Âmi d'Ernest Renan, mort peu auparavant
Ici tout se confondit. Tout ce qui suivit pottrtaot se refléta. Je voyais un monastère qui lui avait servi de prison, un festin funèbre de ses amis; moi seul, j'en étais exclu, ce qui m'affligeait beaucoup. Puis je fus reçu, et on m'appela son ami, ce qui me ravit. Ayant eu occasion de passer devant un miroir, je me vis et je me trouvai d'une beauté angélique, depuis que je l'avais défendu. Enfin une foule de circonstances dont toutes étaient prodigieusement eEprassives du touchant et du pur. J'en suis embaumé, je ne rêve plus qu'idéaux dans ce genre, je rêve que l'occasion se présente de défendre quelque type analogue, je suppose qu'on m'objecte qu'il représente une forme arriérée puisqu'il est condamné par le présent: « Et les bourreaux de Jésus, représentaient-ils donc une forme plus avancée quand au nom de la superstition et de haines sacerdotales, ils immolèrent le plus pur des philosophes, le plus céleste des moralistes... » Ma péroraison : € mon fils, je t'ai défendu. Mais je te souhaite de mourir. Il ne manque plus que cela pour couronner ton idéal, va, complète ta beauté par ce dernier trait... Ah I que ne m'est-il donné de te suivre; mais ma vie n'est pas assez pure pour mériter une telle fin... > Enfin je continuai tout
éveillé le seatiment si fort et si persistant de mon rêve.
Une chose qui me perce le cœur, et à laquelle je ne fis hier presque aucune attention. Je fus amené par les nécessités de phrases de la conversation (car j'ai dit souvent que n'ayant pas l'habitude de la conversation solennelle bien familière, je suis souvent forcé pour ne pas .me trouver embarrassé, de dire le contraire de ce que je suis, et qu'ainsi le cœur me fait mal, comme si j'avais renié mon idéal, et comme si je ne pouvais plus désormais professer ce que j'ai renié; j'ai d'ailleurs un invincible penchant à conformer ma pensée intérieure à ce que j'ai été amené à professer extérieurement, et souvent j'ai eu à lutter contre cela) à dire que j'avais lu le docteur Strauss, et un tour que je donnai malgré moi, avec l'intention de le corriger, laquelle m'échappa, sembla dire que j'adoptais sa critique. Jésus, non, aurais-je pu te renier? Ohl mon cœur en est navré. Il me faut que tu aies vécu, et vécu dans l'idéal qu'on [nous] a laissé de toi. Cet idéal qui me ravit, ah! si ce n'était qu'un typel Non, il me faut, pour t'aimer, que tu aies été mon semblable, ayant comme moi un cœur de chair.
Oui, tu es mon frère, mon ami. Ahl qui aui*ais-je
100 CAHIERS DE JEDNESSE.
donc, si même au delà de tes dix-huit siècles tu m'échappais? Où trouverais-je le pur désintéressé, rameur chaste qui m'échappe en ce monde, qui par moments me semble un affreux désert de bètes naturellement féroces, adoucies seulement par Tempire des conventions qu'ils acceptent? Oui, en ce moment, je respire un idéal tout pur, je voudrais quelqu'un à c6té de moi pour l'aimer, Guyomar par exemple. Mon Dieu I pauvre ami, où es-tu donc? m'entends-tu, m'aimes-tu encore? Me pardonnes-tu ? Oh ! que ton parfum est doux ! que ton visage pâle et languissant est aimable! Et toi, mon autre ami S qui reposes là-bas sur cette jolie colline, à l'ombre de la croix du cimetière et de l'église rustique. C'est la tombe du diacre. De là tu vois Tréguier et ces lieux que je ne reverrai plus, et la maison de maman, et tous les dimanches, on va s'agenouiller sur ta tombe I Mon Dieu I tout cela est flétri pour moi I ce monde n'est qu'un barbouillage de badigeonneur. Rien de vrai, rien de céleste. Ohl que je te remercie, toi qui envoies les songes, de m'avoir réveillé par celui-ci. Autrefois on eût appelé cela une vision. Ah ! je veux bien accepter le mot,
1. Probablement François Liart. Y. Smtvenirs (T Enfonce^ p 306.
1. — Ce trait bizarre venait, je le reconnais, de la singulière plaisanterie de Gcerres contre les enfants de l'Université de France,.» à propos de la sainte Robe de Trêves'^.
