LA FIANCEE DU TROMBONE A COULISSE
L'artiste entre, salue et annonce : « La fiancée du Timbalier... (se reprenant.) Non... La fiancée du trombone à coulisse. ï Puisj très convaincu et avec un lyrisme sans exagération :
La nuit vient d'achever son rêve; Le jour se lève, à l'horizon, Par cette excellente raison Que c'est toujours là qu'il se lève.
Commence alors le gazouillis
Du pinson et de l'alouette.
Le soleil fait fuir la chouette
Qui se cache dans les taillis.
Charlotte a mis sa robe blanche,
Car ce matin elle s'est dit :
« Puisqu'hier c'était samedi,
» Alors, aujourd'hui, c'est dimanche. »
Et ce. dimanche, dans le hameau justement On doit inaugurer un pieux monument Construit en souvenir d'un député, grande âme Qui — par hasard — resta fidèle à son programme, La ville d'à côté, pour ce fait important, A prêté sa fanfare — et Charlotte l'attend.
Elle attend car, bonheur extrême, Son fiancé, celui qu'elle aime, Est dans cette fanfare-là.
Et qu'est-il? Trombone à coulisse!
Celui dont seul l'instrument glisse,
(Faisant le geste.)
Sort et rentre, comme cela.
Un jour que ce tendre trombone, Jouant un solo, sans personne, Détendait le cuivre vainqueur Pour lancer la dernière note,
Etant un peu trop près, Charlotte Avait reçu le coup au cœur !
Et, depuis, ils s'aimaient!
La veille Pourtant, à Charlotte une vieille, Tirant les cartes pour deux sous, Avait dit d'un ton fatidique :
— Dans un seul jeu. deux neuf de pique?... « C'est un de trop!... Méfiez-vous!...
» Neuf de pique... c'est un trombone... » Deux neuf... ça veut dire : personne!... » C'est drôle, mais c'est comme ça!
» Enfant, un malheur se prépare; » Demain dimanche, à la fanfare » Un des trombones manquera !... »
(Entre la crainte et l'espoir.)
— Un des trombones?... Non, non, non, je n'en crois rien. « La fanfare n'en a qu'un seul, et c'est le mien, « Oscar, mon fiancé!... La sorcière s'abuse « Et son hibou n'est qu'une buse! »
(plus gaiement.)
Mais la fête va commencer, Des gamins viennent annoncer Que l'on voit, au loin, sur la route-, La fanfare.
Charlotte écoute Et son petit cœur est troublé Par l'écho d'un pas redoublé Qui, sur l'aile du vent, arrive.
Elle tend l'oreille, attentive, Cherchant à distinguer enlin Dans ce murmure encor lointain La voix qui fait son seul délice :
Celle du trombone à coulisse!...
([nquiète de ne rien entendre .)
Mais... jusqu'Ici... Dieu! quel soupçon L'instrument demeure sans son!...
Sans sont. • Charlotte se l'explique, Elle songe aux deux neuf de pique!...
(Accablée.)
Sans son! Sous ce souci pressant Elle sent se glacer son sang!...
(Avec une extrême douceur poétique.)
Jeunes filles, ô vous, vous toutes, jeunes tilles Qui jouez du piano sous l'œil de vos familles Et qui rêvez peut-être un plus noble instrument, Contentez-vous toujours du piano de maman. Qu'il soit en acajou, qu'il soit en palissandre, Qu'il soit né chez Pleyel ou bien chez Alexandre, Ne le méprisez pas, confiez-vous à lui, Ne cherchez pas ailleurs de conseil ni d'appui, En voyant quel tourment peut naitre, quel supplice , Quand on a dans le cœur un trombone à coulisse !
(Animant et jouant la -scène.)
Mais la fanfare approche... elle vient par ici.
L'espérance avec elle est revenue aussi Pour Charlotte qui dévisage Chaque instrument au passage.
Sa main fait abat-jour sur son œil obscurci.
Et d'abord les tambours, en tète, Battant et quelquefois crevant La peau de cette pauvre bête •Qui fut âne de son vivant.
Cet homme, à ventre baroque, est-ce Oscar?... Non, ce n'est pas cela, Ce ventre, c'est la grosse caisse Qui se tape sur l'estomac.
Puis, les fifres, dont la note aigre Prend une telle acidité Qu'elle rappelle le vinaigre, Sans en avoir l'utilité.
Voici la basse, qui flamboie...
La clarinette en si majeur...
Voici le hautbois que coudoie Le petit flageolet rageur.
Avec une angoisse infinie, Charlotte voit passer encor Les deux cors : l'un, cor d'harmonie, L'autre qui n'est encor que cor;
Le bugle, dont la voix de cuivre Domine, étouffe le piston Lequel fait ce qu'il peut pour vivre, Même des couacs, comme un clairon.
Et tout cela joue, et Charlotte, Au milieu de ce branle-bas, Charlotte n'entend qu'une note...
La note qu'elle n'entend pas!
Et déjà l'espoir l'abandonne, Son cœur lui manque sous la main, Lorsqu'un poum ! poum ! poum! pouml résonne1 Celui d'Oscar! Enfin! Enfin!!
Plus de crainte perturbatrice, Et la sorcière a menti, car Voici le trombone à coulisse ! ! !
(Regardant et avec un effroi crescendo.)
Mais... Ah!... Ciel ! !... Ce n'est pas Oscar !!!...
(D'une voix faible comme un écho.)
Charlotte, épongeant une larme, Apprend qu'Oscar était parti Avec la nièce d'un gendarme, Quatre jours avant — un jeudi !...
A cette nouvelle navrante, Vous croyez qu'à ce moment-là Elle tomba, froide et mourante?...
(D'un petit ton très dégagé et familier.)
Eh bien, si vous croyez cela,
Vous ne connaissez pas la femme! —
Elle aimait Oscar ardemment,
Mais ce qui parlait à son âme
C'était surtout son instrument.
C'est pourquoi, marchant sans scrupules
Vers le trombone d'aujourd'hui :
— Comment vous appelez- vous?
— Jules.
— Veux-tu remplacer Oscar?...
(D'un ton indifférent.)
— Oui,
(il regarde Charlotte, la trouve gentille et d'un ton assez coquin, il répète.)
Oui!
Ça va tout seul, quand on s'aime; Ils s'épousèrent, triomphants, Ils furent très heureux et même Eurent énormément d'enfants!