‹ Ça et la (volume 5)Chapitre 56 sur 72 · DU LA VRAIE EGALITH · texte numérisé non relu

DU LA VRAIE EGALITH

Pardon, Jean-Pierre, il faut s'entendre. Il y a une égalité véritable, qu'un honnête homme et un bon chrétien doit connaître.

— Je le sais, monsieur; je vois ce que vous voulez dire. Alors nous sommes du même avis, et le rouge ne vous va pas plus qu'à moi. L'égalité est que nous sommes tous enfants de Dieu deux fois : par Adam, une; par Notre-Seigneur Jésus-Christ, deux. Je con-

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nais ma religioD. Si j'avais pensé que vous la eonuaisaez aussi, je n'aurais pas pris le grand détour pour vous expliquer mes politiques. Eh oui, devait Dieu, je suis Fégal du Marquis, et c'est le Marquis lui-même, digne homme 1 qui a pris la peine de mê l'apprendre , pendant une maladie que j'ai &ite. H venait me voir, et il me disait eela. Je l'avais su et je l'avais oublié. C'est ce qui m'a donné un peu de bon sens et d'honneur; autrement^ j'aurais bien pu me détraquer comme un autre. Dieu m'ainie. Dieu est mon père. Il ne me regarde pas de travers parée que je suis pauvre. Il m'a placé où je suis, parce qu'il a vu que c'était ce qui me convenait le mieux. U m'a donné, dans ma condition, autant de tranquillité, de bonheur et de liberté qu'à d'autres ; et quand il me retirera des peines de ce monde, il me jugera, non sur ce que j'aurai été, mais sur ce que j'aurai valu. Il est bon de savoir cela, monsieur; c'est là ce qui met du baume dans le sang et ce qui vous ouvre les yeux sur les choses d'ici-bas. Lorsque l'homme sait une fois qu'il doit pétrir son pain à la sueur de son visage et qu'il a été racheté de la mort étemelle par le sang de Jésus-Christ, il sait ce qui l'attend dans ce monde et ce qu'il peut espéra et gagner dans l'autre. Ici, travail, servitudci angoisses de l'esprit et du corps, plus de déboires que de pourboires; là-haut, repos « gloire, contentement sans fin. Eh bien , il n'y a pas à se plaindre. Nos pieds sont attachés à la tenrCy mais il y a encore des bouts de cb^nin sans épines et sans caiUoux ;

nos mains sont chargées de lien^, mais elles peuvent encore cueillir des pommes et des roses, et nos yeux peuvent toujours se lever vers le ciel.

Ainsi parlait Jean-Pierre , toiit en fouettant ses chevaux sans rigueur, et tout en descendant sans impatience pour rafistoler (passez-moi le mot) ses vieux harnais, où quelque chose se rompait à chaque instant. Je vous laisse à penser si j*étais heureux de sa compagnie , et si je remerciais Dieu de m' avoir donné pour compagnon ce bon philosophe, ce brave bomme, ce prudent cocher. Assurément, je n'aurais pas trouvé mieux dans nos grands corps politiques et savants.

Peu à peu, des hauteurs' où la conversation s*était élevée, nous descendîmes jusqu'à nousHixémes. Jean-Pierre ne fut pas médiocrement étonné lorsque je lui avouai ma profession.

— Excusez, me dit-il, mais je croyais que, dans ' ce métier-là, c'était tout chétif monde.

Je m'efforçai de le désabuser. Il me crut^ et à son tour il me conta son histoire. C'était autant la vie de Jean-Louis que celle de Jean-Pierre. U était marié à une bonne fenune et père d'un bel ctn&nt; il vivait de son état avec quelque petit coin de terre, et même sa femme mettait de c6té pour élever le petite dont M. le Curé parlait de faire un prêtre. £n somme, il se tenait fort obligé ^vera la Providence, et me parut plus content de h f^on dont il mène son char que moi de la façon dont je eondnis le mien.

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AU HAREFfG COURONNE.

