‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 59 sur 82 · DE L'HISTOIRE DE GRENADE · texte numérisé non relu

DE L'HISTOIRE DE GRENADE

gnait à eux et coinmençait bientôt à mettre la cadversation sur le sac de Galere. « Certes , camarades , disait-il , il n’y eut jamais d'action plus brillante , ni un tel massacre de Mores. Pour ma part, je puis bien avouer quej'ai tué au moins quarante femmes et des plus belles , sans compter les hommes et les enfans. » La-dessus, les soldats s'empressaient, selon leur habitude, de réciter à l’envi leurs prouesses , de dire tout ee qu’ils avaient pillé et brülé , combien ils avaient égorgé de monde. Un jour, comme il était sur ce propos, un soldat lui répondit : « 11 faut que vous ayez un cœur de fer, si vous avez fait tont ce que vous dites.’ Car , après tout, c'est un spectacle déplorable que la mort d’une femme, surtout si elle est belle. Pourquoi punir ces malheureuses créatures des fautes que font les hommes! Quant à moi je n’en ai tué qu’une et j'en ai eu des regrets jusqu’à l’âme , surtout après sa mort , lorsque d'autres femmes que j'avais épargnées , m'eurent appris qu’elle était la sœur du . capitaine Malech de Purchena. Et l’on voyait bien en effet que c'était une femme de condition , à ses habits , à ses bracelets, à ses pendans d'oreilles que je lui enlevaí après sa mort. Je lui laissai seulement sa chemise , quoiqu'elle fût riche aussi , pour ne pas la laisser nue. 11 me semble que je la vois, elle était brodée de soie verte; d’autres soldats voulurent la lui enlever , mais je les en empéchai. Le regret que j’eus de l’avoir tuée fut fort grand , parce que c'était une des plus belles femmes qu’il y eût au monde. Vive Dieu! elle était morte et faisait encore mourir d'amour tous ceux qui la voyaient; tous me chargeaient de malédictions , disant : Malheur au vilain, à Pindigne soldat qui put óter du monde une telle beauté! C'était au point que des soldats et même des capitaines venaient l’admirer et l’un disait : J’en aurais bien donné cinq cents ducats ; l’autre : Si je l’avais rencontrée, je l'aurais offerte au roi, lui seul est digne d'un tel présent. Et véritablement, camarade , en la voyant morte , couchée par terre , avec cette chemise brodée , ces cheveux blonds comme des fils d’or, épars sur son sein , elle semblait un ange. Un fameux peintre qui est ici, à l’armée, dans la compagnie du capitaine Bertrand de la Pégna , qui fut tué à ce même assaut , passa un jour entier à faire son portrait, et

si ressemblant , qu'il étonne. On lui eu a offert jusqu’à trois cents ducats : il n'en a pas fait plus de cas que de trois cents maravedis. Voyant que tout le monde me maudisait , honteux et désespéré , je sortis de Galere et jurai de ne plus commettre une telle action; et, en vérité, comme je suis bon soldat , j'ai toujours cette pauvre fille qui me pese sur le cœur. »

Tuzani avait été fort attentif à toutes les paroles du chrétien , il reconnut que c'était lui qui avait tué sa dame, et toutes les paroles par lesquelles le soldat avait vanté les appas de sa victime , étaient autant de poignards aigus qu'il enfonçait dans le cœur du More. Celui-ci disait en lui-même : Traître tu paieras cette mort, ou je ne serai pas Tuzani. Enfin il fut tellement ému , qu'à mesure que l’autre parlait, il palissait , et au point que les autres soldats s’en aperçurent et l’avertirent. Il revint à lui et demanda au soldat s’il avait conservé quelque chose des dépouilles de la More. « 1 ne m’en reste rien, lui répondit celui-ci, que les pendans d'oreilles et une bague ; j'a vendu le reste à Baza, et, si je trouvais aujourd’hui qui voulút m'acheter ces bijoux, je m’en déferais volontiers pour essayer si j'aurai la main heureuse au jeu. — Je les acheterai, dit Tuzani , et, si nous sommes d'accord , je les porterai à Vélez-le-Blanc, pour les montrer à une de ses sœurs qui est esclave du marquis. — Vous n'avez qu’à venir à ma barraque , voir s’ils vous conviennent , les payer et les emporter. — Volontiers , partons, avec la permission de la compagnie. »

