‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 23 sur 33 · VILLIERS · texte numérisé non relu

VILLIERS

Le 3o novembre, au matin, le temps était clair; le pont de Joinville avait été réparé tant bien que mal pour le passage de l'infanterie. (2)

Le parc de Villiers était la clé du champ de bataille. Une première faute, irréparable, fut de laisser les Allemands s'y installer tout à leur aise. Ils en avaient fait une position presque imprenable. Le mur long de 400 mètres qui s'étend à l'Ouest était percé de créneaux. En avant, des tranchées formaient ime première ligne

(i) Les redoutes allemandes établies sur les hauteurs environnantes ne permettaient pas de garder Epinay. Peut-être nos troupes auraient-elles pu attaquer ces redoutes, ou mieux, tenter de se frayer un chemin vers la Normandie par la route du Havre.

(2) Viollet-le-Uuc.

le premier siège de Paris

de défense; en arrière, d'autres tranchées donnaient deux étages de feux. Au milieu du parc, sur une plateforme, une pièce bUndée battait tout le plateau de son tir circulaire. Enfin, sur une éminence, s'élevait le château, crénelé, barricadé, constituant un réduit formidable, (i)

Seule l'artUlerie aurait pu nous permettre d'attaquer ces retranchements avec quelque chance de succès- Les forts de Rosny, de Nogent, les batteries du plateau d'Avron auraient dû préparer l'assaut du parc de Villiers par un bombardement prolongé. (2)

Notre aile gauche, commandée par le général d'Exea, devait se porter dès le point du jour sur Noisy-le- Grand. Ducrot a prétendu qu'elle avait ordre de prendre la redoute à revers. (3) Les travaux de défense qui existaient seulement du côté ouest pouvaient être tournés. Une action simultanée aurait réussi.

L'attaque commencée à dix heures par les tirailleurs de la division Maussion fut une absurde et inutile boucherie. On lit alors avancer trois batteries ; mais, placées en contre-bas, elles ne parvinrent ni à faire brèche dans le mur, ni à débusquer les Wurtembergeois de leurs créneaux.

Vers onze heures le général d'Exea n'avait pas encore commencé le passage de la rivière. Irrité et aveuglé

(1) Cependant cette redoute était ouverte à l'Est et au Nord.

(2) Par une négligence inconcevable, le plateau d'Avron ne fut occupé que le 28 novembre, et ce fut seulement le lendemain de la bataille (i" décembre) qu'on eut l'idée d'envoyer une pièce de marine à longue portée. Le colonel Stoffel avait cependant déjà des batteries de 04 et des batteries de 6a. Qu'ont-elles fait ? (Voir La Honcière, page 180)

(3) Ce qui est certain c'est qu'elle ne l'a pas tenté.

LE CERCLE DE FER

par l'impatience, Ducrot lança quand même ses troupes contre ce mur imprenable.

Arrivés à portée, nos soldats sont reçus par un feu roulant de raousqueterie. Un moment de trouble se produit. Les officiers entraînent leurs hommes qui fondent sur l'ennemi. Les Allemands plient, mais en reculant ils démasquent le long mur d'où part »me fusillade meurtrière. Nos soldats se couchent, s'élancent une deuxième fois et gagnent du terrain par bonds successifs.

« Sur cet espace découvert, tous les coups de l'ennemi portent et de nombreuses victimes tombent encore... Les Allemands débouchant du parc s'élancent en poussant leurs hurras,... nos hommes se retournent, font une décharge et se précipitent tête baissée à la baïonnette. Trois fois ils reviennent à la charge et, grâce à ces retours offensifs, nous pouvons reprendre nos premières positions. » (i)

C'est seulement à deux heures que le général d'Exea finit par exécuter le passage de la rivière, et donna l'ordre à la division Bellemare de se porter en avant.

Mais Ducrot, qu'il aurait dû seconder, n'est plus là. Il venait d'apprendre que le premier corps d'armée se reportait en arrière, abandonnant toutes ses positions avancées, Champigny et le Four-à-Ghaux.

