saura bien, « malgré ta mauvaise volonté, tirer quelque parti de toi : « et en même temps il en tirera toute justice. Arbre « égoïste ? tes fruits se détacheront ou te seront arra- « chés; arbre stérile? lu seras arraché toi-même, tu o feras du bois de chauffage.

« Ne trouvez pas mauvais, Sylvestre, a continué l'abbé, « ne trouvez pas mauvais ce que Dieu a bien établi. Cette « dépendance où il nous enferme est sainte et salutaire ; 0 tout ce que l'usage a institué de conforme à cette don- « née divine est salutaire et sain.

« Vous entrez dans une carrière de joies laborieuses, ce dans une carrière d'asservissement étroit et de sacritt fice continuel. A votre raison plus forte Dieu impose « un joug plus pesant ; mais sous ce joug plus pesant, si c vous savez le prendre, votre âme deviendra plus forte.

« Marchez droit, et vous ne ferez plus un pas qui ne « vous rapproche de Dieu.

« C'est à présent que vous ne vous appartenez plus, a et rien de ce que vous produirez désormais ne vous « appartiendra. Votre cœur ne vous appartient plus : la « part disponible, en quelque sorte, celle que Dieu vous « laissait pour les créatures, vous ne l'avez plus, vous « en avez disposé. Elle est à votre femme, elle est à vos « enfants.

« Votre fortune ne vous appartient plus : c'est un « dépôt placé en vos mains, que vous ne devez pas seule- « ment garder, mais essayer d'accroître. Vous en rendrez « compte si vous le gardez en avare, vous en rendrez « compte si vous l'accroissez en injuste, vous en rendrez « compte si vous le dépensez en prodigue et en étourdi, a C'est le pain de votre femme et de vos enfants; qu'il « soit sacré, qu'il reste pur !

« Et le cœur de cette épouse qui a quitté pour vous la « maison de son père, quoique vous appartenant tout « entier, ne vous appartiendra pas néanmoins exclusive- « ment: quand les enfants viendront il se fera un par- « tage sublime, qui ne vous ôtera rien et qui cependant « portera tout sur eux. Cette royauté, qui alors vous « sera donnée, vous dépouillera en quelque façon de ce « qui vous reste encore.

a Et ces enfants, pour qui vous allez vivre, ne vous « appartiendront pas : Dieu les prendra, la patrie les « prendra, la société les prendra; ils s'en iront d'eux- « mêmes, emportant tout, et jusqu'à leur cœur. Chaqu» « pas qu'ils feront dans la vie les éloignera de vous.

« Après le mariage, vous passerez au second rang ; après c les enfants, au troisième ; après que vous aurez tout « fait et tout donné, ce -n'est pas . votre mort qui sera « l'inconsolable douleur.

« Mais les larmes de vos yeux et les sueurs de votre « front seront des perles précieuses, si, les répandant « pour d'autres que vous sans les ménager, vous les « donnez avec allégresse à qui vraiment vous les im- « pose, je veux dire à Dieu. Elles couleront comme un a baume qui vous réjouira de son odeur céleste ; elles et seront recueillies par la main des angf^s et déposées « dans les trésors éternels.

« C'est Dieu qui les comptera, c'est Dieu qui les garce dera^ c'est Dieu qui en accroîtra la valeur. Par ces a richesses vous rachèterez les péchés de vos pères, a et ceux de vos frères, et les vôtres, et ceux de vos « enfants. Comprenez donc ce rôle auguste où Dieu vous « appelle; comprenez que Dieu vous veut à son image « et à sa ressemblance ; embrassez l'arbre de la croix; 0 c'est le' fruit de cet arbre qui est l'amour. »

Ainsi m'a parlé l'abbé Théodore, que je le veux donner pour ami, suivant notre vieille coutume de mettre en commun nos amis ; et tel est, frère Louis, le portique du mariage. Et toutefois ce portique austère est fort entouré de fleurs et d'oiseaux bien chantants. L'austérité m'en est visible; elle ne m'eSraye point.

Comment te peindre Marianne ? J'ai commencé par ne loi ti'oaver aucune ressemblance avec le Rêve. Tu sais, ce fameux rêve dans lequel il entre du Walter Scott, du Tony Johannol, du Lamartine et d'autres ingrédients,

principalement tirés de la littérature à la minute et de la gravure sur bois. Point de littérature , point de mélancolie, point d'attitudes ! La figure de tout le monde, rhabit de tout le monde, les idées de tout le monde.

Mais, sous ce premier aspect, quelle grâce naïve! et, sous cette grâce naïve, quel ferme et haut sentiment du devoir ! et, dans cette hauteur, quelle candeur et quelle humilité ! Je suis étonné, ravi et plein de respect; et mon cœur contient une source de tendresse que je ne me connaissais pas et que je sens inépuisable. Il me semble que cela s'épanche en ordre et en paix comme une eau profonde qui ne sera jamais troublée, jamais inutile, qui ne cessera pas de féconder la terre et de refléter le ciel.

