IX. — la guerre de France
et le premier siège de Paris
guerre.
Note. — Il faut lire ce cahier comme un véritable journal du siège de Paris. Nous avons continué de mettre en sept, c'est-à-dire en petits caractères, les textes proprement dits, les lettres et le carnet de jour. Nous avons laissé en huit, c'est-à-dire dans le caractère ordinaire, tout ce qui peut être considéré comme le corps, comme le tissu du récit même. Mais tout ce récit, et les réflexions et considérations qui sont dedans, doivent être pris comm.e un journal de siège et un journal de bord.
GUERRE DE FRANCE
DÉBUTS DB LA GUERRE. — NIEDERBRONN. — BUZANCY. SEDAN. — LE 4 SEPTEMBRE.
ja
GUERRE DE FRANGE
Débuts de la guerre. — Niederbronn. — Buzancy. — Sedan. — Le 4 Septembre.
Nous l'avons vu, le parti clérical porte devant l'histoire la responsabilité de l'expédition du Mexique : Une armée de quarante mille hommes combattant pendant cinq années hors de notre pays, les millions de notre trésor engloutis en pure perte, notre ancien prestige militaire effacé, la sympathie des nations européennes et la bienveillance des États-Unis aliénées pour longtemps, l'impossibilité de porter secours à l'Autriche et à l'Italie, seules puissances qui, au jour du danger, auraient pu nous venir en aide, telles sont les conséquences de cette faute.
Les charges militaires étaient devenues si lourdes qu'ime réduction du contingent fut réclamée d'un bout à l'autre de la France. Ge ne furent pas seulement les « cinq » républicains de l'opposition, mais 938 candidats
guerre de France
officiels ou officieux qui, dans leurs professions de foi, promirent un désarmement partiel, invitant le gouvernement à imiter en cela l'exemple donné par l'Angleterre, l'Autriche et l'Italie, (i) Si leur sage conseil eût été suivi, la guerre n'aurait pu être déclarée.
Le proverbe latin n'est pas toujours exact; qui prépare la guerre est bientôt forcé de la faire.
Assurément ces mêmes députés pacifistes qui refusaient les crédits destinés à une injuste conquête, eussent donné sans compter les richesses du pays et leur propre fortvme, s'ils avaient pu prévoir l'invasion prochaine. Mais les gens honnêtes ont peine à deviner les perfidies. Bismarck avait acheté le silence de la presse, tandis qu'il préparait dans le plus grand secret des armements formidables ; puis, dès qu'il fut prêt, il supprima les subventions aux journaux vendus, sachant bien qu'ils allaient aussitôt prêcher la guerre : A Berlin 1 à Berlin ! Il y a des gens qui admirent cette déloyauté. Bismarck trouva d'ailleurs un précieux auxiliaire dans l'incapacité inouïe du gouvernement impérial. On accuse aujourd'hui les pacifistes; est-ce leur faute si nos arsenaux et nos magasins de guerre faisaient figurer sur leurs états des munitions qui n'existaient pas? Qui donc avait la charge d'exercer un contrôle? Qui donc aurait dû s'informer de la force respective des armées qui allaient se trouver aux prises?
Le maréchal Niel avait fait de louables eff'orts pour réorganiser notre armée, mais il venait d'être remplacé au Ministère de la Guerre par le maréchal Lebœuf. Les
(i) a Aux élections de 1869, sur 960 candidats, nous fQmes aa seulement à ne pas réclamer une diminution notable des contingents. » DuGuÉ DE LA Fauconnerie. (Echo de Paris)
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avertissements ne manquèrent pas à ce fat imprévoyant; il ne voulut écouter ni Ducrot, ni Bénédetti, ni StofFel qui lui signalaient le danger avec insistance, (i)
On sait sous quel futile prétexte s'engagea cette lutte que l'impératrice Eugénie appelait « ma guerre ». La couronne d'Espagne offerte à un Hohenzollern, puis après le désistement, Bismarck prenant au piège l'orgueil français au moyen d'une dépêche falsifiée.
