LA RONDE DES COMPAGNONS
(avec chœur^ De GUSTAVE CHARPENTIER, dirigée par Pauteur
On loue, dès maintenant, des places dans les bureaux de la Petite MpubUgne, 111, rue Réaumur. *
Pour les avant-scènes, baignoires, loges de première, on traite de gré à gré. S'adresser à la direction du journal.
Fauteuils d'orchestre, fauteuils de balcon, 5 fktmcs; deuxième balcon, 8 fi*anc8; troisième balcon, a francs; stalles d'amphithéâtre, 1 fr. 60; amphithéâtre, 1 fr<^ic,
(Olf fSQT nVTBIflR SBS PLAGBS PAR GODRE^rQNOAlfCp) 2Q
DEUXIÈME ANNONCE
Le dernier jour, samedi i4, la récapitulation des artistes présente quelques modifications.
Tu connais beaucoup moins ces fêtes que tu ne connais les conférences données à THôtel des Sociétés savantes par le Groupe des Étudiants Collectivistes. Elles spnt beaucoup plus récentes. La première, à ma connaissance, remonte à peu près au temps où le socialisme avoisinait avec le dreyfusisme et où le dreyfusisme rendait beaucoup. J'aurais été heureux d'aller à celle-ci à ton intention. Mais je ne le pouvais^ pour la raison dessus dite. Heureusement que le camarade Emile Boivin, toujours ami des grandeurs, s'était fait nommer conmiissaire. J'ai eu ainsi quelques renseignements. Nul n'ignore que les commissaire$ sont des citoyens qui organisent le service d'ordre et se réservent plusieurs fauteuils d'orchestre.
Il y aurait beaucoup à dire et sans doute assez à critiquer sur et dans ces nouvelles cérémonies. Nous le ferons dès que j'y aurai pu assister. En attendant je veux et je dois contribuer à ce que tu gardes une entière mémoire de celle-ci.
Sache donc, ami, que la salle était pleine et repleine : en bas des messieurs, avec nos commissaires,' en haut des citoyens, au milieu toutes les gradations indispensables. Disposition non pas voulue et d'élection, mais distribution automatique selon les gradations des prix des places. Contribution précieuse à la théorie ou, comme on dit, à la conception matérialiste, en attendant la théorie mathématique, de l'histoire des représentations théâtrales.
Au moment où le public, avant toutes les représenta-
lions, commence à s'impatienter, au moment où les spectateurs des galeries sublimes scandent rigoureusement de la voix et des pieds, quelquefois de la canne, sur Tair et sur le rythme connu : les lampions, les lampiùnSy cette expression technique : au rideau, au rideau, à ce moment les citoyens d'en haut entonnèrent en chœur V Internationale,
On se fût d'abord imaginé quelque congrès national ou international. Mais bien loin que l'hymne socialiste révolutionnaire fût chantée en chœur, au moins au refrain, par toute la salle enthousiasmée, loin de là
— couplets moins denses et refrain dense et large descendaient des hauteurs sur le silence des plaines. . On sait beaucoup plus et beaucoup mieux Vlnter^ nationale à présent qu'au temps où tu as quitté Paris. Les agents secrets que ces cahiers paient très cher — voir sur la couverture notre état de situation
— pour savoir exactement ce qui se passe derrière les apparences m'ont rapporté que, vue par le trou du rideau, la descente majestueuse, lourde et lente et gravé de V Internationale constituait un spectacle admirable. Sous les flots larges la plaine étrangère, volontairement sympatMque, faisait bonne contenance. Enfin l'hynme cessa. Mais le peuple s'enhardissant et se vulgarisant commença l'inévitable Carmagnole. Amusement d'un goût un peu douteux, et qui ne tardera pas à commencer à vieillir, comme tout en ce monde, peu digne^ à peine acceptable en un grand jour de sincèï'e manifestation républicaine, un peu trop ironique, c'est-à-dire malsain, et soulignant désagréablement l'incohérence morale de la fête, amusement douteux que de verser d'en haut sur les crânes inférieurs le rd'rain que l'his-
DEUXIEME ANNONCE
toire nous interdit malheureusement de ne pas prendre au sérieux :
Ah! ça ira, ça ira, ça ira ,
Tons les bourgeois à la lanterne!
Ah! ça ira, ça ira, ça ira Tous les bourgeois on les pendra!
Le rideau levé Anatole France lut une allocution que je relis dans la Petite République du dimanche i5, intitulée
V Unité de V Ah et présentée ainsi :
Voici le texte de rallocution prononcée par Anatole France à la représentation du Théâtre-Civique, qui a eu lieu hier soir à la Porle- Saint-Martin :
Citoyennes, citoyens, • Si je prends la parole, c'est pour la donner à Jaurès. Je ne suis pas moins impatient que vous de l'entendre. Il va nous entretenir des destinées de l'art dans les progrès de la démocratie, et c'est un sujet qui devait attirer l'attention d'un esprit comme le sien, fortement occupé du juste et du beau. Un lien, parfois presque insensible, mais jamais rompu, subtil et fort, conduit de l'idée de la justice à l'idée de la beauté; et c'est de la constitution intime d'une société que résultent les expansions de l'art, comme la sève qui nourrit le tronc et les branches de l'arbre fait la fraîcheur du feuillage et l'éclat des fleurs. Mais avant d'écouter cette grande voix, expression d'une forte pensée, qui nous découvrira les harmonies profondes qui s'enchaînent de la cime aux racines de l'arbre social, je voudrais, si vous le permettez, vous préparer en quelques mots à concevoir l'idée de l'art dans son unité et dans sa plénitude.
