La pauvre hôtehère est morte
25. — Vendredi, le cours de M. Larroumet, fut encore troublé quoique de nombreuses places eussent été réservées aux étudiants. Ils disent maintenant que le chahut de vendredi n'a pas été fait seulement pour les dames, mais encore pour M. Larroumet qu'ils trouvent trop poseur, trop grisé par ses succès politiques et mondains.
26. — M. Larroumet, agacé, vient d'écrire une lettre au ministre pour le supplier de ne laisser
admettre à son cours, même son cours public, que les étudiants ès-letires.
Les professeurs et les chargé* de cours à la Sorbonne font un cours public, au moins une fois par semaine. Ils font, de plus, des conférences privées où ne sont admis que les étudiants qui se préparent à la licence et au doctorat ; un ministre a-t-il le droit d'empêcher le public d'entendre un professeur en rendant privés tous ses cours ? Ça me semble fort.
Somme toute, M. Larroumet lâche son bataillon féminin. C'est très mal. Oh I Tinfidèle. Caro n'aurait pas agi ainsi.
7 Mars i 894, - C'est toujours à recommencer. Les étudiants n'ayant plus M. Larroumet à se mettre sous la dent, se tournent du côté de M. Brunetière. En revenant de faire une course du côté de l'église Saint- Etienne-du-Mont, je passe rue des Ecoles, devant la Sorbonne ; c'est à peine gi je peux continuer ma marche. Le trottoir et la chaussée sont remplis de gens criant : « C'est Zola, Zola, Zola,; oui c'eist Zola qu'il nous faut! » Je demande ce qu'il y a, on me répond que les étudiants sont en ébullition contre M. Brunetière, professeur à la Sorbonne, sous prétexte qu'il fait son cours sur un sujet assommant : V histoire des variations de V Eglise protestante, mais en réalité parce que M. Brunetière a été choisi par l'Académie française au lieu de Zola. On a déjà fait du bruit à un cours de M. Brunetière et les zolistes voudraient recommencer, mais aujourd'hui les personnes munies de cartes peuvent seules entrer. Je file bien vite, de peur d'attraper de mauvais coups.
8. — Hier, j'ai bien fait de m'enfuir, car tout h coup, sans crier gare, les agents ont fait une rafle des gens
qui encombraient le trottoir de la rue des Ecoles. Ils les ont conduits chez le commissaire de la rue Crébillon, près de J'Odéon. J'aurais pu être attrapé comme vieil étudiant.
M. Brunetière fait des contérences à l'Ecole Normale ; quand les élèves de cette école ont su que leur professeur avait été houspillé par certains étudiants, ils lui ont écrit une lettre' charmante, où ils lui disaient à peu près ceci : « n'ayez cure de gens aussi grossiers qu'ignorants dont l'esprit n'est pas assez développé pour vous comprendre. »
Gare aux élèves de l'Ecole Normale !
9. — Mort de mon bien cher confrère de Jouy. Il a plaidé encore pendant dix ans, après avoir subi l'opération de la cataracte, à 69 ans. C'était un oncle de feu le célèbre peintre Edouard Manet, dont les peintures impressionnistes faisaient courir tout Paris aux salons annuels et qui, quand il le voulait, savait faire, suivant les procédés reçus, de vrais chefsd'œuvre : notamment le Bon bock. Il exposa le portrait de de Jouy au salon de... Ce fut un succès de gaieté pour le Palais; on y vint en foule. Ce portrait, qu'on avait mis à une place de choix et qui vous empoignait pour ainsi dire au passage, était extraordinaire, bizarre, fantaisiste et cependant tellement ressemblant, qu'on le regardait avec stupéfaction *.
Voici la lettre de faire part de mon ami regretté :
I Malgré les 70 ans de de Jouy, M. Weeker, le célèbre oculiste allemand l'avait opéré de la cataracte et cela de la façon la pins réuBoie. Au lieu de se calmer dans son travail notre septuagénaire se mit au contraire à piocher comme un jeune homme. Toujours sur la brèche, il plaidait chaque jour, avec une verve et une voix de solide stagiaire, dans les affaires les plus diverges.
Vous êtes prié d'assister *dux convpi et servioç de :
Monsieur Anatole-Jules de Joûy,
Avocat à la Cour d'appel de Paris,
décédé, muni des Sacrements de TEglise, le 9 Mars 1894, en son domicile, à Paris, rue du Marché-Saiïit' Honoré, n® 11, à Tâge de 79 ans ;
Qui se feront le Lundi 12 courant à onze heures très précises, en Téglise de la Madeleine, sa paroisse.