Le 3o juin, à la tribune, Emile Ollivier, Président du Conseil, avait dit : « A aucune époque le maintien de la paix en Europe n'a paru plus assuré. » La guerre déclarée, il ajoutait avec l'assurance de la sottise : « Messieurs, ce sera une promenade militaire. »
La presse n'était pas plus perspicace : Le 7 juillet, le naïf John Lemoinne écrivait dans le Journal des Débats : « L'aigle noir est devenu la bête noire de nos rêves et M. de Bismarck le bouc émissaire de tous nos mécontentements. Eh bien, pour parler sincèrement, nous ne voyons M. de Bismarck ni si rêveur ni si maladroit. Nous ne serions pas étonné qu'il fût tout à fait étranger à ce nouveau projet espagnol. »
Cependant la nation eut immédiatement conscience de la gravité de la situation. Un noir pressentiment saisit d'angoisse tous les esprits qui savaient deviner l'avenir.
Madame Pape écrivait à madame Milliet (alors à la
Colonie) :
Paris, le 23 juillet i8;o.
Chère dame et amie. — Vous me manquez bien en ce moment. Nous vivons dans une émotion continuelle. Paris
(1) En marge des rapports de ce dernier, il écrivait : « Exag'ération »!
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est un spectacle heureusement rare : on y chante beaucoup mais de quelle voix! On y pleure beaucoup aussi. Sur les boulevards on promène des drapeaux, qui ont la prétention de représenter la guerre, et encore plus de branches d'arbres quelconques, qui ont la prétention de représenter la paix. Que de forces perdues, ô mon Dieu! Le lils Regnault est parti; le jeune Bureau parti; un lils adoptif de madame Pickaert est déjà sur la route, mais sur laquelle? Et votre fils? et votre frère, où sont-ils?... Dites-le nous.
Pendant que je vous écris, la rue des Bernardins est en feu, et le vent rabat la fumée sur tout le faubourg Saint- Germain qui en étouffe. C'est d'un immense chantier de bois et charbon qu'est parti l'incendie. Les maisons voisines sont entamées, on jette tout par les fenêtres. C'est un iwantgoût... Ah, chère dame, quel supplice que l'impuissance devant de tels sinistres!
Paxû à son frère Fernand
Juillet 70.
... On dit que l'Espagne veut se payer un prince allemand. Grand bien lui fasse! Pourquoi ne la laisserions-nous pas satisfaire sa ridicule envie? Est-ce que l'Espagne, l'Italie ou l'Allemagne ont jamais eu un seul instant la prétention d'empêcher les Français de choisir pour empereur un Bonaparte? Cependant certains souvenirs de l'oncle auraient pu leur faire prévoir que le neveu mentait, quand il disait : « L'Empire c'est la paix. »
Le mouvement de chauvinisme que le gouvernement s'efforce de créer est tout à fait factice. C'est par ordre que des actrices chantent la Marseillaise sur les places publiques, mais le peuple français a l'horreur de la guerre, surtout d'une guerre de conquête, d'une guerre injustifiable. Je n'étais pas le seul, je t'assure, à lever les épaules, lorsque hier, sur les grands boulevards, j'ai vu passer une troupe de figurants, déguisés en ouvriers avec des blouses blanches, braillant sans conviction : A Berlin! A Berlin! — De quel droit irions-nous attaquer nos voisins? Et si
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nous parvenions à leur voler une province, à quoi bon?... (i)
Pour bien comprendre à quel degré d'abaissement moral l'empire avait réduit notre pays, il faut se souvenir de ce qui se passa à Hautefaye, dans la Dordogne; un jeune homme, M, de Moneys, fut brûlé vif par des paysans qui l'accusaient d'avoir crié : A bas l'empereur!
C'était en août, en plein jour de foire; on assomma cet homme, on le tua à demi à coups de pierres, à coups de bâtons, puis on le porta sur un tas de fagots et l'on y mit le feu. Des paysans sautaient autour du bûcher en criant : Vive l'empereur! (2)
Un des bourreaux s'imaginait qu'il allait être décoré.