A la nouvelle de cet incroyable incident, le général, dans un premier mouvement d'indignation bien légitime, s'écria : « Allez dire partout que, sous peine de mort, je défends d'abandonner aucune position. »

(i) Ducrot, II, 208.

le premier siège de Paris

Rien ne pouvait motiver cette retraite, et cependant la division Faron refluait déjà vers la Marne, évacuant Champigny.

Ce mouvement rétrograde fut arrêté ; les troupes réoccupèrent leurs positions, sans que l'ennemi tentât de s'y opposer. L'attaque du parc, qui aurait dû être faite simultanément par les deux corps d'armée, fut reprise séparément par le troisième corps tout seul, (i)

Vers trois heures et demie, le général de Bellemare rassemble ses troupes et commande l'assaut. Mais, c'est encore une fois de front qu'il va attaquer follement.

Le 4* zouaves s'engage dans un chemin creux et escalade les pentes au pas de course. Le mur est toujours intact. Un feu roulant renverse en quelques minutes la moitié de nos hommes : tous les officiers sont atteints, le commandant a son cheval tué. Les débris des deux braves compagnies se rallient derrière la crête et, à peine reformé, le bataillon se porte de nouveau en avant.

Les jeunes zouaves, qui s'étaient déjà si vaillamment comportés à la Malmaison, veulent, par im coup d'éclat, effacer tout souvenir de ce qui s'est passé à Ghàtillon. Tête baissée, ils se précipitent sur le plateau...

« Des créneaux, des abris jaillit un feu terrible; la plupart tombent, les autres marchent, courent à travers une grêle de balles... mais, arrivés à cent mètres du parc, ils sont foudroyés à bout portant. i6 officiers sur 18, et 3n hommes sur 600 sont hors de combat.

(i) Trois mille gardes nationaux mobilisés étaient en avant du tort de Rosny, sous les ordres du général d'Hugues ; ils auraient pu tourner l'obstacle par Noisy-le-Grand. Les travaux allemands au Raincy étaient à peine commencés.

LE CERCLE DE FER

Cependant ces braves n'ont pas inutilement versé leur sang; ils ramènent les deux pièces de canon laissées sur le plateau faute d'attelages.

« Il était fort tard... Après ce dernier insuccès, il n'y avait plus rien à tenter. Le gros des troupes est reporté en arrière de la crête, sur laquelle nous laissons seulement des avant-postes. Des ordres sont donnés sur toute la ligne pour que la nuit soit employée à enlever les blessés, enterrer les morts et renouveler les munitions. » (i)

Toute la nuit le Génie auxiliaire, grâce à l'intelligente et courageuse initiative de VioUet-le-Duc, fut occupé à creuser des tranchées aux avant-postes.

Le général Ducrot eût fait un excellent colonel, il avait beaucoup d'élan, mais il manquait de vues d'ensemble, de prévoyance et de ténacité. Dès le soir du 3o novembre, l'opération lui semblait manquée, et ce découragement était bien prématuré. D'ailleurs, même en supposant, ce qui est très contestable, qu'il ne fût pas possible de percer les lignes d'investissement, était-ce une raison pour n'en pas élargir le cercle ? Nos troupes étaient fatiguées, il est vrai. Ne pouvait-on pas les remplacer par des troupes fraîches? Nous avions une réserve de trois cent mille hommes, qu'en a-t-on fait?

La température était devenue glaciale, et nos chefs n'avaient rien prévu : « Nous n'avions emporté ni tentes ni couvertures, les sacs de la troupe ne conte-

(i) Ducrot, pages 194 à aSi. L'attaque du plateau de Villiers résume assez bien la stratégie de hannetons qui fut celle de nos généraux pendant toute cette campagne.

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naient que des vhTCS et des munitions ; les officiers se trouvaient également sans bagages. Toute la ligne des avant-postes était à quelques pas de l'ennemi; on ne pouvait pas allumer de feux. Chefs et soldats, accablés de fatigue, demem^aient exposés au froid très vif d'une longue nuit d'hiver. » (i)

Le lendemain, premier décembre, que se passait-il autour de Ghampigny?