2. — Je dois ajouter aussi que je ressentis un mouvement très vif de contentement de cette conclusion ex abrupto, laquelle sonbla faire impression sur Vauditoire. La vanité (mot impropre) dort avec nous, même dans nos moments les plus vrais.
89 bis.
Durant la journée entière, je suis embaumé de ce rêve, je ne suis qu'à moitié de la terre. — Mon Dieu 1 je ne sais ce que je cherche, mais je cherche quelque chose. Ce jeune homme qui m'est apparu triste, mais calme, pur et céleste, je le vois toujours me regardant avec cet air d'une tendresse concentrée, qui ne consent pas tout de suite à aimer, mais qui s'y montre tout disposé. Il me rappelle mes amis d'enfance, ces charmants types que je ne retrouve plus, Grainville, Guyomar, Liart, me regardant doucement et me serrant timidement la main, faibles de corps, faibles aussi d'âme, sentant vivement, compléments de mon acier par leur flexibilité, doux et chastes. Dieul qu'à certains mouvements j'éprouve d'étranges sentiments, c'est de l'amour sans objet, un vase plein
1. Probablement dans son écrit : Le Pèlerinage de Trêves (1845).
qui ne sait de qad côté déborda et dont la liqueur hésite, incertaine sur les lèvres. Idéal, idéal, que n'es-tu chair à mes o6tésI Et on veut m'arracher Jésus! Et que m'importe qu'il ait vécu, s'il n'a pas vécu tel que le peint l'Évangile? Dieu, romps donc ces cruelles lois de la nature, montre-moi malgré la mort un de ces types célestes qui ravissent mon âme sans la contenter. Autrefois les morts apparaissaient. . . Ou plutôt fais-moi mourir tout de suite si tu veux, afin que j'aille les voir et les embrasser. Ohl quel sentiment nouveau et pur vient de jaillir en mon âme en ce moment de délicieux transport; un goût suave de la mort, un hyménée, un baiser à ces chastes amis. Roses effeuillées que je ne sais comment réunir autour d'une tige commune, fleurs éparses auxquelles il ne manque qu'un fil pour former une ravissante guirlande! Plût à Dieu que j'eusse dix vies, pour en consacrer une à faire de tout cela une épopée, à en rattacher les feuilles éparses... Elle est dans mon cœur, mais dans ses formes vagues, et sans lien extérieur.
Une pensée vient de me faire sentir tout à l'heure l'horreur qu'il y aurait à ce que l'homme ne fût pas immortel. Supposez que Jésus-Christ n'existe plus, qu'il soit mort, et bien mort, dans
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tonte la force du mot marty qu'il n'y ait plus rien^ exactement rien dans l'univers qui puisse s'appeler Jésus-Christ, que toutes les molécules qui le formaient se sont éparpillées et qu'il n'est plus rien. J'ai fait l'expérience, j'ai voulu très fixement me figurer cela, et je vous jure que cela m'a été impossible. Ce serait une si effroyable contradiction que j'aimerais autant supposer que l'homme de boue égale l'homme de l'esprit. Ce serait un monstre. C'est le monde sans Dieu de Jean-Paul ; car la parité des deux raisonnements est frappante, et je dirais volontiers comme Jean- Paul, que si jamais j'étais assez malheureux pour douter de mon immortalité, je penserais à Jésus, je me rappellerais cet effroyable recul que j'éprouvai en songeant qu'il n'était plus, et je dirai? comme saint Paul: Il vit. Donc je vivrai. Si Christus resurreanty etc.
