‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 27 sur 98 · LA CROYANCE D^OSCAR · texte numérisé non relu

LA CROYANCE D^OSCAR

'sGAR tournait autour de nous comme un homme qu'un désir vif importune. Il nous aborda enfin. « A ce que j*ai vu, messieurs, nous dit-il, vous avez de

la religion ?

«. — Oui, monsieur, répondit Etienne; et vous ?

« — Chacunala sienne, reprit l'habitant de la rue Grenétat; la religion est le propre de Tbonnète homme. Mais vous êtes ce qu'on appelle foncièrement religieux.

(( — Du moins nous voudrions l'être, monsieur. »

Oscar parut songer. Il poursuivit son enquête.

« Vous avez été élevés comme cela?

« — Pas foncièrement^ répondis-je ; mais nous avons pensé, nous avons étudié, et nous avons su comment des catholiques doivent vivre.

M — C'est-à-dire, observa Oscar, vous parlez des catholiques-jésuites... sans vous offenser, car les opinions sont libres.

« — Vous ne nous offensez pas. Ce sont en effet les Jésuites qui nous apprennent à vivre chrétiennement.

« — C'est particulier, messieurs, dit Oscar, comme les hommes se ressemblent peu ! Tel que vous me voyez, j'ai été élevé dans un pays où tout le monde va à la messe, et Toncle qui m'apprit à lire avait étudié pour être prêtre. Le dimanche, même, il chantait au lutrin. Il m'avait donné toutes ses idées, qui étaient celles de mon père et de ma mère; je suis venu à Paris avec un chapelet dans ma poche, faisant maigre comme vous les vendredis et samedis. Eh bien ! tout au contraire de vous, Texpérience, la réflexion, Tusage du monde m'ont fait perdre ces habitudes. Je vous assure que cela ne m'empêche pas d'être honnête homme.

(c — Je vous assure, dit Etienne, que cela ne nous empêche pas de vous plaindre.

« — Mais, reprit vivement Oscar, je ne m'estime pas à plaindre. Je crois en Dieu, je l'honore, et je pense que c'est assez. Comme dit Béranger :

II est un Dieu; devant lui jem^incline, Libre et content, sans iui demandef rien.

« La raison m'a démontré l'inutilité de ces pratiques et cérémonies auxquelles les hommes se croyaient autrefois obligés.

« — En sorte, dit Etienne, que vous avez été catholique, et que vous ne l'êtes plus.

« — Je le suis encore... comme tout le monde. J'ai voulu me marier à l'église, quoique ma dame soit protestante.

« — Ah ! elle est protestante !

a — Oui, et je vous avoue qu'elle me donne à penserl Je resterai catholique, parce qu'un honnête homme ne doit pas changer de religion ; mais la sienne est bien douce. Elle prie, elle ne prie pas, elle va à Tôglise, elle va au temple, elle va à la synagogue, elle ne va nulle part, elle fait gras, elle fait maigre, rien ne la choque. Elle dit que chacun pense et fait ce qu'il veut, et que tout est bon, pourvu qu'on soit droit en affaires. J'aime cette religion-là. C'est commode dans la société.

« — Et, ajouta Etienne, c'est facile à suivre en voyageant. Je vois qu'au fond madame votre épouse est, comme vous, pour le Dieu de Béranger.

« — Oui ; le Dieu des bonnes gens :

Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens.

« — Ce Dieu des bonnes gens, reprit Etienne, est aussi le Dieu [des ivrognes.

a — Pourquoi, dit Oscar, voudrait-on que Dieu fût ennemi d'un peu de gaieté :

Pour vivre heureux, vous ai-je en vain Donné des femmes et du vin ?

a — Mais quand les ivrognes boivent leur fonds, ruinent leurs enfants et battent leurs femmes, que dit de cela le Dieu des bonnes gens ?

« — Messieurs omsait qu'il faut avoir de l'honnêteté et de la morale.

a — Oui, monsieur, on le sait ; mais il n'y en a pas

moins beaucoup d'ivrognes, 'de voleurs et de scélérats. La loi ne les atteint pas tous. Que pouvez-vous faire» avec votre Dieu des bonnes gens, pour vous préserver d'eux et pour les rendre meilleurs? »

Oscar tâcha d'échapper.