Suspension d'armes! Tous les forts se taisent. Les troupes restent bivouaquées. « Immobilité complète et bien funeste; car il est certain que si l'ennemi ne nous attaquait pas dans nos positions relativement faibles, c'est qu'il ne se croyait pas en forces suffisantes, ou que les munitions lui manquaient. » (2)

a décembre. — Au réveil, l'ennemi, répandu sur les hauteurs, nous attaque vivement. La nuit avait été claire (dix degrés au-dessous de zéro). L'armée s'était endormie d'im sommeil de cauchemar, dans une prostration sans bornes, quand le canon la réveilla. Les Saxons marchaient sur Bry et les Wurtembergeois attaquaient Ghampigny. Nos avant-postes surpris se replièrent. Des ouvriers civils, qui n'étaient pas armés, s'enfuirent en désordre et jetèrent la panique dans la rue principale de Ghampigny.

Nous allions perdre ce village, et le retour offensif des Allemands pouvait avoir des conséquences désas-

(i) Ducrot, II, page 296. Tout cela n'indique pas la ferme résolution de faire une trouée, (a) Viollet-le-Duc.

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treuses « si ce commencement de déroute n'eût été arrêté par quelques braves gens » . (i)

Grâce aux ouvrages que VioUet-le-Duc nous avait fait creuser pendant l'avant-dernière nuit et perfectionner pendant la journée du premier décembre, nous arrêtions tous les efforts des troupes ennemies jusqu'à deux heures. « A ce moment, l'arrivée d'une division nous permit de reprendre l'offensive, et notre ligne put être portée à ooo mètres plus loin. » (2)

Le même jour, le fils de Viollet-le-Duc, chargé d'une mission à Paris, eut l'obligeance d'y porter la lettre suivante que j'écrivis rapidement au crayon :

Le Tremblay, 2 Dec. i h. 1/2.

Nous sommes tous en bonne santé, quoique très fatigués. Ce matin, M. Viollet-le-Duc nous a fait arrêter la déroute en barrant le passage aux fuyards. Nous les avons forcés à rebrousser chemin, la baïonnette dans les reins. Nous étions tous indignés de voir ces lâches qui fuyaient. Nos sapeurs les ont rudement traités à coups de bâton (manches de pelles ou de pioches) et à coups de poings. — Nous fortifions la ferme du Tremblay. On nous annonce que tout va bien. — Nos troupes viennent d'être passées en revue dans une vaste prairie par le général Trochu qui nous a fait un beau discours : « Messieurs », a-t-il dit d'un air dédaigneux. Il aurait dû dire : « Soldats », ou « Citoyens ». Nous n'étions pas contents; aussi avons-nous tous crié : « Vive le général Ducrot! » Celui-là du moins montre un peu d'énergie et marche à l'ennemi.

L'avant-dernière nuit, nous avons fait des travaux pour installer une batterie de 40 mètres de long aux avant-postes (entre Champigny et le plateau de Villiers), dans un endroit qui avait été pris et repris trois fois dans la journée

(1 et 2) Viollet-le-Duc.

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sur les Prussiens. La terre était humide de sang, (i) Nous ne sommes revenus au camp qu'à la fin de la nuit.

Nous couchons sur la grande place, devant le château de Vincennes. Nos tentes-abris sont très basses et nous n'avons pas su les bien planter. Ce matin, nous nous sommes levés tout couverts de verglas. (2)

La nourriture laisse beaucoup à désirer, surtout comme quantité, mais nous prenons tout cela gaiement; qu'importe, pour\Ti que la France soit sauvée.

Soyez sans aucune inquiétude; nous venons de gagner du terrain. Le moral de notre compagnie est excellent.

Dans l'après-midi du i^"^ décembre, un ballon, le Jules-Favre, apporta à Tours la nouvelle si impatiemment attendue de la sortie. Aussitôt Freycinet la transmit au général en chef :

Tours, i" décembre i8yo, 5 heures 3o du soir.

Paris a fait hier un sublime effort. Les lignes d'investissement ont été rompues, culbutées... Cet héroïsme nous trace notre devoir. Volez au secours de Ducrot, sans perdre une heure, par les voies que nous

(i) Nos hommes, épuisés de fatigue et de faim, refusaient de travailler. Je pris la pioche pour leur donuer l'exemple et je tâchai de les remonter : « De notre travail de cette nuit, leur disais-je, peut dépendre le succès de la bataille de demain. »

{•2) Le pauvre Pickaert, malade, dormait, la tête complètement ensevelie sous la neige. 11 était si pâle, que nous l'avons cru mort. Léon C... et moi nous l'avons mené à l'ambulance, mais le major Fouchet l'a renvoyé rudement, le confondant avec les h fricotleurs ». Ce faible enfant, engagé volontaire à l'âge de 17 ans, mourut d'une maladie de poitrine.