On se réunira à la Maison mortuaire.
De profundû.
De la part de M. Alphonse Quatremère, de Madame veuve Edouard Quatremère, de Madame veuve Edouard Manet *, de Madame veuve Eugène Mafaet, de Monsieur Paul Lacombe...... de Mademoiselle
Julie Mdnet, etc., ses beau-frère; belle-sœur, neveux^ nièces, petits-neveux, petites-nièces, cousins et cousines.
11. — Aujourd'hui, centenaire de l'Ecole Polytechnique, fondée, sur les indications de Monge et de Lazare Garnot, par décret du XXI ventôse an IIL
12. — Une députalion de l'Ecole Polytechnique s'est rendue à l'Elysée pour offrir à M- Sadi Garnot, ancien polytechnicien, une médaille commémorative de la fondation de l'Ecole. M. Sadi Garnot fut reçu le cinquième à. l'Ecole Polytechnique à la promotion de 1857 et le premier à l'Ecole des Ponts et Ghaussées, annexe de l'Ecole Polytechnique.
i La veuye du peintre.
15. — M. Brunetière n'a pas fait son cours hier. Il ne le reprendra qu'après les va^cances de Pâques. Les étudiants seront sans doute plus calmes, car, pendant les vacances de Pâques, ils vont recevoir des savons de Içurs papas. A une séance de T Académie française tous les immortels sont venus serrer la main de M. Brunetière, en le félicitant de son énergie, car il n'a pas perdu la carte en présence des escholiers insurgés.
16, — Une bombe éclata à la Madeleine dans le le tambour d'entrée de Féglise. Il fut en grande partie broyé. Au milieu des débris, et k côté des résidus de la bombe s'est trouvé le cadavre de l'anarchiste qui avait fait partir la bombe. Il avait le ventre arraché. C'était sur les 2 heures 1/2 ; au bruit tout Paris s'est précipité du côté de la Madeleine. La place en face l'église et les rues avoisinantes étaient remplies d'une foule agitée, nerveuse et inquiète. D'après des renseignement» trouvés dans le portefeuille du mort on sait que c'est un anarchiste nommé Pauwels, belge d'origine.
26. — On est à peu près certain que Pauwels est ce même anarchiste qui a placé une bombe dans l'hôtel dé la rue Saint-Jacques. Dieu l'aura puni bien vite de la mort de la pauvre hôtelière.
30. — La tombe de Vaillant est toujours fleurie au cimetière d'Ivry.
31. — L'épouvante pousse la bourgeoisie parisienne vers les idées et les pratiques rehgieuses. Jamais on n'a vendu tant de poisson que dans la dernière semaine sainte.
4 Anril 189^, — Tout au soir j'apprends qu^on a voulu faire sauter l'Odéon.
5. — Je suis allé voir, Avec la foule, les affreux dégâts causés au restaurant Foyot par une bombe anarchiste qui, dans la soirée d'hier, y éclata avec un bruit effroyable. Elle avait été placée sur le rebord d'une fenêtre, rue dé Condé; elle blessa trois personnes dans un cabinet particulier : Laurent Tailhade, un anarchiste-poète, homme de lettres, malheureusement très remarquable, une jeune femme qui l'accompagnait, M"® Violette et le garçon Thomazot, qui les servait. Les vitres du marchand de vins d'en face ont été briséesi
6. — M^'® Violette n'a pas même été blessée, mais elle a eu tellement peur, et il y avait de quoi, qu'elle était étendue par terre sans mouvement comme si elle fut morte. Quant eiu poète il est dans un triste état. Il est couvert de plaies.
Un jour Tailhade avait fait, en public, l'éloge de Vaillant ; celui-ci l'a fait remercier par un confrère.
21. — Il n'y a pas plus de quinze jours que le restaurant Foyot a été brisé, broyé et le revoilà plus brillant qu'auparavant 1 Gomme il n'y a pas eu d'incendie, on ne peut dire que, semblable au Phénix, il renaît de ses cendres. Mais enfin, il renaît; la devanture est flambante neuve ; les lambris sont repeints ; les tables sont propinettes comme toujours et les petites bougies avec abat-jour vert sont à leur poste, attendant les clients.