9 Donc messieurs sans être ce qui s'appelle dévot, on ne peut pas être homme de bien?

« — Quelques personnes privilégiées, comme vous et madame^ y parviennent peut-être, à cause des bons principes qu'elles o*nt primitivement reçus.

« — Cependant, poursuivit Oscar, vous savez bien qu'on voit des prêtres, des chanoines, des évéques et même des papes, commettre des crimes.

a — Quant aux papes, lui dit Etienne, vous n'en êtes pas sûr. Vous avez lu dans le Siècle beaucoup de choses qu'il faudrait prouver. Mettons qu'elles sont vraies ; cela témoignerait qu'au fond ces papes, ces évêques et ces prêtres ont adoré le Dieu des bonnes gens.

« — Mais, messieurs, ils sont donc hypocrites?

a — Oui, monsieur. L'hypocrite, je suisbien fâché de vous le dire, est un dévot du Dieu des bonnes gens, comme l'ivrogne qui boit le pain de sa famille et le gage de ses créanciers ; comme le marchand qui trompe sur la qualité, sur le poids et sur la mesure. Ces gens-là n'appartiennent pas à la religion chrétienne, puisqu'ils font ce qu'elle défend : ou ils y croient sans avoir le courage de l'observer, et ce sont des lâches, ou ils font semblant de l'observer sans y croire, pour mieux tromper le monde, et ce sont des scélérats ; mais rien n'empêche qu'ils servent le Dieu des bonnes gens : ils

s'inclinent devant lui « sans lui demander rien... » Ce qu'ils veulent ils savent bien le prendre.

« — N'importe, poursuivit Oscar, je ne puis me persuader que, pour honorer et servir Dieu, je doive m'abîmer l'estomac. Le maigre m'est contraire.

a — Permettez, monsieur, dit Etienne ; il ne s'agit point de ce que l'on se persuade. Je connais beaucoup de gens qui pensent comme vous que la vraie religion ne commande point ces pratiques, et ils ajoutent aussi que le maigre ne va point à leur estomac. Ils se donnent volontiers des indigestions de viande, après quoi la gastrite les condamne à des pénitences plus longues et plus dures que les nôtres. Laissons ce détail. Il est question, s'il vous plaît, d'honorer Dieu, non à votre façon, mais comme il veut l'être. Du moment que vous raisonnez contre ses commandements, du moment que vous y changez, que vous y retranchez, que vous n'en prenez qu'à votre aise et à votre goût, vous ne lui obéissez plus, vous ne l'honorez plus. »

DE l'obéissance ^ l'église

ces mots le génie du Collège de France parut s'abattre sur Thabitant de la rue Grenétat. Oscar ouvrit les bras, regarda Tespace, prit son vol d^ns les régions les plus élevées de la pensée, et nous lança en deux mots un résumé de toute la philosophie moderne.

« Voilà, voilà ! s'écria-t-il. Il faut abdiquer sa raison et croire que les prêtres sont les minisires de Dieu !

« — Précisément, lui dis-je.

a — Ainsi, vous ne croyez pas, monsieur, ajouta Etienne, que TÉglise représente Jésus-Christ, toujours vivant sur la terre ?

« — Non, monsieur!

« — S'il fallait établir cela, vous seriez embarrassé.

« — Possible, messieurs ; mais d'autres s'en chargent, et je ne sais pas ce qu'on peut leur répondre.

« — Pour mieux dire, vous ne savez pas ce qu'on leur répond ; mais ce qui peut vous consoler, c'est qu'ils rignorent aussi. On leur a conté cela comme à vous, et ils l'ont cru comme vous. Les hommes avalent bien des

choses, monsieur, pourvu qu'elles soient accommodées au gras! Quant à moi, qui n'ai pas toujours fait maigre le vendredi, je vous assure que Dieu s'explique et commande par la bouche de l'Église, et que la raison qui obéit raisonne mieux que la raison qui raisonne.

« — Eh bien ! je serais curieux d'apprendre comment cela se fait.

« — C'est très-simple. Je suppose que vous avez deux commis dans votre magasin, tous deux robustes, assez intelligents, mais sans aucune expérience, ne sachant rien des difficultés de la vie, et ne songeant pas à s'établir; deux écervelés qui pensent que les alouettes leur tomberont toutes rôties dans la bouche.

a — Monsieur, vous les connaissez bien ; ils sont tous comme cela.

