UNE VOIX
A nos aïeux pleins de gloire Il accorda la victoire :
Même aujourd’hui leur mémoire Remplit:les chrétiens d’effroi.
CHOEUR
Vive sa loi!
ALCOUSCOUS.
Si prophète d'Arabie ' Défendre l’ivrognerie, Permettre fille jolie, Et ça valoir mieux pour moi.
CHOEUR
Vive sa loi!
(On frappe rudement à la porte.)
CADI
Qu'est ceci ?
UN MORISQUE
On brise les portes.
CADI
Sans doute on veut nous surprendre dans nos assemblées, parce qu'elles sont défetidues par l’édit du roi; et, en voyant entrer tant dè Morisques dans cette maison, la justice à deviné l’objet de notre réunion, et chercher à s'assurer de nous.
ALCOUSCOUS. |
Eh bien! au large.
UN MORISQUE
Comment n'ouvrez-vous pas, lorsqu'on frappe avec tant de violence?
ALCOUSEOUS.
Qu'importe qu’on frappe à la porte, Quand on n’a pas frappé le cœur (9)?
UN MORISQUE
Qu'allons-nous faire ?
CADI
Cachez vos instrumens, et ouvrez; vous direz que vous êtes venus me voir.
UN MORISQUE
C'est parfaitement arrangé.
e. e, CADI, . ‘ Dissimalons tous. Allons, Aleouscous, qu ‘attendstu? va ouvrir la. porte. EN
pr . “75 ALGOUSCOUS.
Moi craindrequ A P ouvrir, P 'alguazil me donne cent
coupa de pied dans le ventre, et ne pas vouloir que Tom. 11. Caldéron. 24
370 LE SIÉGE DE L'ALPUJARRA, le ventre d'Alcouscous y avoir coups de pied au lieu de couscous.
(1 ouvre et don Juan Malech entre. ) MALECH.
N'ayez aucune crainte.
CADI
Quoi! c'est vous, seigneur don Juan; vous dont l'illustre naissance vous a élevé au poste de xxrv de
Grenade, malgré votre origine africaine ; vous daignez visiter mon humble demeure!
MALECH.
Ce n'est pas sans raison que j'y viens ; il me suffit de vous dire que ce sont mes malheurs qui m'y ont
entraine.
CADI, à Alouscous.
Il vient sans doute nous reprendre.
ALCOÚSCOUS, à Codi.
À cela, rien à perdre ; si lui venir nous prendre, chose fâcheuse; mais nous reprendre, qu'importe? CADI. .
Qwas-tu à nous ordonner ?
MALECH.
Ne soyez pas troublés , mes amis, par mon arrivée dans cette assemblée. Aujourd'hui, en entrant dans le conseil, nous avons récu une lettre du président de Castille, contenant des ordres du roi, que la ville est chargée de faire exécuter. Cette lettre a été ouverte, et lue par le secrétaire , à haute voix: toutes les instructions qu'elle renferme sont des dispositions contre vous. Oh! avec combien de jus-
JOURNÉE I, SCÈNE I. 371 tesse on a comparé la fortune au temps! l’un et l’autre changent sans cesse, vont du bien au mal, et ne s'arrêtent jamais ! Ces ordonnances sont prises en partie de celles qui vous oppriment déjà, et les nouveaux articles qu'on y a joints aggraveront encore voire joug. Aucun de ceux qui ont appartenu à cette. nation africaine, aujourd'hui cendre froide et inanimée de cet ancien bûcher qui mit toute l'Espagne en flammes , aucun de nos compatriotes ne pourra célébrer nos fêtes, vêtir de la soie, aller dans les bains publics, ni faire entendre nulle part les doux accens de la langue maternelle ; vous ne po urrez plus parler que le castillan.