Il faudrait mettre ceci en forme, et cela égalerait Jean-Paul. Voici comme on le pourrait.
Je me suppose transporté au delà du monde, je veux savoir des nouvelles de ceux qui sont morts. Je m'informe, et le premier : où est Jésus?...
Jésus, me répondrait un génie, était comporté comme tous les hommes de molécules, d'hydro-
gène, etc. Tu sais bien que les Juifs le prirent» rattachèrent à une croix, etc., et que la cause de mort étant suffisante, il mourut. On le mit en terre, son corps se pourrit, ses molécules s'en allèrent à droite et à gauche, ces terres ont été souvent bouleversées ; dans ces bouleversements, elles ont achevé de se disperser; les unes sont dans les airs, les autres aux quatre coins du monde, en sorte qu'il n'y a plus rien au monde qui s'appelle Jésus.
Que cette affreuse manière toute matérialiste est hideuse et quel cauchemar elle fait du monde! Expérimentalement parlant, n'est-ce pas faux? Est-ce tout le monde? Le monde peut- il être comme cela? Non : cela est faux.
Même raisonnement pour Socrate. Le poison descendit dans Testomac, il décomposa, etc., son sang s'altéra, il mourut, puis ses molécules s'en allèrent, quoi ! voilà tout. Mais est-ce là Socrate? Oui, exposer dans sa crudité le matérialisme, c'est le réfuter.
Frappez-vous la tête de cette pensée, vous en verrez l'horreur. Jésus-Christ n'était qu'un agré* gat de molécules. — J'ai essayé de me figurer. Impossible. Je l'ai senti, je l'ai touché, il est mon amu
J'ai éprouvé ce soir (plusieurs mois après) un rêve tout analogue, au moins quant à l'expression.
Une jeune fille simple et belle, à l'œil grand et noir, plein de sensibilité, mais sans rien d'intellectuel, condamnée à mort pour rien, presque rien, qu'elle avait commis par simplicité (quelque chose de Marguerite de Faust)^ sans savoir. Je la voyais, je la connaissais beaucoup, c'est Dorothée de la Pucelley c'était à certains moments, une amie d'Henriette, Glaire Brunot, mademoiselle UUiac, par les métamorphoses ordinaires des songes. Elle était calme et résignée, d'une certaine résignation inexprimable, venant de faiblesse et de passivité. Allons I je suis entre leurs mains, qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront. (Manière extrêmement touchante de se poser visà-vis des hommes et de la souffrance, que j'ai souvent éprouvée. On se recueille, comme voué à toutes les douleurs et injustices, de telle sorte que désormais elles ne font plus d'impression, faiblesse qui n'a pas la force de réagir contre ce qui la fait souffrir.) Elle jouait presque avec l'instrument de supplice qui était là, elle en parlait, ainsi que des circonstances matérielles de sa mort, avec une inexprimable simplicité. Mais surtout cet air de souffrir et de se résigner par faiblesse et
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Note, simplicité était siDguliàremnt touohant. Ajoatez que par son association vague à mademoiseUe UUiaCy etc. y je lui supposais des antécédents moraux et beaux.
Voici pourquoi j'ai tant de difficulté à exprimer mes pensées intimes. C'est que j'entreprends d'exprimer ce qui n'est guère exprimable, Fimage intérieure qui accompagne toute pensée et tout sentiment. Car, remarquez-le, ce qui Ait la facilité ou la difficulté des styles, ce n'est pas une qualité subjective de l'écrivain, mais bien la qualité objeotive de ce qu'il essaie d'exprimer; tentative d'exprimer le mystérieux, confus, obscur de l'&me, voilà ce qui rend difficile et obscur.
