‹ Cahiers de la quinzaine (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

désii' de se venger. Il la regarda avec une figure convulsée de douleur :

— Gueuse, dit-il accablé, tu ne sais pas tout le mal que tu fais...

EUe voulut le retenir. Il s'enfuit à travers bois, crachant son dégoût de ces ignominies, de ces cœurs de boue, et de l'incestueux partage, auquel ils avaient prétendu l'amener. Il pleurait, il tremblait, il sanglotait de dégoût. Il avait horreur d'elle, d'eux tous, de luimême, de son corps et de son cœur. Un ouragan de mépris se déchaînait en lui : depuis longtemps, il se préparait ; tôt ou tard, la réaction devait venir contre la bassesse des pensées, les compromis avilissants, l'atmosphère fade et empestée, où il vivait depuis quelques mois ; mais le besoin d'aimer, le besoin de se tromper suj;" ce qu'il amiait, avait retardé la crise tant qu'il avait été possil^le. Elle éclatait tout d'mi coup : et c'était mieux, amsi. C'était un grand souftle d'air et d'àpre pureté, mie bise glacée qui balayait les miasmes. Le dégoût avait tué, d'un coup, l'amour de Ada.

Si Ada avait cru établir plus solidement par cet acte sa domination sur Christophe, cela prouvait, une fois de plus, son inintelligence grossière de celui qui l'aimait. La jalousie, qui attache les cœurs souillés, ne pouvait que révolter une nature jeune, orgueilleuse et pure, comme celle de Christophe. Mais ce qu'il ne pardonnait pas sm-tout, ce qu'il ne pardonnerait jamais, c'était que cette trahison n'était pas chez Ada le fait d'mie passion, à peine d'un de ces caprices absurdes et dégradants, mais souvent irrésistibles, auxquels la raison féminine a peme quelquefois à ne pas céder. Non, — il comprenait maintenant, — c'était chez elle un désir

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secret de le dégrader, de l'huniilier, de le pimir de sa résistance morale, de sa foi ennemie, de le faire toml^er au niveau commun, de le mettre à ses pieds, de se prouver à soi-même sa force malfaisante. Et il se demandait avec horreur : mais qu'est-ce donc que ce besoin de souiller, qui est chez la plupart, — de soiuller ce qui est pur en eux et dans les autres, — ces âmes de pourceaux, cjui goûtent une volupté à se rouler dans l'ordure, heureux quand il ne reste plus sur toute la surface de leur épiderme une seule place nette!...

Ada attendit deux jours que Christophe revînt. Puis elle commença à s'inquiéter, et lui envoya tm biUet caressant, où elle ne faisait allusion à rien de ce qui s'était passé. Christophe ne répondit même pomt. Il haïssait Ada d'une haine si profonde, qu'il n'avait même plus de mots pour l'exprimer. Il l'avait rayée de sa vie. Elle n'existait plus pour lui.

Christophe était délivré de Ada, mais il ne l'était pas de lui-même. C'était en vain qu'il tâchait de se faire illusion, et de revenir au calme chaste et fort du passé. On ne revient pas au passé. Il faut continuer sa route; et il ne sert à rien de se retourner, sinon pour voir les lieux où l'on passa, les lointaines fumées du toit sous lequel on dormit, s'efTaçant à l'horizon, dans la brume du souvenir. Mais rien ne nous éloigne davantage de nos âmes anciennes, que quelques mois de passion. Le chemin tourne l)rusquement, le paysage change ; il semble qu'on dise adieu, pour la dernière fois, à ce qu'on laisse derrière soi.

Christophe n'y pouvait consentir. II tendait les bras vers le passé; il s'obstinait à faire revivre son âme d'autrefois, seule et résignée. Mais elle n'existait plus. La passion est moins dangereuse par elle-même, que par les ruines qu'elle accumule. Christophe avait beau ne plus aimer, il avait beau, — pour un moment, — mépriser l'amour : il était marqué de sa griffe ; tout son être était pétri par lui ; il y avait dans son cœur un vide qu'il fallait remplir. A défaut de ce terrible besoin de tendi-esse et de plaisir, qui consume les êtres qui y ont

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ime fois goûté, il fallait quelque autre passion, fût-ce la passion contraire : la passion du mépris, de l'orgueilleuse pureté, de la foi dans la vertu. — Elles ne suffisaient pas, elles ne suffisaient plus à assouvir sa faim; elles n'étaient qu'un aliment d'un instant. Sa vie était une suite de réactions violentes, — des sauts d'un extrême à l'autre. Tantôt il la voulait ployer aux règles d'un ascétisme inhumain : ne mangeant plus, buvant de Feau, se tuant le corps de marches, de fatigues, de veilles, se refusant tout plaisir. Tantôt il se persuadait que la force est la vraie morale chez les gens de sa sorte; et il se lançait à la chasse de la joie. Dans l'un et l'autre cas, il était malheureux. Il ne pouvait plus être seul. Il ne pouvait plus ne plus l'être.

L'unique salut pour lui, c'eût été de trouver ime vraie amitié, — celle de Rosa peut-être : il s'y fût réfugié. Mais la brouille était complète entre les deux familles. Ils ne se voyaient plus. Une seule fois, Christophe avait rencontré Rosa. Elle sortait de la messe. Il avait hésité à l'aborder; et elle, de son côté, avait fait, en le voyant, im mouvement pour venir à sa rencontre ; mais quand il voulut aller à elle, au travers du flot de fidèles qui descendaient les marches, elle détourna les yeux; et quand il fut près d'elle, elle le salua froidement, et passa. Il sentait dans le cœur de la jeune fille un mépris intense et glacé. Et il ne sentait pas qu'elle l'aimait toujours, et eût voulu le lui dire; mais elle se le reprochait, comme ime faute et une sottise ; elle croyait Christophe mauvais et corrompu, plus loin d'elle que jamais. Ainsi ils se perdirent l'un l'autre pour toujours. Et ce fut peut-être un bien, pour l'un comme pour l'autre. En dépit de sa bonté, elle n'était pas assez vivante pour le

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