Le Colonel de Tiicé à sa sœur
Niederbronn, a3 juil. 70.
Ma chère amie, nous sommes partis le lundi 19 à 10 h. 5o du matin et nous sommes arrivés le lendemain à 3 h. à Niederbronn, où nous bivouaquons dans les rues avec le 5* hussards.
J'ai été très malheureux pour mon début. J'ai perdu mes 4 chevaux. Le \\'agon dans lequel ils étaient s'est effondré sous leur poids et ils ont passé au travers. On s'en est aperçu à Sermaise ; il était temps, car ils auraient pu faire dérailler le train. On les a retirés avec bien de la peine et on les a laissés là. Ils me sont arrivés seulement hier soir. Il y a moins de mal qu'on n'aurait pu le croire. La grande jument est hors de service, peut-être pour toujours ; la
(i) Des citoyens essayaient parfois de crier : « Vive la paix! » Ils étaient aussitôt entourés, insultés, frappés même, (a) Jules Claretie. Histoire de la Révolution de i8^o-^i, page 124.
guerre de France
jument alezan est assez blessée, mais je pense qu'elle s'en tirera promptement; les deux autres seront en état d'être montés sous peu de jours. Je vais tâcher de trouver ici un autre cheval.
Nous gardons la frontière avec des postes placés en différents points. 11 est probable que nous ferons bientôt quelque mouvement en avant.
On n'est pas mal à Niederbronn ; c'est une petite ville d'eaux très gentiUe. Il y avait beaucoup d'étrangers, naturellement tout est parti.
Les lettres du colonel de Tucé s'accordent avec le tableau général tracé par Zola :
« Les sept corps d'armée imprudemment dispersés le long de la frontière, (i) les effectifs partout incomplets, les quatre cent trente mille hommes se réduisant à deux cent trente mille au plus, les généraux se jalousant, bien décidés chacun à gagner son bâton de maréchal, sans porter aide au voisin, (2) la plus effroyable imprévoyance ; l'empereur malade incapable d'une résolution prompte. »
Quelques dépêches officielles montrent que ces reproches n'ont rien d'exagéré.
Intendant général à Guerre, Paris
Metz, le 2 juillet 1870.
Il n'y a à Metz ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-devie, ni sel, peu de lard et de biscuit. Envoyez d'urgence au moins un million de rations sur Thionville.
(i) Le 5' corps s'étendait sur un front de 40 kilomètres, entre Sarrcguemines et Niederbronn.
(2) Exception faite de l'engagement à Niederbronn, le 5' corps resta immobile, même le 6 août (bataille de Forbach et de Frœschwiller) et battit en retraite le 7, sans avoir combattu.
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Général commandant 2^ corps à Guerre, Paris
Saint-Avold, le 21 juillet 1870.
Le dépôt envoie énormes paquets de cartes inutiles pour le moment ; n'avons pas une carte de la frontière de France.
Général Michel à Guerre, Paris
Belfort, le 21 juillet 1870.
Suis arrivé à Belfort; pas trouvé ma brigade; pas trouvé général de division. Que dois-je faire? Sais pas où sont mes régiments.
Intendant 3^ corps à Guerre, Paris
Metz, le 24 juillet 1870.
Le 5* corps quitte Metz demain. Je n'ai ni infirmiers, ni ouvriers d'administration, ni caissons d'ambulance, ni fours de campagne, ni train.
Major général à Guerre, Paris
Metz, le 27 juillet 1870.
Les détachements qui rejoignent l'armée continuent à arriver sans cartouches et sans campement.
Les historiens monarchistes vous diront que c'est la faute des républicains.
Paul M. à son frère Fernand
3 août i8jo.
