LXVIII
Cahier des plaintes, doléances et très respectueuses remontrances que font les municipalité, habitants et communauté de Guinglange, dépendants du bailliage de Vie, au Roi notre souverain monarque, à présenter à l'assemblée des trois États audit bailliage, le 23 présent mois de mars 1789, en exécution de l'ordonnance de Monsieur Vignon, lieutenan '-général audit siège, pour l'absence de Monsieur le bailli d'épée, en date du 17 février dernier
AiiT. I. — Us auront j'iioniieur d'observer d'abord que la misère extrême à laquelle tous les habitants dudit Guinqlanqe sont réduits est l'effet de raccroissement subit, de la multiplicité des impositions royales dont ils sont accablés sous la dénomination de vingtièmes, subvention, capitation, travaux des routes et autres accessoires.
Ily aenviron cincjuante et (pielqucs antH'cs (jue les habitants de la communauté de GuiiKjlanqc m; payaient [)Our toute im-
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position, lors même dans les temps des (juerres que l'on demandait un dixième, qu'environ une somme de mille livres; en ce n'étaient point compris les biens ecclésiastiques, les dîmes, etc., et ceux des seigneurs qui en ont été affranchis jusqu'à présent.
Aujourd'hui, cependant, le ban de Guinqlanqe ne s'est point accru, il est le même qu'il était dans le temps jadis, le nombre des habitants s'étant un peu augmenté, mais cette augmentation n'a fait qu'augmenter le nombre des malheureux et des mendiants; et malgré les remontrances que l'on a souvent réitérées sur les malheurs du village, et Jiotamment sur l'incendie totale du village arrivé en 1709, au mois de septembre, que les récoltes étaient rentrées, et qui ont été consommées de façon qu'il n'y avait plus rien de reste pour ensemencer les terres, ce qui a réduit les habitants à la plus affreuse misère ; par cet incendie, il n'est resté que quatre maisons et l'éfjlise, joint au froid hiver qui le suivit, ont réduit les habitants d'alors de vendre leurs biens pour subsister, de façon que tout le ban est presque totalement en fermes et métairies : cependant, au lieu d'avoir des diminutions proportionnées à leur pauvreté, ils sont taxés actuellement et le mal allant toujours en augmentant, à une somme de i 878^ 18 s. 11 d. pour la subventioji, 746^ 10 s. pour la capitation, et i 190* 3 s. 6 d. pour les vingtièmes, outre environ 36o* pour les travaux des chaussées, ce qui fait un total de 3 655^ 12 s. 5 d. qu'il n'est pins possible de tirer sur le ban de Guinglange : aussi, les malheureux cotisés sont en retard pour la plupart depuis trois ans de se libérer, malgré les porteurs de contraintes qui viennent journellement achever de les ruiner. L'on ne sait par quelle fatalité cette augmentation d'impositions de tout genre s'est accrue à ce point exorbitant, et qu'il n'est plus possible d'acquitter. Le remède à ces maux serait d'imposer l'état ecclésiastique, ainsi que les seigneurs, les décimateurs et autres, à raison de leurs revenus, comme aussi les maisons des métairies qu'ils possèdent sur le ban à raison des canons qu'ils tirent de leurs fermiers, ceux-ci étant déjà cotisés pour le bénéfice qu'ils peuvent y faire, et de diminuer à proportion les autres habitants de la communauté, ce qui les encouragerait à travailler avec plaisir, pour payer avec joie le surplus des impositions royales.
Art. 2. — Ils ont à se plaindre de la cherté exorbitante du
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sel et (lu tabac, ainsi que des droits établis pour les acquits, pour l'exportation et l'imporlation des denrées de la première nécessité.
A Téqard du sel, ils sont obligés de payer i5 s. 9 d. pour les deux livres, que l'on nomme un pot, et qu'ils sont obligés d'aller quérir à trois lieues au magasin établi à Téting, et par un mauvais chemin au travers de la rivière de la Nied allemande et des ruisseaux qui sont, souvent débordés; et ceux des habitants qui ne peuvent pas y aller exprès sont encore obligés d'y ajouter un sol pour le commissionnaire, ce qui fait revenir les deux livres à 16 s. 9 d.