Je ne sais où j'ai lu que saint François de Sales se plaisait fort dans les auberges. C'est sans doute lui-même qui le raconte, et je regrette de n'avoir pas sous la main son texte. Saint François de Sales est toujours bon à citer. Il aimait les auberges parce qu'elles offrent l'image et la leçon de cette vie, étant des lieux de passage et non de séjour, où nous n'avons que l'usage et non la possession des choses. On arrive à l'auberge, on y trouve le nécessaire, ou l'on s'en passe; on s'y repose; on s'y ménage des amis, parce que l'on a besoin de tout le monde, ce qui dispose admirablement à la bienveillance ; et puis , il faut payer et partir. Que l'on soit bien, que Ton soit mal , rien n'y fait, on part, et même on part sans regret, car on savait en arrivant qu'on ne resterait pas. Voilà la vie, et comme il faut la prendre. Mais entre toutes les auberges, combien le bon saint devait préférer celles des bords de la mer : elles représentent l'instabilité sur les rives de l'immensité ! Hélas 1 ma chère, je n'ai pas besoin de vous

dire en quoi Je diffère de saint François de Sales : cependant j'ai ceci de commun avec lui, d* aimer ce double spectacle. Je me sens à mon aise dans une auberge, et je prends un grand et utile plaisir à voir l'immense mer tantôt s'agiter, tantôt dormir, toujours belle et toujours enseignante, ou dans sa formidable colère, ou dans son repos.

n faut que vous me permettiez cela. C*est une chose que vous ne comprendriez guère, vous autres femmes. Faites pour le logis, vous aimez vos meubles, vos armoires , votre vaisselle ; vous ne quittez qu'avec regret cet attirail , vous ne voyagez point sans tâcher de vous faire suivre d'une petite maison. C'est une sorte de joie pour moi de n'avoir rien à moi. Plus ma malle est petite, plus je pars content. Je serais heureux si je pouvais n'emporter que ce qui tiendrait dans mes poches. J'aurais dû en faire l'essai dans ma jeunesse, et je m'étonne de n'avoir jamais poussé la haine du mobilier jusqu'à me débarrasser un beau jour du petit sac qui renferma pendant plusieurs mois tout ce que je possédais. Ah! j'étais le roi du monde quand ma fortune tenait sur mon dos; et si je n'avais pas eu la faiblesse de m' attacher à ce petit sac, de quel pas plus allègre encore j'aurais parcouru les beaux lieux que j'ai visités avec lui ! Mais il me siérait mal de me plaindre, et je ne me plainis ni n'en suis tenté. Je voulais seulement dire, afin de vous rassurer sur mon sort présent, que la chambrette où Ton m'a mis est encore trop grande pour moi ; que j'y ai ma part plus que large de vent,

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(le soleil et d*air marin; que la table de bois blaae sur laquelle je vous écris n'est pas plus mal commode que toute autre table à écrire; qu'^fin , dans notre petite condition ^ je découvre encore du superflu. J'en ai même ici. Il y a du superflu en ce monde pour tous ceux à peu près qui savent se contenter du nécessaire. Affermissons en nous^ je vous prie, la résolution de ne point faire fortune.

Vous pouvez m' écrire à Thôtel du Hareng rov* rmné, tenu par M. Merlu, successeur de la veuve Poupiche. Ces noms vous font rire : ils ne paraiss^t point grotesques ici, et sont portés par des gens qui n'en sont pas médiocrement fiers. Poupicbe et Merlu sonnent dans cette bourgade comme Brignole à Gènes ; seulement les Brignole, ceux que je cpnnab du moins, sont plus aimables et regardent de moins haut les petites gens et leur petit bagage. On coih vient que si le Hareng couronné continue quelques années d'aller du train dont il va, v^t arrière et toutes voiles dehors, mademoiselle Merlu sera un parti trop considérable pour les fortunes du pays et qu'elle épousera quelque étranger , c'est-à-dire un monsieur des communes voisines. Elle a un piano! Voilà ce que vous ne me souhaitiez pas. Mais rassurez-vous, je suis dans les chambres hautes, et je n'entends que la musique de la mer.

La prospérité de M. Merlu a fait de tels jaloux qu'il a été fortement question, dans les premiers jours de la République, de lui découronner son ha* l'eng. Les envieux disaient que c'-était une enseigne

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^dUiett&6i et peu s'en est fiiUa qu'on ue dégriogolâten émeute. Déjà même, M. Merlu, intimidé, entrait dans la Toie périlleuse des etmces^ions. Au conseil municipal, où Von agitait son affaire^ il ofirit da mettre : Au ffareng royal; le parti air&noé voulait : Au Hareng natioaml; le tiers parti : Au MftreuQt sans adjectif; les radicaux buriaient qu'il fallait tout effacer. « Les brigands 1 dit M< Meriu^ parce que je refusais de leur faire crédit I » Enfin» tout s'est accommodé, le sang n'a point coulée et te har^g a conservé sa couronne à l'ombre d'un drapeau tricelore dosit il ne reste atyourd'bui que le bâton. Voilà l'histoire des révolutions de ce port de met qui compte quinze cents habitants. Vous voyez que les esprits n'y sont point trëa^tarouches» et que le « grand parti de l'ordre^ » dont M. Merlu est une pièce principale, y tient le baut du pavé.