[Ajouté en] 184S. J'ai éprouvé de nouveau un sentiment toui analogue, unenuUquejevenaisde/imrteliore Jocelyn, le manage céleste de la fin.
On se dit disciple 4e Platon, de Descartes, etc., sans les adorer, pourquoi ne se dirait-on pas disciple de Jésus, sans l'adorer, le regardant comme le plus grand des hommes, le moraliste par excellence, et s'attadiAnt à lui? En ce sens, tout homme doit êtpe chrétien.
Les idées constitutionnelles en gouvernement ne me semblent que Tapplication de la méthode scientifique inductive à la politique. Le roi est le représentant de Dieu, voilà l'a priori; le roi est le premier fonctionnaire de TÉtat : voilà le point de vue expérimental, et les deux sont pourtant vrais.
Je me [convaincs toujours de plus en plus que le roman est la forme la plus apte pour faire jouer la fine psychologie, et peindre un caractère. — J'en ferai un, comme Woldemar, où je peindrai un caractère que je saisis merveilleusement, et qui sera d'une frappante originalité. Ce ne sera pas un type général, mais une nature exceptionnelle, d'où ressortiront de grands enseignements. Je prendrai probablement la forme de lettres comme la plus psychologique, entremêlée de pièces, fragments, etc., comme si c'étaient seulement des matériaux rassemblés. Par exemple, à propos de telle circonstance, il y aura des pages
du cahier vital de mon Woidemar» des fragments de ses confessions... Je témoignerai aussi un grand dédain pour toutes les circonstances extérieures : je n'en ferai presque pas entrer dans la fable. Ce sera un roman tout psjxhique : on y verra Tàme dans ses phases, à peu près comme les personnages [de] Goethe : fe Moi^ le Père^ etc. Ainsi par exemple, je ne m'embarrasserai pas que Woldemar, ou tel autre personnage, soit banquier ou ch&telain, n'importe. C'est tel caractère. Soin de ménage que tout cela I — Savez-vous que le roman est bien plus psychologique que le drame même, et qu'il prête b'cn plus à la peinture de l'intérieur?
Verne froide, inanimée, imphilosophique que toute cette littérature universitaire : histoire de telle chose, fragments de critique et d'histoire littéraire, livres élémentaires, manuels de philosophie ou d'histoire, voilà tout. Décidément ces hommes n'ont-ils d'autre but par leurs exercices littéraires que de former de bons professeurs ? Ah I c'est qu'alors je n'en suis pas. Je serai professeur pour avoir du pain, mais je passe acte par devant notaire que je m'en moque. — Où
trouver des ouvrages dans la veine de ceux-ci : Des religions... De l'homme... Morale... De la direction et du but de la vie? — Ah 1 mon Dieu ! je vois bien que je ne ferai pas fortune extérieure, n'importe, je tiendrai ferme, je jurerais qu'on reviendra à moi.
Il ne faut pas du tout que nous nous figurions l'état actuel du monde plus stable que celui qui a précédé. Au contraire, ces changements sont une induction de plus pour que ce qui a eu lieu se représente, et se représente avec une accélération nouvelle. — Par exemple, est- il impossible que, de même que l'univers tend vers l'unité, et le commerce mutuel, de même relation s'établisse entre les difiTérents mondes di; système solaire, etc.? qu'on juge ce que deviendrait alors l'univers. Notre imagination peut-elle se le représenter? Comparons la société moderne à la société troglodyte et déclarons hardiment que la distance qui sépare l'une de l'autre se retrouvera bien plus grande encore entre l'actuel et l'état d'alors. Oh! que ce sera beau, brillant I (Non que j'imagine que les misères n'y soient aussi en proportion.) — Il faudra prendre garde seule-
ment que les astronomes qui feront le voyage ne se métamorphosent en satellites ou plutôt en comètes. — Ce serait quelque chose de fort gentil et de très conforme au goût antique, que M. Arago ainsi transformé en astre errant.
