‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 21 sur 98 · DES POÉSIES DE M. BÉRANGBR · texte numérisé non relu

DES POÉSIES DE M. BÉRANGBR

'sGAR était grand appréciateur de ce poète national. Il en savait par cœur de boaux passages et les citait à propos.

« Oui, messieurs, nous dit-ii, comme nous montions la côte, Béranger m'éieçtrise. Voilà un homme d'esprit et un bon vivant ! Ne me parlez pas d'Emile Debraux, ni de Désaugiers, ni de Victor Hugo. Ils ont du talent, je n'en disconviens pas ; mais aucun n'arrive h la cheville de M. Béranger. Dernièrement je rencontrai une bande de jeunes gens du quartier Latin qui se rendaient chez M. Béranger pour lui faire hommage. Je me joignis à eux. Il faut honorer le génie. Tous les siècles ne

produisent pas un Béranger, et peut-être qn'on n'a pas vu son pareil depuis Anacréon.

« — Anacréon? dit Etienne, ce nom m'est inconnu. Où prenez-vous Anacréon ?

« — Il en est souvent question, reprit Oscar, dans VAlmanach du Caveau, et il y a une société de gens établis au faubourg Saint- Martin qui s'appellent les Enfants (T Anacréon. Je n'en suis pas ; autrement je me ferais un plaisir de vous renseigner.

« — J'ai ouï dire, continuai-je, que c'était un vieillard débauché d'avant la grande révolution, qui s'appelait de son vrai nom Chaulieu, et qui demeurait dans le quartier du Temple.

« — Effectivement, dit Oscar, il y a encore des Chaulieu sur le boulevard Saint-Martin ; une vieille et bonne maison de miroiterie. Mais, pour en revenir à M. Béranger, je le place beaucoup plus haut. Ce que j'aime en lui, monsieur, c'est qu'on y trouve de tout : du tendre, du patriotique, du militaire, et enfin du risqué, pour s'amuser entre jeunes gens. Il chante nos libertés et nos gloires. Ça vous émouslille, ça vous enlève, ça vous fait aimer la patrie. Moi qui vous parle, j'ai un motif particulier pour le chérir. Je lui dois mon établissement ; il m'a fait épouser ma dame. Je vous étonne? Voici le fait. Je ne prétends pas me vanter mais j'ai une assez jolie voix et du goût, quoique négociant. Je chantais Béranger ; tout est venu de là.

« — Sans indiscrétion, monsieur, dit Etienne, pourrais-je vous demander ce que votre dame préférait ?

« — Tout, indifféremment, monsieur, répondit Oscar.

Mais, VOUS savez, les Allemandes sont sentimentales; j^attaquais principalement ce qui est un peu langoureux :

Bois dans ma coupe, ô messager fidèle, £t dors en paix sur le sein de Néris.

(( — C'est touchant, dit Etienne. Et maintenant, heureux époux, vous chantez :

*Mon épouse fait ma gloire ; Rose a de si jolis yeux ! »

Or, comme la Rose d*Oscar était pour le moins louche, et peut-être borgne, le pauvre Oscar sentit le trait. Etienne craignit de l'avoir enfoncé trop avant. Il reprit aussitôt :

« Je respecte votre goût, mais je ne le partage pas, et, si vous le voulez, je vous dirai franchement ce que je reproche à Béranger.

« — Quoi donc? demanda Oscar, non sans quelque mauvaise humeur.

« — Vous comprenez, dit Etienne, que les goûts sont libres. Celui de l'un n'attaque pas celui de l'autre.

« — Sans doute, dit Oscar. Mais que reprochez-vous à M. Béranger ?

« — Bah! continua Etienne, qu'est-ce que cela vous fait?

« — Rien du tout, reprit Oscar, seulement on aime à savoir, et la diversité des opinions alimente la conversation.

a — Vous avez raison, dit Etienne... Alors je vous avouerai que Béranger me semble un peu canaille.

9!2 ÉTUDE DE BOURGEOIS. i

«, — Comment! s'écria Oscar, le premier poëte, le premier chansonnier de la France !

« — Oui je le trouve canaille.

« — Voilà du nouveau, par exemple, et Ton apprend eti voyageant !

« — N'est-ce pas?... Je le trouve très-canaille.

« — Eh bien, moi, je trouve que c'est un grand citoyen ; ou verra cent mille Français à son enterrenjent, et j'y serai.

« — Je ne dis pas le contraire. »

Il se fit un profond silence.

Vï

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