ACTE PREMIER
SAINT-PRKU1L, à Harcourt.
Monsieur le baron de Brugh, un de mes amis!...
HARCOURT
Vous serez des nôtres.
DE BRUGH.
Très-volontiers, monsieur le comte.
HARCOURT
Appelez-moi Cadet, Cadet la Perle, si vous voulez. Ici, ni titres, ni gêne, ni cérémonie, à moins qu’il ne faille ramasser Saint-Amant sous la table, auquel cas on lui fait les honneurs d’une civière et d’une aubade aux mirlitons. C’est comme cela qu’il a effectué son entrée Tautre jour à l’Académie, car ce gros homme est de l’Académie française, rien que cela ! Sa tête est pleine de génie et sa bedaine est ballonnée de vins de tous les crus. Ce qu’il produit et co qu’il avale, est quelque chose de merveilleux. Ce poêle, celte outre, cette barrique, ainsi que vous voudrez l’appeler, me fut légué par le sénéchal de Belle-Isle qui le soûla deux ans durant et qui creva à la peine. Pour éviter les importuns, tous deux montaient avec leurs brocs sur une vieille crédence au moyen d’une échelle, cl, là, ils faisaient des séances de vingt-quatre heures; quelquefois, la table, les pois, les chaises et les buveurs dégringolaient du haut en bas. Je n’invente rien. Tels sont les exploits de Saint-Amant qu’enregistrera l’histoire. Celui-là, son confrère en Apollon et en gloutonnerie, c’est Faret, Faret le vieux, Farel le maigre, qui est à Saint-Amant ce que l’asperge est à la citrouille. Ici, Marigny, qui ne cesse de boire que lorsqu’il mange; avant d’étre à moi, il était à l’abbé de Gondi. Là, Maricourt le chansonnier, tous deux porte-enseigne de l’escadron des Goinfres. Là-bas, le corps d’armée, tous mauvais joueurs, mauvaises payes, rosseurs de guet, enjôleurs de hiles, détrousseurs d’usuriers, et à leur tête, pour vous servir, monsieur le baron, le plus endetté, le plus ivrogne elle plus batailleur de tous, Cadet la Perle, leur général...
DE BRUGH.
Je suis ravi, monsieur...
HARCOURT
Cadet, dites Cadet !
DE BRUGH.
Monsieur Cadet, je suis ravi de ce que j’entends.
HARCOURT
Ohî ce n’est rien auprès de ce que vous allez voir...
Il fait le moulinet me ta canne.
LONNELAS, à son compagnon.
Cela se gâte, il est temps de filer.
Ils se lèsent et vont poor sortir.
HARCOURT, leur barrant le passage.
Halte-là, mes maîtres (Après le couvre-feu sonné, l’Épée de Bois nous appartient, vous nepouviez l’ignorer. Nous allons donc vous apprendre ce qu’on doit à des gens comme nous. Et quand vous aurez été bien bàtonnés, le gros Saint-Amant que voici mettra voire défaite en vers de tragédie, pendant que le maigre Faret que voilà charbonnera votre épitaphe sur les murs de ce cabaret... A moi les goinfres !
Tous les buveurs se lèvent. Les uns fuient vers la porte, les antres s'arment d’escabeaux et de brocs, et se barricadent derrière les tables. SAINT-AMANT, tirant son épée avec peine.
Cadet la Perle, et l’Épée de Bois !
Lonnelas et son agent s’échappent après quelques eonps de canne.