La situation a bien changé depuis ma dernière lettre, et les théories humanitaires ne sont plus de saison. Les ridicules fanfaronnades des chauvins ont fait place à des préoccupations plus graves : les Allemands ont franchi la frontière; il ne s'agit plus d'aller à BerUn, mais de défendre
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guerre de France
notre pays envahi. Je n'ai pas attendu d'être appelé sous les drapeaux, je me suis immédiatement engagé dans le Génie auxiliaire. Nos bataillons sont formés par les ouvriers qui exécutent d'ordinaire les travaux de la Ville de Paris. Les architectes municipaux, MM. Davioud, Bruyerre, Delbrouck, Demimuid, sont nos officiers, Viollet-le-Duc est notre lieutenant-colonel. — On nous a de suite éqpiipés tant bien que mal, on m'a mis sur l'épaule, non pas un léger chassepot, mais un lourd fusil à tabatière, une pelle, une pioche, et me voilà parti sac au dos. Les premiers jours, la besogne de simple sapeur m'a paru un peu rude, mais je m'y ferai promptement...
Madame Pape à madame Milliet (à la Colonie)
Paris, le 8 août 1870.
Chère dame et amie. — Il m'est impossible de m'éloigner de Paris dans les graves circonstances où nous sommes. A toute heure nous attendons des nouvelles avec anxiété. Qu'est devenu votre frère ? Je pense que vous allez revenir sans reiard. Voilà M. Paul pris, et maintenant ce n'est plus pour aller à la frontière, c'est pour nos foyers qu'il faut combattre. A vous d'un cœur navré.
Marie Pape-Carpentier
Voici de l'infanterie de marine qui passe, venant de Brest pour occuper nos fortifications, à ce qu'il paraît.
Le 18 août 1870 madame Pape écrivait à une de ses amies du Mans :
Si les événements nous trahissaient, consentiriez-vous à me garder mes filles pendant le siège de Paris? Un mot seulement. Si c'est non, je saurai que cela vous est impossible. Mon cœur est serré comme dans un étau... Nous allons devenir une ambulance; les lits sont prêts. Nous aurons, après demain, vingt blessés, français et prussiens.
GUERRE DE FRANCE
Peu m'importe. Les malheureux sont des hommes; les souverains seuls n'en sont pas.
L'amie était absente du Mans. Madame Pape se réfugia avec ses filles à Angers :
Notre maison,
écrit-elle,
impropre à servir d'ambulance, sert de refuge à d'anciennes élèves, à de pauvres gens chassés de la zone militaire, qui n'avaient plus que le pavé de la rue pour dormir... Quelles horreurs ! Et tout cela, parce qu'un homme et deux ou trois Allemands l'ont voulu ! Comment, à notre époque, on ne sent pas encore assez le prix de la vie, on est encore assez esclave de l'amourpropre et du préjugé, pour que de telles boucheries, désavouées par tous, soient consenties par tous.
M. de Tiicé à sa sœur
Petite-Pierre, dimanche.
(BUlet timbré de !Xaucy, 9 août i8jo).
Tu connais sans doute la malheureuse issue de la bataille qui a eu lieu hier (i) et tu es inquiète de la part que j'y ai prise. Je n'y ai pas assisté; je suis seulement arrivé au commencement de la débâcle. C'est un bien triste spectacle.
Le 5' corps, dont je fais partie, est en retraite sur Saverne ou Phalsbourg, où nous serons probablement demain.
Adieu, ton frère et ami.
Mirecourt, 14 août.
Ma chère amie, as-tu reçu la lettre que je t'ai écrite le lendemain de la bataille de Reichshoffen ? On prétend qu'elles ont été détruites ; ce serait une infamie.
Nous n'avons pas souffert de l'ennemi, mais des longues
(i) Bataille do Frœschwiller-Reichshoffen, 6 aoùl. ■Si
guerre de France
marches et des fatigues. Je ne sais pas trop où nous allons. Nous formons l'arrière-garde du 5° corps, qui xa se reformer je ne sais où. (i)
Le moral et la santé ne laissent rien à désirer. Adieu, je vous embrasse tous.
Nous avons perdu tous nos bagages à Bitche, argent, linge, vêtements, etc.. Il ne nous reste que ce que nous avons sur le corps,