LE CERCLE DE PER

avons combinées hier. Redoublez de vitesse et d'énergie... Continuez vos opérations avec la même prudence, seulement exécutez-les avec une foudroyante rapidité.

Mais cette foi héroïque dont Garibaldi a si bien montré la puissance, d'Aurelle ne la possédait pas plus que Trochu. Ces chefs désillusionnés étaient vaincus d'avance. Ce sont eux qui arrêtèrent la marche vers Paris, parce qu'ils la jugeaient téméraire. Eh ! oui, téméraire, mais possible pour des hommes énergiques et résolus, (i)

A la même date, le prince Frédéric-Charles lançait cette proclamation dont l'histoire flétrira le brutal cynisme :

Soldats! Déployez toute votre activité; marchons pour partager cette terre impie. Il faut exterminer cette bande de brigands qu'on appelle l'armée française. Le monde ne peut rester en repos, tant qu'il existera un peuple français.

VELLEPION

L'armée de la Loire, dispersée sur une ligne de 70 kilomètres sans profondeur, courait le risque d'être battue en détail. Le ministre de la guerre confia au général d'Aurelle le commandement en chef, avec

(i) Ennemi de la République et du gouvernement civil que la France s'était donné, d'Aurelle, en écrivant le récit de cette campagne, n'a eu qu'un seul but : rejeter sur Gambetta et de Freycinet la responsabilité de nos défaites.

le premier siège de Paris

l'ordre d'opérer une concentration et de marcher sur Paris.

Le I" décembre, écrit Chanzy, le i6^ corps se mit en mouvement à dix heures du matin, l'infanterie à travers champs, l'artillerie sur les routes. L'amiral Jaurégmberry établit promptement ses pièces... Cependant le général Michel dessinait son mouvement tournant sur la gauche. Le village de Gommiers fut vigoureusement attaqué de front par les chasseurs à pied, et enlevé.

Le général Michel, avec la brigade de Tucé à gauche, s'avança sur Villepion. Cette démonstration hardie, exécutée sous les obus à une distance de 600 mètres, mais assez rapide pour éviter des pertes sensibles, détermina la retraite de la batterie ennemie de Villepion...

Le jour baissait. Le commandant de la première division réunissant les troupes qui lui restaient et se mettant à leur tête, se porta au pas de course sur le parc, point central de la résistance, qui fut emporté d'assaut. On fit 40 prisonniers, dont deux officiers de la garde de Bavière.

L'ennemi, abandonnant dans le château son ambulance et de nombreux blessés, rétrograda sur Loigny.

La division Jauréguiberry coucha sur les positions conquises; son quartier général était au château de Villepion. La cavalerie, que la fatigue empêcha malheureusement de poursuivre l'ennemi, se repUa sur son bivouac du matin, et la brigade de Tucé à l'ouest de la route de Patay.

Le combat de Villepion était un brillant succès pour le 16*^ corps. 11 avait eu à lutter contre 20.000 Bavarois qu'il avait complètement battus.

LE CERCLE DE FER

LOIGNY-POURPRY (l)

Du côté d'Orléans, la nuit du i" au a décembre n'avait pas été moins froide qu'à Paris. Nos troupes bivouaquaient non loin de l'armée ennemie. « Contrairement à leurs habitudes, les Allemands n'avaient pas pris la peine de dissimuler leurs feux que nos soldats apercevaient distinctement. »

Nues et sans arbres, les vastes plaines de la Beauce sont semées çà et là de fermes isolées, de villages et de châteaux qui seuls peuvent servir de points de résistance. Un soleil splendide se levait à l'horizon. Nos soldats étaient pleins d'ardeur, persuadés qu'ils allaient bientôt donner la main à l'armée parisienne.

Les Allemands avaient pris position sur une Ligne de collines, de La Maladrerie au château de Goury. La ligne française se développa de Villours à Morale. A l'extrême gauche, la 3* brigade de cavalerie (de Tucé) avait pour soutien les francs-tireurs de Lipowski.