« — Et nous aussi, mon cher monsieur. Nous venons au monde aveaune pente pour la religion du Dieu des bonnes gens. Mais vous qui savez la vie, homme expérimenté, bon patron, vous voulez le bien de ces enfants : vous les exhortez à travailler, vous l'exigez même, et s'ils ne vous obéissent pas...

a — A la porte !

« — Malgré le Dieu des bonnes ^ens. Vous exigez qu'ils fassent leur besogne, vous l'exigez pour vous et pour eux, et, s'ils s'y refusent, vous les renvoyez... C'est ce que l'on appelle l'excommunication.

« — Voilà une chose particulière ! Je n'y avais pas songé.

« — On ne songe pas à tout. Vos jeunes gens donc, craignant d'être chassés, travaillent, font leur devoir.

Peut-être qu'ils s'ennuient un peu ; vous n'y prenez pas garde. Ils sont au monde pour travailler; leur travail profite aux autres et à eux-mêmes. Passant leur temps à s'amuser, ils ne tarderaient pas à être beaucoup plus malheureux, et ils le seraient pour toujours. Ennuyés ou non, ce sont d'honnêtes garçons, de bons commis : tout annoncé qu'ils réussiront ; vous êtes content d'eux, vous vous promettez de les avancer, et par la suite de les aider de votre amitié, de vos conseils, au besoin de votre bourse. Mais voici une autre affaire.

ce Un jour, ils vous déclarent qu'ils ne sont pas satisfaits de la nourriture que vous leur donnez, ni du repos que vous leur permettez...

c — Parfait ! Je les reconnais, les cancres ! Moi, monsieur, qui ai fait mon apprentissage au pain sec, j'entends des goinfres de jeunes gens protester contre le bouilli et les léguines...

<r — Ils disent que c'est contraire à leur tempérament : il voudraient que les repas fussent plus longs, la table plus chargée. Ils demandent du rôti, de la volaille, du vin de Bordeaux, du dessert, du café...

« — Elle pousse-café ! Oui, monsieur, vous croyez que je ris : ils voudraient le pousse-café ! Vous verrez qu'ils en viendront aux liqueurs fines.

c — Et après qu'ils auront mangé tout cela, ils réclament encore un quart d'heure pour chanter le Dieu des bonnes gens. A ces demandes que répondez-vous?

« — Je les envoie crever de faim dans la rue, monsieur, aussi vrai que je me nomme Oscar Plumerei, et je forme une coalition avec tous les patentés de ma partie, pour

442 ÉTUDE Dfi ËÛURGËOtS.

que jamais aucun de nous ne reçoive chez lui un seul de ces grugeurs !

« — Ce serait les damner aatant qu'un homme le peut faire, et vous ne puniriez pas si rigoureusement un péché de jeunesse. Vous leur feriez voir que la bombance nuirait à leur travail et même à leur santé; vous leur ordonneriez de se contenter du bœuf et des légumes, et vous finiriez par leur déclarer que c'est à cette condition que Ton reste chez vous.

a — Voilà où j'appuierais.

« — Le plaisir est plus persuasif que la raison ; ni l'un ni l'autre ne se rend à vos arguments ; mais l'un obéit, l'autre résiste. Le premier laisse accumuler entre vos mains le prix de ses services; le second dépense tout en festins dans les moments de vacance que vous lui accordez ou qu'il peut dérober. Suivez bien. Le premier s'en est rapporté à votre jugement. Il s'est dit : Le patron est plus sage que moi ; i] a ses motifs pour ne pas vouloir que je m'amuse. Et là-dessus il a parfaitement abdiqué ^ sa volonté. Le second a raisonné. Il s'est dit : La jeunesse n'a qu'un temps et la vie est incertaine; rien ne m'assure que je vieillirai; il faut que je m'amuse pendant que je suis en vie et pendant que je suis jeune. Pourquoi le patron veut-il m'empêcher de me régaler et de me réjouir? Quel mal lui fais-je en mangeant de bonnes viandes et en buvant de bon vin?... Maintenant, monsieur Pluminet.

a — Plumeret, Oscar Plu-me-ret.