La France s'eimuie, a-tron dit. Oui, c'est très vrai. Mais pourquoi? Je [ne] m'ennuie jamais, moi, je souffre souvent, mais m'ennuyer, jamais.
Serait- il possible que nos universitaires se fussent dit à eux-mêmes : Restreignons-nous à notre rôle négatif; ce n'est rien, mais il faut que le modérateur soit modeste? Gomme les sulpiciens, qui par système se circonscrivent en un cercle étroit; car la jeunesse est folle, il faut la corriger par l'excès contraire. Mais qu'il faut être bon pour en agir ainsi I Ohl pour moi, jamais; je serai strictement et rigoureusement vrai; or cela n'est pas vrai : on ne se laisse pas pousser à vrai, on se coupe dans un but préimposé. Ces vues ultérieures faussent l'homme*
MOI-MÊMB. 41i
Il est temps décidément de ne plus envisager une langue comme une loi faite et immuable qui s'impose à Técrivain, de telle sorte qu'il soit obligé de s'y mouler. Il faut l'envisager comme un ensemble de moyens à lui offerts pour se faire entendre, et qu'il peut tripoter et manier à son gré. La langue n'est qu'un instrument et non une loi, une limite; par exemple je n'ai pas de mot qui rende ma pensée; il devrait être permis à chacun de faire son mot, mais de le faire intelligible. Ainsi la langue deviendrait à la lettre infinie en richesse; ce serait par un tout limité, ce serait un procédé comme la numération^ donnant des moyens 'pour tout exprimer^ mais n'exprimant pas tout officiellement. Et de quel droit vient-on attenter à ma liberté? Où sont les lettres patentes des grammairiens? Le grec et l'allemand par leur composition de mots me retracent quelques traits de cet idéal.
Ces caractères austères, probes, sévères, mais sans fleur de beau, d'intelligence ou d'idéal moral^
tels que ceux dont notre ancienne magistrature présente tant de types, me déplaisent. Car ils ne sont que négatifs. Deux choses imposées à rhomme : l"" être probe, condition sine qua non^ mais qui seule n'est rien; 2^ être beau, pur, idéal, refléter Dieu par tous les côtés. Or ces Gâtons froids et mats n'ont rien de beau ni d'élevé. Il aura pu se faire qu'à une époque cela ait suffi ; mais absolument parlant, cela ne peut suffire. Il faut, pour être vraiment homme, de la poésie, du vivant, du flexible, du céleste, de Tamour.
Les lignes tranchées ne valent rien. Par exemple, nos aprioristes disent nettement : Homme, animal ; rhomme a ceci, l'animal cela; ce qui est à l'homme n'est pas à l'animal ; ce qui est à l'animal n'est pas à l'homme. — Pauvreté! Le sentiment moral, par exemple, est en trace dans l'animal. Ah ! cet œil triste et morne, ce front obscurci et pensif cache quelque chose de confus, dans les nuages duquel il y a bien sûr quelques étincelles. C'està-dire que la nature est composée de grandes masses de couleur, formant des placards; sur ces grandes masses s'étend comme un réseau d'autres
divisions, qui ne correspondent pas aux premières. Ces secondes marquent les facultés qui régnent également par masses sur certaines régions des espèces. Par exemple, les affections sympathiques, etc., s'étendent évidemment sur rhomme et l'animal, etc. Ce sont comme deux filets à mailles inégales, qu'on étendrait l'un sur l'autre, ou deux cartes de géographie qu'on superposerait.
Rien de plus bête que les arguments d'autorité dont les absolutistes prétendent appuyer leur thèse, par exemple Homère qui a 6Î;xotpavo;,etc., la Bible, tous les peuples primitifs, les animaux, les abeilles, etc. Pauvres sots, belle autorité I C'était bon alors I Mais dommage qu'Homère n'ait pas ajouté au vers suivant : je sais bien qu'un jour on en viendra au système constitutionnel. — Ah!
que je déteste ces médiocres qui découpent les génies pour s'en faire des parements à leur mode! — Qu'ils disent aussi : Homère, la Bible, l'antiquité, les animaux aussi (les fourmis par exemple) ont usité et approuvé ou du moins supposé légitime l'esclavage. Donc il faut le rétablir, et notre système ne vaut rien.