« Gomme bien d'autres batailles de cette malheureuse guerre, la bataille de Loigny-Pourpry fut décousue : chaque division s'engagea de son côté, les uns trop tôt, les autres trop tard, sans ensemble dans leurs mouvements. La direction supérieure fit défaut. » (2)

Dès le matin, le général Barry entre dans Loigny qu'occupent seulement quelques détachements bavarois, et se porte aussitôt sur Goury. Son élan est tel

(i) La bataille de Loigny a été racontée on détail par d'AurcUe, Chanzy et H. Morel.

(2) Général Niox, page 68.

le premier siège de Paris

qu'il néglige de faire préparer l'attaque par l'artillerie. L'ennemi, qui s'est replié d'abord dans le parc, ne tarde pas à reprendre l'offensive. La division Barry se retire en désordre dans une plaine découverte, où elle ne trouve aucun abri ; et le général Michel recule jusqu'à Gommiers.

Alors les Allemands attaquent Loigny du côté de l'Est. La brigade Bourdillon résiste énergiquement. On se fusille dans les rues ; chaque maison est devenue une forteresse dont l'ennemi doit faire le siège. L'artillerie allemande cesse le feu pour ne pas atteindre les siens dans cette mêlée furieuse. A la fin, les Français sont forcés de se retirer. Seuls quelques isolés, oubliés dans le cimetière de Loigny, se font tuer inutilement. L'ordre de retraite ne leur était pas parvenu. — A cinq cents mètres de Loigny, une de nos batteries est surprise et enlevée par deux escadrons de cavalerie allemande ; elle n'avait pas même eu le temps d'ouvrir le feu.

Les batteries ennemies, formant un demi -cercle d'environ 2.000 mètres de rayon, criblent d'obus nos soldats épuisés qui cherchent un refuge autour du château de Villepion.

A ce moment, le général de Sonis, avec le 17* corps, arrête la déroute. Ses canons tiennent tête aux batteries allemandes. Dans l'espoir de reprendre Loigny, il appelle sa réserve, huit cents hommes commandés par le colonel Charrette. Volontaires de l'Ouest (anciens zouaves pontificaux), mobiles des Côtes-du-Nord, francstireurs de Tours et de Blidah, s'avancent crânement à travers la plaine sous une pluie de feu. Ils sont soutenus par la cavalerie du général Michel et du général de

LE CERCLE DE FER

Tucé. On sonne la charge et, sans brûler une amorce, nos mobiles enlèvent la ferme de Villours.

Mais le général de Sonis est tombé à l'entrée du bois, il a la jambe fracassée. Charrette a son cheval tué sous lui; tout l'état-major est dispersé. Aucun renfort n'est envoyé pour soutenir les zouaves qui marchent toujours de l'avant. Déjà ils ont pris d'assaut les premières maisons de Loigny, quand le général de Treskow lance contre cette poignée d'hommes ses nombreux bataillons prussiens. Nos héroïques soldats se retirent; les Allemands exténués n'essaient pas de les poursuivre.

La bataille avait duré tout le jour. La nuit était venue. Une obscurité profonde régnait sur le champ de bataille, où tant de soldats avaient trouvé ime mort glorieuse, où gisaient tant de blessés ; il n'était éclairé qu'à de rares intervalles par les reflets sinistres de l'incendie de Loigny. (i)

« Nous avions battu l'ennemi, mais ce fut une victoire stérile, sans résultats : nous avions devant nous toutes les forces réunies du duc de Mecklembourg, du général de Thann et du prince Frédéric-Charles. »

Néanmoins, le général d'Aurelle se décida enfin à se diriger vers Chevilly, sur la route de Paris. Sa dépêche au ministre de la guerre laisse voir sa mauvaise humeur : « Orléans va se trouver découvert. Il est indispensable d'y envoyer un général. Je n'en ai pas à laisser. » Il ne conserve d'espoir que dans un secours d'en haut, et c'est à Monseigneur

(i) Chanzy.