VU

FA&GUSUX jusqu'aux T£MPS FUTURS.

Puisque vous le désirez^ je voua ferai l'bistoire de cette ville. Je ne la connais pas du tout» et je n'ai nul moyen de m'en instruire; mais ce n'est pas ce faible

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obstacle qui m'arrêtera lorsque vous daignez commander.

Vous dire à quelle époque la ville fut fondée, c'est de quoi je suis entièrement incapable. Mettez la date qu'il vous plaira, je le trouverai bon. Voici à peu près comment la fondation s'est faite.

La haute falaise, qui semble donner à la vaste mer une prison digne d'elle, se trouve, à l'endroit d'où je vous écris, coupée par un accident que je ne connais pas, arrivé en vertu d'un dessein de Dieu, dont Dieu n'a pas jugé à propos de me rendre compte. On peut supposer que Dieu voulait là une ville, et déplus profondes conjectures me paraîtraient superflues.

Cette coupure offrait un accès facile à la mer; se prolongeant dans les terres, elle y formait un vallon étroit et sinueux, défendu contre les soufSes de l'Océan par un paravent de cent toises de hauteur et de l'épaisseur d'une demi-lieue. Les bonnes gens des environs virent cela, tout simples qu'ils étaient. Sans qu'aucun journal ni aucune société d'agriculture leur en donnassent l'idée, ils s'établirent à l'entrée de la coupure, entre la mer qui leur apportait des coquillages et le vallon qui leur offrait des fruits. Comme ce même vallon donnait aussi des arbres, et même fort beaux, je pense que l'idée leur vint, peu à peu, de couper des arbres et d'en faire des bateaux pour aller sur l'eau, comme dit la chanson, qui fut composée ensuite, et peut-être pas bien loin de ce tempslà ; car pourquoi ces bonnes gens, qui avaient parmi eux des charpentiers et sans doute aussi des tis-

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serands, n'auraient-ils pas eu des poètes? Enfin, toujours est-il qu'on eut des bateaux, qu'on fit des iilets, qu'on prit du poisson, et que, se trouvant bien là, on y construisit des demeures. Voilà l'histoire ancienne; excusez-moi si je ne vous donne pas les dates; mais qu'en feriez-vous?

Il vint aussi d'autres gens que des pécheurs, ce furent des moines ; et si l'on prétendait que les moines précédèrent les pécheurs, je ne dirais pas non. Après tout, que nous importe, à vous et à moi? Ce qui ne m* étonnerait pas serait d'apprendre que les moines, étant venus les derniers, enseignèrent aux bonnes gens de la coupure à manger du poisson, au lieu de manger leurs parents. Car, puisqu'on les faisait cuire, ces chers parents, quelle raison y avait-il de ne les pas manger? En tous cas, je tiens pour certain que les moines perfectionnèrent singulièrement l'art de construire et de conduire le bateau, l'art de jeter le filet, l'art de bâtir, d'autres arts encore. Eux-méme& construisirent un beau monastère, avec une belle église, auxquels ils donnèrent un beau nom de saint, qui est devenu le nom du pays. Le conseil municipal fit d'abord quelque opposition ; je n'en sais rien, maisje l'affirme et vous le croyez. Puis, comme il n'y avait toujours pas de journaux et pas de société d'agriculture et belles-lettres, ce conseil municipal finit par mollir. Ou permît aux moines de défricher les terres, de faire du bien, de prier Dieu. Ou finit par prier avec eux. La hutte primitive devint une maison, les maisons multiplièrent, ce fut une ville.

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D'tutreaolooberft i'élev^p^t; on sutlire eté^ÎM; od sut qu'on n'était pas sur la terre uniquemi^i pour prendre du poisaon, le aécber au aoleil ou le rôtir au feu, et le manger. On partit pour la péethe t» se recommandant à la vierge Marie ; on ehanta sur les flols les louanges du Créateur de ces riches idilmes; on prit Vhabitude de a'agraouiUer au retour devant la croix que les moines avaient dressée sur le rivage, poiueruHt m» cuètodem^ pour surveiller la mer et pour la rendre en même temps moins perfide et de plus en plus féconde. Enfin on naquit, on vécut, on mourut chrétien. C'est l'histoire des temps barbares et superstitieux, l'odieuse époque du moyen âge. Permettes, très-<)hère amie, que j'aille faire une promenade pour dissiper la tristesse de ces souvenirs.

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