UNE PROTESTATION
Il s'est produit à la Un de la séance du Congrès une singulière tentative. On a essayé d'enlever après minait un vote sur la première question avant même que la commission ait pu se réunir pour examiner les diverses formules de résolution. La tentative a échoué, heureusement pour la dignité du Congrès et pour la loyauté du vote.
Elle a d'ailleurs soulevé les protestations non seulement des Socialistes indépendants, de la Fédération des travailleurs socialistes et du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, mais aussi celle de très nombreux délégués du parti ouvrier.
Le citoyen Delory, maire de Lille, le citoyen Delesalle, adjoint de Lille, et le citoyen Constans, maire deMontluçon,
(1) M. Alexandre Zévaès avait en fin de séance conduit toute une expédition à Fassaut de la tribune.
TENUE DU GONGRis
ont demandé qne la commission soit saisie de tous les projets : et les nombreux élus du Parti ouvrier dont les noms suivent se sont associés à cette demande par la protestation ci-après.
Gomme on le voit, ceux qui veulent ôter au Congrès le sang-froid nécessaire et le précipiter dans les pires aventures jouent un jeu aussi dangereux pour eux-mêmes que pour le socialisme.
Le puissant esprit d'unité socialiste et de loyauté qid anime l'immense majorité des délégués saura déjouer ces manœuvres : elles se retourneront avec une force terrible contre leurs inspirateurs.
Voici le texte de la protestation dont il est question ci-dessus :
Dix députés du Parti ouvrier français ont chargé le citoyen Pastre d'appuyer la proposition du citoyen Delesalle, tendant à ce que les divers projets soient ren- , voyés à la commission, que le rapport soit déposé demain, et qu'il n'y ait pas de vote d'escamotage.
Pastre, Kravss, Gadenat, Ferrsro, Jourde, BoYER, Bénézegh, Palk, Fbrroul.
Se joignent à eux :
Gabriel Bertrand, délégué de la Fédération de Vaucluse; Gabielle, conseiller jg^énéral, adjoint au maire de Bordeaux ; Parisot, conseiller général de Courbevoie.
Jérôme et Jean Tharaud
A notre Maître Villiers de VIsle-Adam
la lumière
Qui perd les yeux perd la beauté de rUnivers et reste semblable à un homme qui serait enfermé vivant dans un sépulcre où il y aurait mouvement et vie.
LÉONARD DE ViNCI
LE NAVIRE
Madame Saint Adjutory était inconsolable d'avoir un fils aveugle. Son ménage était très pauvre, ses enfants très nombreux; son mari s'épuisait dans une lutte stérile contre la vie.
Assise près de la fenêtre, elle embrassait entre ses mains la tête de l'enfant, épiant si, par aventure, quelque lueur ne s'allumait pas au fond de ses claires prunelles.
Clément levait sur elle des yeux sans éclat, où ne transparaissait ni sentiment ni pensée. Longtemps elle avait espéré que la force du jour vaincrait ses yeux rebelles. Mais sa confiance s'était évanouie —
— « Il ne verra jamais mon visage. — Il ne connaîtra jamais la beauté de la lumière » —
Un sanglot serra sa gorge — ses mains se crispèrent violemment sur les tempes de l'Aveugle qui secoua la tête pour se débarrasser de l'étreinte.
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la lumière
— « Je t'ai fait du mal. C'est sans le vouloir » —
Elle couvrit ses joues de baisers» peigna ses cheveux si blonds qu'ils semblaient blancs, et l'envoya jouer dans la cour, avec ses amis les lapins et les poules.
Son mari voulait partir pour des pays au delà de rOcéan, mais il refusait d'enmiener Clément. Combien de jours caresserait-elle encore son fils?
— Je n'embrasserai plus en le déshabillant, le soir, ses épaules nues, je l'abandonnerai à des mains étrangères, je serai séparée de lui par des milliers de lieues. Je ne saurai à aucune minute de sa vie ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, ni où il est.
Madame Saint Adjutory se penchant hors de la fenêtre appela :
— Clément !
Kenfant répondit d'en bas :
— Maman.
*- Monte ici que je te voie.
LE NAVIRE
Clément courut vers la maison, les mains en avant, la tête rejetée en arrière, levée vers le ciel. Son pied heurta une bt^che abandonnée dans la cour — il tomba et sa tête porta sur un pavé. Du sang gicla de son front blessé. Nul cri. D resta sur le coup le visage contre les pierres, les bras en couronne autour de sa tête.