414 CAHIERS DE JBUHBSSB.
n est souvent utile dans renseignement de ne pas donner le bon et le beau tout à fiût purs, mais de le mêler à du son et à du foin pour le bien de la digestion. Par exemple dans nos rhétoriques, les exemples seuls à peu près sont effi- Note, caces, et pourtant s'il n'y avait qu'eux, ils feraient peu d'effet. Gela s'applique dans une foule de cas : il faut tempérer le nutritif par du non nutritif pour donner aux facultés excrémentielles l'occasion de rejeter quelque chose.
Sotexemi^e.
Quand on entreprend de Intimer la cause finale de tous les penchants deThomme, il ne faut pas essayer de le fieiire dans l'individu, mais bien dans l'ensemble de l'humanité comme progressive. Il y a des facultés qui ne s'expliquent qu'à ce point de vue. Par exemple, le désir de domination considéré isolément serait mauvais et très mauvais, puisque enfin sa tendance serait de détruire les libertés qui sont le droit de diacun. Au con-
traire, dans l'ensemble de Thumanité, cela a été nécessaire, vu que cela a été cause des guerres et des conquêtes, leviers si puissants de progrès, toutes choses qui elles-mêmes sont horribles au point de vue de Tindividu, mais si profitables à l'humanité. Au fait, si de toutes les facultés naturelles à Thomme, il en est une qu'il soit difficile de légitimer, c'est bien celle q e je disais, et, je répète, cela est impossible dans l'homme considéré isolément.
Deux manières de juger : absolument, éclectiquement : je prends tantôt l'une, tantôt l'autre, et j'aurais peine à me restreindre à l'une.
Rien ne m'est plus antipathique que tout ce système d'éducation antique, de Lycurgue, etc., absorbant la liberté individuelle, considérant l'homme comme une plante, un sujet qu'il faut dresser; l'expérience de Lycurgue sur les deux jeunes chiens qu'il montra aux Spartiates est fort caractéristique de ce système. L'homme est un
être composé d'instincts qu'il s'agit de développer en tel sens ; mais pourquoi plutôt en tel qu'en tel autre, s'il n'y a là-haut devant lui un idéal sublime? De ces deux chiens, Fun courut à la chasse après un lièvre qui était là, l'autre sauta sur un plat de viandes ; le premier était pour Lycurgue le vertueux. C'est absurde, et pourquoi, je vous prie, y a-t-il plus de vertu à l'un qu'à l'autre ? Tous ces peuples à l'éducation austère (joignez-y notre ancienne magistrature, etc.) partaient d'un concept éminemment faux de la vertu. Ils ont trouvé, les Spartiates surtout, le moyen d'être vertueux sans profonde moralité. Le Spartiate était vertueux on ne sait trop pourquoi. Pour sa patrie? mais quelle sottise I Liberté, beauté, vérité, idéal, voilà la morale. — Je porte ici un jugement absolu : on ne l'acceptera pas, et on reviendra au sens éclectique.
103 (Suite).