cahier du 20 april iQoo 8
D n'est peut-être pas inutile en effet de vous montrer d'un coup l'art tout entier çt d'en réunir à votre pensée toutes les parties, après qu'on en a donné si longtemps une image mutilée, après qu'on a voulu le couper eh deux tronçons, incapables de vivre isolément; après qu'on a imaginé des arts supérieurs et des arts inférieurs, et qu'on a nonuné les uns beaux-arts, les autres arts industriels, donnant sans doute à entendre que ces derniers, trop engagés dans la matière, ne s'élevaient point à la beauté pure; comme si la beauté n'était pas constituée nécessairement par des rapports et des convenances et ne tirait pas de la matière son unique moyen d'expression ! Distinction inspirée par une mauvaise métaphysique de caste, inégalité qui ne fut ni plus juste ni plus heureuse que tant d'autres inégalités introduites systématiquement parmi les hommes et qui ne proviennent point de la nature ! Cette séparation ne fut pas moins nuisible, dans la pratique, aux arts qu'elle plaçait en haut qu'à ceux qu'elle mettait en bas. Car si les arts industriels en furent appauvris et avilis, s'ils tombèrent des augustes élégances de l'art aux grossiers caprices du luxe, et perdirent même un moment le goût et le sentiment d'embellir les choses nécessaires à la vie, les beaux-arts, cependant isolés et privilégiés, toent exposés aux dangers de l'isolement et menacés du sort de tous les privilégiés, qui est de traîner une existence importune et vaine. Et l'on ftit menacé de ces deux monstres : l'artiste qui n'est pas artisan, l'artisan qui n'est pas artiste.
Effaçons, citoyens, ces distinctions inintelligentes, renversons cette méchante barrière, et considérons l'indivisible unité de l'art dans ses manifestations infinies.
DEtJîtlÈMfi ANNONCE
Non ! n n'y a pas deux sortes d'arts, les industriels et les beaux; il n'y a qu'un art qui est tout ensemble industrie et beauté, et qui s'emploie à charmer la vie en multipliant autour de nous de belles formes, exprimant de belles pensées. L'artiste et l'artisan travaillent à la même œuvre magnifique; ils concourent à nous rendre agréable et chère l'habitation humaine, à communiquer un air de grâce et de noblesse à la maison, à la ville, au jardin.
Us sont semblables l'un à l'autre par la fonction. Us sont collaborateurs. L'œuvre de l'orfèvre, du potier de terre, de l'émailleur, du fondeur d'étain, de l'ébéniste et du jardinier appartiennent aux beaux-arts aussi bien que l'œuvre du peintre, du sculpteur, de l'architecte, à moins qu'on ne pense que l'orfèvre Benvenuto GeUini, le potier Bernard Palissy, l'émailleur Pénicaud, le fondeur d'étain Briot, Tébéniste Boule, le jardinier Le Nôtre, pour ne parler que des anciens, n'ont pas accompli les ouvrages d'un art assez beau. Mais vous estimez au contraire, citoyens, que l'artisan qui a trouvé le galbe d'une coupe ou obtenu la transparence d'un émail est le confrère de l'artiste qui a conçu les lignes d'une statue ou choisi les tons d'un tableau.
Venez donc, vous par qui les objets usuels sont revêtus de beauté, venez en' foule harmonieuse, venez graveurs et lithographies, mouleurs du métal, de l'argile et du plâtre, fondeurs de caractères et typographes, imprimeurs sur étoffe et sur papier, peintres de décors, bijoutiers, orfèvres, potiers, verriers, tabletiers, brodeurs, tapissiers, gainiers, relieurs, artisans, artistes, consolateurs, qui nous donnez la joie des formes heureuses et des couleurs charmantes, bienfaiteurs des hommes,
ao
cahier du 20 açril igoo 8
venez avec les peintres, les sculpteurs et les architectes. Avec eux, la main dans la main, acheminez-vous vers la cité future.
Elle nous annonce un peu plus de justice et de joie. Vous travaillerez en elle et pour elle. D'une société plus équitable et plus heureuse que la nôtre sortira peut-être un art plus aimable et plus beau; artistes, artisans, unissez-vous, associez-vous ; étudiez„méditez ensemble. Mettez en commun vos idées et vos expériences. Soyez, à vous tous, mille et mille pensées manuelles et mille et mille mains pensantes, et travaillez dans la paix et Tharmonie.
La parole est à Jean Jaurès.
Le citoyen Anatole France, me dit un espion qui ne Pavait jamais vu, a un peu l'aspect sec et blanc, digne et fier d'un ancien officiel: de cavalerie en retraite, mais d'un officier tout à fait très bien, comme il y * en a, quand il y en a. Il fait d'une voix pleine la lecture de son allocution, comme les gens qui lisent au lieu de parler. On regrette qu'il ne parle pas.
Jaurès fut très beau. Sa parole ne sera pas perdue pour toi, puisque la Petite République du lundi 16 annonçait que « nos camarades du Mouvement Socior liste ont fait sténographier le superbe discours de Jaurès sur l'Art et le Socialisme, Ils le publieront dans le numéro qui. paraîtra le premier mai. Adresser les demandes au Mouvement Socialiste, 17, rue Gujas. » Quand Jaurès eut parlé, des messieurs d'en bas admiraient disant : Les théories sont fausses; mais comme c'est beau!
Les éminents artistes furent vivement goûtés.