Sa mère, qui guettait sa montée dans la cage de l'escalier, revint à la fenêtre, aperçut le corps étendu. Elle descendit effrayée, releva l'enfant, le porta sur son lit, lava son visage. L'évanouissement dura peu. Clément rouvrit sur sa mère ses immuables yeux; un filet.de sang avait rçugi le blanc des sclérotiques.
— Tes yeux sont crevés. —
Clément frissonna.
— Crevés mes yeux? —
D glissa la main sur ses cils tremblants, étonné de ne sentir aucune douleur. Sa mère souleva délicatement ses paupières, le sang essuyé par des larmes avait disparu.
— Non tes yeux ne sont pas atteints.
la lumière
Elle trembla quelques minutes qu'il n'y eût sous l'orbe lisse quelque source invisible de sang.
— Tes yeux ne sont pas meurtris; je les aime tels qu'ils sont. Une blessure aurait rayé leur limpidité.
Madame Saint Adjutory serra le front de Clément avec un bandeau. Il se sentait entouré par sa mère d'une continuelle pitié dont il s'étonnait, n'ayant jamais eu le regret d'une lumière qu'il ne con-' naissait pas.
Quand le pansement fut fini, il s'assit sur un tabouret, et demeura là, orienté vers sa mère, royal et prophétique, avec son diadème de linge blanc.
— Des souffrances l'attendent au loin, assises à tous les carrefours de la vie — Pourquoi était-il né ? Qui l'avait désiré? La maison était déjà pleine d'enfants —
Des heures tintèrent. Dans l'escalier des pas et des voix. Cinq garçons entrèrent à la file, avec des sarraux noirs d'écoliers, gais et heureux de vivre.
LE NAVIRE
Ils demandèrent :
— Qément s'est blessé ?
— Clément s'est heurté à une bûche et est tombé. .
I/infirme répliqua violemment :
— Si j'y voyais clair la bûche ne m'aurait pas fait tomber.
Ses frères se regardèrent mystérieusement émus. Sa mère pensa : Le malheureux! Et silencieusement elle pleura.
Pour la première fois de sa vie, l'enfant s'était révolté contre sa détresse.
Inquiet de l'immobilité muette qui régnait autour de lui, Clément écarta ses bras étendus, pour saisir un pan de robe ou de tablier. Ses mains errèrent dans le vide quelques secondes. Il frémit d'avoir été laissé seul, et cria épouvanté :
. — Où êtes-vous ?
— Ici tout près de toi ; tu as peur?
Par économie, la lampe était tardivement allumée. Les enfants restèrent dans la pénombre d'un soir désolé.
Poussés par le vent, des nuages s'avançaient d'un mouvement lent et invincible sur toute l'étendue de l'horizon. Les enfants regardaient le ciel en voyage.
la lumière Clément demanda :
— Que regardez- vous? ,
Vincent l'aîné répondit :
— Le soleil est parti. La nuit est maintenant tout à fait venue. Maman est dans la cuisine. Elle allume la lampe. L'entends-tu?
— Ah! le soleil est parti. Gomment peut-on remplacer le soleil ?
Leur père entra. On servit la soupe.
— J'ai vu Brix pour les Schiedam. Ils se méfient tous de moi, tous, tous. Il faudrait vivre pourtant.
Madame Saint Adjutory insinua :
— Dieu ne voudra pas —
— Tu me fais rire — avec ton bon Dieu !
Le couteau de Clément grinça sur son assiette. Tiens donc ton couteau, imbécile! — Qu'as^tu au front? Tu es tombé?
Madame Saint Adjutory recommença l'histoire de la chute. Son mari avait peu de tendresse pour l'aveugle. Pourtant ces paroles brutales la surprirent.
LE NAVIRE
Le repas finit dans le silence. Un papillon de nuit tourna autour de la lampe. Pas un des enfants ne fit un mouvement pour l'atteindre. H éventa la joue de Clément qui frissonna de dégoût au contact des ailes soyeuses.
la lumière
Les enfants couchés, madame Saint Adjutory revint près* de son mari.
Il était au coin du foyer assis sur une chaise basse, le corps replié, la tête au-dessus des charbons morts à demi, les bras enlacés derrière la nuque. Debout, derrière lui, elle essaya de le relever avec ses mains passées sur son front.
— Ces braises te brûlent. Lève-toi.
Il secoua violemment la tête pour décourager l'importune bonté.
— Laisse-moi.
