LIVRE VIII
J E grisonne, et je fais des vers ! c'est indécent. Mais, pour tout expliquer, je suis convalescent; Hôte d'un port de mer ensablé. Sur la grève, Seul et quelquefois triste, au bruit des flots je rêve ; Je n'ai pas d'autre emploi dans ce séjour du vent. On y lit monsieur Sue et le Siècle ; on y vend Des huîtres. Un notaire, émule de Joconde, Et quatre gabelous composent le beau monde, Gens aimables, instruits, avancés ; des vainqueui-s l Ils font l'esprit public et régnent sur les cœurs.
J'aurais peu de succès auprès d'eux à prétendre; Ils me méprîseraient, crainte de me comprendre. On me fuit; un bruit court que je lis VïJnivers : Racca!
Voilà pourquoi, peuples, je fais des vers.
Ce n'est pas mon métier ni mon talent ; la prose
M'irait mieux, si j'avais à dire quelque chose.
0 prose ! mâle outil et bon aux fortes mains !
Quand l'esprit veut marcher, tu lui fais des chemins;
Sans toi, dans l'idéal il flâne et vagabonde.
Vrai langage des rois et des maîtres du monde.
Tu donnes à l'idée un corps ferme et vaillant.
Tu Tomes si tu veux ; jamais un faux brillant
A sa simplicité malgré toi ne s'ajoute.
Grave dans le combat, légère dans la joute.
Tu vas droit à ton but, et tu n'as pas besoin
De lâcher de la corde au mot qui fuit trop loin.
Ton métal est à toi. Serve de la pensée,
La phrase saine et souple, en son ordre placée,
Vit, commande déjà; le poète aux abois
Poursuit encor la rime à travers champs et bois.
Bossuet a fini lorsque Boileau commence.
En prose l'on enseigne et l'on prie et l'on pense ;
En prose l'on combat. Les vers les plus heureux
Sont faits par des rêveurs ou par des amoureux.
Dans les nobles desseins dont l'âme est occupée.
Les vers sont le clairon, mais la prose est i'épée.
Ainsi, je fais des vers; le dessein en est pris! Vais-je suivre pourtant, narguant mes cheveux gris.
PRÉPAGE. 487
En barbon amoureux une muse indocile.
Et, comme un franc poëtè ou comme un imbécile, Sur ses pas ramasser, de buissons en buissons. Un inepte butin de couleurs et de sons? Yais-Je, vieux débutant, risible en cette escrime. Me faire promener en laisse par la rime. Dire blanc, dire noir, ne dire rien du tout. Trop beureux d'ajuster quelques vers bout à bout? C'est souvent le destin de nos bons Homérides I... Vais-je cbanter ma dame, hélas l livrée aux rides, Et, comme ce vieillard, objet d'étonnement. Au public raconter que je fus bel amant '? Imiterai-je Hugo, cet autre ancien, qui fume. En plein hiver^du feu que le printemps allume *? (Feu des quatre saisons, terne et peu conquérant!) Ou, laissant par pudeur ce thème intempérant. Et plongeant avec moi le lecteur dans la gnose, Ferai-je un brouet d'encre et de métempsycose*? Certes non l Jean Reynaud me prendrait en faveur ! Allons l décidons-nous. Aurai-je un ton rêveur? Serai-je fantaisiste? ou — grand Dieu l — réaliste?
Muse, préservons-nous d'abord du genre artiste l Sans doute tu fuiras là lande sans abri, La Champagne pouilleuse, éden de Champfleury; Mais d'un pas plus craintif éloigne ces banlieues Où l'école Gautier traîne ses fausses queues :
1 Raphaël ei les Confidences, * Les Contemplations.
' Id.
488 FHÉFAGE.
Là tu verrais Banville, Houssaye et les rapins
Se gaudir dans le plâtre et dans les papiers peints.
Je crois, à parler franc, qu'un seul terrain m'attire.
Périlleux, mais immense et fécond : la Satire,
On n'en fait plus ; le temps sans doute y prête trop l
La Raison, sur Pégase allant un brave trot.
Du vice au temps jadis explorait les mystères
Et dû bon sens public faisait bien les affaires.
Je veux, prenant conseil des préceptes enfreints.
Essayer de brider le cheval à tous crins.
Le lancer à mon gré dans la vaste carrière ;
Et, sans laisser jamais le bon sens en arrière.
