LE PAYS BT LE PAYSAN
A campagne est belle ; cependant elle n'offre plus qu'un débris de son ancienne splendeur, et tout ce qu'on y voit à présent n'est que la charpente dénudée d'une décoration autrefois magnifique. Dans son éloquente colère un poète * décrit les ravages que la pioche utilitaire a multipliés. J'ai emporté cette page; elle est d'un écrivain, d'un peintre, d'un philosophe, d'un homme de bien. Je la mets ici comme une excellente parure pour ma pauvreté.
« Les eaux vives de Mangonville, où se jouaient les a oiseaux de rivière, arrosaient l'un de ces paradis ter- « restres. Parmi les riants sillons couverts de cultures, « mais entrecoupés de jolies pelouses et de riches touffes « d'aubépine et d'églantier, s'élevaient çà et là, dans
> M. P. Guerrier de Dumast.
« toute la beauté de leur capricieux branchage, de vieux « grands arbres en liberté. Agrestes Élysées, délices de a toutes les classes de citoyens.
« Autrefois le paysan, moins ambitieux, moins rapace, (( laissait ouvrir son âme à des impressions dont à préce sent il affecte le dédain. Ces habitudes matérialistes « que produit chez lui Tamour passionné de Targent, la 9 rusticité ne les enfantait point. Elle laissait au labou- « reur de nobles instincts, et, sous des formes grossières, a une élévation de cœur simple, mais réelle.
« Aujourd'hui la fureur cupide, s'afFublant du nom de « progrès et se masquant des apparences d'un savoir « agricole, a ruiné autant qu'elle Ta pu le charme de la a campagne. Comptant pour rien tout avantage qui ne a se traduit pas en francs et en centimes, le villageois, « devenu publicain, est assezifou pour s'en faire gloire ; a fier de passer pour homme d'affaires, il se figure, en « méprisant tout, se donner une espèce d'importance. « Le plus misérable lucre suffit pour le pousser à la « barbarie.
a Ainsi sont tombés les grands parasols séculaires qui « donnaient de la physionomie aux campagnes. Ainsi « ont été renversées , abattues , les coudraies dont on « aimait à rencontrer l'ombrage ; salis et tourmentés les a ruisseaux qui murmuraient sur les cailloux; arrachés <r et pioches les jolis fouillis végétaux qui ornaient des « sources charmantes. Ainsi ont disparu tous ces lieux a de repos et de joie, communs aux riches et aux pau- (( vres, dont le premier eût regardé comme une bassesse « d'enlever l'usage au second ; ces vieilles haies isolées,
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tt par exemple, hautes corbeilles odorantes , sauvages a bastions de fleurs, au pied desquelles on avait laissé « un petit cercle de gazon ; ou bien ces lisières de forêts a qu'on appelait les clairs chênes^ antiques et verdoyantes « colonnades où, sur des tapis de quintefeuille et de sert polet, venaient s*asseoir les promeneurs, .lire et médi- « ter les rêveurs, se délasser les ouvriers el se récréer « les familles ; — beaux lieux que les seigneurs s'étaient « toujours refusé l'égoïste plaisir d'enclore. Dans la « république chrétienne l'homme restait quelque chose « pour l'homme ; le sentiment de l'hospitalité morale « n'avait point péri tout entier ; à travers bien des abus et des torts, — plus compensés qu'on ne croit, — l'âme ce n'était pas assez sèche, alors, pour que tout fût suborft donné au bénéfice d'un écu.
« Maintenant chaque individu s'est mis en guerre « avec la race humaine ; on semble disputer aux pauvres « passants le chétif coin non interdit, l'étroit bord de c route abrité qu'à l'angle de quelque domaine découvre « enfin leur lassitude... après l'avoir cherché longtemps. « Partout s'effacent à la fois les dernières coutumes de a la douce fraternité humaine et les' derniers vestiges « de l'attrayante beauté paysagère. Et bientôt il ne res- » tera plus aux champs une roche tapissée de perven- « che, un vieux tronc de saule penché sur l'eau ; plus t une touffe de glaïeul pour le visiteur de fontaine, plus « un arbre en bouquet pour le peintre, plus un banc de « verdure pour le voyageur, plus un buisson pour le < bouvreuil.
• « Un vieux paysan, à qui Ton reprochait de prendre
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«r part à l'affligeant abalis du peu d'arbres caractérisés « qui ornent encore le paysage, faisait valoir, pour se ft dispenser d'en conserver aucun, le bénéfice, quoique « chétif, que procure leur destruction. — Mais, lui ditce on, épargnez au moins ceux qui marquent vos limi- « tes, celui surtout qui est placé à la croisière de deux « chemins. — Le laisser! répondit le cultivateur; les « gens viendraient s'y asseoir à l* ombre ! »
Âh! pour tout remettre sur l'ancien pied nos amis ont encore mainte chose à faire ! La philosophie a beaucoup pioché depuis soixante ans ; il faut replanter beaucoup, et ni les chênes ne repoussent ni l'esprit humain ne se nettoie en un jour !