97 guerre. — 6

h premier sièg-e de Paris

Dupanlonp, évêquc d'Orléans, qu'il s'adresse pour cola :

« L'armée de la Loire pari aujourd'hui pour marcher au devant de l'armée du général Ducrot, qui a rompu les lignes prussiennes à Paris el qui se dirige vers nous.

« Priez, Monseigneur, pour le saUil de la France. »

Ce qu'on a peine à expliquer, c'est la lettre de Ghanzy à d'Aurelle et le découragement qu'elle révèle :

« Aprâs an heau succès hier, nous avons quitté ce matin les positions conquises. Le général de Sonis a été blessé et ses troupes se sont repliées, (i) La nuit venait, nous avons été obligés de nous retirer devant un elTort très vigoureux de l'ennemi, et nous venons d'arriver, la première division du i6« corps et une partie du i^*". à Terininiers. .le redoute une attaque pour cette nuit ou pour demain, .le ferai tout pour reprendre TolTensive, mais un secours m'est indispensable, .le crois que nous avons devant nous toutes les forces ennemies accourues pour nous écraser. La partie se jouera ici. »

« A la h^clnre de cette lettre, ajoute d'Aurelle, le général en chef vil aussitôt la situation périlleuse dans laquelle se trouvait l'armée de la Loire. 11 n'y avait à prendre d'autre résolution que de battre en retraite. pour ne pas être exposé le lendemain ;\ un effroyable désastre. »

Il est permis de contester que toutes les forces enne-

(>) IVordlnairo un jcém'ral blcss»" est immcdialcmoul remplace par un colonel.

LE CERCLE DE FER

mies fussent accourues : une armée d'investissement restait autour de Paris.

D'Aurelle avait entouré Orléans de lignes fortifiées ; éperdu, il renonça à les défendre. Sa hâte de fuir était telle qu'il fit enclouer les canons et abandonna la ville. Ce n'était plus une retraite, mais une immense déroute de 200.000 hommes.

COMBAT DE PATAY. — PRISE d'ORLÉANS

« Le 4 décembre, vers huit heures du matin, la canonnade commença du côté de Patay. C'était une colonne prussienne avec artUlerie qui se portait sur cette ville, que douze escadrons cherchaient à tourner. Le général de Tucé, plaçant son infanterie aux barricades, disposa sa cavalerie sur la route de Lignerolles, et reçut l'ennemi, qui s'avançait avec beaucoup d'entrain, par un feu de tirailleurs disposés dans les jardins et derrière les murs de clôture...

« Nos troupes avaient repris l'offensive sous une pluie d'obus qui avait déjà incendié quelques maisons de Patay, et délogé l'ennemi des embuscades où il s'était abrité autour de la ville, après lui avoir tué plus de deux cents hommes et fait une quarantaine de prisonniers, dont quatre officiers, (i)

« Mais pendant que le général de Tucé se maintenait ainsi à Patay, la division Barry dut se replier sur Boulay. » (2)

Les Allemands arrivèrent à six heures du soir aux

(i et 2) Chanzy, page 90.

le premier siège de Paris

portes d'Orléans. « Le général de Treskow négocia aussitôt avec l'autorité militaire française l'occupation de la ville. A dix heures, une convention fut conclue, et peu après minuit, le Grand-Duc entra dans Orléans. » D'Aurelle n'avait pas trouvé le temps de faire sauter le pont de la Loire ; il lui restait pourtant une armée de 200.000 hommes pourvue de plus de 5oo bouches à feu , retranchée dans un camp fortifié, avec des pièces de marine à longue portée.

« Cette bataille qui avait duré deux jours, coûta aux Allemands 1.700 hommes, tandis que les Français en perdirent 20.000, dont 1.800 prisonniers. Leur armée se trouvait coupée en trois tronçons. » (i)

Le 5 décembre le général de Moltke envoyait à Trochu la dépêche suivante :

a II pourrait être utile d'informer Votre Excellence que l'armée de la Loire a été défaite hier près d'Orléans et que cette ville est réoccupée par les troupes allemandes. »

Ce fut la fin de nos espérances.

De son côté, l'armée de Paris ne renonça-t-elle pas trop facilement à traverser les lignes prussiennes ?

Nous l'avons vu. la nuit du 2 au 3 décembre fut tout entière occupée à se retrancher dans Ghampigny même et à élever une batterie devant les lignes conquises.

