‹ Ça!...et le resteChapitre 47 sur 60 · LES TIMIDES · texte numérisé non relu

LES TIMIDES

Si vous rencontrez par le monde Un être à Pair très malheureux Qui dans quelque coin se morfonde Avec de longs regards peureux,

Ne jouez pas de tour perfide A cet être craintif! Hélas !

Il souffre assez, c'est un timide, Un timide ! Oh ! n'en riez pas !

Car vous ignorez ses souffrances A celui qu'un destin cruel Condamne à vivre dans les transes D'un tremblement perpétuel :

Il a peur d'un signe, d'un geste, Il prend des allures en bois; Il n'a pas de mouvement leste, Il n'élève jamais la voix.

Sa timidité bouleverse Tous ses projets; ses actions Sont toujours en raison inverse De ses bonnes intentions.

Malgré ses soins et son adresse Tout ce qu'il tente est maladroit; Il veut rester calme ? il se presse, Etre obligeant? il reste froid.

Je ne pi rie que pour mémoire Des mil :e faits déconcertants Qui sont la pitoyable histoire Des tin ides de tous les temps :

Le sucre pris dans la salière, Le poivre dans le sucrier, La page qu'au lieu de poussière On saupoudre avec l'encrier ;

Le mets qui vous plaît, qu'on adore, Et pourtant qu'on laisse passer; Celui qui déplaît, qu'on abhorre Et qu'on n'ose pas refuser ;

Les visites de bonne année, Dix en un jour ! Il faut voler.

Total : une, en une journée, Pour n'avoir pas su s'en aller.

Quand il s'assied sur une chaise, S'il s'assied mal, plaigne/ son sort, Il ne se mettra pas à l'aise, S'il est au bord, il reste au bord.

On lui parle, cela l'affole ; Parler! quel supplice pour lui !

Tout le trahit, langue, parole, Il dit oui pour non. non pour oui,

Le son de sa voix qui le grise L'égaré si complètement Qu'il articule une sottise, En voulant faire un compliment.

On croit soulager son martyre En lui répétant : « De l'aplomb !

» Rien n'est plus facile ! » Autant dire Au brun qui passe : « Soyez blond. »

Et ce beau conseil d'être brave Redouble encor son embarras, Car sa timidité s'aggrave De cet aplomb qui ne vient pas.

Alors, pendant qu'il s'inquiète, Si quelqu'un, voyant son défaut, Le compare à la violette, Il se change en coquelicot,

Il devient rouge, rouge, rouge, Sa confusion s'en accroît, Il lui semble que le sol bouge, Il souhaite que cela soit ;

Par un miracle salutaire Il voudrait, loin de tous témoins, Disparaître à cent pieds sous terre, Et lorsque je dis cent... au moins !

Tels sont les tourments par où passe Le timide qui, tous les jours, Dit : « Demain j'aurai de l'audace I » Mais demain c'est demain... toujours !

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