Au dehors à des intervalles rythmés par les souffles venus du large, un vieux vapeur amarré au quai filait des sons aigre-doux en l>alançant sa mâture où s'accrochaient des flocons de neige.
— Ces braises te brûlent — lève-toi?
— Ces braises sont étouffées sous la cendre, tu le vois bien. Le feu qui me brûle est en moi ; tu le sais mieux que personne —
D se mit debout, redressé par la volonté tenace de sa femme. Détourné à demi il la dévisagea agressivement en face.
Elle soutint son regard.
— Je ne puis pas abandonner cet enfant !
— Il faut partir. Le vapeur va lever l'ancre.
LE NAVIRE
Entends ses appels vers la haute mer. Nous trouverons la nature plus indulgente ailleurs loin dé l'Europe impitoyable aux vaincus.
— Je ne veux pas laisser ici un Être qui est né de toi et de moi.
— Nous ne pouvons paa emmener Clément. Que ferions-nous là-bas de ses inutiles yeux. Timor est une île redoutable. Il faut des sens aiguisés et toujours en éveil pour échapper à la traîtrise de ses forêts.
— Nous défendrons l'enfant contre la forêt.
— Le défendras-tu contre le soleil?
— Contre le soleil?
— On ne défend pas contre le soleil celui qui ne se défend pas lui-même.
— Tes raisons me font mourir.
Ils se turent et écoutèrent quelques minutes la respiration égale des enfants.
— Vois la vie que nous menons dans ce pays?
Les enfants dorment dans une chambre trop étroite ; ils ne mangent pas à leur faim.
— Qu'importe la misère, et pourquoi te révoltes-tu contre elle? — Ne piux-tu nous aimer sans nous vouloir heureux ?
Il répondit :
— La misère abîme les Êtres et je veux que mes enfants deviennent de beaux humains.
la lumière
— Tu ferais le sacrifice d'un de tes fils, du plus faible, de Celui qui a le plus besoin de notre tendresse!
— La vie de Clément est assurée. Majorel m'a supplié, si nous partons, de lui laisser cet enfant.
— Majorel —
— Oui Majorel —
— Jamais ! C'est un homme sans religion.
— Personne après toi n'aime cet enfant plus que lui.
— Il l'aime trop. Je hais les étrangers qui aiment mes enfants presque autant que je les aime.
— C'est par lui que l'esprit de Clément commence à s'ouvrir à la joie de penser "et de rêver.
— Le rêve est dangereux. Majorel déformerait son âme.
— Il n'abîmera pas son âme. Il lui apprendra la^ vie des anciens hommes, la musique.
— Clément n'a aucun besoin d'une science vaine. N'a-t-il pas l'âme religieuse ?
— Majorel respectera tous ses sentiments.
— Oh je sais. — Il est sans violence. C'est une intelligence insinuante. Ses paroles dénouent les convictions les mieux liées. Il a ruiné ta croyance avec l'eau trouble de ses idées. — Et si tu supportes si difiicilement la misère, c'est que ta foi dans la Providence n'est plus.
LE NAVIRE
— Majorel est un esprit clair.
— Majorel est riche : abandonner Clément serait le vendre.
— Nous recommanderons Clément au vicaire de Sainte-Sabine, qui entretiendra sa piété. Majorel emplira son âme de passé. Ainsi notre fils qui ne pourra jamais agir dans Tespace aura la joie de rêver dans le temps.
— Un de mes fils condamné à ne jamais connaître qu'une face de la vie ! Ne me fais pas souvenir de cette vérité barbare. Elle me désespère !
Le vapeur tirait en bas sur son amarre, comme un chien sur sa chaîne. Madame Saint Adjutory fit à haute voix une réflexion intérieure :
— Ce bateau qui crie ! Partir ! Échapper aux gens d'ici ! Sur le pont d'un navire écouter le bruissement de l'eau contre la carène ! —
Son mari sentit que sa résistance était à moitié rompue.
— Le mépris des hommes se lève sous nos pas.
— Partir.
— Voir des terres, des mers, des cieux nouveaux.
— Pitié ne me tente pas !
— Oublier notre sinistre destinée !
— Regarder les marins manœuvrer les cordages !
— Redevenir de vrais humains !
— La vie divine !
la lumière
— Dépenser sa force en liberté, défricher des bois.
Madame Saint Adjutory écarta avec ses mains ces images tentatrices.
— Pitié ne me tente pas !
