LES PELERINS
L y a de la vie religieuse en Alsace. Les catholiques fréquentejit les sacrements et prient sans respect humain. Le dimanche, les paysannes vont faire de petits pèlerinages aux environs de leur bourgade en récitant le Chapelet. On les voit à genoux devant les croix de pierre qui bordent les routes. Sur les chemins qui mènent à Marienthal ', le plus célèbre sanctuaire du pays, des groupes et même de longues files de pèlerins passent sans cesse, chantant les litanies. Plusieurs vont pieds nus. Un petit bissac, contenant les maigres provisions du voyage, indique souvent qu'ils sont pauvres et qu'ils viennent de loin. D'autres entourent une charrette dans laquelle ils conduisent un malade que les médecins ont abandonné. Ils vont contents et remplis d'espérance, ils reviennent guéris ou remplis de résignation, ce qui est
* Mon très-cher ami, M. le vicomte Théodore de Bussière, a ■donné une savante notice sur ce pèlerinage si vénéré.
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une guérison aussi, et la plus difficile. Oh ! comme ces simples chrétiens écrasent sous leurs pieds poudreux la superbe méchante de l'incrédule ! ^
Nous vîmes à Marienthal une pauvre vieille qui était venue vers la sainte Vierge à cause de son fils, soldat en Afrique, dont elle n'avait point de nouvelles. Elle s'en allait consolée, après avoir demandé pour son enfant une bonne vie ou une bonne mort ; c'était un voyage de plus de vingt lieues qu'elle faisait pieds nus, sans autre ressource que son courage et la charité du prochain. Je le répète, elle était consolée, elle goûtait toute la consolation possible au cœur d'une mère dont le fils est absent. Elle avait déposé ses peines dans le sein de la Vierge Marie, de Celle qui vit son Fils expirant sur la croix. Que pourraient davantage pour cette pauvre femme toute la philosophie et toutes les institutions démocratiques du monde ? La philosophie pourrait lui ôter son cœur, les institutions démocratiques ne lui rendraient pas son fils.
Hélas! nous étions plus riches que cette paysanne, nous autres ; nous étions venus à Marienthal dans une bonne voiture appartenant à l'un de nous, et nous avions fait la route rapidement, sans fatigue ,. traînés par deux chevaux de race. C'était plus que les philosophes et les démocrates ne donneront jamais aux pauvres, en compensation du Dieu qu'ils veulent leur enlever ; et cependant nos cœurs étaient pleins d'angoisses. Nous avions à demander quelque chose aussi que ne pouvait pas nous donner le monde : l'un la santé d'une épouse, les autres la santé d'une sœur. Peu confiants dans l'art des
médecins, nous ne trouvions de consolation qu'en répandant nos larmes et qu'en faisant des vœux devant Fautel de Marie. Nous y laissâmes un peu de nos inquiétudes. ' Peut-être eussions-nous laissé tout si nous avions fait la roule à pied.
(( Dans les pesants souvenirs de mon passé je ressens pourtant une joie profonde, me disait un homme revenu bien tard , de bien loin : au milieu de tant de fautes, il y en a une, slupide et félonne que j'ai, grâce à Dieu, évitée. Je n'ai essayé d'ôler à personne la foi. Partout où je l'ai vue, je l'ai respectée. J'ai imposé silence à ma raison, à ma passion, à ma vanité même. Je trouvais que c'eût été une méchanceté tout à fait lâche de fermer dans le cœur d'une créature humaine la source de consolation qu'y ouvre la foi; cela m'eût paru plus bas qu'un larcin, plus vil que l'acte du jaloux qui va dans l'ombre ravager la propriété d'autrui. L'esprit fort qui -travaille à détruire la foi de quelqu'un pour en tirer son profit ou son plaisir, je l'ai toujours placé au-dessous du malfaiteur qui donne un narcotique à celui qu'il veut voler. Et c'est le sentiment que m'inspirèrent, dès ma jeunesse, les écrivains, les poètes, les artistes, les orateurs qui se sont ménagé le succès en caressant la fibre de rimpiété. »
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