DES ROBES. —GRANDE PAROLE DUN ENFANT
«Je
crois, continua Cyprien, que nous n'avons rien à faire avec le monde. Nous ne pouvons pas nous accommoder à lui tel qu'il est, il ne veut pas de nous tels que nous sommes. Ses oreilles sont de même nature que ses yeux, et la poésie du monde doit ressembler aux parures du monde ! Point de vertugadin ! 11 n'est si riche étoffe qui lui plaise autant que n'importe quel aspect d'épaules nues. Vous voulez que ces dames chantent dans le monde des poésies chrétiennes, et l'Église ne peut pas obtenir qu'elles paraissent dans le monde habillées chrétiennement! Ce n'est pas d'hier cependant qu'elle y travaille.
LA Vip DE CHATEAU. 187
La prédication retentit sans cesse, nous ajoutons ce que nous pouvons nous permettre, et, lorsque tant d'efforts ont fait remonter les robes d'un demi-pouce pendant le carême, elles sont redescendues d'un pouce et demi au carnaval suivant. Il y a pourtant de ces dames dont la conscience est troublée, qui voudraient obéir à TÉglise, qui feraient le sacrifice d'assez bon cœur ; il y en a d^autres, et beaucoup, qui, couvrant tout, assurément ne sacrifieraient rien. Pourquoi celles qui voudraient n'osent-elles pas, et se soumettent-elles à celles qui oseraient sans doute, car elles osent tout, mais qui ne veulent pas ? C'est l'esprit du monde, l'invincible esprit du monde. A cause de cet esprit il nous est dit : « N'aimez pas le monde. »
^( Le monde, veut aux choses un certain charme que nous ne savons pas leur donner. Même pour les parures de ville, les chapeaux, les robes montantes, les moindres toilettes, Thérèse vous le dira, le monde exige ce je ne Bais quoi qui est le talent des grandes faiseuses. Nos honnêtes ouvrières chrétiennes ne savent pas l'attraper, toutes femmes qu'elles sont, et intelligentes, et aimant à plaire. Quoi de plus simple qu'un chapeau ? Avec les mêmes étoffes, avec le même modèle, avec du goût, une modiste qui entend la messe le dimanche ne fera pas un chapeau comme la modiste qui va danser au Château des Fleurs. Celle-ci lui donnera un tour plus agaçant, une grâce plus piquante ; l'instinct du monde y trouvera davantage ce qu'il cherche toujours. J'en dis autant de vos poésies chrétiennes ; elles sont belles, elles sont pures, elles sont solides, mais ce n'est pas cela qu'il
faut ; et Pinson, enfin, tout inepte qu'il est, fait mieux récbancrure.
a — Allons! je me rends. Gardons pour nous, pour nos foyers bénis, la belle poésie à vertugadins. Mais, puisque nous voici sur la toilette, écoutez cette petite histoire de notre cher Emile, le peintre.
« Emile faisait le portrait d'une mondaine, riche, impertinente, hardie en opinions ; au demeurant, belle personne, encore jeune. Ses moires, ses dentelles, ses cheveux cendrés et ondes, sa carnation vigoureuse avaient fasciné Fœil du peintre. Enchanté du décor, il ne demandait aucun prix. Le mari était dans l'argent et payait bien les toilettes, mais, en fait d'art, la photographie lui suffisait. Le peintre disait: « C'est joli à peindre. » La dame disait : « C'est pour rien, v L'un et l'autre et le financier étaient contents.
c Tous les jours donc, dans cet atelier que vous connaissez, qui estplein de madones, de martyrs, de tableaux de l'Évangile, elle arrivait en grand train, en grands velours, bras nus, épaules nues, comme s'il se fût agi de livrer bataille. Mais quoi ! c'était bien une bataille à gagner : c'était le temps, c'était la vieillesse auxquels il s'agissait d'arracher une part de leur butin.
« Emile, silencieux, peignait, un peu étonné de l'économie que la couturière de cette dame avait faite sur le velours. Dès la seconde séance, il s'aperçut que le modèle s'ennuyait. 11 essaya différents sujets de conversation : la Propagation de la Foi, les prédicateurs du Carême, l'économie domestique. Elle n'entendait rien à tout cela ; lui n'entendait guère à autre chose. Il n'avait
pas VU le dernier opéra ni le dernier vaudeville ; il n'avait pas lu le dernier roman ; il ne connaissait pas le héros de la dernière aventure. Pour animer un peu ce beau visage qui semblait s'aplatir et se déteindre, il imagina de faire venir ses enfants. La dame trouva les enfants gentils et leur fit quelques caresses. Elle prit dans ses bras un petit garçon de trois ans, qui la regardait ébahi. Surpris de ce costume, si différent de celui de sa mère et de ses tantes, il ne se laissait pas tenir sans résistance. « Eh bien, mon petit garçon, lui dit-elle, te fais-je t peur? Ne veux-tu pas m'embrasser? » L'enfant regardait son père avec une physionomie dé plus en plus alarmée, a Embrasse la dame, » lui dit Emile.
« L'enfant n'obéit point; mais, se rejetant en arrière, et montrant du doigt ce buste à demi-découvert qui faisait l'admiration de la Chaussée-d'Ântin, il dit :
<f Gaca ! »