‹ Cahiers d'histoire naturelle (volume 2)Chapitre 33 sur 84 · DE L'INTELLIGENCE ET DE L'INSTINCT · texte numérisé non relu

DE L'INTELLIGENCE ET DE L'INSTINCT

$ 78. Ayant étudié les organes à l’aide desquels l'homme et les autres animaux acquièrent la connaissance des objets extérieurs et réagissent sur ce qui les entoure, il ne nous reste plus, pour

achever l'histoire des fonctions de relation. qu'à nous occuper du pouvoir qui détermine leurs M et des phénomènes de l'entendement. Cette branche de la physiologie a été plus cultivée par les philosophes que par les naturalistes, et nous ne pourrions nous y arrêter longtemps sans sortir du cadre tracé par l'Université pour l’enseignement de la zoologie; mais il nous paraît indispen sable d'en dei ici quelques mots.

$ 79. — Nous avons vu que le contact immédiat des objets extérieurs, ou l'influence d'agents intermédiaires entre ces objets et nos organes, produit dans les parties sensibles de l’économie un certain changement d'état ou impression dont la nature nous est inconnue, et dont l'effet est une excitation qui, transmise par les nerfs jusqu'au cerveau, y est aperçue par notre esprit, et donne ainsi naissance à une sensation.

La sensation est donc une chose distincte de l'impression et de l'excitation dont elle résulte, et consiste réellement dans la conscience que nous avons de cette impression; c'est un phénomène qui n'en est pas toujours la suite nécessaire, et dans bien des cas! nous ne sentons pas les impressions reçues par les parties sensibles de notre corps, quoique l'excitation ainsi produite ait été conduite par les nerfs jusqu'à l'encéphale de la manière ordinaire ; car l'effet de cette excitation sur le cerveau peut passer inaperçu par la puissance intérieure 1 les philosophes appellent souvent le moi, et que l’on désigne plus fréquemment dans le langage ordinaire par le nom d'esprit ou d'âme. La faculté d'éprouver des sensations est, par conséquent, une propriété de l'esprit ou de quelque agent analogue, et elle constitue pour ainsi dire la base de tout travail mtellectuel.

Pendant le sommeil rien n’est changé dans l’état de la plupart des organes des sens, et par conséquent ceux-ci doivent, comme durant la veille, recevoir des impressions sous l'influence des objets extérieurs. Maïs ces impressions ne donnent ordmairement lieu à aucune sensation , soit parce que le cerveau cesse momentanément d'être apte à transmettre à l'esprit les excitations ainsi reçues, soit parce que l'esprit lui-même perd alors de son activité.

La faculté de diriger volontairement notre conscience vers les excitations reçues du dehors ou vers les opérations de l'entendement lui-même, constitue ce que l’on nomme l'attention.

Les sensations qui nous arrivent du dehors ou qui résultent d'un état quelconque de nos organes eux-mêmes, varient dans leurs qualités. Lorsque l'enfant commence à en éprouver, il ne sait encore à quoi les attribuer ; mais il existe dans notre esprit une tendance à l'induction par suite de laquelle nous sommes naturellement pors

st

INCTIONS DE RELATION. 67 tés à rattacher tout eff t à une cause, et à chercher cette cause dans les circonstances dont le phénomène est accompagné ou précédé. Nous sommes conduits de la sorte à rapporter ce que nous éprouvons aux objets dont nous sommes entourés, et l'expérience ne tarde pas à confirmer ce jugement. C’est en effet le jugement qui nous rend aptes à profiter de nos sensations et à nous former des notions des objets qui les déterminent. Mais ce travail de l’entendement ne suffirait pas pour amener ce résultat s’il ne s'exerçait que sur les Sensations du moment, et si celles-ci ne pouvaient étre comparées aux sensations reçues antérieurement et aux idées qu elles ont déjà fait naître.

