LA MORALE CANINE
PENSÉES DE RIQUET
Ayant pénétré plusieurs pensées de mon chien Riquet, je les ai mises en langage humain. Il y a intérêt à connaître les idées morales des chiens et à les rapprocher de celles des hommes.
PENSÉES DE RIQUET
Les hommes, les animaux, les pierres grandissent en s'approchant et deviennent énormes quand ils sont sur moi. Moi non. Je demeure toujours aussi grand partout où je suis.
Quand le maître me tend sous la table sa nourriture, qu'il va mettre dans sa bouche, c'est pour me tenter et me punir si je succombe à la tentation. Car je ne puis croire qu'il se prive pour moi.
L'odeur des chiens est délicieuse.
Mon maître me tient chaud quand je suis couché derrière lui dans son fauteuil. Et cela vient de ce qu'il est un dieu. Il y a aussi devant la cheminée une dalle chaude. Cette dalle est divine.
Anatole France
Je parle quand je veux. De la bouche du maître il sort aussi des sons qui forment des sens. Mais ces sens sont bien moins distincts que ceux que j'exprime par les sons de ma voix. Dans ma bouche tout a un sens. Dans celle du maître il y a beaucoup de vains bruits. Il est difficile et nécessaire de deviner la pensée du maître.
Manger est bon. Avoir mangé est meilleur. Car l'ennemi qui vous épie pour prendre votre nourriture est prompt et subtil.
Tout passe et se succède. Moi seul je demeure.
Je suis toujours au milieu de tout, et les hommes, les animaux et les choses sont rangés, hostiles ou favorables, autour de moi.
On voit dans le sommeil des hommes, des chiens, des maisons, des arbres, des formes aimables et des
PENSEES DE RIQUET
formes terribles. Et quand on s'éveille, ces formes ont disparu.
Méditation. J'aime mon maître Bergeret parce qu'il est puissant et terrible.
Une action pour laquelle on a été frappé est une mauvaise action. Une action pour laquelle on a reçu des caresses ou de la nourriture est une bonne action.
A la tombée de la nuit des puissances malfaisantes rôdent autour de la maison. J'aboie pour que le maître averti les chasse.
Prière. O mon maître Bergeret, dieu du carnage, je t'adore. Terrible sois loué! Sois loué favorable ! Je rampe à tes pieds; je te lèche les mains. Tues très grand et très beau quand tu dévores, devant la table dressée, des viandes abondantes. Tu es très grand et très beau quand d'un mince éclat de bois faisant jaillir la flamme tu changes la nuit en jour. Garde-moi dans ta maison à l'exclusion de tout autre chien. Et toi Angélique la cuisinière, divinité
Anatole France
très bonne et très grande, je te crains et je te vénère afin que tu me donnes beaucoup à manger.
Un chien qui n'a pas de piété envers les hommes et qui méprise les fétiches assemblés dans la maison du maître mène une vie errante et misérable.
Un jour, un broc percé, rempli d'eau, qui traversait le salon, mouilla le parquet ciré. Je pense que ce broc malpropre fut fessé.
Les hommes exercent cette puissance divine d'ouvrir toutes les portes. Je n'en puis ouvrir seul qu'un petit nombre. Les portes sont de grands fétiches qui n'obéissent pas volontiers aux chiens.
La vie d'un chien est pleine de dangers. Et pour éviter la souffrance, il faut veiller à toute heure, pendant les repas, et même pendant le sommeil.
On ne sait jamais si l'on a bien agi envers les
PENSEES DE RIQUET
hommes. Il faut les adorer sans chercher à les comprendre. Leur sagesse est mystérieuse.
Invocation. O Peur, Peur auguste et maternelle, Peur sainte et salutaire, pénètre en moi, emplis-moi dans le danger, afin que j'évite ce qui pourrait me nuire, et de crainte que, me jetant sur un ennemi, j'aie à souffrir de mon imprudence.
Il y a des voitures que des chevaux traînent par les rues. Elles sont terribles. Il y a des voitures qui vont toutes seules en soufflant très fort. Celles-là aussi sont pleines d'inimitié. Les hommes en haillons sont haïssables, et ceux aussi qui portent des paniers sur leur tête ou qui roulent des tonneaux. Je n'aime pas les enfants qui, se cherchant, se fuyant, courent et poussent de grands cris dans les rues. Le monde est plein de choses hostiles et redoutables.
Enfin nos abonnés seront heureux d'avoir en ce format de volume le discours prononcé par M. Anatole France, membre de l'Académie française, Président de la Section du quartier de la Porte-Dauphine (seizième arrondissement), à l'assemblée générale extraordinaire, du 20 avril 1902, de la
Ligue française pour la défense
des Droits de l'Homme et du Citoyen.
Comme le porte le procès-verbal de la même assemblée, le discours que Von va relire a été affiché par les soins de la Ligue.