Le fouet à la main domptant ses soubresauts,
L'arrêter où je vois des méchants et des sots.
L'absurde en vers n'a pas besoin d'un nouveau tome ;
S'il faut rimer, du moins faisons la chose en homme.
Oui, mais comment finir, quand nous serons par là?
C'est un volume à faire en pose d'Attila!
El puis, qu'y gagnerai-je ? On finira, peut-être.
Par me haïr au temple où monsieur Plée est prêtre ;
Il faudrait bien entrer aussi dans cet endroit...
Non ! tournons vers l'idylle et chantons de sang-froid.
Je chante — c'est ainsi que la muse s'exprime — Un spectacle et des gens faits à point pour la rime ; Nos batteurs de Bretagne et leurs savants fléaux. Jadis, l'un des derniers, j'ai vu ces doux tableaux : Entassant sous leurs pieds les trésors de la plaine. Par un ciel tout joyeux, près de la mer sereine.
L'esprit gai, la sueur au front, la joie au cœur,
Les mâles paysans faisaient leur bon labeur.
Là, point de ces regards insolents et serviles.
De ces murmures sourds qui grondent dans les villes ;
Sur le vieux sol breton, le peuple, encor chrétien.
Aime Dieu, le travail et les hommes de bien.
Pour le riche obligeant dont la grange était pleine.
Comme pour un ami chacun donnait sa peine.
Trouvant la moisson belle et ne prenant souci
Qu'à fatiguer ses bras payés d'un grand merci.
Hélas l tableaux anciens, rares môme en Bretagne I
Et la Bretagne aussi s'en val Le progrès gagne.
Le battage sur Taire est presque abandonné :
Il vient des hommes noirs au chapeau goudronné.
Moustachus et barbus, traînant une machine
Qui fait en peu de temps l'ouvrage, et qui ruine
La vieille poésie avec les vieilles mœurs.
Elle remplit les champs de stridentes clameurs.
Et vomit en hurlant une infecte fumée :
C'est le diable. A l'entour de sa gueule enflammée,
Les sombres ouvriers blasphèment. Leur chanson
Bannit l'honneur de l'âme et l'oiseau du buisson ;
Et le pauvre, autrefois à l'envie insensible.
Sur la moisson d'autrui jette un regard horrible.
Voilà de quoi rimer.
Que je voudrais, Gautier, Quand j'ai Tidée, avoir comme toi le métier I Formé dès ton enfance à bloquer des syllabes. De la difficulté, vieux rimeur, tu te gabes.
D*une main négligente, avec des airs fendants. Tu remplis trente vers sans rien mettre dedans l Cela cependant sonne et fourmille et rutile ; Jamais de plus d^éclat n'a brillé l'inutile, Et le naïf bourgeois, admirant ton savoir. S'étonne du plaisir qu'il prend à ne rien voir.
l/D nord et du midi, de l'est et du ponant, Rendez-Yous chez Josias, maître de Penvenant,
Pour battre le grain de Tannée.
Or la moisson est drue et le temps se fait court : Hommes, femmes, vieillards, enfants, chacun y court.
Et chacun offre sa journée.
11 faut pendant trois jours plus de quatre-vingts bras^ Le soleil est piquant; malheur aux hommes grasl
Ils ne seront pas sur des voses.
Mais on connaît Josias : nul n'est plus obligeant ; Il aura ce qu'il faut et Taura sans argent.
Josias, d'ailleurs, fait bien les choses :
Pour rafraîchir ses gens^ sans danger des moHeurs^ Dans la cruche profonde où boiront les batteurs.
Il verse un Htre d*eau-de-vie; Rien ne manque chez lui, c'est un heureux séjour ; De galettes, de lard, de lait, suivant le jour,
La table est amplement servie*
Au battage du blé Ton aura du pain blaiîc; Pour les crêpes, chacun estime le talent
De sa filleule Mar' Yvonne; Mais le meilleur de tout, c'est cet air d'amitié Qui vous prend en riant le cœur plus qu'à moitié.
Et qui ne refuse personnç.
Faut-il croire le bruit qui se répand soudain? Josias aurait parlé de faire du boudin
SI tout est fini le dimanche.
Sur l'aire le régal ne sera pas petit I Pour cinquante Bretons de premier appétit.
S'allongera la nappe blanche.
Donc, en foule on accourt. Par coteaux et vallons, Par les chemins couverts et par les chaumes blonds,
Au frais de l'aube matintère.
