‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 91 sur 98 · S6 PRÉFACE · texte numérisé non relu

S6 PRÉFACE

Aime Dieu, le travail et les hommes de bien.

Pour le riche obligeant dont la grange était pleine. Gomme pour un ami, chacun donnait sa peine, Trouvant la moisson belle, et ne prenant souci Qu'à fatiguer ses bras payés. d'un grand merci. Hélas ! tableaux anciens, rares môme en Bretagne ! Et la Bretagne aussi s'en va ! le progrès gagne. Le battage sur l'aire est presque abandonné : Il vient des hommes noirs, au chapeau goudronné. Moustachus et barbus, traînant une machine Qui fait en peu de temps l'ouvrage, et qui ruine La vieille poésie avec les vieilles mœurs.

Elle remplit les champs de slridentes clameurs, Et vomit, en hurlant, une infecte fumée.

C'est le diable ! A Tentour de sa gueule enflammée, Les sombres ouvriers blasphèment. Leur chanson Bannit l'honneur de l'âme et l'oiseau du buisson ; Et le pauvre, autrefois à Tenvie insensible, Sur la moisson d'autrui jette un regard horrible.

De

nord et du midi, de Test et du ponant, Rendez-vous chez Josas, maître de Penvenant,

Pour battre le grain de l'année.

Or la moisson est drue et le temps'.se fait court : Hommes, femmes, vieillards, enfants, chacun y court,

Et chacun offre sa journée.

Il faut pendant trois jours plus de quatre-vingts bras. Le soleil est piquant; malheur aux] hommes gras !

Ils ne seront pas sur des roses.

Mais on connaît Josas : nul.n*6st plus obligea'nt ; Il aura ce qu'il faut et Taura sans argent.

Josas, d'ailleurs, fait bien^les choses :

Pour rafraîchir ses gens, sans danger des moiteurs,

Dans la cruche profonde où boiront les batteurs,

Il verse un litre^d'eau-de-vie.

Rien ne manque chez lui ; c'est un heureux séjour. De galettes, de^Iard, de lait, suivant le jour,

La table est'amplement servie.

Au battage du blé Ton aura du pain blanc ; Pour les crêpes, chacun estime le talent

De sa filleule MarTvonne ; Mais le meilleur de tout, c'est cet air d'amilié Qui vous prend, en riant, le cœur plus qu'à moitié.

Et qui ne refuse personne.

Faut-il croire le bruit qui se répand soudain ? Josas aurait parlé de faire du boudin

Si tout est fini le dimanche.

Sur l'aire le régal ne sera pas petit !

Pour cinquante Bretons de premier appétit

S'allongera la nappe blanche.

Donc, en foule on accourt. Par coteaux et vallons. Par les chomins couverts et par les chaumes blonds,

Au frais de Taube matinière.

Viennent les francs batteurs, le fiéau dans la main. Plusieurs, ayant à faire un bon bout de chemin.

En route achèvent leur prière.

Quoique tout à fait riche et perclus à demi, Le maître de Plouguel, agissant en ami.

Vient avec sa vieille Cadette.

Par ses conseils savants les travaux marcheront* Il est accompagné d'Envan le forgeron ;

Celui-là paiera bien sa dette.

En balançant les bras, du haut de Plougrescant Descend Landevillec, fin voilier-embarquant;

On lui connaît tous les courages.

C'est un garçon de fer, leste, court, résolu : Un jour il a rossé le roi d'HonoIulu ;

11 a fait quatre ou cinq naufrages. .

Ênace, ancien soldat, peu fier de ses succès, Et qui, son temps fini, sans savoir le français.

Rentra chez lui le cœur à Taise ; Énace, fredonnant des airs armoricains, Ote, pour mieux marcher, ses épais brodequins.

Et gravit à pic la falaise.

Ce garçon de travers, plus jaseur qu'un meunier, C'est Guyon-ar-Guyar, poëte de Tréguier ;

Bon être, incapable de crime!

