FAB1O
Je cours l’avertir.
DON CARLOS
Attends. Il semble qu’il ait deviné ma pensée, car il entre à l'auberge, quoiqu'il soit à peine jour. ( Don Juan entre. ) Si matin, don Juan ! Qui vous a fait-lever de si bonne heure ?
DON JUAN
Je puis vous adresser la même question. Où allezvous sitôt ?
DON CARLOS
En rentrant hier au soir, j'appris que deux galères d'Italie sont mouillées à Vinaroz, et je ne veux pas perdre l’occasion d'en profiter. Je ne puis vivre tant que je ne serai pas éloigné de Léonor; je meurs du désir de la voir, et je meurs aussi d’envie de la quitter. Le plus prudent, en de telles occasions , est de fuir le danger. Aussi, à présent que je suis tranquille sur son sort, je veux, avec votre agrément, partir aujourd'hui.
DON JUAN
Sil dépendait de moi, don Carlos, de vous accorder ou de vous refuser cette permission, ce meseraitun grand soulagement dans la peine où je suis, de pouvoir vous empêcher de partir.
DON CARLOS,
Pourquoi donc? | DON JUAN.
Parce qu'il y va de ce que j'ai de plus cher, de vous retenir un ou deux jours encore à Valence.
Fabio!
FABIO
Seigneur. | DON CARLOS.
Quand le postillon viendra, tu le congédieras. ( Fabio sort. ) Vous voyez, don Juan, que vos dé-
sirs sont des ordres pour moi. Qu'y a-t-il de nouveau ?
DON JUAN
Nous sommes seuls.
DON CARLOS
Qui.
o DON JUAN.
Veuillez fermer cette porte. .
| DON CARLOS
Elle est fermée. Qu'est ceci ?
DON JUAN
C'est, mon cher Carlos, un malheur, une peine si grande, qu'il n'est que vous seul au monde à qui je puisse la confier ; comme mon ami, votre âme est la moitié de la mienne: comme mon parent, notre sang est le même. Voyez comme d'un jour à l’autre l'inconstante fortune fait tourner sa roue. Hier, dans vos infortunes, vous vintes réclamer mon aide, aujourd'hui c'est moi qui viens réclamer la vôtre. Quel malheur importun que le mien, qui se hâte à ce point de réclamer les dettes qu’on a contractées ?
Que peut-il être arrivé depuis hier au soir, qui vous ait troublé ainsi ?
DON JUAN
Après que vous fútes sorti de chez moi, où vous ne voulútes pas accepter.un lit, et où je ne crus pas devoir vous presser; après que vous eútes refusé l'offre que je vous faisais de vous accompagner , je voulus me-retirer et examinai toutes les portes de ma maison , ce qui est chez moi une ancienne habitude et non l'effet d'aucun soupçon. Je rentrai dans ma Chambre, et, agité par les événemens de la journée, mille diverses imaginations m'occuperent tellement, qu'à peine je commençais à m'endormir, que le sommeil fuyait de mes yeux. J'étais depuis quelque temps dans cet, état , lorsque j'entendis ( je frémis de le dire ), que Yon ouvrait la fenétre d'une salle qui-donne sur la rue; je pensai. que c'était une des femmes de la maison qui voulait causer. Pour la reconnaître j'entrouvris ma croisée, afin que si j'entendais quelque chose qui me la fit distinguer, je pusse sans bruit et sans éclat remédier au mal. Personne n’était dans la rue, et, désabusé de.mes soupçons, je pensais déjà que le vent pouvait avoir occasioné le bruit qui m'avait réveillé; mais combien les espérances du bien sont promptement dissipées! J'étais prêt à refermer ma fenêtre, lorsque je vis qu’un homme descendait par le balcon ; je courus chercher une arquebuse, mais, quelque hâte que je misse à mon retour, cet homme et un autre étaient déjà à l'abri de mes coups. En