Il existe effectivement une autre faculté de l'esprit qui joue un grand rôle dans tous les phénomènes intellectuels, et qui nous est indispensable pour acquérir la connaissance des objets dont nous Sommes environnés : C’est la mémoire, ou la faculté d’avoir de nouveau la conscience d’une sensation déjà passée, ou d’une idée déduite précédemment de nos impressions.

La faculté de jugement dont il vient d'être question ne s'exerce pas seulement de la manière simple dont nous l'avons vue intervenir dans la perception ou la formation de nos idées relatives à l’existence ou à l'absence des qualités des objets considérées comme causes de nos sensations. Les notions ainsi acquises ne restent pas isolées dans notre esprit ; nous possédons encore le pouvoir de les comparer, de saisir les rapports qu'elles ont entre elles, d’en tirer des conclusions, en un mot, de porter des jugements sur les idées aussi bien que sur les choses ; nous pouvons même lier entre eux ces jugements pour en déduire de nouvelles conclusions et former ainsi un raisonnement. Ces opérations de l’esprit, lorsqu'elles sont portées à un haut degré de perfection, nécessitent la réflexion, ou la considération de ce qui se passe dans notre intelligence ellemême, et cette faculté est si développée en nous, qu'elle nous donne jusqu’à la conscience de nos propres facultés, et nous permet d'observer les phénomènes de notre entendement aussi bien que Ceux du monde extérieur.

L'imagination, où le pouvoir de faire surgir dans notre esprit des idées qui ne naissent ‘pas directement des sensations actuelles ou des notions déjà existantes dans notre mémoire , est aussi une faculté qui joue un grand rôle dans les phénomènes de l'intelligence humaine. Mais ce qui contribue surtout à donner à celle-ci son immense développement , c'est la tendance que nous avons à créer des signes pour représenter nos idées , à penser au moyen de ces signes et à généraliser nos pensées.

Enfin la volonté, qui nous donne le pouvoir de concentrer en

quelque sorte notre conscience sur certaines sensations actuelles, sur les traces laissées dans notre mémoire par des sensations passées où même sur les opérations de notre esprit, c’est-à-dire de faire acte d'attention ou de réflexion , nous permet aussi d'impri= mer à nos pensées une direction déterminée , d'en interrompre le cours et d'en choisir jusqu’à un certain point l'objet. Mais il existe aussi en nous des tendances naturelles qui, indépendamment de notre volonté , nous portent à exécuter certaines opérations de l’esprit avec plus de facilité que d'autres, et qui nous font préférer les idées d’un certain ordre. La tendance à l'induction, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler, est une de ces dispositions innées de l'intelligence humaine ; la confiance , le sentiment de la justice, du beau, de la pitié, et en un mot toutes les qualités morales qui se montrent déjà avec plus ou moins de force dans la première enfance , et qui se retrouvent chez tous les hommes indépendamment des effets de l’éducation, sont aussi de ce nombre, et on peut ranser encore dans la même classe la disposition que nous avons à rechercher les causes des phénomènes dont nous sommes témoins , ou à nous occuper de calculs, de musique, etc., tendances qui de même que les premières varient d'intensité suivant les individus, et donnent aux hommes, à raison même de cette inégalité, des aptitudes si différentes pour les travaux divers de l’intelligence.

$ 80. Ces attributs de l'esprit humain ont une grande analogie avec une autre classe de facultés que l’on peut appeler affectives, telles que la disposition naturelle que nous avons à aimer et à protéger nos enfants, à rechercher la société de nos semblables , etc. Enfin ces dernières facultés ont à leur tour une analogie non moine grande avec les instincts dont la nature nous a doués.

On donne ce nom à une tendance ou impulsion qui nous porte à exécuter certains actes dont ni la volonté n1 l'intelligence ne déterminent les combinaisons, et dont l'esprit ne prévoit pas le résultat. Chez l’homme ces facultés instinctives ne sont que peu développées et ne sont que rarement la cause déterminante de ses actions ; mais chez les animaux nous les verrons jouer un grand rôle et tenir lieu d'intelligence ; c'est même chez ces êtres seulement que nous pour vons nous en former une idée bien nette.