J'étais le plus ancien et le premier à opiner. Je dis que certes il était juste, qu'il était avantageux pour la foi, d'abolir peu à peu la mémoire de nos coutumes africaines, mais quil fallait éviter de se trop hâter, et surjout d'employer la violence, d'autant plus que l'oubli de nos anciens rites, plus négligés de jour en jour, la rendrait bientôt inutile. Don Juan, don Juan de Mendoce, allié à Villustre famille du marquis de Mondejar, me répondit : Don Juan Malech opine avec partialité, parce que la nature et le sang Vengagent à parler pour les siens; et c'est pour cela qu'il voudrait qu'on éloignât, qu'on différát le châtiment des Morisques, de cette nation vile et déshonorée. Seigneur don Juan , lui répliquai-je alors , lorsque l'Espagne, enchaînée et captive sur son propre territoire , était l'esclave des Mores, des chrétiens demeurréent au milieu des vainqueurs. On les appelle Mozarabes ; et ils ne soffensent point de ce nom, parce que la
grandeur du courage paraît encore plus à supporter la mauvaise fortune qu’à profiter du sort prospère. Et quant à Pimputation d’être une race vile et déshonorée , les ‘chevaliers mores ne redevaient rien aux chevaliers chrétiens, et devinrent en tout leurs égaux, le jour où, lavés par l’eau sacrée du baptéme , ils reçurent la sainte foi catholique ; surtout ceux qui, comme moi, comptent tant de rois parmi leurs ancêtres. — Des rois, soit ; mais des rois mores. — Eh quoi! repris-je, le sang des Valors, des Zégris, des Grenades, des Vénégas, est-il moins royal pour être more? D'un discours à l'autre, car il nous est défendu d'entrer en conseil avec nos épées, la dispute sengagea vivement. Malheureuse prévoyance! point d'armes et des paroles! comme si une blessure ne se guérissait pas plus aisément que l'atteinte d'un mot offensant. Il men échappa sans doute quelqu'un, qui donna à don Juan Pinsolence ( je tremble de le dire ) de saisir ( quelle douleur ! ) le bâton que je portais à la main... Mais c'en est assez; il est des choses plus pénibles à répéter qu'à souffrir.
Cet outrage que j'ai reçu pour vous défendre, mes amis, mes enfans, cet affront que j'ai essuyé pour vous protéger, vous sont communs à tous. Je y'ai pas un fils qui puisse laver l’insulte faite à mes cheveux blanes; je n’ai qu’une fille, douce consolation de mes vieux jours, mais qui, dans. ces cruelles circonstances, augmenté plus qu'elle ne soulage ma douleur. Allons, vaillans Mores, noble reste des conquérans de FEspagne, les chrétiens veulent river les fers de notre esclavage ! osons leur résister.
JOURNÉE 1, SCENE 1. 373 L’Alpujarra, cette superbe montagne qui élève jusqu'aux cieux ses cimes chenues ; l’Alpujarra, toute couverte de villages, dont les noms rappellent la mémoire des vaisseaux qui y portèrent nos ancétres ® , où les flots d'un peuple nombreux, le luxe d'une végétation abondante , semble avoir formé un océan d'hommes, de troupeaux et de fleurs dont les riches habitans naviguent au milieu des ondes d'argent 0), L'Alpujarre nous appartient tout entière ; retirons-nous dans ses vallons avec des munitions et des armes. Choisissez un chef de l'antique race de nos Aben-Humeyas, et reprenez votre -liberté; d'esclaves redevenez maítres; quelques efforts qu'il doive m'en coúter, je parlerai, je rallierai à moi tous les cœurs, tous sentiront comme vous que ce serait une lácheté ,.une infamie, que tous ne prissent pas part á ma vengeance, lorsque Paffront qui m'a été fait retombe sur tous (d).
CADI
Pour l’entreprise que tu oses tenter...
UN MORISQUE
Pour les hauts faits que tu prépares...
CADI
… J'offre toutes mes richesses:
UN MORISQUE
... J'offre mon sang et ma vie.