Il boit plus qu'à son tour; mais, à peine empêtré. Il se met à genoux et dit Miserere !

C'est dans ces moment$-Ià qu'il rime.

La sœur de Saint-François, la sainte du canton. A pris son voile noir, noué sous le menton,

Et quitté sa pauvre cabane :

Grand honneur pour Josas ! Certe on en parlera ! Au dtner des batteurs la Sœur travaillera,

En priant sainte Elyboubane.

Je vois Binic. Sa femme est de Kermaria.

Que de jaloux, mon Dieu, lorsqu'on les maria !

Binic est fort, sa femme est belle; II l'a bien demandée au grand saint Goneri :

Après de longs malheurs, enfin tout lui sourit :

Bon bras, beau sang, flamme fidèle !

Voici maître Malthieu. Sur son bateau VEclair, Il va jusqu'à Morlaix. II ne craint pas la mer ;

11 craindrait plutôt la douane; Mais, suivant son cœur d'or, Matthieu, dans un panier. Irait en haute mer pêcher un douanier

Plutôt que de rester en panne.

Voici Jol Pandizour, un vivant almanach ; Voici les deux Jégou, natifs de Ploumanach,

Gens qu'au pays chacun estime ; Vrais pêcheurs, vrais chrétiens et vrais hommes d'Armer, Braves gens, dont la vie est d'affronter la mort,

Calmes laboureurs de Fabîme.

Près de Saint-Goneri, dans un bas-fond désert, Talec demeure. Il vient comme un oiseau de mer.

Parmi les têtes renommées,

Je dois citer encor le chantre Sébastien :

Admiré de Guyon, ce robuste chrétien Ne boit pas aux fêtes chômées.

Job de Kerwal arrive et huit de ses enfants,

Deux filles, six garçons, tous gaillards triom^phanls ;

Trois des autres gardent sa porte ; Le douzième au berceau fait ses dents sans crier; Le treizième est tout proche, et sous son tablier

Sa mère vaillamment le porte.

Enfln, ils y sont tous, et j'en nommerais cent Si je suivais la liste et s'il n'était décent

De ne pas chanter plus d'une heure.

Soyons Breton, mais bref. La muse de Brizeux Très-gentiment gazouille en couvant de tels œufs,

'Sauf qu'un peu trop elle demeure.

L'aire est bien disposée au-dessus du vallon :

Elle a cent pieds de large, elle a cent pieds de long ;

Tout à l'entour. des champs fertiles ; En haut, de grands rochers où l'ajonc va fleurir ; En bas, des blocs roulants que la mer vient couvrir;

Au loin, le phare et les Sept-Iles.

Comme Dieu Ta servi, l'homme de Penvenant !

Il a colline et mer, et ne craint pas lèvent.

Dans le vallon sont des eaux douces ; Elles font en courant travailler le moulin, Elles font en dormant rouir et chanvre et lin ;

Le goëmon s'y mêle aux mousses.

Mais Dieu sait ce quMl fait lorsqu'il remplit les mains Du bonhomme Josas, le meilleur des humains :

C'est un grand réservoir d'aumônes. . .

Or sus, les vrais batteurs! ne perdons point de temps; Le vieux French de Plouguel, vif comme en son printemps,

A fait coucher les liges jaunes.

Sur deux rangs l'aire immense est pleine jusqu'au bord Mes gars, sous vos pieds nus c'est un vrai tapis d'or ! Il fera chaud, le soleil donne.

G*est bon ! quand le soleil est vif lef^rain sort mieux. A French le premier coup. Commençons : Une ! deux ! La balle vole, Faire sonne.

Pan pan pan ! pan pan pan ! De son fléau frappant, Le batteur fait le bruit d'un cheval galopant :

Or ils sont quarante à la peine !

Pan pan pan ! tout au loin dans la plaine on entend. Quels chevaux du démon, Jésus, galopent tant.

Font ce vacarme, ont cette baleine ?