La rentrée se fait avec empressement. Chacun veut dîner là où il y a quinze jours le dîner, quoique bon, fut digéré avec tant de difficulté. Chacun aussi
voudrait dtner là où la bombe éclata, mais il n'y a pas de place pour tout le monde. Thomazot, le garçon, sorti de la Charité, vient servir les clients, majestueux, comtne auréolé. Bon appétit, messieurs et dames ! Sautez bouchons de Champagne; faites explosion en souvenir d'une explosion qui ne valait certainement pas la vôtre. Quand Tailhade sera-t-il guéri pour venir reprendre son dîner interrompu ?
22. — Les conducteurs de la ligne d'omnibus Odéon-BatignoUes-Clichy sont ordinairement de très aimables, garçons, pas grincheux, très polis. Ils savent,' pour les aider à descendre, présenter gracieusement la main aux belles dames qui fleurent bon et qui viennent souvent des BatignoUes-Clichy à TOdéon pour se rendre compte au Quartier du progrès des études de Messieurs les étudiants. Eh 1 bien, ils ne sont pas seulement aimables et polis, nos conducteurs, mais encore probes. L'un deux, nommé Noël, vient de déposer à la préfecture de poHce un sac oublié qui contenait cinquante mille francs ! !
28. — Condamnation à mort de Henry pour son forfait de l'hôtel Terminus, forfait dont il assume bien haut la responsabilité ; il revendique également celle du commissariat de la rue des Bons-Enfants où ont été broyés cinq sergents de ville qui y avaient apporté une bombe déposée avenue de l'Opéra. Après sa condamnation, Henry s'est tourné vers le public et a crié : « Courage, compagnons ; vive l'Anarchie ! »
3 Mai 1894, — Henry n'a pas du tout voulu signer de pourvoi en cassation. Ce n'est point qu'il ne sache signer, car il est bachelier.
4. — M® Laguerre devait plaider aujourd'hui à la police correctionnelle. Notre bâtonnier, M® Cartier, fit prévenir le procureur général pour qu'il s'y opposât. Laguerre, en effet, fut, vers le commencement de 1892, rayé du tableau des avocats à la Cour de Paris pour avoir fait acte de commerce en signant, comme directeur de journal, des billets à ordre ; ce qui est formellement défendu par les prescriptions du barreau. On ne veut pas absolument qu'un membre du barreau parisien s'expose à être poursuivi devant les tribunaux où il exerce.
A peine Laguerre s'était-il présenté â la barre que le substitut de service requit le tribunal de ne pas le laisser plaider. Le tribunal s'est conformé à ces réquisitions.
M® Laguerre avait cru tourner la difficulté en se faisant inscrire au barreau de Pigeac où il avait, du reste, été admis à l'unanimité des cinq voix qui composent le Conseil du barreau de cette ville. Il se présentait donc comme avocat du barreau de Figeac, mais on lui répondit : « Plaidez, si vous voulez, devant toutes les juridictions de France, comme vous l'avez déjà fait du reste, mais pas devant les tribunaux de Paris, puisque vous avez été exclu du barreau de cette: ville. »
5. — Récemment on a fait un égout rue Jean-de- Beauvais et rue de Lanneau. Dans les fouilles on a découvert beaucoup de vestiges anciens, notamment la maçonnerie du fameux puits Certain, dont . le souvenir a été perpétué jusqu'à nous par' l'enseigne d'une vieille pâtisserie, fondée en 1669, rue du Mont^ Saint-Hilaire, aujourd'hui rue de Lanneau. C'était un puits qu'on appelait Certain parce que tous les docteurs et savants en us venaient discuter auprès de
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sa margelle les questions controversées dans toutes les sciences. Quand une question y avait été discutée et résolue, on disait : maintenant c'est une chose certaine. Le puits prit le nom de Certain ^
C'est du moins une légende du quartier que m'apprit, vers 1846, un mien parent, Parisien d.e Paris, en me faisant déguster une tête de veau à la tortue, sortie de la cuisine du Puits Certain *.
15. — La semaine dernière, une actrice et jolie femme, Liane de Pougy, fit vendre son mobilier à l'Hôtel. Une foule d'admirateurs s'y disputèrent les bibelots, parmi lesquels un certain vase nocturne en argent.
