‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 19 sur 98 · ON CAUSE · texte numérisé non relu

ON CAUSE

ous recevons la maîtresse de l'ombrelle à manche d'ivoire : petite jeune femme ronde, blanche, rose, bien habillée. Elle prend timidement sa place, serre en pleurant la main de son mari et de sa sœur. Quelle douce figure! quels beaux grands yeux, non pas noirs, non pas bleus, non pas verts, mais mélangés de tout l'agrément des yeux bleus, des yeux verts, des yeux noirs !

Elle se recueille dans sa douleur, c'est l'affaire de cinq minutes. Son premier soin ensuite est de déganter et d'inspecter sérieusement une main peut-être un peu forte, d'ailleurs blanche et tournée d'une manière assez consolante. Elle ôte son chapeau, et, pendant qu'elle

cherche un bonnet dans quatre sacs de voyage, on a le temps de voir des bandeaux de jais, une tête bien faite, un chignon riche. Elle a introduit avec elle, dans Vintérieur^ bien des paquets ; personne ne s'en trouve gêné. Oscar se distrait, Thompson n'a plus Tair si britannique; la disposition générale est à l'extrême bienveillance. Ah ! la beauté, et même la simple gentillesse, c'est un grand don !

Cette femme est-elle belle? n'est-elle que gentille? Nous le saurons avant la fin du voyage, peut-être avant la fin du relais... Nous le savons déjà. La voilà en sourire, en conversation réglée avec monsieur et madame Oscar. Elle dit des platitudes d'une voix douce. Excellent contre-poison de ces vingt ans, de cette fraîcheur, de ces beaux yeux aux trois nuances. ElUe n'est que gentille ; elle n'est gentille qu'à regarder.

Chose bizarre ! à mesure qu'elle parle son nez grossit ; l'éclat de ses yeux ne fait plus qu'un gribouillis encore aimable, mais vulgaire ; elle est boulotte ; sa bouche ne gagne rien à s'ouvrir et à montrer de belles dents.

On a cette année en France un sujet de conversation général et inépuisable. Grâce à l'abondance des procès scandaleux, la scène du monde devient une sellette où toutes les petitesses voient comparaître et peuvent juger, c'est-à-dire mépriser toutes les grandeurs. Oscar, Oscarde, la jeune dame, Thompson lui-même s'en donnent à cœur joie. C'est un clapotement de bêtises, mais qui prend je ne sais quoi de sinistre. On dirait d'une mascarade d'habits magnifiques et augustes qui se trémousserait dans la boue au bruit d'un glas de chaudrons.

La sociélé s'amuse de ces grands crimes el de ces retentissants procès. Le spectacle est malsain, j'ai peur qu'il ne coûte cher. Pour décrier les classes élevées, déjà l6 menu quotidien de la Gazette des Tribunatix suffisait. Nous avons trop d'extra; nous succombons sous l'abondance des causes célèbres.

Il ne faudrait pas s'étonner s'il arrivait quelque craquement. Autrefois la chute des étoiles était présage de grandes révolutions : voilà bien des étoiles qui tombent !

Les journaux disent force choses vertueuses. Les démocrates, particulièrement, sont pleins d'un feu d'indignation contre ces mauvais exemples venus de haut. « Les voyez -vous, disent-ils, ces favoris de la fortune et de la loi, ces premiers du pays, ces législateurs, ces gouvernants, ces maîtres ! Ils sont aveugles, corrompus, homicides ; le peuple, qu'ils méprisent, reçoit d'eux des leçons en toutes sortes de vices et en tous genres de forfaits. »

Très - bien , démocrates ! Mais passons plus outre, comme dit Bossuet.

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