XV
Jean-Christophe
Gottfried; mais il parla de sa honte, de sa médiocrité, de sa lâcheté, de ses engagements violés.
— Oncle, que faire? J'ai voulu, j'ai lutté; et, après un an, je suis au même point qu'avant. Même pas! J'ai reculé. Je ne suis bon à rien, je ne suis bon à rien! J'ai perdu ma vie, je me suis parjuré!...
Ils montaient la colline au-dessus de la vUle. Gottfried dit avec bonté :
— Ce n'est pas la dei'nière fois, mon petit. On ne fait pas ce cjix'on veut. On veut, et on vit : cela fait deux. Il faut se consoler. L'essentiel, vois-tu, c'est de ne pas se lasser de vouloir et de vivre. Le reste ne dépend pas de nous.
Christophe répétait avec désespoir :
— Je me suis parjuré !
— Entends-tu? dit Gottfried...
(Les coqs chantaient dans la campagne.)
— Ils chantaient aussi pom* un autre qui s'est parjuré. Ils chantent pour chacun de nous, chaque matin.
— Un jour viendra, dit Christophe amèrement, où ils ne chanteront plus pour moi... Un jour sans lendemain. Et qu'aurai-je fait de ma vie?
— Il y a toujours un lendemain, dit Gottfried.
— Mais que faire, s'il ne sert à rien de vouloir?
— Veille et prie.
— Je ne crois plus.
Gottfried sourit :
— Tu ne vivrais pas, si tu ne croyais pas. Chacun croit. Prie.
— Prier quoi ?
Gottfried lui montra le soleil, qui paraissait dans l'horizon rouge et glacé :
L ADOLESCENT
— Sois pieux devant le jour qui se lève. Ne pense pas à ce qui sera dans un an, dans dix ans. Pense à aujourd'hui. Laisse tes théories. Toutes les théories, voistu, même celles de vertu, sont mauvaises, sont sottes, l'ont le mal. Ne violente pas la vie. Vis aujourd'hui. Sois pieux envers chaque jour. Aime-le, respecte-le, ne le flétris pas surtout, ne l'empêche pas de fleurir. Aime-le, même quand il est gris et triste, comme aujourd'hui. Ne t'inquiète pas. Vois. C'est l'hiver maintenant. Tout dort. La bonne terre se réveillera. Il n'y a qu'à être une bonne terre, et patiente conmie elle. Sois pieux. Attends. Si tu es bon, tout ira bien. Si tu ne l'es pas, si tu es faible, si tu ne réussis pas, eh bien, il faut encore être heureux ainsi. C'est sans doute que tu ne peux davantage. Alors, pourquoi vouloir plus ? Pourquoi te chagriner de ce que tu ne peux pas faire ? Il faut faire ce qu'on peut... Als ich kann.
— C'est trop peu, dit Christophe, en faisant la grimace.
Gottfried rit amicalement :
— C'est plus que personne ne fait. Tu es un orgueilleux. Tu veux être un héros. C'est pour cela que tu ne fais que des sottises... Un héros !... Jene sais pas trop ce que c'est; mais, vois-tu, j'imagine : un héros, c'est celui cpii fait ce qu'U peut. Les autres ne le font pas.
— Ah ! soupira Christophe, à quoi bon vivre alors ? Cela n'en vaut pas la peine. Il y a pourtant des gens qui disent que « vouloir c'est pouvoir » !...
Gottfried rit de nouveau, doucement :
— Oui?... Eh l)ien, ce sont de grands menteurs, mon petit. Ou ils ne veulent pas grand chose...
Ils étaient arrivés au sommet de la colline. Ils s'em-
Jean-Christophe
brassèrent affectueusement. Le petit colporteur s'en alla, de son pas fatigué. Christophe resta, pensif, le regardant s'éloigner. Il se redisait le mot de l'oncle :
— Als ich kann (Comme je peux).
Et il sourit, pensant :
— Oui... Tout de même... C'est assez.
Il revint vers la ville. La neige durcie craquait sous ses souliers. La bise aigre d'hiver faisait tressaillir, sur la colline, les branches nues des arbres rabougris. Elle rougissait ses joues, elle brûlait sa peau, elle fouettait son sang. Les toits rouges des maisons, en bas, riaient au soleil éclatant et froid. L'air était fort et dur. La terre glacée semblait jubiler d'une âpre allégresse. Le cœur de Christophe était comme elle. Il pensait :
— Je me réveillerai aussi.
Il avait encore des larmes aux yeux. Il les essuya du revers de sa main, et regarda en riant le soleil qui s'enfonçait sous mi rideau de vapeurs. Les nuées, lourdes de neige, passaient au-dessus de la ville, fouettées par la bourrasque. Il leur fit un pied de nez. Le vent glacial soufflait...
— Souffle, souffle !... Fais ce que tu veux de moi ! Emporte-moi !... Je sais bien où j'irai.
Christofori faciein die quaciimque tueris, Illa nempe die non morte mala moricris.
Fini d'imprimer trois mille exemplaires de ce huitième cahier le jeudi 12 janvier iQo5
à l'Imprimerie Ernest Payen
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Charles Péguy
Librairie des cahiers. — Je lis dans la Bibliographie de la France, journal général de l'imprimerie et de la librairie, publié sur les Documents fournis par le Ministère de l'Intérieur, — c'est-à-dire par le service des dépôts afférent en France au ministère de l'intérieiu", — paraissant tous les samedis, quatre-vingt-treizième année, deuxième série, numéro 49, 3 décembre 1904, III, feuilleton, annonces des éditem-s, page 36i;7, la double communication suivante :