‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 4 sur 98 · SYLVESTEE ET L ABBÉ, DEVISANT, PASSENT SOUS LES TILLEULS · texte numérisé non relu

SYLVESTEE ET L ABBÉ, DEVISANT, PASSENT SOUS LES TILLEULS

|E surlendemain, vers le soir, Sylvestre, promenant ses rêveries sous les beaux arbres qui environnent la ville, aperçut de loin l'abbé qui causait avec un homme entre deux âges. L'abbé lui fit signe d'approcher, et, le présentant à cet homme :

« Voilà, dit-il, le gendre que je vous propose. Causez de bon cœur; vous êtes faits pour vous aimer. »

Il parut que la chose ne serait pas difficile. On convint que la jeune fille serait avertie le soir même, et Sylvestre introduit dans la maison deux ou trois jours après, lorsque Marianne aurait eu le temps de se consulter un peu devant le bon Dieu.

« J'admire pourtant, dit Sylvestre lorsqu'il fut seul

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avec l'abbé, qu'une si grosse affaire se puisse si vite engager et presque conclure.

« — Bah ! reprit l'abbé, depuis longtemps vous méditez là-dessus. Quant à cet honnête homme que vous venez de voir, puisqu'il y a vingt ans que sa fille est née, voilà bien vingt ans qu'il songe à marier sa fille. Il a tout pesé, le caractère, les goûts, les aptitudes, la vocation enfin. Je ne vous parle point de ses prières. Pour comprendre les sollicitudes paternelles, il faut que vous passiez par là. Les dieux et les goujats de la littérature plaisantent sur ce sujet, mais ils sont en général célibataires et mauvais observateurs des honnêtes gens. Ceuxci ont déjà refusé plusieurs partis, quelques-uns plus brillants que vous. Le jour où j'ai parlé de vous, ils achevaient une neuvaine à saint Joseph, pour qu'il envoyât l'homme souhaité.

« — Et je suis cet homme? dit Sylvestre en souriant.

« — On Tespère, reprit l'abbé, et je le crois. Comptez cependant qu'avant de se prononcer, ces gens simples sauront vous étudier à fond. Ils continueront de prier, ils répandront d'abondantes aumônes. Rien au monde ne leur ferait affronter l'éternel regret d'avoir, faute de soin, compromis le bonheur de leur enfant.

« — J'en suis d'accord, poursuivit Sylvestre, et néanmoins je me marie à Taveugle.

a — Tout le, monde en est là plus ou moins, continua l'abbé ; mais vous ne vous mariez pas à l'étourdie. Comme les sages parents de Marianne, vous avez pris Dieu pour guide. La sagesse maintenant est de se laisser mener. »

Devisant ainsi, ils arrivèrent, nuit tombante, dans une rue déserte, tout embaumée d'une odeur de tilleuls en fleur.

« Le charmant parfum ! s'écria Sylvestre ; que ces tilleuls sont bons de fleurir ainsi parmi les cheminées et les murailles!

« — Image, dit l'abbé, d'une bonne âme au milieu des soucis et des injures de la vie. Quoi que l'on fasse autour d'elle et contre elle, elle exhale fidèlement son parfum, elle donne fidèlement sa fraîcheur et son ombre. Une vraie épouse est aii foyer comme ces tilleuls dans leur enclos. Elle en fait l'ornement, la douceur; elle y fleurit sans s'inquiéter de ce qui se passe au dehors, et l'on en sent quelque chose encore au delà du seuil qu'elle ne franchira jamais.

« — Comment ne vous êtes- vous pas marié, mon cher abbé ? dit Sylvestre.

« — Hélas ! répondit l'abbé, vous allez me trouver présomptueux : je me proposais de devenir un bon prêtre. »

Ils côtoyaient un mur au-dessus duquel les tilleuls penchaient leurs têtes murmurantes. Sylvestre leva les yeux. Il vit du même coup la maison dont ce mur fermait le jardin ; maison proprette et close, qui ne pouvait contenir qu'une seule famille, et qui semblait bâtie tout exprès pour le silence et l'humilité.

« Que je serais étonné, dit-il, si cette petite porte s'ouvrait pour laisser sortir une passion !

« — Assurément, remarqua l'abbé, il n'y a point de passion ici, et j'espère que vous n'y en porterez point.

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Cesllà que demeure voire future. Je parierais qu'en ce moment il est question de vous sous les tilleuls.

« — Maison modeste et pure , pensa Sylvestre, sois bénie ! et fasse Dieu qu'en effet nul malheur, nulle inquiétude ne franchissent avec moi ton paisible seuil ! »

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