Ces vieilles mœurs des Catons, etc., me sont tout à fait odieuses. C'est pour moi le type de la fausse vertu. Voyez ces maximes par exemple sur les esclaves : c'est afiTreux. Il n'y a rien de plus [lacune] que l'enthousiasme dont on s'éprend
pour ces durs hommes, ces vieilles mœurs romaines, qu'on regarde comme type de la liberté : c'était au contraire la servitude sous une oligarchie dure et méprisante. Si nos républicains de 93 avaient bien vu l'histoire romaine, assurément ils auraient eu moins d'enthousiasme pour Brutus, quand ils l'auraient vu ne détruire un tyran que pour satisfaire une superbe aristocratie : la cause du peuple était bien plus dans César que dans Brutus et les conjurés. Mais on s'en tient aux aspects des choses, et d'ailleurs l'esprit de parti n'est pas si difficile pour choisir ses types et ses objets d'enthousiasme. Les libéraux s'enthousiasment encore pour la Pologne, sans songer que leurs secours ne feraient qu'aller en aide d'une aristocratie insupportable. Évidemment tout ce vieux parti romain était odieux, gothique, absurde, ridicule même dans sa décrépite et opiniâtre vieillesse.
Quand je vois des esprits que je suppose peu étendus s'occuper de philosophie avec une certaine prise de tête, cela me fait peine et m'inspire du dégoût. Par exemple, ces bonnes gens que je vois
418 GAHIEHS DE JEUNESSE.
discuter en Sorbonne. Cela se revêt alors ])our moi d'une couleur sénile, et comme c'est mon bien, mon affaire propre, jugez de l'horreur. Mon Dieu 1 il est sûr que dans l'homme médiocre la contention spéculative a une couleur très misérable ; on est tenté d'en hausser les épaules et de dire : Pauvres gens, qui s'échauffent t qu'importe au monde I Dans l'homme supérieur, même qui fait fi de l'action extérieure, il n'en est pas ainsi, et d'ailleurs laissez le ridicule, il ne prouve rien. Le rôle de Faust est eti tout le plus commode et le plus à couvert du ridicide : aussi tant de gens aiment* ils à s'y réfugier. En vérité, là est ma tentation : car ce Faust se pose nécessairement en supérieur à ceux dont il rit : or qu'il est affreux de soupçonner quelque chose de supérieur à soi I du moment où on en a l'idée, on est invinciblement entraîné h s'y mouler. Il faut du sérieux et de la bonne foi pour ne pas prendre ce rôle. Et remarquez que les hommes d'action tombent bien moins sous le coup de ce rire que les hommes de spéculation : plusieurs croient s'échapper par là, et font fi du savant pour s'imaginer qu'en agissant, en cherchant à être ministre par exemple, ou mieux encore en jouant un grand rôle d'opposition, il échappera
aux étreintes de Faust. En effet, les rieurs mesquins ne rient que des savants, mais [non] des flambards du monde ; mais les rieurs fermes et supérieurs rient de tout cela de la môme manière : un ministre est pour eux tout aussi dupe de luimême qu'un savant. Ainsi donc tout est risible, et c'est par ici qu'expulsé de mon type j'y rentre par une hardiesse remarquable, et qui dans mille circonstances m'a servi de principe de solution : car si tout est risible, le penseur ferme et froid, le Goethe olympien qui rit de tout ne saurait l'être : donc le penseur est au-dessus de tout et ne peut être ri. Ainsi je rattrape mon idéal par son sommet, après l'avoir lâché un moment par sa base (la science) ; or, comme en cet idéal tout se tient, et que la base est condition nécessaire du sommet, en reconquérant le sommet, je reconquiers par là-môme la base, au lieu qu'en tenant la base seule et abstraitement, je ne serais pas sûr d'avoir le sommet.
Loi des transitions insensibles se retrouvant dans les nuances des sectes religieuses et philosophiques. Par exemple, le christianisme a un centre
ferme, fort et très individuel, puis sur les bords il expire par teintes mourantes, et il y a telle secte qui touche soit au naturalisme, soit même à des doctrines fatalistes et funestes, par exemple le socinianisme. Ce dernier trait est remarquable: car c'est tout l'analogue de Thistoire naturelle où les fonctions se font souvent par des parties assez infimes et par plusieurs points : aussi le christianisme se joint et au plus haut spiritualisme et au dernier fatalisme par des nuances délicates. — Réunir ceci à tant d'autres analogues.