S 81. Les diverses facultés de l'esprit que nous venons d’énumérer sont la cause déterminante de la plupart de nos actions.

Nous avons déjà vu que, dans l’économie animale, certaines actions ont lieu sans le concours de la volonté et d’une manière toute automatique ; tels sont les mouvements du cœur et les contractions péristaltiques des intestins.

D'autres mouvements peuvent également se produire indépendamment de la volonté, mais ne sont pas complétement soustraits ence de cette force ; ils continuent lorsque l'animal a perdu ssance ; mais dans l’état normal celui-ci peut à volonté les élérer , les ralentir ou les interrompre. Les mouvements respira-

toires nous offrent un exemple de ces actes , que l’on pourrait appeler semi-automatiques , et la force qui les détermine paraît résider dans la moelle allongée ou portion supérieure de la moelle épinière.

Enfin, nous avons vu aussi qu'une troisième classe de mouvements est complétement dépendante de la volonté et cesse entièrement dès que les fonctions cérébrales sont interrompues. Ces actes, que les physiologistes désignent sous le nom de mouvements volontaires, sont les seuls dont nous ayons à nous occuper ici, car ce sont les seuls qui interviennent directement dans les fonctions de relation ; et, si nous analysons les motifs qui nous portent à les exécuter, nous verrons que ces causes ou principes d'action sont de deux ordres : les uns sont rationnels, les autres instinctifs.

Effectivement c'est quelquefois par suite d'un jugement et dans la prévision d’un résultat déterminé que notre volonté d'agir se prononce ; mais d'autres fois ce qui nous porte à agir nest pas une opération de l'intelligence, mais une impulsion non calculée et en quelque sorte aveugle que l’on peut appeler instinctive (en donnant toutefois à ce mot son acception la plus large): par exemple , le désir de satisfaire à un besoin physique, comme la faim , ou d'obéir à quelque affection naturelle ou à quelque instinct proprement dit, tels que la tendresse maternelle, et l'instinct qui, sans le secours de l'expérience ou de l'éducation, apprend à l'enfant nouveau-né à téter la mamelle de sa mère.

Enfin il est aussi à noter que, par la répétition fréquente‘d’actions rationnelles , nous acquérons la faculté de les exécuter sans que la volonté intervienne pour les déterminer ou pour les régler, et quelquefois même sans que nous ayons aucune conscience de ce que nous faisons ; c’est là un effet bien connu de l'habitude , et les mouvements produits de la sorte offrent une grande ressemblance avec ceux qui dépendent de l'instinct proprement dit : seulement, pour ces derniers, la nature nous donne d'avance tout ce qui est

nécessaire pour les faire naître, tandis que, pour les premiers, la disposition particulière dont le phénomène dépend ne s'acquiert que par l'exercice et l'éducation.

$ 82. Facultés des animaux, Nous avons déjà dit que tous les animaux montrent des signes de sensibilité; mais, chez ceux dont la structure est la plus simple, les sensations ne paraissent

LA à

70 ZOOLOGIE. k | donner lieu à aucun travail de l’ catch analogue à celui qui

se passe dans notre esprit lorsque nous acquérons la perception &. la cause de nos impressions et que nous nous formons desñd relatives à ce qui nous entoure. Nous n’apercevons chez ce aucun indice d'intelligence , et la volonté ne se manifeste ch que par des actes d’une simplicité extrème ; tels qu'un chânsee