Pourquoi abandonner ces positions ? Les Allemands seraient revenus pour les attaquer, mais « toute la

(I) De Moltke, Mémoire.

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presqu'île de Joinville et le champ de manœuvres de Vincennes étaient remplis de nos troupes en bon ordre et prêtes à la lutte ». (i)

A midi, le général Ducrot donne l'ordre de replier les deux ponts de Brie sur l'île de Beauté. Notre armée repasse la Marne sur les autres ponts.

A sept heures et demie du soir, le mouvement de recul est terminé et nos troupes bivouaquent dans le bois de Vincennes.

Trochu écrivait : « L'ennemi nous a attaqués au réveil avec des réserves et des troupes fraîches; nous ne pouvions lui offrir que les adversaires de l' avant-veille, (Pourquoi?) fatigués, avec un matériel incomplet, et glacés par des nuits d'hiver qu'ils ont passées sans couvertures ; car, pour nous alléger, nous avons dû les laisser à Paris. » L'aveu d'imprévoyance est-il assez complet ?

Cette retraite, après deux journées très honorables, et qu'à Paris on considérait comme des victoires, produisit sur l'armée comme sur la population le plus fâcheux effet. (2)

Certes, Ducrot s'était vaillamment comporté le premier jour ; mais, trop vite fatigué, il rentrait dans Paris, oubliant son imprudente parole. Quelle confiance le peuple français pourra-t-il avoir désormais dans les promesses de ses chefs?

Lorsque Ducrot avait donné lecture de sa proclamation au Gouverneur de Paris et à son chef d'état-major.

(i) Viollet-le-Duc. Cette batterie eût permis à nos troupes de prendre à revers la redoute de Villiers et de nous y installer pour élargir le cercle d'investissement.

(2) Viollet-le-Duc.

ÏOI guerre. — 6.

le premier siège de Paris

Trochu demanda la suppression de la phrase célèbre, et lit ressortir ce qu'un pareil engagement avait de téméraire. Ducrot lui répondit : a Dans la partie qui va s'engager, se joue le sort de Paris, de la France tout entière. Chacun doit être décidé à donner sa vie contre un tel enjeu ; pour mon compte personnel, j'y suis fermement résolu, et il faut que je fasse passer ce sentiment dans le cœur de mes soldats. » (i)

Le but de Ducrot avait été atteint ; il avait enflammé tous les courages, et si l'on peut regretter pour sa gloire personnelle des paroles qui prirent l'apparence d'une fanfaronnade, personne n'a jamais mis en doute ni sa bravoure, ni sa sincérité.

D'autre part, Ducrot l'avoue, il n'a pas su profiter de l'infériorité numérique de nos ennemis :

« Combattant toujours derrière des retranchements, de* murs, des abris, ils échappaient à nos coups, tandis que nous, au contraire, constamment à découvert, canounés, tiisillés de toutes parts, nous venions sans cesse nous briser contre des obstacles matériels que notre artillerie ne pouvait entamer. » (2)

Évidemment nos chefs savaient moins bien leur métier que les généraux allemands : ils n'ont jamais eu un plan d'ensemble : ils ont lancé en rase campagne de jeunes

(1) « Ceux-là seuls, a-t-il écrit, qui combattaient avec nous au plateau de Villiers, peuvent dire s"U a dépendu de notre volonté qne nos engagi>nients ne fussent remplis. » Ducrot avait., en effet, poussé son cheval vers les Allemands et brisé son épée dans la poitrine d'un soldat saxon Son aide de camp, le capitaine Béverlée, était mort a ses côtés.

(a) Ducrot, II, page aâ6.

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troupes inexpérimentées ; ils ne se sont occupés ni de les loger ni de les nourrir ; ils leur ont demandé des efforts qui dépassaient les forces humaines; Us les ont envoyées à ime mort certaine contre des ennemis solidement retranchés derrière des murailles, sans avoir seulement la précaution d'y faire brèche et de bombarder préalablement la garnison. Quand on lit attentivement les Uvres maladroits qu'ils ont écrits pour leur défense, on est forcé d'avouer qu'il n'y a pas grande exagération dans le mot fameux : « Les Français sont des lions conduits par des âxies. »

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