Les étrangers, comme dans le pays de Trêves et ailleurs, le tirent en gros dans les mêmes salines et l'ont meilleur; il ne leur revient cependant qu'à 5 sols rendu chez eux pour les deux livres, ce qui leur facilite le moyen de faire des nourris de bestiaux de toutes espèces par la salaison qu'ils font de leurs fourrages; ceux d'ici, qui n'ont pas le même avantage, sont obligés de s'en priver, et, ne pouvant faire comme eux les mêmes nourris, sont obligés d'acheter chez eux les bestiaux dont ils ont besoin pour la culture des terres, et transportent ainsi à l'étranger l'argent qui devrait rester en France et qui leur servirait pour payer les impositions royales.
Pour remédier à un tel inconvénient, il y aurait un expédient qui serait que si le Roi voulait par sa bonté paternelle accorder aux pauvres habitants de la campagne la permission de s'approvisionner de leur sel en gros en le tirant directement des salines, et qu'ils l'eussent au même prix que l'étranger : il en résulterait un bien pour l'Etat, et un autre pour les sujets ; le premier, parce que la consommation du sel serait plus considérable, le débit en serait plus grand dans les salines, et le proht plus considérable pour l'Etat; au lieu qu'au taux où il est actuellement, les sujets sont obligés de s'en passer le plus souvent et de vivre comme ils peuvent.
Le second serait que les habitants de la campagne pourraient faire comme ceux du pays de Trêves des nourris et engrais de bestiaux de toutes espèces, ce qui est leur principale ressource, en salant leurs fourrages, ce qui augmenterait le nombre des laboureurs, diminuerait le prix des viandes qui sont à un prix excessif, ferait que les terres seraient mieux cultivées et amendées, les productions doublées et les récoltes plus abondantes;
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au lieu qu'à ce défaut une grande partie des terrains reste inculte, attendu la rareté des fourrarjes que le sel suppléerait.
A l'égard du tabac, comme il est à un prix excessif, le débit en doit être très mince, et le Roi y trouverait un profit considérable, et ses sujets seraient soulagés si Sa Majesté leur permettait la plantation comme on fait dans le comté de Créhange qui est enclavé ici : chaque propriétaire ferait comme eux la plantation soit d'un jour, plus ou moins de terrain, ce qui leur ferait un profit plus considérable qu'en les semant d'autres grains. Que le commerce en soit fibre, que le Roi imposât sur chaque jour de terre planté un petit écu, et sur chaque habitant qui en userait ou trafiquerait vingt sols, ce qui ferait plus de cin([uante mifiions dans toute la France, outre qu'il mettrait cent mille livres au moins dans ses coffres tous les jours pour les appointements des employés qui deviendraient inutiles, sans compter le profit que fait la Ferme générale sur cet objet seul. Sur ce point de vue, l'Etat y trouverait son avantage; les cultivateurs y auraient leurs petits profits, et ceux qui le commerceraient le leur, et des pauvres malheureux qui, par nécessité et faute d'argent, en vont quelquefois chercher une once chez l'étranger, étant rencontrés des gardes de tabac, en sont arrêtés et obligés de composer avec eux à leurs volontés, ne seraient plus vexés.
Pour ce qui concerne les acquits, il s'est introduit un grand abus qu'il serait très nécessaire de réformer et d'abolir pour le bien public; c'est, lorsque les pauvres gens de la campagne vont dans le voisinage en Lorraine, où ils S(»nt enclavés, chercher de la filasse, ils sont obligés de prendre des acquits bien cher, et lorsqu'ils reportent le fil de même ; et lorsque les personnes qui ont besoin de vins, soit pour leur consommation ou pour en vendre, on leur fait payer tant par mesure, et lorsqu'ils renvoyent les futailles d'où ils les ont tirées, on leur fait encore payer un autre droit, et c'est ainsi que l'on prend double mouture dans le même sac. Quel abus !