Citoyens,
Il y a un petit conte de nourrice qu'on retrouve chez tous les peuples. C'est celui du lutteur merveilleux. Dans une version lorraine, je crois, de ce conte, le lutteur, lorsqu'il est vaincu sous sa forme naturelle, se métamorphose en dragon : puis, terrassé sous cette nouvelle forme, il se change en canard. (Rires) Je me suis rappelé le lutteur merveilleux en lisant les programmes affichés sur les murs par les nationalistes. (Rires et applaudissements) Nous les avions vus, dans les rues et les boulevards, ces nationalistes, vomir des flammes par les yeux, la gueule et les narines. Dragons épouvantables, ils déployaient leurs ailes et leurs griffes horribles. Pourtant ils furent vaincus, et voici qu'ils renaissent, pour une autre lutte, avec des plumes lisses, un air de familiarité, une voix domestique et paisible. (Rires prolongés) Quelle merveilleuse transformation !
Sous leur première figure, il vous en souvient, citoyens, c'étaient des Hippogriffes et des Tarasques ; c'étaient des géants, des ogres affamés
Anatole Finance
de chair humaine. Ils ne parlaient que de « décerveler » les citoyens paisibles. Ils allaient par les rues assommant les républicains, sous le regard amical et le sourire attendri de M. Méline. (Applaudissements) M. Méline souriait avec une grâce inimitable au nationalisme naissant. Il vous en souvient, citoyens? Et, sous ce fécond sourire, le nationalisme grandit, haussa sa tête empanachée par-dessus les toits, comme M. et madame Gayant dans la vieille ville de Douai. Les badauds, les marmitons, les petits garçons des jésuites lui faisaient cortège en poussant des cris aigus. (Vifs applaudissements)
Aux obsèques du président Faure, ce fut un beau vacarme. Un cheval se mit de la bande, un cheval militaire. (Rires) Il y a, paraît-il, des chevaux nationalistes. En ces jours étranges, le nationalisme, plein de jeunesse, soulevait des troubles, causait des bagarres, organisait des émeutes, méditait des révolutions. Il s'apprêtait à tuer la République et comptait bien la porter en terre avec le défunt président. Mais il rata le coup du catafalque. Il ouvrait alors des mâchoires larges comme l'Arc de Triomphe. Il avait un appétit de Gargantua et voulait avaler le Parlement tout entier. On craignait que du nouveau président il ne fît qu'une bouchée. « Ce pauvre M. Loubet,
DISCOURS POUR LA LIBERTE
disait-on, n'a plus que la ressource de se loger dans la dent creuse de l'ogre. » (Rires)
Comment, en si peu de temps, les nationalistes ont-ils pu changer si complètement de mœurs et de langage ? Ils ne sont plus reconnaissables ; ils ne veulent plus tuer personne; ils ne parlent plus de décerveler les citoyens. On ne leur voit plus de matraques. Ils respectent les institutions parlementaires, ils respectent le Sénat, ils respectent les chapeaux. (Rires) Lisez leurs affiches. Vous serez bien surpris : il n'y est question ni de guerres, ni de massacres, ni de décervellement aucun. On ne parle là-dedans que de liberté, de tolérance, d'économies et de réduction du service militaire. On se contente de souhaiter un changement de ministère. Et ce n'est pas là, sans doute, une profonde pensée. (Rires et applaudissements) On ne dit pas du tout dans ces placards qu'on renversera la République, on y dit même qu'on la réformera. Du plébiscite, pas de nouvelles. Bien mieux ! Tous les nationalistes sont devenus républicains. Il en est de radicaux pour les électeurs radicaux, de socialistes pour les électeurs socialistes, de libertaires pour les électeurs libertaires. (Applaudissements répétés) En cherchant bien, on découvrirait des candidats qui se disent impérialistes nationalistes républicains et des candidats qui se
Anatole France
disent monarchistes nationalistes républicains. (Applaudissements et rires)
En entendant leur nouveau langage, en voyant leurs mines hypocrites, on est tenté de leur dire comme Sganarelle à son maître : «Messieurs, je vous aimais mieux comme vous étiez avant. » (Rires et applaudissements) Et de fait, ils étaient moins déplaisants quand ils brandissaient leur vieille rapière rouillée, qu'ils ne sont aujourd'hui en soufflant dans la flûte de Guillot. (Rires et applaudissements prolongés) Mais qu'ils se montrent rodomonts ou papelards, qu'ils crient : «Vive le roi!» ou « Vive la République! », ce sont les mêmes gens et leur cœur n'est pas changé. (Applaudissements)
Citoyens, c'est la procession de la Ligue qui passe. Vous avez vu, il y a trois ans, défiler les premières bannières. Moines portant une cuirasse sur le froc retroussé, sorbonagres jetant à la foule ahurie des libelles démagogiques, capitans, lier-àbras, a valeurs de charrettes ferrées et dépendeurs dandouilles. (Applaudissements et rires) Maintenant, ce sont les candidats qui défilent, doux, mielleux, onctueux et menus, menus, menus pour se couler par la fente des boîtes électorales. (Applaudissements et rires prolongés)
C'est la procession de la Ligue qui passe. C'est l'année des moines. Ces gens-là sont tous au ser-
DISCOURS POUR LA LIBERTE