Elle s'appuya défaillante sur l'espagnolette de la fenêtre qui s'ouvrit — la flamme de la lampe s'exalta. Le clapotement de l'eau contre le quai devint très distinct. Un bruit de chaînes détachées monta vers eux. Un bateau de pêche glissa lentement, la voile molle, palpitante aux premières atteintes delà brise. Deux hommes aidaient le vent avec de longues rames qu'ils manœuvraient à deux mains. Pour cadencer leur effort, du fond de leur gorge, il sortait des sons rauques. Passées les antennes des digues, la barque fut enlevée sur les grandes vagues, et quand ses voiles, son mât, sa coque eurent disparu, madame Saint Adjutory vit une minute encore étinceler la pipe de l'homme qui était à la barre. — Au loin la mer passait la navette de ses lames paisibles sous la lumière changeante des phares plantés à l'extrémité de la double jetée.
Les hommes de cette contrée partent sur cette mer depuis des siècles ! Nous sommes d'une race de
LE NAVIRE
commerçants hardis. La terre maternelle n'est pas pour nous. Les îles lointaines nous désirent —
Madame Scdnt Adjutory s'abandonna à rivresse de la mer. Elle dit sans énergie :
— Mais nous ne pouvons pas abandonner Clément !
— La vie nous y force.
— Dieu ne nous pardonnerait jamais ! — Un cri strident s'élança derrière eux. L'homme et la femme se retournèrent. L'enfant aveugle, en chemise était debout, les yeux grands ouverts, les mains crucifiées contre la porte.
la lumière
Madame Saint Adjutory entra : Tabbé Reims l'interrogea des yeux.
— J'ai été réduite par la misère —
Le silence descendit sur eux les ailes étendues.
— Je suis lâche. Une mère n'abandonne pas son enfant.
La clarinette du mendiant qui jouait sous le porche de l'église les surprit.
— Vous le défendrez contre Majorel. S'il devenait un païen !
L'abbé eut pitié de cette désespérée :
— Partez confiante, madame, je veillerai sur son âme. —
LE NAVIRE
La ville était une ville de désolation, car elle était à rembouchure d'un grand fleuve qui traversait un pays de houille. Antique résidence des Rois, elle avait des avenues distinguées par des rangées d'arbres en huit allées assez larges pour laisser passer dix cavaliers de front. Les perspectives des allées étaient fermées par les façades des palais — simples maisons de briques noircies qui reflétaient Tunique étage de leurs immenses façades toutes droites, dans des viviers d'eau bourbeuse, que sillonnaient des cygnes en tout semblables à ceux qui ramaient aux temps lointains où vivaient les premiers hôtes de ces royales demeures. Des parcs derrière des murailles — des canaux qui se croisaient dans cette ville aquatique et forestière avaient porté des gondoles, avec des musiciens qui accompagnaient sur des instruments à corde des jeunes gens, des courtisanes et des reines. Toutes les voluptés en voyage s'étaient autrefois ici donné rendez-vous. Des philosophes avaient fui ce coin de terre trop languide, les moines prêcheurs l'avaient maudit, la jeunesse l'avait adoré. Le Rhin amenait les princes de la Bavière, de l'Alsace, du Palatinat — les rois de France venaient en carrosse — les rois d'Angleterre frétaient des galères. Pour y vivre avec ses chiens et ses maltresses, le duc Charles XIII de Saxe ruiné avait vendu sa couronne. Et tout le tapage
la lumière
d'amour était éteint — la poussière des eiiiTosses tombée — le sillage des barques effacé — leij joueurs et les sensuels pourris. Le noir mineur embrassait la ville sur la bouche et des générations d'esclaves souterrains étaient nées. Les vieux hôtels étaient des entrepôts de charbon» et le Rhin sur des chalands pleins de machines et de houille entraînait une cargaison hmnaine de meurt-de-faim qui venait s'embarquer pour l'aventure lointaine. La ville ressemblait à une industrieuse mégère et à une vieille fille de joie.
Les récoltes, cette année, avaient été mauvaises, les pommes de terre et le blé étaient chet*s ; le prix des salaires n'avait pas été accru. Le nombre des émigrants était de plus de deux mille.
Ils attendaient au bord du quai, enveloppés dans le ronflement des machines sous pression, devant les navires tout neufs, tout blancs, leurs quilles peintes en rouge jusqu'à la ligne de flottaison. Leurs visages n'exprimaient aucune émotion. Ils étaient venus de loin s'embarquer dans ce port étranger ; ils n'avaient plus le regret du départ, et comme ils ne savaient rien du pays où ils allaient ni de la destinée qui les attendait, ils n'étaient pas égayés par l'intelligente espérance.