Art. 3. — Une plainte amère est la création des jurés-priseurs dans ce pays, en ce que, lorsqu'il s'agit de faire des inventaires ou des ventes chez les veuves ou des pauvres orphelins, l'on est obligé d'avertir ces messieurs qui se transportent sur les lieux, de la ville de Metz, distante de six lieues, jusqu'à Guinglange ; ils se taxent d'abord à raison de quarante sols
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par chacune, ce qui fait 12^*^, ensuite trois livres de vacation de la matinée et autant l'après-midi, six sols par rôle d'écriture, et les expéditions autant ; mais ils savent si bien rôler (pi'ils ne mettent le plus souvent que quelques syllabes, un point et une virgule dans chaque liqne, ce cpii, joint aux quatre deniers pour livre et le contrôle des ventes, outre leur papier timbré, fait qu'ils emportent au moins le tiers du mobilier qui devrait rester à ces orphehns qui ont déjà eu le malheur de perdre leurs père et mère. Quelle misère ! Ne serait-il donc pas possible de réformer un tel abus par l'autorité royale ?
Art. 4- — ■ Les enclos permis par Sa Majesté sont dans la même catégorie ; en effet, il n'y a que les seigneurs, les curés et quelques particuliers aisés qui avaient des prairies considérables et les moyens pour en former ici. En conséquence, ils ont joui seuls des produits et des regains, ainsi que de la pâture qui était ci-devant commune avec les autres habitants qui n'avaient pas les mêmes facultés pour en faire; indépendamment de ce bénéfice, ils participent encore avec leurs bestiaux dans la pâture des autres prairies non closes, ce (pii leur fait un double avantage au détriment des pauvres gens, et par ce moyen sont la cause ([ue ces derniers ne ])euvent pas même nourrir une chèvre pour la subsistance de leurs familles : ces considérations doivent sans doute exciter la suppression de ces enclos.
Art. 5. — La marque des cuirs est encore un abus très grand et ([ui ne peut pas profiter à l'Etat : c'est que cet impôt est très préjudiciable aux pauvres gens de la campagne qui avaient la livre de cuir avant cette imposition à 20 ou 22 sols, au lieu qu'à présent ils sont obligés de la payer jusqu'à 4o sols et même au delà; ces malheureux qui n'ont pas les moyens sont obligés de s'en passer et d'aller pieds nus; il n'y a que les maltotiers qui y gagnent, et le Roi n'en tire aucun profit. N'est-il pas un grand abus ?
Art. g. — Un autre abus à réformer serait le droit de chasse, et de pêche, et de colombier. Par le droit de chasse, les seigneurs de campagne envoyent ou vont eux-mêmes accompagnés dans les blés et autres denrées avant les récoltes ({ue les cultivateurs avaient conservées précieusement, les renversent, et y causent de grands dommages; par la pêche dans la rivière sur le ban de Guinglange, ils foulent sur les bords dans les
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prairies une (irandc partie des foins avant la récolte; et, parle colombier, les pi(|eons lors des seinailles et dans les moissons se nourrissent aux dé()ens du pauvre cultivateur.
Art. 7. - Le tiers-denier qu'exigent les seigneurs hautsjusticiers du prix des ventes et revenus communaux Iors([ue les besoins de la communauté exigent d'en faire, est encore une injustice des plus criantes; car, outre les cens, rentes, corvées et autres droits dont on est accoutumé de s'ac([uitter et de payer annuellement, ce droit de tiers-denier leur devient une charge des phi s onéreuses, parce qu'en vendant par exemple pour 3oo^, ils exigent loo^qui, outre les frais qu'on est obligé de faire pour parvenir à ces sortes de ventes, il ne reste ordinairement j)lus à la commimauté qu'un tiers, au lieu qu'elle pourrait s'acquitter sans ce droit prétendu qui est intolérable. Art. 8. — Le droit de banalité dans les moulins est également intolérable, et devrait être proscrit par la raison que lorsqu'un particulier n'a que peu ou beaucoup de grains pour y moudre, le meunier qui le sent forcé d'y aller, le fait attendre en desservant les étrangers qui n'y sont point banaux; et, lorsqu'il est forcé de servir son banal, il ne le fait qu'à regret, et ne lui rend le plus souvent que la moitié de la farine qu'il devrait avoir s'il n'était pas assujetti à cette banalité.
