‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 49 sur 82 · SCENE IIL · texte numérisé non relu

SCENE IIL

Rue devant la maison de don Juan.

DON DIÈGUE, GINES le suit en boitant.

DON DIÉGUE.

Tu iras. | GINES.

Je n’irai pas. | DON DIÈGUE.

Pourquoi ?

GINES.

Parce que la meilleure raison pour ne pas marcher est d’ avoir le pied brisé. |

DON DIÈGUE. , Dieu te soit en aide! Peux-tu être aussi douillet? : AG INES.

Que Dieu me soit en aide! Cela me rappelle le conte d'un Portugais qui tomba dans un puits ; un homme qui le vit sécria : Dieu te soit en aide! L'autre répondit du fonds du puits : Maintenant il n'y est plus à temps. Appliquez à présent cela à mon histoire, car il y a quelque ressemblance entre tomber dans un puits et se jeter en bas d’ un n balcon.

DON DIÉGUE.

Et moi aussi, j'ai sauté et ne me suis point fait de mal.

GINES.

Qu'y faire? Vous n'êtes pas fragile, et moi j'ai beaucoup de fragilité. | | : DON DIÉGUE.

Tu es un maladroit.

GINES..

C'est la premiére fois que je me romps les os, et ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l'autre. Un moine arriva un jour dans une auberge, mourant de faim, harassé de fatigue, et il demanda à Phó- - tessece qu'il y avait pour souper. Rien, dit-elle ; hors que je ne tue une poule. Eh, bon Dieu! dit l'autre avec humeur, qui pourra la manger ? Ne soyez pas en peine, répliqua l’hôtesse ; je sais un secret excellent pour l'attendrir. Et en effet, après avoir pris la poule, elle lui fit brûler les pieds , et sa révérence la trouva fort tendre, ou du moins attribua au grillement ce qui pouvait être l'effet de son ‘appétit, Il se coucha : le lit était dur, et si dur que notre moine ne pouvait dormir ; 1 se rappela le secret, et mit le feu au pied de sa couche. L’hôtesse, en voyant la flamme, s’écria tout alarmée : Qu'est ceci, mon père? Notre maîtresse, le lit est dur, et je lui brûle les pieds pour Pattendrir. Ne soyez donc pas étonné que la même chute ne pro- . duise pas sur nous deux le même effet ; vous êtes la paille, et je suis la poule.

DON DIÉGUE.

Tu as beau me conter tes sornettes , tu n'évite- ras pas d'aller voir Inés.

os e

— GINÉS,

Comment, Inés! cette cruelle ennemie qui, aprés nous avoir tout le jour tenus dans un coin, a fini par nous jeter par le balcon , comme un panier d'ordures! Voyez le beau merci d’avoir été les zélés serviteurs, vous de la maîtresse, moi de la sou- . brette (. Vive Dieu ! si de ma vie je la revois.

DON DIÈGUE

Pour moi je la remercie de son adresse, elle a sauvé la vie et l'honneur de Béatrix.

| o GINES.

Un boiteux ne peut avoir de reconnaissance.

| DON DIÈGUE

Tu deviens importun , à la fin.

| GINES.

Trouverez-vous mauvais que je me fáche contre le destin qui, entre vous et moi, nous a maltraités de la téte aux pieds. |

DON DIEGUE

A cause de moi, mon cher Ginés, vas-y.

Page 1