268 IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE, même temps, on ferma le balcon, de peur sans doute qu’il ne me restát la vaine consolation d'imaginer que c'étaient des voleurs, car, dans ce cas-là, celui qui referme la croisée est complice de celui qui s'enfuit. Je voulus m'élancer après eux, mais ils couraient et avaient de l'avantage; il ne me restait plus, convaincu que je voudrais en vain les poursuivre , qu’à chercher à connaître celle des femmes de la maison que je trouverais éveillée et debout, à une heure aussi indue. J'ouvris la porte de mon appartement, mais celui de ma sœur était fermé ; je n'avais plus rien à faire, car, en frappant, toutes se seraient troublées à la fois, j'aurais trouvé sur les fronts les plus innocens les mêmes indices de faute, et j'aurais pour une autre fois mis la coupable sur ses gardes. Rien n’est plus imprudent à un homme offensé que de faire connaître Poutrage qu'il a reçu, lorsqu'il n'est pas en état d'en tirer satisfaction. Aussi je ne veux point qu'il y ait le moindre changement dans ma maison. On m'y verra, tel qu'on m'y a toujours vu, sans soupçons, sans contrainte, et je forcerai même mes traits à déguiser mes inquiétudes. Mais, pour être tranquille, il-me faudrait un ami sûr, qui pút veiller au dehors, si je suis chez moi, dans ma maison si je sors. Et si je dois me fier á un autre, á qui puis-je mieux m'adresser qu’à vous, qui, comme je vous le disais, êtes par l'amitié la moitié de mon âme, et qui, en qualité de parent, êtes aussi intéressé que moi aux affronts que recevrait un sang qui est aussi le vôtre ? Voici donc mon projet. J'ai dans ma chambre un . £abinet uniquement rempli de mes livres et de mes
JOURNÉE 11, SCENE I. 269 papiers de famille ; jamais aucun de mes domestiques n y entre; en vous y cachant, mon cher ami... On frappe. AS
ii ( On frappe à la porte.)
DON GARLOS, à don Juan.
Attendez. ( 4 la porte. ) Qui est-ce ?
FABIO, en dedans.
C'est moi, seigneur, ouvrez vite.
DON GARLOS, ouvrant la porte.
Tu vois que je m'étais enfermé, pourquoi frappes-tu?
FABIO
Pour vous apprendre un fácheux événement qu'il faut que vous sachiez tout de suite. .
DON CARLOS. - Achève.
‘ FABIO
Je vous attendais á la porte, lorsque j'ai vu le père de Léonor arriver en voyageur, et demander si l'on pouvait le loger.
DON CARLOS
Que me dis-tu?
FABIO
Ce que j'ai vu. Vous sentez que je ne ’ pouvais différer de vous lapprendre, d'autant plus qu’on lui a répondu qu'il aurait une chambre ; et, maintenant qu'il met pied à terre, il vous verrait si vous sortiez.
| DON CARLOS
Quelle nouvelle infortune! Sans doute, il vient à Valence afin de poursuivre Léonor et moi.
hd
ayo IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE,
DON JUAN
Vous connait-11? - a DON CARLOS.
Sans doute. ES DON JUAN, à Fabio.
Épie donc le moment oú Carlos pourra sortir de son appartement sans être vu, et avertis-nous sur-
le-champ. mn
Maintenant vous pouvez passer. Il vient d'entrer dans la chambre qu'on lui a donnée.
| DON JUAN
Profitons d’abord de ce moment pour nous en aller. Nous verrons, arrivés chez moi , ce que nous aurons
à faire. * DON CARLOS.
Partons à l'instant.
DON JUAN
Venez, il vous convient à présent, autant qu'à moi, que vous soyez caché dans ma maison.
DON CARLOS
Que de craintes différentes m'environnent!
DON JUAN
Que de soucis m'afiligent !
DON CARLOS
Ah ! Léonor, combien tu me coûtes!
__ (Dssortent.)