de direction dans leurs mouvements lorsqu' un obstacle se trouve

accidentellement sur leur passage. C’est en effet à des phénomènes de cet ordre que paraissent être bornées les facultés de relatiom chez les animalcules infusoires et chez quelques autres zoophytes. Mais , lorsqu'on s'élève davantage dans la série zoologique , on voit les actes se compliquer et se diversifier de plus en plus, et souvent on ne peut se les expliquer qu’en admettant chez les êtres qui les exécutent l'existence d'instincts d’une admirable perfection, où même de facultés analogues à celles qui, chez l'homme, sont nécessaires à la production d’actions semblables , la mémoire et le jugement , par exemple , et même le raisonnement. Lorsqu'on ob= serve d’une manière superficielle les mœurs de certains animaux, tels que le castor, l’abeille et la fourmi, on est même tenté de leur attribuer une intelligence des plus développées ; mais c’est seulement chez ceux dont l’organisation se rapproche le plus de celle de l’homme, les singes et le chien par exemple, qu'il existe réellement quelque chose de semblable aux facultés que nous venons de mentionner ; et chez les êtres moins élevés, c'est de l'instinct que dépendent presque toutes les actions, même celles qui semblent demander le plus de calculs et de prévisions.

$ 85. Instincts des animaux. — Le caractère qui distingue surz tout les actions instinctives de celles qu'on peut appeler intelli gentes ou rationnelles , c'est de n'être pas le résultat de limitation ou de l'expérience, d' être exécutées toujours de la même manière; et, suivant toute probabilité aussi, sans être précédées de la pré= vision ni de leur résultat ni de leur utilité. La raison suppose um jugement et un choix ; l'instinct, au contraire , est une impulsion aveugle qui porte naturellement l'animal à agir d'une manière déterminée ; ses effets peuvent quelquefois être modifiés par l’expé= rience et le raisonnement , mais n’en dépendent jamais , et ces dernières facultés influent toujours d'autant moins sur les actions d’un animal que ses instincts sont plus parfaits. Chez l'homme, l'intelli= sence remplace presque entièrement l'instinct; et chez les animaux, c'est l'instinct qui supplée plus ou moins complétement au manque d'intelligence.

Comme exemple d'une action très simple , mais cependant très remarquable et qui est évidemment dépendante de l'instinct donné

aux animaux pour les guider dans le cours de la vie, nous citerons un fait observé bien des fois chez de jeunes canards, qui, couvés pamune poule et élevés par elle, n’avaient jamais vu d'animaux espèce , et qui cependant , à la première és à , malgré

ils Méent entourés, se sont jetés à l’eau pour y nager et y vivre à la manière des autres animaux de leur race. Comme exaanls des actes. d’une complication extrême qui, à défaut de l'instinct dont ils dépendent, ne pourraient s'exécuter que sous l'influence d’une intel ligence des plus prévoyantes et nécessiteraient de savants calculs , nous citerons aussi des faits faciles à constater par tout observateur : les travaux des abeilles, dont les constructions offrent une si grande régularité et une si admirable perfection, et sont si bien appropriés aux usages auxquels elles doivent servir. Or, ces ouvrières habiles n'ont besoin ni de modèles ni de guides ; dès leur début dans la carrière architecturale, elles exécutent sans tâtonnements ni méprises une multitude d'opérations délicates dont l'utilité n’est pas immédiate ; elles ne profitent jamais de l’expérience pour perfectionner leurs procédés, et de génération en génération elles travaillent de la même manière sans que les jeunes individus aient besoin des leçons de celles déjà exercées à bâtir ; enfin, on les voitcontinuer leurs travaux lorsque les circonstances dans lesquelles elles sont placées les rendent inutiles. On ne peut donc attribuer ces actes à l'influence de facultés analogues à celles de notre intelligence, car celles-ci ne suffiraient pas pour déterminer de semblables résultats, et on ne peut les expliquer qu’en leur assignant pour cause une impulsion naturelle semblable à celle qui porte l'enfant nouveau-né à téter sans qu'il ait appris à le faire.

Les instincts des animaux varient suivant les espèces, et offrent un sujet d'étude plein d'intérêt pour le philosophe aussi bien que pour le naturaliste ; mais c’est seulement en traçant l’histoire particulière de chaque animal qu'on peut espérer de les faire bien connaître tous , et l’espace nous manquerait ici pour en traiter de la sorte.

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