vice des moines. Quand ils vous disent quïls sont républicains, c'est la République des moines qu'ils entendent vous donner; quand ils réclament la liberté, c'est la liberté pour les moines d'échapper à la loi; ce qu'ils appellent la liberté de l'enseignement, c'est la liberté pour les moines d'instruire les enfants dans la haine et le mépris de la société laïque, et s'ils vantent la tolérance, c'est qu'ils prétendent obliger la République à tolérer les attentats des moines. (Applaudissements enthousiastes et répétés)
Ils sont les candidats des moines de toute robe, noirs, blancs, mi-blancs, mi-noirs, noisette, figue et raisins secs. Leur liberté a un nom. C'est la liberté Falloux. Ils sont les candidats de ces moines qui ont dévoré l'Italie, dévoré l'Espagne, et que la République française, plus longanime que la vieille Monarchie, laissait pulluler sur elle. Ils sont les candidats des jésuites qui, avec une patiente adresse, en trente années, ont formé, dressé, instruit, armé une France Romaine, dans la France, contre la France. Ils sont les candidats de ces Assomptionnistes, de ces frocards féroces des Croix qu'on vit, il y a trois ans, allumer la guerre civile dans la nation qui les avait accueillis. (Applaudissements)
Ils sont les candidats des moines qui, pour payer
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Anatole France
les frais des pieuses candidatures, mendient à leur manière antique, amplement, universellement, catholiquement. Ils sont les candidats de la Patrie Romaine. (Applaudissements répétés et rires) Ils sont les candidats de ce cléricalisme violent et sournois qui, lorsqu'il s'est emparé d'un peuple, le gouverne dans l'esprit du passé avec tous les instruments du passé , toutes les forces de réaction, forces de violence, forces de mensonge, forces d'ignorance et d'abêtissement.
Citoyens, prenons garde ! Quand le cléricalisme a mis la main sur un peuple, il le tient ferme. Voyez la Belgique. Il l'a surprise un jour; il l'a gardée vingt ans. Et qui sait, hélas ! ce qu'il faudra de sanglants efforts pour lui faire lâcher prise. (Vifs applaudissements)
Citoyens, vous voterez, contre les nationalistes, pour les candidats vraiment et intérieurement républicains; non pour ces tristes et pâles candidats, qui flottent mollement entre le nationalisme et la République. Vous n'irez pas noyer vos suffrages dans les nimbes d'un libéralisme qui respecte toutes les oppressions et toutes les iniquités. Vous les donnerez au candidat qui, radical, radical socialiste ou socialiste, réclame la liberté véritable, celle qui ne reconnaît pas de liberté contre elle. Vous les porterez hardiment jusqu'à ceux qui s'efforcent d'insti-
DISCOURS POUR LA LIBERTE
tuer la justice sociale dans sa plénitude et de préparer la paix universelle par l'union des travailleurs. On vous dira que ceux-là sont des utopistes. Mais les économistes dont ils s'autorisent se sont moins trompés que ceux des anciennes écoles, et surtout ils ont mieux corrigé leurs erreurs.. . Et s'ils étaient des utopistes, en vaudraient-ils moins? Sans les utopistes d'autrefois, les hommes vivraient encore misérables et nus dans les cavernes. (Applaudissements) Ce sont des utopistes qui ont tracé les lignes de la première cité. Il faut plaindre le parti politique qui n'a pas ses utopistes. Des rêves généreux, sortent les réalités bienfaisantes. L'utopie est le principe de tout progrès et l'esquisse d'un avenir meilleur. (Applaudissements répétés)
Vous voterez pour les candidats de la raison et de la science, de la paix et de la justice, des nobles espoirs et des hautes pensées. (Applaudissements unanimes. Une longue ovation est faite à V orateur)
L'Assemblée générale extraordinaire de la Ligue des Droits de l'Homme, après avoir, par acclamation, décidé de faire afficher le discours de
Ligue des Droits de V Homme
M. Anatole France, a adopté la résolution suivante :
« La Ligue des Droits de l'Homme, réunie en Assemblée générale extraordinaire le 20 avril 1902,
« Après avoir entendu les discours de MM. Trarieux, sénateur, Anatole France, membre de l'Académie Française, Louis Havet, membre de llnstitut, Lefort, président de la section de Rouen, et Jean Lépine, secrétaire adjoint de la section de Lyon ;
« Acclame les principes de justice et de droit proclamés par la Révolution ;
« Réprouve les entreprises contre-révolutionnaires des partis coalisés sous l'inspiration et la direction de l'esprit jésuitique ;
« Proteste contre le danger que feraient courir à la République des projets de concentration politique avec d'anciens ministres qui se firent les complaisants complices des forfaitures et des crimes dont la Justice eut encore plus à souffrir que le malheureux justiciable qui en fut la victime.
« Appelle de ses vœux le triomphe de la défense républicaine qui symbolise à cette heure les idées de progrès moral et d'émancipation intellectuelle. »
Fini d'imprimer trois mille exemplaires pour la première édition le jeudi premier mai igo2
à l'Imprimerie de Suresnes
(E. Payen, administrateur) 9, rue du Pont
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Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour trois mille exemplaires de ce quinzième cahier le mardi 2 g avril igo2.
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Nous publierons dans chaque série un cahier d'Anatole France
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