Viennent les francs batteurs, le fléau dans la main. Plusieurs, ayant à faire un bon bout de chemin.
En route achèvent leur prière.
Quoique tout'à fait riche et perclus à demi, Le maître de Plouguel, agissant en ami,
Vient avec sa vieille Cadette.
Par ses conseils savants les travaux marcheront. Il est accompagné d'Erwan le forgeron ;
Celui-là payera bien sa dette.
£n balançant les bras, du haut de Plougrescant Descend Landevillec, fin voilier embarquant ;
On lui connaît tous les courages.
C'est un garçon de fer, leste, court, résolu : Un jour il a rossé le roi d'Honolulu ;
Il a fait quatre qm cinq naufrages.
Enace, ancien soldat, peu fier de ses succès, Et qui, son temps fini, sans savoir le français^
Rentra chez nous le cœur à Taise ; Enace, fredonnant des airs armoricains, Ote, pour mieux marcher, ses épais brodequins,
Et gravit à pic la falaise.
Ce garçon de travers, plus Jaseur qu'un meunier. C'est Guyon-ar-Guyar, poète de Tréguier;
Bon être, incapable de crime I Il boit plus qu*à son tour; mais, à peine empêtré. Il se met à genoux et dit Miserere!
C'est dans ces moments-là qu'il rime.
La sœur de Saint-François, la sainte du canton, A pris son voile noir, noué sous le menton. Et quitté sa pauvre cabane :
Grand honneur pour Josias. Certe^ on en parlera. Au dtner des batteurs la sœur travaillera. En priant saint Elyboubane*
Je vois Blnic. Sa femme est de Kermaria. Que de jaloux, mon Dieu, lorsqu'on les maria !
Binic est fort, sa femme est belle; Il Ta bien demandée au grand saint Goneri : Après de longs malheurs, enfin tout leur sourit :
Bons bras, beau sang, flamme fidèle 1
Voici maître Mathieu. Sur son bateau VÊclair, Il va jusqu'à Morlaix. Il ne craint pas la çier;
Il craindrait plutôt la douane.
Mais, suivant son cœur d'or, Mathieu, dans un pani«r^ Irait en haute mer pêcher un douanier
Plutôt que de rester en panne«
Voici Jol Pandizour, un vivant almanach ; Voici les deux Jégou, natifs de Ploumanacb,
Gens qu'au pays chacun estime ; Vrais pêcheurs, vrais chrétiens et vrais homnaegd'Amor, Braves gens dont la vie est d'affronter la mort,
Calmes laboureurs de l'abime.
Près de Saint-Goneri, dans un bas-fond désert, Talec demeure. H vient conmie un oiseau de mer.
Parmi les têtes renommées.
Je dois citer encor le chantre Sébastien : Admiré de Guyon^ ce robuste chrétien
Ne boit pas aux fêtes chômées.
Job de Kerwal arrive et huit de ses enfants,
Deux filles, six garçons, tous gaillards triomphants ;
Trois des autres gardent sa porte; Le douzième au berceau fait ses dents sans crier ; Le tieizième est tout proche, et sous son tablier
Sa mère vaillamment le porte.
Enfin, ils y sont tous, et j*en nonmierais cent. Si je suivais la liste et s'il n'était décent
De ne pas chanter plus d'une heure.
Soyons Breton, mais bref. La muse de Brizeux Très-gentiment gazouille en couvant de tels œufs,
Sauf qu'un peu trop elle demeure.
L'aire est bien disposée au-dessus du vallon :
Elle. a cent pieds de large, elle a cent pieds de long;
Tout alentour, des champs fertiles ; En haut, de grands rochei-s où l'ajonc va fleurir; En bas, des blocs roulants que la mer vient couvrh* ;
Au loin, le phare et les Sept-Iles.
Gomme Dieu l'a servi, l'homme de Penvenant ! U a colline et mer et ne craint pas le vent. Dans le vallon sont des eaux douces :
Elle font en courant travailler le moulin, Elles font en dormant rouir et chanvre et lin; Le goômon s'y môle aux mousses.
Mais Dieu sait ce qu'il fait lorsqu'il remplit les mains Du bonhomme Josias, le meilleur des humains :
C'est un grand réservoir d'aumônes...
Or sus, les vrais batteurs! ne perdons point le temps; Le vieux French de Plouguel^vif comme en son printe mps
A fait coucher les tiges jaunes.
