‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 32 sur 82 · UN ALGUAZIL · texte numérisé non relu

UN ALGUAZIL

Seigneur juge, ce paysan a été domestique de Louis Pérez ; nous l’avons trouvé sur la route de Portugal, et il faut qu'il sache de ses nouvelles , car il est absent de Salvatierra depuis la première fuite de son maitre, il est revenu en même tempsque lui, et maintenant. il fuyait. |

LE JUGE

Ce sont de graves indices.

PEDRE.

Tms-graves, seigneur ;'parce qu'en Allemagne, en Flandre, à la Chine et au Japon, où je : serai, il y sera aussi.

LE JUGE

Bon ; et où donc est-il à présent?

PÈDRE. , Il viendra bientót me joindre , car c'est un maítre si fidèle , que, s’il me voit prisonnier, il se laissera prendre , pour le seul plaisir d’être avec moi.

LE JUGE

Mais enfin où est-il?

Pour cela, je l'ignore ; mais je suis prêt à jurer qu Al n'est pas loin d'ici.

LE JUGE

D’après quoi as-tu cette idée ?

PÈDRE

Parce que si j'y suis il faut qu'il y soit aussi. Il m'aime si tendrement, qu'il ne peut s’écarter de moi. Mais parlons sérieusement ; si je savais ou il se cache je ne manquerais pas de vous le dire à l'instant, pour me mettre à l'abri de sa vengeance. Ce que je crains le plus au monde, c'est Louis Pérez: si je quittai Salvatierra, ce fut pour fuir sa rigueur; je me réfugiai en Portugal, ce même jour j'y vis arriver Louis ; je passai en Andalousie , Louis fut le pre-

JOURNÉE III, SCÈNE III. 197 mier que j'y rencontrai ; je revins en Galice, et surle-champ Louis revint en Galice, oú la nuit derniére il me laissa pour mort. Délivré de ses mains et voulant m'échapper , ces gens-ci m'ont atteint au premier village. Ils m'ont arrêté comme son domestique ; mais je ne le suis plus ; je suis à vos pieds, seigneur juge : j'y suis complétement innocent ; mais je vous dis que si vous allez à la chasse de Louis Pérez , vous n'avez qu'à me placer où vous voudrez comme appeau. Je parie ma tête qu'il viendra à la réclame et tombera dans vos filets.

LE JUGE

Ce n'est pas ta folie , ou ta simplicité feinte , qui te délivreront de mes mains. Indique-moi vite son asile ; sinon , le chevalet te le fera bien dire.

PÈDRE

Ni cheval, ni chevalet, je vous prie ; je n'ai jamais été bon écuyer ; et si je connaissais la retraite de Louis, vous sentez bien que, pour éviter la douleur, je laisserais bien courir ma langue avant d'essayer de courir sur votre chevalét *% ; mais je n’en. sais absolument rien.

LE JUGE

Nous verrons bien. Conduisez-le à ce village, enfermez-l’y, etgardez-le avec soin, jusqu’à ce que je le fasse tranférer à Salvatierra. Prenez bien garde qu'il ne sévade pas, car, à son courage et à son effronterie , on voit que c’est un honime de coeur, et dont sans doute son maître se servait.

PÈDRE

Je vous parais aussi vaillant que cela ! Parbleu! de quatre hommes qu’il y a là pour me garder, vous en avez trois de reste. De trois, il y en aurait deux, de deux, un; d’un seul, la moitié ; de cette moitié , Pautre; et enfin n'y en eût-il aucun, cet aucun serait de’ trop.

(Les alguazils sortent avec lui.) * LE JUGE.

Allez.

LOUIS, à Manuel,

Puisque ceux qui étaient armés sont partis, puisque le ciel m'offre l'occasion que je désirais, puisque je trouve réunis Léonor, Jean-Baptiste et le juge, sans autre garde que leurs personnes , je n'attends plus rien, et je vais profiter de cette heureuse circonstance.

Tu n'as plus á hésiter.

LE JUGE, à Léonor.

Où peuvent se cacher ces gens-là ?

(Manuel et Louis paraissent. ) MANUEL.

Ici, seigneur, si vous êtes bien aise de le savoir.

LOUIS

Dieu garde les gens de bien! nous voici tous réunis.

JEAN-BAPTISTE

Que vois-je ? 6 ciel!

JOURNÉE III, SCÈNE 111, 199 | LÉONOR. : ot Que deviendrai-je ? r?

LE JUGE. | Dieu puisse me protéger | | LOUIS.

Que personne ne bouge. Restez chacun à votre place pendant que je dis quatre mots auseigneur Baptiste.