Ce détail de la vente me rappelle une petite anecdote de famille que me raconta feu mon cher beaupère, M. D... Son père avait un important et très fructueux moulin à Bergicourt, en Picardie, mais beaucoup, beaucoup d'enfants. Pour bien faire marcher ce moulin, afin de nourrir sa très nombreuse famille, il avait besoin d'être fortement secondé par l'aîné de ses garçons ; précisément, cet aîné était mon beaupère qui, parce que très jeune 'encore quoiqu'aîné, lambinait, lusonait et ne se préoccupait pas suffi-
^ Je vois cette note dans un compte rendn de Ift Commission du tieux Paris, séance du 20. décembre 1903 : « C'était jadis un puits public. Il devait son nom à Bobert Certain, curé de Saint- Hilaire-du-Mont, et premier principal du Collège Sainte-Barbe, en 1566; qui le fit construire à ses frais pour les besoifis du quartier (Voir Félibien et Lobineau, Histoire de la Ville de Paris, t. II, p. 1048). Dans cette même séance je vois que Ton a, dans des fouilles en 1903, encore en creusant un égout, découvert d'un autre côté la maçonnerie du même puits Certain.
* Cette maison existe encore rue Saint-Jactes, 40 bis, sous la même enseigne.
santment de devoirs du reste un peu au-dessus de son âge. Très en oolère, son père lui dit un jour, oorame on dit en Picardie: « Ti, paresseux, tu n^ t'einrichiros jamois, ta n' pisseros mi jamois dains un pout de chambre d'ergeint » *. Piqué au vif, Tenfant répondit d'un ton déterminé : « Nous verrons un peu si je p . pas un jour dans un pot de chambre d'argedt. » Il travailla mieux à l'avenir et même si bien que, quoiqu'un second fils fut en âge de le remplacer, son père ne voulut pas le laisser partir à Paris afin d'y faire fortune H s'échappa grâce à de petites économies; arrivé à Paris il put entrer dans une épicerie de gros, s'y comporta bien, intelligemment, s'y maria et devint un commerçant notable.
Quand il était simple commis, il allait, le dimanche^ voir sa bonne marraine, M"« Fasquelle, de Blangy, près Poix (Somme). Chez cette dame, se rendait également, le dimanche, une fort jolie parisienne, née à Paris en 1804, personne avec laquelle il jouait au volant. C'était M"® Bourbier, actrice du Théâtre- Français *, qui, au bout de quelque temps, vers 1830,
< En Bourgogne et dans nne partie du midi, on dit : « Toi, ta ne t'enriehiras pas, ttt n'auras Jamais oinq maisons dans 1* même rue. >» Le dicton est le môme, mais combien moins expressif.
s M"* Virginie Botirlner jooA aussi à l'Odéon, en 1942, à son retour de Russie ; elle y remplit d'une façon remarquable le rôle d'Antigone, à côté de Bocage, dfkiï&V(Wdipeà Colonel de Sophocle (traduction de Vacquerie). Victor Hugo, Alfred de Vigny, les fils du roi Louis-Pbilippe applaudirent de tput cœur la grande tragédienne qui aurait laissé un très grand nom en France si des chaînes de fleurs et d'er ne, l'ayaient retenu longtemps en Russie. C'est avec amour que M. Monval, bibliothécaire du Théâtre- Français, montre les traits gracieux de Virgmie Bourbier.
Virginie Bourbier, née Ik Paris le 25 novembre 1804, y mourut le 2S mai 1857. Elle avait débuté le 25 avrU 1825 à la Comédie- Française dans le rôle de 2!aïret où elle fut trouvée bien et dans U e/ew de Vanumt et du htuardy où elle fiit trouvée trjbs hien.
partit pour Saint-Pétersbourg où elle fit là conquête du Gzar Nicolas P", le puissant empereur, notre futur adversaire dans la guerre de Crimée. Comblée de prévenances et de gracieusetés, elle resta longtemps à Saint-Pétersbourg, mais enfin elle voulut revoir son Paris, où elle mourut en 1857.