Art. 9. — Le droit que M. le comte de Créhange, seigneur d'Helfedange, a sur le ban de Guinglange pour le troupeau de sa bergerie, est encore un droit insupportable pour les habitants de ce dit lieu et leur cause un préjudice des plus considérables ; en effet, lui seigneur possède au moins la moitié des prairies proche le village dont les pièces sont considérables, en a formé par son fermier des enclos d'une grande partie où il profite seul des regains et de la pâture, envoie son troupeau de moutons ronger celui des autres propriétaires, tant dans les prairies que sur le reste du ban, de façon qu'il ne reste pour ainsi dire plus rien pour le troupeau communal; ce rjui fait f|ue la plus grande partie des pauvres habitants ne peut plus faire de nourris, au lieu qu'avant l'établissement de ce troupeau, chaque pauvre pouvait encore se procurer un peu de regains pour nourrir une vache, pour pouvoir se sustenter avec le peu de lait qu'il en tirait, et dont il est privé actuellement par rapport à ce même troupeau, dont le droit devrait être aboli pour soulager le peuple.
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Art. 10. — Le ban de Guinglange contient i o4o jours de terres labourables dans les trois saisons, outre un canton qui est acensé , cent trois fauchées de prés dont les deux tiers pour le moins sont en métairies appartenant à des bourgeois de Metz, au seigneur d'Helfedange et autres particuliers étrangers depuis l'incendie du village de 1709, au lieu qu'avant il n'y avait qu'une seule métairie de huit jours de terre à la saison, ce qui fait la pauvreté du village; d'ailleurs, le ban ne pouvant plus être cultivé comme du passé, faute de bestiaux et de fourrages en sufhsance, le journal ne peut plus rapporter l'un portant l'autre que sept bichets de blé, seigle et moitanges, et cinq bichets d'avoine et pois, point d'orge pure; avec cela il faut cependant les semer, payer les canons des fermes, les manœuvres, la culture qui est bien chère; après cela, comment vivre ? aussi tout le monde est-il criblé de dettes.
Art. II. — Ce qui a achevé de ruiner la communauté ce sont 2 procès considérables qu'ils ont eu à soutenir il y a quelques années, l'un contre M. de Beaurepaire, seigneur d'Helfedange, au sujet du tiers-denier par lui prétendu des biens et vente des bois communs, et qui est encore indécis au Conseil du Roi; il leur a coûté plus de 5 000^, ayant été obligés de vendre leur quart de réserve avec 700 poiriers sur le ban, dont il a encore tiré le tiers du prix avec son coseigneur ; l'autre contre Madame la baronne d'Eltz, vouée audit Guinglange, et qui avait duré plus de 3o ans, au sujet de quelques rentes de voiierie dues par quelques habitants du lieu ; elle est cependant parvenue à faire condamner la communauté au payement de cette redevance, par arrêt du parlement de Metz; cette affaire leur a coûté plus de quatre mille livres ; pour les acquitter, ils ont vendu 448 arbres dans les six dernières coupes d^^ leurs bois communaux, ce qui a dévasté celte partie, de sorte que de la vie des habitants d'à présent ils n'en tireront plus aucun profit, n'y ayant aucune souille ; outre cela la communauté est encore actuellement redevable d'une somme de i 4oo^ tant pour la refonte d'une de leurs cloches, que d'autres dettes qu'il a fallu contracter.
Voilà, sans exagération, le triste et déplorable état où se trouvent actuellement les habitants de Guinglange, sans compter les dettes particulières de chacun d'eux.
Art. 12. — Il y a enfin encore un abus ([ui méiile une
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réforinc, c'est que lorsque les communautt's sont obligées de t'ah'e (juel({ues veutes de leurs bois, comme il est arrivé ici pour les 448 arbres de leur bois, la Maîtrise de Metz s'empare des formalités de ces ventes; ils en font consigner le prix par les adjudicataires, et que le receveur garde entre ses mains, et pour le tirer, on est obligé de s'adresser à l'intendance et ensuite à M. le grand-maître pour obtenir son ordonnance, et cela avec des grands frais : pendant ce temps, les fonds restent oisifs; ils en profitent, et le pauvre débiteur en pâtit : ceux d'ici doivent encore avoir en caisse environ 2 000^ dont ils se serviraient s'ils pouvaient parvenir à les toucher, étant même encore obligés de payer le conseing de l'argent dont ils sont obligés de se passer. Voilà comme ils sont grugés.
Le présent cahier contenant 18 pages, cotées et paraphées par première et dernière, a été ainsi arrêté en assemblée de communauté à Guinglange, le 17 mars 1789, et ont les habitants signé.
François Hanry ; Jean Dory ; Nicolas Hartard ; Rame ; François André ; Jean Albert, greffier.
HABLUTZ