LE JUGE

Hola !

LOUIS

Non , ne vous dérangez pas.

MANUEL. | Il est inutile que vous appeliez, ou bien le do-

mestique qui a déjà eu l’honneur de vous servir chez vous, paraîtra pour vous répondre.

Est-ce ainsi qu’on traite un homme revêtu de ma charge? Est-ce ainsi qu'on perd le respect à la justice ?

LOUIS

Personne ne la respecte plus que moi. Je ne vous offense en rien , seigneur ; au contraire, je suis votre serviteur; et un serviteur si exact, siponctuel, que, pour que vous ne preniez pas la peine de me chercher en tant de lieux différens, je viens vous joindre moi-méme.

| LE JUGE

Ainsi votre insolence va jusques à vous présenter devant cette dame , devant Léonor, dont votre trahison a versé le sang, qui vous poursuit, qui réclame

200 LOUIS PÉREZ DE GALICE, une vengeance que ces fleurs , qui semblent teintes

de ce sang précieux, paraissent aussi demander avec

elle ?

LOUIS

Bien loin de l’offenser , je lui rends service. Je lui enlève le motif d'un acharnement indigne d'un sang aussi illüstre, aussi généreux que le sien. Je dissipe” les soupçons que lui a donnés un témoin qui l’a trompée. Dites-moi, vous-même, donne Léonor, si don Alonze avait eu le malheur de tuer votre frère corps à corps, sans avantage, sans trahison, poursuivriez-vous avec tant de rigueur votre vengeance et le châtiment que les lois infligent ?

Non, sans doute. Et quoique l'on n'instruise pas les femmes des lois du peint d'honneur qui gouvernent les hommes, mon cœur sait du moins ce qu'on doit au malheur; si .c'eût été dans un combat égal que don Diègue eût succombé, don Alonze pourrait être, dans ma maison même, à l’abri de ma vengeance : je lui pardonnerais, je le protégerais peut-être, s’il n'avait été que malheureux.

Po LOUIS.

J'accepte cette parole; et puisque la loi ordonne que ‘nulle déposition ne soit valable, si le témoin n'est confronté, Jean-Baptiste, voilà la tienne; 5 je l'ai lue : déclare à présent ce qu'il y a de vrai et de faux.

(11 lui donne la feuille de papier. ) LÉONOR, à part.

* ‘Quelle ‘audacieuse résolution !

LOUIS

Premièrement, tu dis là que tu étais caché lorsque tu vis les deux gentilshommes se battre ; cèla est-il vrai ?

JEAN-BAPTISTE

Oui, c’est vrai.

, | LOUIS

Tu ajoutes que tu me vis sortir d'au milieu des buissons, et me mettre à côté de don Alonze, l'épée à la main. Tu sais bien qu’en cela tu te trompes ; dis la vérité.

JEAN-BAPTISTE

C'est la vérité que j'ai dite.

LOUIS

Ta bouche infáme en a menti

(A lui tire un coup de pistolet. )

JEAN-BAPTISTE

Dieu me soit en aide!

| LOUIS

Monsieur le juge, ajoutez ce meurtre à la procédure ; et adieu. Manuel , détache les chevaux de ces seigneurs, et partons : comme ils ont affaire dans ces montagnes, ils nen auront pas besoin. Salut.

(Ils sortent. ) LE JUGE.

Par la vie du roi! cette arrogance sera châtiée, ou il m'en coûtera la vie. .

JEAN-BAPTISTE

Écoutez, donne Léonor; apprenez que je meurs

202 LOUIS PÉREZ DE GALICE, justement ; tout ce que j'ai dit était faux ; ; Je ne voulais qu'écarter du pays Louis Pérez, qui mettait obstacle à mes vues sur sa sœur. C'est corps à corps, épée à épée, que don Alonse donna la mort à votre frère. Telle est la vérité. Je vous le dis à haute voix, pour avoir dans ma triste fin cette dette de moins à payer.

(I meurt. ) (Les alguasils reviennent avec Pèdre.) UN ALGUAZIL.

Au bruit du coup qu’on a tiré, nous sommes revenus pour prendre vos ordres.

LE JUGE

Venez tous; Louis Pérez est dans cette montagne.

PÈDRE

Ne vous l’avais-je pas dit, qu'il ne manquerait pas de venir à ma suite ?

LE JUGE

Il faut qu'ils meurent aujourd’ hui; que deux

hommes restent avec celui-là, qui est évidemment coupable, et que les autres me suivent.

| PÈDRE

On m'accusait- de cacher où était Louis : jai dit qu'il viendrait, et il est venu ; que peut-on me reprocher maintenant ?

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