« — Maintenant, monsieur Plumeret, vous voyez d'ici la fin de l'histoire. Le garçon qui n'a pas raisonné /Vous

succédera et épousera mademoiselle votre fille. L'autre, sur les fredaines duquel vous aurez longtemps fermé les yeux, finira, de raisonnements en raisonnements, par crocheter votre caisse pour y trouver de quoi fournir à ses repas, et vous serez obligé de le mettre à la porte et peut-être de le livrer à la police. Lequel des deux aura été le plus raisonnable ? Il me semble que c*est celui qui aura le moins raisonné. »

Nous eûmes encore le plaisir de voir la dialectique de M. Plumeret en défaut. Mais on peut dire du quartier Saint-Denis ce que Ton disait de l'Afrique au temps des Romains : Nutrix causidkorum, G*est une pépinière d'ergoteurs, et il s'y forme des avocats sur lesquels l'incrédulité pourra compter longtemps. Ils ont des ressources d'argumentation pour désarçonner tous les Pères de l'Église.

a Je comprends parfaitement la supposition que vous faites, nous dit Oscar après s'être gratté le front. Cependant je ne vois pas quel rapport cela peut avoir avec le gras ou le maigre, et j'ai toujours dans Tidée que Dieu ne saurait vouloir empêcher un homme qui en a les moyens de faire gras le vendredi. »

A mon tour je fus démonté. M. Plumeret reprit triomphalement sa place dans la voiture qui venait de nous rejoindre, et Etienne me dit en riant :

« Voilà pour t'apprendre à parler en paraboles. »

114 ÉTUDE DE BOORGEOIS.

VUE GÉNÉRALE DE L'hÉRÉSIE.

oos eûmes avec M. Plumeret plusieurs autres entretiens sur différentssujets de théologie et d'histoire. Je les passe ; ce n'est point modestie, car nous n'y fûmes pas heureux. Etienne essaya inutilement, comme moi, du genre familier, de Tapologue et de la parabole. M. Plumeret avait toujours un Je ne sais pas, un Je ne vois pas^ ou tout simplement un silence qui nous laissait sur le carreau ; et il nous échappa, à la fin du voyage, aussi dévot au Dieu des bonnes gens que nous l'avions trouvé dès le début.

Plus d'une fois déjà il m'était arrivé de remarquer la facilité avec laquelle les plus forts et les plus subtils arguments des hérétiques viennent aux lèvres des pauvres hères à qui l'on essaye de faire goûter la vérité. L'époux d'Eglantine confirma pleinement mes précédentes observations.

Ce Plumeret n'avait ni lecture ni mémoire; il ne connaissait pas môme de nom les systèmes divers qui ont été depuis dix- huit siècles opposés à la croyance orthodoxe ; mais il les inventa presque tous durant les deux

journées que nous passâmes avec lui. Il fut successivement païen, ébionite, manichéen, arien, carpocratien, marcionite, montanistc, lulhérien, catharin, musulman, janséniste, éclectique, etc. Cette épreuve, renouvelée cent fois, rabaisse beaucoup k mes yeux le génie et la gloire des hérésiarques. Ce qu'ils ont fait n'exige pas un mérite transcendant. Nier une vérité, c'est délier aussitôt dans le cœur de Thomme une passion correspondante qui suffit pour mettre le reste en rumeur. Avec cela on fabrique sans peine une hérésie complète qui niera vigoureusement toutes les vérités et donnera la main fraternellement à toutes les absurdités.

Entrez dans le premier cabaret, interrogez sur les vérités de la foi le plus grossier des portefaix qui le fréquentent, mettez à côté de cet homme quelque scribe qui écrive ses réponses : voilà un hérésiarque. S'il plaît à Dieu irrité que cet ivrogne et ce scribe trouvent et s'attachent un soudard de quelque talent, vous avez Luther et Mahomet.

Si l'on voulait bien réfléchir à cela, à ce que la foi chrétienne ordonne, et aux combats qu'elle a subis, il suffirait de la voir encore debout après dix-huit siècles pour reconnaître en elle, sans autre examen, la vérité divine, divinement maintenue.

Mais ce n'est pas l'argument qu'il faut proposer à M. Plumeret ni aux rédacteurs de son journal. Ils diraient : Je ne vois pas que la religion dont vous parlez existe. Je crois qu'elle est morte. L'esprit humain, qu'elle a longtemps opprimé, s'est enfin redressé contre elle. Notis l'avons vaincue.

il6 ÉTUllE DE BOURGEOIS.

Je Tai entendu de la bouche de M. Plumeret :

« Monsieur, ne parlez pas de ces choses-là. Nous sommes majeurs, nous n'en voulons plus.

« — Ah 1 vous n'en voulez plus!.. »

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