Nous avons besoin qu'il y ait un être, de qui nous puissions porter l'affirmation de tout ce qui est beau, dans sa fermeté, et sans restriction, dont nous puissions dire, par exemple, cela est beau, donc il l'est; cela est plus beau, donc il Test ; cela est bon, item. Cet être est Dieu. De là la nécessité de Dieu pour Thomme, au moins comme idée.
Non, ces feuilles ne contiennent pas la plus belle partie de moi-même, celle qui s'enflamme,
s'idéalise, à la pensée de certaines choses, de ma douce, faible, et pensive enfance par exemple. Oh I alors j'éprouve des sentiments qui dépassent toute expression, et je n'essaie même pas de leur en donner.
Bizarre privilège accordé aux anciens de tout dire, sans qu'on s'en scandalise. Si un moderne était ordurier comme Catulle ou Properce, on vous le balaierait de la bonne sorte, et on a vu de bons moines, de respectables ecclésiastiques, etc., consacrer leur vie à l'étude de ces d^oûtantes priapées. C'est fort bizarre, et encore aujourd'hui, on voit nos RoUins- singes les prendre pour leurs auteurs de goût. Cet élève de l'École Normale qui s'en va leur dicter de mémoire, par fanfaronnade de goût antique, une élégie de Properce.
Supposé que nous n'eussions que la vue, nous percevrions par la vue éduquée les trois dimensions ; mais nous ne percevrions proprement que
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deux dimensions, et conclurions la troisième. — Les deux premières seraient naturelles, la troisième perception acquise. (Cf. Reid.)
Trois phases de la science : syncrétisme, analyse, synthèse. Dans la première, on est en un sens plus près de la perfection que dans la deuxième, car on proclame Tunité, et on est
complet -^^ t* , A est le point de départ, C
le point de perfection, B Tanalyse, et A est plus près de C que B quoique relativement au chemin à faire, B soit plus près. — Du reste, l'analyste peut aussi se rapprocher du vrai ; il n'est pas lié à Terreur, et voici comment. Prenons l'exemple de l'école écossaise, sur laquelle voici mon éclectisme : l'Écossais dit : Ceci, cela, ceci, cela, donc il y a quatre ou cinq dans l'esprit humain ; Vaprioriste dit du premier coup : Non, il y a t/n. Vaprioriste est en un sens plus près du vrai, mais l'Écossais est plus près du vrai si en s'en tenant à ses ceci^ cela^ il ne les présente que comme des vérités de méthode ; dans l'état actuel de la science, il y a ceci, cela, mais je déclare par
une vue a prioH et qu'il me serait impossible de légitimer actuellement, que È(mî cela est un. Ce [illisible] sauve tout; car si l'Écossais disait : l'esprit humain est comme cela, ce serait affreux et l'ûpriom^c aurait beau jeu. Mais qu'il dise au sens du chimiste: pour moi, il en est ainsi, et attendons que nous arrivions là. Ainsi les uns ont raison comme principe, les autres comme méthode.
L'éclectisme règne dans tout cela, et voit que tous ont raison et que tous ont tort.
De la mauvaise science étymologique des rabbins, etc., rapprochez le Cratyle de Platon, par exemple celle de a^or/pbç et surtout dans les lois de Manou, livre V, 55, une curieuse élymologie du mot qui signifie chaire en sanscrit.
Les hommes ne diffèrent réellement ou supérieurement que par l'idéal qu'ils ont posé à la vie. Ainsi l'un, la pâle science, l'autre, la science vitale ou philosophique, etc. — Là sont les degrés hiérarchiques des hommes. J'ai éprouvé
ceci en lisant Gatien-Arnoult qui comprend les choses bien plus paiement et moins vitalement que moi. Quand ma pensée est obscure, j'aime à ajouter à la suite l'endroit de ma lecture qiii Ta suscitée, afin de la ressusciter en relisant ou en me ressouvenant.