Ils se rendirent ensemble au campement du soldat , qui tira de son sac deux pendans d’oreilles et une bague que Tuzani reconnut à l'instant pour les avoir vus cent fois à sa dame; il ne put s'empêcher de soupirer douloureusement , et les larmes " Jui vinrent aux yeux. Il se contint cependant , et fut bientôt d'accord sur le prix. 11 paya sur-le-champ, prit les bijoux, les serra dans son sein, et proposa au soldat d'aller se promener avec lui dans les environs d'Andarax. Lorsqu'ils furent un .peu éloignés du village , Tuzani demanda au soldat : « Reconnaîtriezvous le portrait de cette More que vous avez tuée, si je vous le montrais. — A l'instant, répondit le soldat, elle ne sort pas de ma mémoire ; il me semble qu'il n’y a pas une heure que

DE L’HISTOIRE DE GRENADE. 361 jé Pai tuée. » Tuzani tira alors de sa poche un portrait en lui disant : « Était-ce par hasard celle-là? » Le soldat la reconnaît à l'instant, et dit : « C’est elle-même, je suis émerveillé de la voir. » Le More s'écria alors : «Dis-moi, homme sans honneur, soldat infáme, pourquoi égorgeas-tu cette beauté ? Apprends qu’elle était tout mon bien , que je devais m’unir à elle, que ton crime a détruit toutes mes espérances de bonheur. Il faut que je la venge l’épée à la main, et défends-toi ; nous verrons si tu me túeras comme tu as tué mon épouse , si l’acier de ton épée joindra mon sang au sien , si tu triompheras de nos deux vies, et si tu es si habile à tuer les amans. » |

A ces mots, il dégaina son épée et attaqua le soldat avec violence ; celui-ci, quoique étonné, ne perdit pas courage ; il se montra brave comme un lion, et, chargeant à son tour Tuzani, ils combattirent vaillamment d’estoc et de taille ; mais le More était adroit dans l’escrime et blessa grievement son malhéureux adversaire, en lui disant : « Regoisle prix de ta barbarie ; c'est la belle Maléha qui t'envoie lamort. » Frappé mortellement, le chrétien tomba sur le carreau, et là, le More lui porta un second toup de pointe : « Tu as frappé de deux coups ma dame, lui dit-il , tu dois mourir de deux blessures. » Il s'éloigna surle-champ en se retirant dans la moutagüe, d’où il ne rentra que le soir à Andarax.

=. Le soldat mourut peu d’heures après ; il se nommait Francisque Garces, il était de Péal de Becerro, et faisait la guerre cominie volontaire et sans solde.

Ginés Pérés raconte ensuite comment Tuzani fut trahi par un de ses compatriotes qui était au service de don Juan.

co... Alors Tuzani vit qu’il avait été vendu par cé Morisque, mais he perdit point de son courage et demanda au” prince pourquoi il le faisait arrêter ? Don Juan s'enquit sur-le-champ de lui du lieu de sa naissance. Voyant qu’il était découvert, le More: tte voulut rien nier : « Je suis, dit-il, de Finis , village entre Cantoria et Purchena ; je suis cavalier more et mon nom est Tuzani;..... j'ai pris cet habit pour tuer un misérable qui, dans l’ässaut de Galère, égorgea mon amante qui était la plus belle personne du monde, tandis qu'il pouvait la faire

prisonniere. Je jurai de le chercher et de lui donner la mort.