' Une vente, après son décès, eût lieii à Thôtel. Le petit commis de magasin, devenu le gros négociant, M. D..., accourt à cette venté et, comme souvenir de l'actrice, il achète un charmant dessin représentant un pompier qui, dans les coulisses du Théâtre-Français, voit jouer M^*® Bourbier et a, suivant la légende en vers, bien de la peine à éteindre en lui un cruel incendie. En possession de son dessin, M. D... s'en va, mais il rentre bien vite dans la salle des ventes où le rappelle Téclat d'une hilarité délirante. Il voit le crieur qui brandit un superbe vase nocturne en argent. Il se rappelle alors la prédiction paternelle et, pour la faire mentir, il^ pousse hardiment les enchères. Il va Favoir, ce précieux vase, car il est décidé à mettre une enchère, même extravagante. Mais, tout à coup ses yeux se remplissent de larmes et il se dit à luimême : « C'est mal, ce que je fais, je veux avoir raison contre mon cher père Oh ! non, cher papa, je ne veux pas manquer ainsi de respect à ta mémoire »^ et il ne continue pas les enchères. Quelque dix aiis après, M. D... mourait, plein de jours, de jours heureux, mais... sans avoir p .. dans un vase d'argent.
18. — Hier, l'église Saint-Etienne-du-Mont était pleine d'anciens élèves de TEcole Polytechnique qui, à propos de son centenaire, venaient assister à un office célébré eu souvenir des élèves décédés.
Un Père Lazariste, assisté d'un Dominicain et d'un Jésuite disait la messe. Un chanoine de Parist donna
Tabsoute, tous quatre anciens polytechniciens. Une quête très abondante eut lieu. Les pauvres du quartier vont avoir, au moins pour un jour, une bonne pitance.
19. — Pendant la cérémonie de Saint-Etienne-du- Mont, le curé reçut un télégramme du pape Léon XIIL Le Saint-Père envoyait sa bénédiction à tous les polytechniciens présents à la messe du Souvenir. Les organisateurs de cette messe envoyèrent aussitôt un télégramme de remerciement.
22, — Hier, exécution de Henry. Il est mort en criant: Vive V anarchie! Au moment où Tinhumation allait avoir lieu au cimetière d'Ivry, le corps fut remis aux délégués de l'Ecole de Médecine, porteurs d'une autorisation de la Préfecture de police. Arrivé à l'Ecole, ce corps fut déposé dans le laboratoire du chef des travaux physiologiques, où la tête fut moulée immédiatement. Ensuite les membres furent dispersés, pour l'étude, entre les divers pavillons de dissection.
— La mère de Henry, qui tient un petit hôtel à Brévannes, ne partageait nullement les idées de son fils, voilà probablement pourquoi elle n'a pas fait redemander le corps.
24. — Aujourd'hui, branle-bas général aux pavillons de dissection. De tous ces pavillons, on apporte, au plus vite dans le laboratoire du chef des travaux physiologiques, les divers membres du cadavre de Henry, réclamé un peu tard, il est vrai, par sa bonne vieille mère.
.25. — Lundi dernier Laurent Tailhade, complètement guéri, e^t sorti de l'hôpital de la Charité. U vint
faire un léger déjeuner au restaurant Foyot. Le couvert fut mis au même endroit où il avait été dérangé . si malencontreusement.
iO Juin i894, — Dimanche, me trouvant seul à Paris, je vais à Montmartre voir où ensont.les travaux de Téglise du Sacré-Cœur. Au moment d'entrer dans la crypte, j'aperçois une armée de loqueteux qui en sortent tous avec un menu Sacré-Cœur en étoffe, piqué à leurs vêtements délabrés. Il en sort ainsi plus de mille avec une livrée de misère comme on en voit rarement dans les rues ! Une dame attendant comme moi la fin du torrent, me dit : « Mais qu'est-ce que ça peut-être ? Gomment est-on parvenu à ramasser ainsi tous les habitants des carrières où des dessous de ponts?» Un monsieur qui l'entend, lui dit : « Madame, c'est l'ardente charité de quelques zélés chrétiens qui ont rassemblé les plus misérables d'entre les miséreux de Paris, surtout ceux qui habitent autour de la place Maubert, pour lesquels ils semblent avoir une particulière prédilection. Ils les réunisseùt tous les dimanches à Saint-Julien-le-Pauvre, au quartier latin et ils leur ont payé aujourd'hui un pèlerinage à Montmartre ; Madame, suivez ces pauvres diables et vous verrez quelque chose de bien touchant. » La dame et moi les suivîmes et aperçûmes l'armée douloureuse qui s'engouffrait sous l'abri Saint-Joseph, où viennent s'abriter ordinairement les pèlerins de Montmartre afin d'y coUationner. A chacun fut donné une livre de pain, une tranche de pâté et un verre de vin. Tous ces pauvres gens étaient là, sous des tentes, avalant avec volupté la collation préparée par la Société : Les amis des pauvres^ dont j'entendais parler pour la première fois.