Les Saint Adjutory étaient perdus dans la foule.
LE NAYIRK
Ils fiirent appelés des derniers. Clément ne put s'approcher assez près de la passerelle pour que sa mère pût l'embrasser encore. Elle cria à l'abbé :
— Souvenez-vous de votre promesse.
Les chaînés qui portaient les ancres furent hâlées dans le vacarme du fer qui grince contre le fer ; l'eau broyée par rhélice écuma, le navire trembla et se mit silencieusieusement en route par l'éclaircie d'une après-midi pluvieuse, sous la menace des nuages et le calme présage d'un arc-en-ciel rose et vert.
Clément avait couru à l'extrémité de la digue, là où s'élève l'antique tour des Pleureurs, ainsi nommée parce que de temps immémorial sur les dalles de ses degrés ceux qui restent envoient à ceux qui partent l'adieu lamentable des mouchoirs.
Le Timor passa à vingt mètres du môle. Madame Saint Adjutory élargit vers son fils un immense baiser. Clément y répondit avec ses deux mains. Il fut trompé par ses oreilles, son baiser s'en alla vers un point de l'Océan où le navire qui emportait sa mère n'était déjà plus.
la lumière
Reims et Majorel revinrent par le quai. Chacun d'eux tenait une main de Clément dans sa main. A la naissance de la jetée, ils quittèrent le port et suivirent le long d'un <;anal une allée d'ormeaux noircis par les pluies récentes. Derrière eux, la houle d'automne mouvait ses grandes ondes distinguées par des silences. La ville était enveloppée par sa rumeur. A mesure qu'ils s'éloignèrent le bruit de la mer s'assourdit mais devint plus sinistre. L'allée suivait la pente d'une ancienne dune d'où l'on découvrait au loin la mer. Clément ne percevait plus qu'à de rares intervalles le fracas des lames éboulées et chaque fois il tournait involontairement la tête ; mais seuls, l'abbé Reims et Majorel pouvaient apercevoir, à travers les branches emmêlées des arbres, les mâts du navire en fuite et la fumée des machines.
LE NAVIRE
Clément était seul. On apporta pour lui une lettre. Il dut garder toute une après-midi entre ses doigts le papier où il y avait écrit des paroles d'amour qu'il ne pouvait pas lire.
Enfin Majorel arriva.
La lettre était très longue et de toutes les écritures.
Le père exhortait Tenfant au courage.
Sa mère lui disait sa désolation d'être partie.
Ses frères contaient leur voyage. Dans un port d'Espagne où le bateau s'était arrêté quelques heures, ils avaient vu des arbres qui portaient des oranges et sur la plage des matelots qui jouaient à piquer des couteaux dans le sable entre les doigts de leurs mains.
— Sont-ils heureux de voir ces merveilles !
la lumière
Ému par ces lettres, Clément ne pouvait s'endormir. Majorel dans la chambre voisine, les coudes sur l'appui d'une fenêtre ouverte, l'écoutait respirer. Quand l'enfant parut s'assoupir, il rêva sur lui-même.
Personne au monde n'aimait la vie comme lui, il l'aimait avec sensualité. Il y mordait à pleines dents comme dans un fruit mûr et ses lèvres épaisses étaient vermeilles du jus de la grappe écrasée. Il passait des journées et des nuits avec des pêcheurs qu'il accompagnait sur lamer pour la joie d'éprouver leur vigueur.
Matérialiste et athée, ennemi de la discipline romaine, de l'humilité catholique, des théories humanitaires, il n'aimait au monde que l'effort physique et la beauté.
Il avait imposé ses goûts et sa conception s^ristocratique de la vie à ses amis : un seul lui avait résisté, celui qu'il avait serré longtemps de l'étreinte la plus forte : l'abbé Reims.
A Greifswald autrefois ils avaient écouté ensemble un professeur qui enseignait à sa manière la pensée de Hegel : l'enchaînement des causes et des effets dans l'Univers était la raison même. Et pourquoi le bonhomme n'aurait-il pas* eu cet optimisme? Son gouvernement avait toujours eu pour lui les attentions les plus délicates? — Un même sen-
LE NAVIRE
timent de dégoût pour renseignement de ce cuistre avait rapproché les deux jeunes gens. Ils remplacèrent l'étude par le canotage sur la rivière.