Je Pai cherché et je l'ai tué, il y a deux jours. Telle est la vérité, que votre altesse fasse de moi ce qu'il lui plaira: si je meurs je serai content , parce que j'ai vengé ma maîtresse , ce qui était mon seul désir ; j'espère de la bonté de Dieu que je la verrai apres ma mort, et qu'elle n’aura point à se plaindre que je l’aie laissée sans vengeance. Je mourrai chrétien, et je sais qu’elle l’était aussi, car nous étions d’accord que je devais l'enlever pour aller nous marier à Murcie , où nous aurions attendu la fin de la guerre. C'est pour cela qu’elle avait demandé à son frère de l'envoyer à Galère , sous prétexte de voir ses parentes. Le sort n’a pas voulu qu'il en fût ainsi ; Galère s’est soulevée ; elle a été prise d'assaut , ma dame a été tuée; je Py ai trouvée morte; je l'ai ensevelie avec larmes ; sur son tombeau j'ai écrit son amour et ma douleur; j'ai juré de la venger ; je Pai vengée. Maintenant tu me fais arrêter; je mourrai content si je meurs par les ordres d'un prince si illustre. J'ai seulement à ta dresser une prière, garde le portrait de ma dame pour qu'il ne tombe pas dans les mains de quelque misérable indigne de le toucher. Prends aussi ces trois bijoux ; ils semblent de peu de valeur, mais ils Jui ont appartenu, ils n’ont point de prix. » Ayant ainsi parlé sans changer de visage , il fléchit le genou et offrit au prince le portrait et les bijoux de Maléha.

Le prince, émerveillé de la valeur de Tuzani, du sang-froid avec lequel il avait raconté-son histoire, et compatissant pour en sa mauvaise fortune, s'approcha, prit le vélin et les joyaux : en les remettant , Tuzani poussa un profond soupir , comme si, en donnant ces gages , il donnait sa maîtresse elle-même , et avec elle son cœur. Don Juan regarda le portrait, et fut émerveillé de la beauté de la More, ainsi que les autres cavaliers , qui dirent tous devant le prince que Tuzani avait agi en brave soldat et bon cavalier en vengeant la mort d’une si belle dame.

Tuzani se disculpe ensuite de sa part dans l'évacuation de Tijola.

Don Lope, considérant la valeur de ce soldat , se leva, et apres deux ou trois juremens , il dit au prince : « Le soldat s’est bien justifié , il n’y a pas de quoi le faire mourir, et si votre

DE L'HISTOIRE DE GRENADE, 363 altesse le laisse libre et lui rend ses armes, je la prie de me le donner pour ma compagnie, car je jure Dieu , que, si quelqu’un me tuait ma maîtresse, jele tueraiset lui, et tous ceux de son lignage. » Le prince , pour satisfaire don Lope et tous les autres chefs, ordonna dedélivrer le Moreet de lui rendre ses armes.

« Allez, mon ami , lui dit don Lope, allez à ma compagnie ; j'aime à y voir de tels soldats , et pour que vous me serviez plus volontiers , je garde votre portrait , Je veux dire celui de votre dame , et je le ferai encadrer pour qu’il ne se gâte pas. # Tuzani lui répondit : « Je sais bien, Mars de notre âge , que tu seras désormais le maître de ma fortune, bonne ou mauvaise, mais il me semble que je perds ma dame une seconde fois. Je te servirai en bon et loyal soldat, si la perte de cette vaine peinture ne précipite pas ma mort. » Don Lope quisavait ce que c’est qu’avoir une folie en tête, craignit que la perte de ce portrait ne causât à ce soldat .une mélancolie qui le conduirait au désespoir et de là à la mort. « Tenez , dit-il , à Tuzani , gardez votre consolation et restez pres de moi , parce que je suis sûr /. d’avoir en vous un vaillant ami. On lui rendit aussi les bijoux de Maléha , et à sortit de l’appartement , laissant tout le monde dans l'admiration de son courage.

..:.» Depuis lors il prit le nom de Fernand de Figueroa, et ne quitta plus don Lope. Il était avec lui à la bataille de Lépante et à Passaut de Maestricht. Après la mort de son général, à Monzon , Tuzani se retira à Villa-Nueva de Alcaudete , où

s'étaient réfugiés les Morisques de Vélez-le-Rouge, et où il avait des neveux, fils de ses frères. Je cherchai à Py voir dans un voyage que je fis à Madrid ; je lui parlai, il me donna la relation que j'ai insérée dans cette histoire. Je vis le portrait de la belle Maléha qui était encadré et qui me parut la plus belle chose que j’aie vue. Autour de ce cadre , quoique petit, étaient ces mots arabes : Day fati Maleha aynia. Ce qui signifie, belle dame de mes yeux (1).

Telle est l’histoire de Tuzani, et c'est lui-même qui m'a informé de tout, de la même manière que je l’ai raconté.

(1) Ou Maléha , dame de mes yeux.

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