Sur deux rangs l'aire immense est pleine jusqu'au bord : Mes gars, sous vos pieds nus, c'est un vrai tapis d'or l
11 fera chaud, le soleil donne.
C'est bon l quand le soleil est vif, le grain sort mieux. A French le premier coup. Commençons : Une! deux!
La balle vole, l'aire sonne.
Pan pan pan I pan pan pan ! De son fléau frappant, Le batteur fait le bruit d'un cheval galopant :
Or ils sont quarante à la peine !
Pan pan pan ! tout au loin dans la plaine on entend. Quels chevaux du démon, Jésus! galopent tant,
Font ce vacarme, ont cette haleine?
Un escadron qui passe à travers les rochers, La grêle par un vent qui rase les clochers,
La mitraille nu flanc d*un navire, En grève le galet sous la vague criant, N*ont pas ce cliquetis sans trêve, fourmillant,
Et plus charmant qu'on ne peut dire !
De la feuille et du vent moins doux sont les conceils. Comme un chant de victoire il monte dans les airs,
Ce bruit du fléau sur la gerbe : 11 dit que le travail de Thomme, aidé de Dieu, Par la terre et par l'eau, par le fer, par le feu,
En pain bientôt va changer Therbe.
Chaque coup fait sortir du riche épi le grain, Et du corps la sueur, et du cœur le chagrin;
Car le travail est une offrande I Le ciel l'agrée : et plus le corps est fatigué. Plus Tesprit se repose et le cœur devient gai :
De nos batteurs la joie est grande.
Vrai Dieu I c'est un spectacle à voir du paradis. Ces bras si haut levés, retombant si hardis.
Ces fronts que la sueur inonde !
On y vient du manoir où le bruit en alla; Le monsieur de Kergrée avec sa fille est là.
Belle enfant, douce au pauvre monde.
Battez et jouez bien de vos bras courageux ; Vous êtes les derniers, hélas l Ces nobles jeux Seront laissés pour la machine.
A Penvenant encore il n'en faut point parler. Mais yers Lannion déjà nous l'entendons ronfler; Le diable lui rompe l'échiné!
Battez, battez, bons gars, honneur de nos cantons ; Battez ferme; gardez les usages bretons!
Quel nerf! Ce vieux gascon d'Hercule, Qui par ses coups de poing chez les Grecs fit fracas. Ne serait près de vous, sur l'aire de Josias,
Qu'un bourgeois fade et ridicule.
Par huit ou dix en rond foiinés comme au compas. Chacun frapppe deux coups et se bouge d'un pas.
Et rien ne trouble la cadence ; Puis, l'aire parcourue à deux fois sans répits. On Ole paille et grain, on remet des épis.
Et la musique recommence.
Jamais le rhythme fier n'est moins ferme ou plus lent. Même, au coup de midi, quand le soleil brûlant
Plombe sur chaque batterie, A travers un brouillard de poussière et de feu. On les voit plus ardents, plus animés au jeu ;
C'est une ivresse, une furie.
Le poète Guyon n'a plus l'air délabré : Le forgeron Erwan bat en désespéré ;
Qui voudrait être son enclume?
Voyez les deux Jégou, Mathieu, tous nos marins I Rien qu'à les regarder, c'est à briser les reins
Des douaniei*s et gens de plume.
Corbleu ! Landevillec, si de ce bras velu Tu travaillas longtemps le roi d'Honolulu,
Il dut y perdre de ses puces I Enace, s'exaltant jusqu'à parler français, Tombe sur les épis en les traitant d'Anglais :
C'est ainsi qu'il nomme les Russes.
Le fils de Plouarec, perle de nos garçons, Si beau, si fort, si riche, a quitté ses moissons
Pour s'enfermer au séminaire :
Il revient au. battage, et d'un bras qui se sent Joyeusement il bat le grain, en repassant V Odyssée et le S&nnonnaire,
Quel vrai prêtre il fera ! qu'il sera ferme et doux ! Quel cœur pour les agneaux I quel bras contre les loups !
Cent fois heureuses ses ouailles l En attendant, parmi pos plus vaillants fléaux. Le sien compte. Il lui dit : Empès épicratos ^•.
C'est du breton de Cornouailles.
Côte à côte rangés, ayant entre eux leurs sœurs. Les huit Kerwal sont beaux comme des frênes-fleurs;
Force et beauté là sont unies.