Un escadron qui passe à travers les rochers, La grêle par un vent qui rase les clochers,

La mitraille au flanc d'un navire, Eu grève le galet sous la vague criant, N'ont pas ce cliquetis sans trêve, fourmillant,

Et plus charmant qu*on ne peut dire !

De la feuille et du vent moins doux sont les concerts. Gomme un chant de victoire il monte dans les airs,

Ce bruit du fléau sur la gerbe :

Il dit que le travail de Thomme. aidé de Dieu, Par la terre et par Teau, par le fer, par le feu,

En pain bientôt va changer l'herbe.

Chaque coup fait sortir du riche épi le grain. Et du corps la sueur, et du cœur le chagrin ;

Car le travail est une offrande !

Le Ciel Tagrée, et plus le corps est fatigué. Plus l'esprit se repose et le cœur devient gai :

De nos batteurs la joie est grande.

Vrai Dieu ! c'est un spectacle à voir du paradis, Ces bras si haut levés, retombant si hardis.

Ces fronts que la sueur inonde!

On y vient du manoir, où le bruit en alla; Le monsieur de Kcrgrée avec sa fille est là.

Belle enfant, douce au pauvre monde.

Battez et jouez bien de vos bras vigoureux ; Vous êtes les derniers, hélas ! Ces nobles jeux

Seront laissés pour la machine.

A Penvenant encore il n'en faut point parler. Mais vers Launion déjà nous l'entendons ronfler.

Le diable lui rompe Téchine !

Battez, battez, bons gars, honneur de nos cantons ; Battez ferme ; gardez les usages bretons !

Quels nerfs ! Ce vieux gascon d'Hercule, Qui par ses coups de poing chez les Grecs fit fracas, Ne serait près de vous, sur Taire de Josas,

Qu'un bourgeois fade et ridicule.

Par huit ou dix en rond formés comme au compas, Chacun frappe deux coups et se bouge d*un pas, Et rien ne trouble la cadence ;

Puis, Taire parcourue à deux fois sans répits, On ôte paille et grain, on remet des épis, Et la musique recommence.

Jamais le rhythme fier n'est moins ferme ou plus lenl; Même, au coup de midi, quand le soleil brûlant

Plombe sur chaque batterie, A travers un brouillard de poussière et de feu, On les voit plus ardents, plus animés au jeu ;

C'est une ivresse, une furie.

Le poète Guyon n'a plus Tair délabré :

Le forgeron Erwan bat en désespéré :

Qui voudrait être son enclume ?

Voyez les deux Jégou, Matthieu, tous nos marins! Rien qu'à les regarder, c'est k briser les reins

Des douaniers et gens de plume:

Corbleu ! Landevillec, si de ce bras velu Tu travaillas longtemps le roi d'Honolulu,

II dut y perdre de ses puces !

Ênace, s'exaltant jusqu'à parler français,, Tombe sur les épis en les traitant d'Anglais :

C'est ainsi qu'il nomme les Russes.

Le fils de Plouarec, perle de nos garçons.

Si beau, si fort, si riche, a quitté ses moissons

Pour s'enfermer au séminaire :

Il revient au battage, et, 4'un bras qui se sent. Joyeusement il bat le grain en repassant

VOdyssée et le Sermonnaire»

Quel vrafprêtre il fera ! qu'il sera ferme et doux ! Quel cœur pour les agneaux ! quel bras contre les loups ! Cent fois heureuses ses ouailles !

En attendant, parmi nos plus vaillants fléaux Lesiencompte.il lui dit : Emvès épicratosK..

C'est du breton de Cornouailles.

Côte à côte rangés, ayant entre eux leurs sœurs,

Les huit Kehval sont beaux comme des frénes-ûeurs ;

Force et beauté là sont unies.

A leur ferme, le soir, sans s'essuyer le front, Côte a côte rangés les Kerwal rentreront,

Chantant en chœur les litanies.

Laissant là sa cuisine et prenant du bon temps, Mar'Yvonne avec eux vient battre par instants ;

L'aimable fille, elle s'en'donne!

a Cinq choses, dit Guyon, font rimer : le vieux vin, Le beau temps en moisson, les écus, le boudin.