Marianne, en entrant dans la maison, 's'est mise à sa besogne de ménagère comme si elle n'avait fait autre chose de sa vie. Elle s'est occupée de ranger son linge, de tenir ses comptes. Le lendemain de notre mariage, l'ayant quittée un instant, je l'ai retrouvée l'aiguille à la main. Je lui ai demandé qui la pressait de travailler ainsi; elle a murmuré que se sentant trop d'inclination à rêver, elle avait cru mieux faire de se mettre tout de suite au devoir. « Seulement, a-t-elle ajouté avec un sourire timide, en me montrant son ouvrage, depuis une heure je n'ai pas fait un point. »

Nous travaillons le jour; le soir nous nous promenons après une visite à quelque église. Nous comptons nous divertir de la sorte un demi-siècle durant, si Dieu veut. Nos entretiens sont charmants. La chère créature n'a pas l'idée du mal. Elle me fait des questions qui

m'humilient; mais, en même temps que je suis intérieurement humilié, je me sens plus d'estime pour moimême, parce que Dieu a daigné me donner cette innocence en garde et celte vertu pour appui.

Je sens grandir mon cœur, mon esprit s'élève, ma vue s'affermit sur les choses de ce monde et sur les choses de Dieu. Je vaudrai mieux que je n'ai valu et ma vie ne sera pas inféconde; et je suis heureux, et j'aime. Être heureux, aimer, ah ! c'est le même mot, mais il y a manière de l'entendre. Aujourd'hui je l'entends !

A présent, compère, voici ce qui me reste à dire, et la sommation que je t'adresse au nom de la sainte amitié.

Une vieille parente a eu l'idée de nous donner pour cadeau de noces un voyage en Suisse. Il n'y a pas, ditelle, de meuble dans un jeune ménage qui conserve mieux sa fraîcheur et qui soit plus utile que ce voyage de première lune et de premier printemps, que l'on refait ensuite vingt fois et mille fois au coin du feu.

Marianne palpite à la pensée de franchir la frontière; elle fait ses paquets d'une main presque agitée, o Qui a m'aurait dit que je voyagerais si loin, que j'irais juste qu'en Suisse ? Mon ami, de quel point de la route « verrons -nous le mont Blanc ? Faut-il emporter des « fourrures? »

Dans quinze jours nous serons à Besançon. Tî*ouve-toi là. Marianne, à qui j'ai tant parlé de toi, sera contente de te voir. Elle estime qu'on ne "saurait être trop nombreux pour faire face aux périls de la terre étrangère.

Adieu, mon vieil ami; toute tendresse est plus vive

dans mon cœur, et, en aimant plus que je n'aimai jamais, j'aime davantage tout ce que j'ai aimé.

Que Dieu te donne une Marianne qui me laissera mon vieil ami Louis, comme ma Marianne te laissera ton vieil ami.

Sylvestre.

DE PONTÂBLIER A GENEVJE.

Vallée profonde, montagnes revêtues de sapins, empanachées de nuages et de neige : c'est l'entrée de la Suisse par Pontarlier.

Entre ciel et terre, des aigles sur la tête, des abîmes sous les pieds, des brouillards autour de nous, une route unie et douce comme une allée de jardin.

« La Suisse en été, s'écrie le conducteur, joli coin ! Mais on y trouve de la neige en hiver... et des Suisses en tout temps I

a Ils se battent entre eux, aussi acharnés que s'ils n'avaient pas le voyageur à dévorer. Les juifs sont les plus âpres ; les autres ne le sont pas moins.

« On voit en Suisse de singulières choses ; les aubergistes font la police, les savetiers sont capitaines, et les usuriers juges de paix.

« Dans plusieui's quartiers, des blafards en redingote marron, chargés de femmes et d'enfants, leur lisent la Bible : les Suisses appellent cela des prêtres !

a Clochers sans cloches, dimanches sans messe, autels sans croix et sans bonne Vierge, cœm*s de prêtres sans charité : ils appellent cela une religion ! »

Malgré ce discours, où la charité de Marianne trouva quelque rudesse, nous eûmes à Lausanne une belle messe chantée, dans une belle église neuve.

Le curé de Lausanne a bâti cette église comme beaucoup de curés de Vaud et d'ailleurs ont bâti beaucoup d'autres églises, avec les aumônes de la France.

France de Dieu! donne toujours à tous ces curés quêteurs, remplis d'églises le monde entier ; ne sois plus débitrice, deviens créancière de Jésus- Christ !

Nous voici sur le lac, le beau Léman. N'ayons pas la sottise de le décrire ! Le bateau est chargé de passagers ; c'est ce qui gâte la scène.

En présence de cette belle nature, une belle dame très-enfanfreluchée n'a d'attention que pour un livre qu'elle lient et que pour un fat qui la guette.

Nous aussi nous la guettons. Que lit-elle? Un roman de George Sand. « Tu pouvais, dit Sylvestre, le parier à la figure de son époux. »

Une femme, lire George Sand en public! Rendez-moi Saint-Preux, rendez-moi Jalie d'Étanges, baronne de Wolmar — et princesse de Cuistrerie !

Le soleil plonge dans le lac. Des figures genevoises montent sur le bateau (on dit à présent le vapeur) ; ces Genevois ont l'air content du pharisien.

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