Reims n'avait rien alors d'un ascète; il ne portait pas encore la soutane. Il avait une âme joyeuse et un corps souple. Majorel s'émerveillait de sa beauté fine et nerveuse. Il le revoyait devant lui, à son banc de rameur, les jambes ramenées en arrière, les bras nus, hâlés parle soleil, tendus devant sa poitrine, les avirons levés derrière lui. Ses bras se repliaient, ses jambes se détendaient, son dos se creusait, son maillot moulait ses épaules lisses, le canot filait sur l'eau lumineuse.
Des influences indéterminées le détournèrent insensiblement de la rivière. Il oublia le rire, il abandonna sa maîtresse, il se désola de la vie humaine qu'il avait menée. Les actions les plus naturelles évoquèrent en lui des scrupules.
Un matin, comme ils déjeunaient devant une table de brasserie, Reims lui dit sans émotion :
— J'ai décidé d'entrer au séminaire bientôt.
— Un curé ! toi, un curé ! C'est une honte, une véritable honte. Les superstitions de ton enfance sont mortes en moi, elles sont presque mortes en toi. Ce sont des charbons à demi éteints qu'attise un vent de dégénérescence et de folie. Reprends-toi : rien n'est moins libre que ton adhésion à ces
la lumière
croyances auxquelles tu avais renoncé. Tu sais, comme moi, la vanité de ce que les hommes appellent Ame et Dieu. Vive la joie de vivre.
— Le temps seulement de régler avec moi quelques pensées. Ne me juge pas. Tu ne le pourrais pas et je ne le puis pas moi-même.
De nouveau la vie les avait réunis ku bord d'une mer septentrionale.
Reines aimait profondément Majorel, Majorel ne savait pas s'il aimait Reims ou s'il le haussait. Il entendit un saut sur le plancher.
Clément au milieu de la chambre délirait. L'entrée de Majorel l'éveilla.
Il recula terrifié avec la confuse pensée qu'un fantôme de son rêve avait pris forme, et le chassait devant lui, vivant, palpable, invincible.
Il tomba à genoux demandant grâce.
— Clément — c'est moi, ton ami — » reconnaismoi.
Clément s'élança vers lui.
— Ah oui, maître, c'est vous, des gens horribles étaient là, défendez-moi si vous m'aimez.
Majorel prit Clément dans ses bras et pendant longtemps, dans la nuit, il le promena en le berçant.
LE NAVIRE
Un soir d'hiver, un grand vent battait la ville, la pluie tombait violemment mêlée de neige.
Qément et l'abbé entendirent le bruit régulier d'une canne battant les murs.
— C'est Zachée. Ouvrons-lui la porte qu'il s'abrite.
C'était un vieux mendiant, ami de l'abbé, qui vivait sous le porche de son église et qui jouait de la clarinette avec son nez. H portait une tête énorme sur des épaules caprines, sa peau avait la blancheur des coutures de cicatrices, ses lèvres relevées au-dessus des gencives étsdent trop courtes pour s'unir et ses paupières coupées au ras des orbites n'essuyaient jamais ses yeux, deux boules de sang coagulé blasonnées par des raies noires.
— Zachée dis-nous ton histoire ?
— Je suis aveugle depuis dix-huit cents ans, pour avoir vu Notre Seigneur. C'est moi qui étais monté sur le figuier le jour de son entrée à Jérusalem. Mes yeux trop faibles ne purent supporter l'éclat du fils de Dieu. J'étais daiis la lumière, je fus précipité dans la nuit. — Je criai vers Lui éperdûment. Il mit sa main sur mon visage et me demanda : Zachée, quelle chose te blesse ? — Seigneur, vous le savez : guérissez-moi. — • Vis plutôt éternellement et conserve dans la nuit la
la lumière
vision de ma forme périssable. — Tous les chrétiens vivent de sa pensée ; et moi seul, moi seul, je L'ai vu, — comprenez- vous : moi seul !
L'enfance de Clément se passa entre le prêtre, le païen et le mendiant.
Le Gérant : Charles Pkguy
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et nousavons fait 22 services, dont 5 aux imprimeurs.
Nous continuerons dans le prochain cahier à publier le second roman . de Jérôme et Jean Tharaud : la lumière; nous en publierons tonte la deuxième partie : , le nïagicien. ,
'''^ • ' Demander à la Société nouvelle de librairie et . d'édi-
** jtion, ly.rùe Cujas, Parh, le premier roman de Jérôme