Et par-dessus tout Mar' Yvonne...»

Rime, pauvre Guyon, rime bien, rime mal !

Auprès de Désirée, étoile de Kerwal,

Mar'Yvonne se placent brille.

Quand Jannik la regarde, on sent battre son cœur : Désirée en secret déjà l'appelle sœur :

Elle sera de la famille.

^ £[j.77eç £7tixpaT(0ç (tombe dessus vigoureusementj, dit Achille ii Patrocle.

De Kersbors au Port-Blanc, de Paimpol à Pleumeur, On demande souvent laquelle est mieux en fleur,

De Mar*Yvonne ou Désirée ?

Je n*en sais rien pour moi ; mais des reins plus puissants. De plus belles couleurs, des yeux plus innocents,

N'en cherchez point dans la contrée !

Ce n'est point Annaîc, fîlle de Kerambrun, Qui peut leur disputer, avec un grand œil brun,

Son teint plus pâle qu'un ivoire ; Elle semble ployer au vent comme un genêt ; Elle a le pied petit, la main petite ; elle est

Triste comme la nuit est noire.

D'ailleurs cela n'est plus affaire aux amoureux : A saint Yve Annaîc a donné ses cheveux,

On la voit toujours en prière.

Son cœur est-il blessé? Personne n'en sait rien... Mais on sait quel bateau s'est perdu corps et biens,

L'hiver dernier sur l'île d'Aire.

Aux morts les morts! ici voyez ces foudroyants :

Quel train, quelle vigueur, quels vivants, quels vaillants!

« Jolis batteurs, à qui la palme? »

Landevillec répond : A Roskok le tailleur! »

Qui l'aurait cru ? Roskok ! a De tous c'est le meilleur.

Nul n'est plus fort et n'est si calme. »

Et Roskok sans fierté reçoit le compliment.

« L'aiguille, leur dit-il. est un sot instrumentale la mettrai sous la remise,

Et parmi nous, batteurs, toujours on me verrait ;

Hais dans ce beau métier, seulement, on devrait Plus souvent changer de chemise. »

Le barde n*en peut plus; il souffle à pleins poumons ; Ses cheveux sont mouillés comme les goômons

Lorsque la vague se retire.

Matthieu lui dil : a Guyon, par quel talent nouveau De ton corps plein de vin fais-tu sortir tant d'eau ? »

Et là-dessus chacun de rire.

Ainsi forgent le pain ces mâles forgerons :

L'abondante sueur qui coule de leurs fronts

Par un sourire est essuyée ; On se reposera quand le ciel sera noir.

Vingt fois avant midi, trente fois jusqu'au soir

L'aire est couverte et balayée.

Durant trois jours entiers menant le même train, Joyeux, les bons batteurs ont battu le bon grain,

Sans qu'un instant rien les dérange ; Et, comme rocéan monte en sou vaste lit, Grâce à nos bons batteurs, durant trois jours on vit

Le bon grain monter dans la grange.

« Grand merci, mes enfants, leur dit maître Josas : Dieu nous a bien traités, nous en avons à tas ;

Vos fatigues enfin sont closes.

Venez à la maison, j'ai du cidre fumant.

Et llar'Yvonne a fait des crêpes de froment.

Dieu soit loué de toutes choses ! »

Le poète est sans nom. Maintenant vieux, penchant Vers la tombe entr'ouverte, il n'a pas fait ce chant

PourMar'Yvonne oujDésirée.

Quinze jours k Kergrée on Ta pris en maison^ ; El le pauvre de loin adresse sa chanson A ses bons hôtes de Kergrée.

I Daas les bons villages de Bretagne, lorsqu'un pauvre est tout à fait sans ressources et sans appi^i, les habitants b tour de rôle le prennent en maison, c'est-à-dire lui donnent asile plus ou moins de temps, suivant leurs moyens.

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