‹ Caleb Williams, ou, Les choses comme elles sontChapitre 21 sur 130 · CHAPITRE III. SB · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. SB

Mistress Tyrrel se figurait qu'il n'y avait rien au monde d'aussi précieux que son charmant Barnabas. Rien ne lui était refusé; chacun devait obéir servilement à ses volontés ; il n'était pas fait pour être assujetti à aucune gêne, à aucune règle pour son instruction : aussi ses progrès furent-ils fort lents, même pour la lecture et l'écriture. Il était né très-robuste et trèsbrutal; tant qu'il resta confiné dans la ruelle de sa mère, il avait tout l'air d'un petit lionceau qu'un amant sauvage donnerait en place d'épagneul à sa maîtresse.

Mais il rompit bientôt ses lisières, et il se lia intimement avec le groom et le garde-chasse. Sous ces deux instructeurs, il montra d'aussi heureuses dispositions qu'il avait fait voir d'indocilité et de répugnance sous le pédant qui lui servait de précepteur. Il était dès lors bien évident qu'il ne fallait pas attribuer à un défaut de capacité son peu de progrès dans les belleslettres. On ne put lui refuser une sagacité et une intelligence peu communes dans l'art des maquignons. Distingué par une habileté supérieure à la chasse et à la pêche, il ne borna même pas là tout son savoir ; car il y joignit non-seulement la théorie, mais encore la pratique de l'art de boxer, el le talent déjouer du

bâton. Ces exercices ajoutaient à toutes ses autres qualités une force de corps et une vigueur extraordinaires.

Sa taille , quand elle eut acquis tout son développement, passait cinq pieds huit pouces, et ses formes athlétiques eussent pu servir de modèle à un peintre pour ce héros de l'antiquité, dont le plus bel exploit consistait à tuer un bœuf d'un coup de poing et à l' engloutir dans son estomac en un repas. Sentant bien tous ses avantages, il était d'une arrogance insoutenable, tyrannique envers ses inférieurs et insolent avec ses égaux. C'était de ce côté que s'était jetée toute l'activité de son esprit, repoussée des occupations intellectuelles. Il s'attacha donc à briller par toutes les grosses malices d'un vrai rustre. Sur ce point , comme sur tout le reste, il l'emportait sur ses émules; s'il avait été possible, en écoutant ses saillies, d'oublier un moment la dureté et l'insensibilité de cœur où elles prenaient leur source, on n'aurait pu se défendre d'applaudir à la vivacité d'imagination qu'elles annonçaient, et au sarcasme dont elles étaient assaisonnées.

M.Tyrrel n'était nullement d'humeur à laisser roui i 1er dc^ talents aussi rares. ïl y avait toutes les semaines, à la ville la plus voisine, un cercle

Page 1