A leur ferme, le soir, sans s'essuyer le front. Côte à côte ranges les Kerwal rentreront,
Chantant en chœur les litanies.
< ÈixTCi; mxparcbç (tombé dessus vigouremement), dit Achille à Patrocie.
Laissant là sa cuisine et prenant du bon temps, Mar'Yvonne avec eux vient battre par instants;
L*aimable fille, elle s'en donne I « —Cinq choses, dit Guyon, font rimer : le vieux vin. Le beau temps en moisson, les écus, le boudin.
Et par-dessus tout Mar'Yvonne... »
Rime, pauvre Guyon ; rime bien, rime mal l Auprès de Désirée, étoile de Kerwal,
Mar'Yvonne se place et brille. Quand Jannik la regarde on sent battre son cœur : Désirée en secret déjà l'appelle sœur :
Elle sera de la famille.
De Kersbors au Port-Blanc, de Paimpol à Pleumeur, On demande souvent laquelle est mieux en fleur,
De Mar'Yvonne ou Désirée.
Je n'en sais rien pour moi; mais des reins plus puissants. De plus belles couleurs, des yeux plus innocents,
N'en cherchez point dans la contrée.
Ce n'est point Annaïc, fille de Kerambrun, Qui peut leur disputer, avec son grand œil brun. Son teint plus pâle qu'un ivoire;
Elle semble ployer au vent comme un genêt; Elle a le pied petit, la main petite ; elle est Triste comme la nuit est noire.
D'ailleurs, cela n'est plus affaire aux amoureux, A saint Yves Annaïc a donné ses cheveux,
On la voit toujours en prière.
Son cœur est-il blessé? Personne n'en sait rîen... Mais on sait quel bateau s'est perdu corps et bien
L'hiver dernier sur l'île d'Aire.
Aux morts les moiis 1 Ici voyez ces foudroyants :
Quel train, quelle vigueur, guels vivants, quels vaillants!
Jolis batteurs, à qui la palme?
Landevillec répond : — A Roskok le tailleur ! Qui l'aurait cru? Roskok! — De tous c'est le meilleur, "
Nul n'est plus fort et n'est si calme.
Et Roskok sans fierté reçoit le compliment :
« — L'aiguille, leur dit-il, est un sot instrument ;
Je la mettrais sous la remise^ Et parmi nous, batteurs, toujours on me verrait ; Mais dans ce beau métier, seulement, on devrait
Plus souvent changer de chemise, »
Le barde n*en peut pluii.; il souffle à pleins poumons^ Ses cheveux sont mouillés comme les goémons
Lorsque la vague se retire.
Mathieu lui dit : — Guyon, par quel talent nouveau, De ton corps plein de vin fais-tu sortir tant d'eau? »
El là-dessus chacun de rire.
Ainsi forgent le pain ces mâles forgerons : L'abondante sueur qui coule de leurs fronts
Par un sourire est essuyée ; On se reposera quand le ciel sera noir. Vingt fois avant midi, trente fois jusqu'au soir,
L'aire est couverte et balayée.
Durant trois jours entiers menant le môme train, Joyeux, les bons batteurs ont battu le bon grain.
Sans qu'un instant rien les dérange ; Et comme l'Océan monte en son vaste lit, Grâce â nos bons batteurs, durant trois jours on vit
Le bon grain monter dans la grange*
« — Grand merci, mes enfants, leur dit maître Josias : Dieu nous a bien traités, nous en avons à tas;
Vos fatigues enfin sont closes.
Venez à la maison, j'ai du cidre fumant, Et Mar'Yvonne a fait des crêpes de froment.
Dieu soit loué de toutes choses! »
Le poète est sans nom. Maintenant vieux, penchant Vers la tombe entr'ouverte, il n'a pas fait ce chant
Pour Mar' Yvonne ou Désirée.
Quinze jours à Kergrée on Ta pris en maison ' ; Et le pauvre de loin adresse sa chanson
A ses bons hôtes de Kergrée.
1 Dans les bons villages de Bretagne, lorsqu'un pauvre est tout à fait sans ressources et sans appui , les habitants à tour de rôle le prennent en maison, c'est-à-dire lui donnent asile plus ou moins de temps, suivant leurs propres moyens.
CONTBHUIt DAMt LB TOMB PEBMIER.
Prépacb •• * t
ÉPtTRE DÉDICATOIRE ...«•« 5