SCÈNE VII
Les Mêmes, PROTOGÈNE en barbier, puis le CONCIERGE de la maison d'Afranius , un MENDIANT, Le consul AFRANIUS , Cliens , Peuple, venant demander la sportule , Jeunes Romains, venant se faire raser, coiffer et épiler.
LEPIDUS
Maintenant, Annius, que j'ai fini mon rêve, Si nous faisions lever Bibulus?
ANNIUS
Il se lève.
PROTOGÈNE sort de la boutique et fait enlever par les, deux esclaves les contrevents fermes par une chaîne de fer. Ils' avance vers /ei deux jeunes fjens.
Salut, mes chevaliers.
MAGASIN THEATRAL
LEPIDUS
Bonjour, maître.
A Annius.
Allons-nous Nous faire coiffer?
ANNIUS
Soit.
PROTOGÈNE.
Maîtres, je suis à vous, Um instant seulement pour ranger ma boutique.
En riant.
Mettons les fers au feu, voilà de la pratique.
LEPIDUS, entrant.
Veux-tu me dire un peu ce que vient faire ici. Avec le jour naissant, la foule que voici?
ANNIUS
Tu le vois, elle vient demander la sporlule Au noble Afranius, son consul.
LEPIDUS
Par Hercule!
Encore un dont en vain je cherche les exploits. Et que j"'entends nommer pour la première fois. Quel estcethomme?est-ilMaure, Gauloisou Scythe? Est-il tombé du ciel ou monté du Cocyte? A-t-il une famille, un père, des aïeux?
ANNIUS
S'il en a, je crois bien! ses parens sont des dieux, Des dieux comme il en faut pour les honneurs qu'il
[brigue.
Son pèrcanoml'Orgueil, etsamèrel'Intrigue.
Le portier du consul ouvre la porte et cliasse la foule ; il est enchaîné par le milieu du corps et tient à la main une La guette.
LE PORTIER
Holà! drôles, holà! vous êtes bien pressés. Plus loin , seigneur poète... arrière, vous , passez; Passe, noble Caïus, tu trouveras mon maître. Quant à vous, attendez qu'il lui plaise paraître.
LEPIDUS, continuant.
Et comment a-t-il donc gagné le consulat? Est-ce parla débauche ou par le pcculat? A-t-il vendu sa sœur, prostitué sa fille, Ou prêté de l'argent au frère de Drusille?
ANNIUS
Non, mieux que tout cela, le noble Afranius S'est offert en victime ainsi que Curtius.
LEPIDUS
En victime?
ANNIUS
Oui, mon cher; oh! c'est toute une histoire. Si plaisante, ma foi, qu'on a peine d'y croire.
LEPIDUS
Est-elle longue?
ANNIUS
Non.
LEPIDUS
Alors, raconte-la.
ANNIUS
Le divin empereur César Caligula,
Atteint d'un mal dont nul ne connaissait la cause,
S'acheminait tout droit vers son apothéose.
Et malgré les honneurs qui l'attendaient là-haul,
Paraissait peu flatté de passer Dieu sitôt,
De sorte que, pareil à la nymphe Pyrène, Chaque œil de courtisan se changeait en fontaine, Et parmi tous ces yeux ceux qui pleuraient le plus Étaient ceux du futur consul Afranius.
Si bien que se voyant près de fondre en rivière, «Jupiter, cria-l-il, exauce ma prière, [César. »^ » Prends mes jours et pour eux rends-nous ceux de Soit que l'offrande plût au ciel, soit par hasard , Ou que le médecin, maître en son art sublime. Ait d'avance d'un mieux prévenu la victime. Dès ce moment. César, qui marchait au trépas. Suspendit le voyage et revint sur ses pas. Si ravi de revoir la céleste lumière, • Qu'il fit Afranius consul pour sa prière.
Entrée des licteurs.
Ne va-t-il pas sortir? j'aperçois les licteurs,
ANNIUS
Oui, sans doute qu'au temple avec les sénateurs. Il va pour l'Empereur consulter les auspices.
AFRANIUS
Romains, n'en doutez pas, les dieux seront propices. Vers les temples courez, que de joyeux festons Rampent à la colonne et pendent aux frontons; De leurs armures d'or revêtez les statues. Répandez les parfums et les fleurs par les rues. Dans nos murs aujourd'hui César rentre en vain- Vive César ! César est un grand Empereur ! [queur . 11 sort suivi des licteurs et des cliens. LE PEUPLE.
Vive César!
PROTOGÈNE.
Seigneurs, êtes-vous prêts?
LEPIDUS
Sans doute.
PROTOGÈNE.
Maitre, veux-tu l'asseoir?
LEPIDUS
Très-volontiers.
Ecartant la main de l'esclave, qui veut lui mettre du linge autour du cou.
Écoute :
Ribulus, donne-moi la pince et le miroir, Et je m'épilerai moi-même.
Sans rasoir?
LEPIDUS
Sans rasoir.
Protogène les lui donne.
C'est très-bien.
PROTOGÈNE.
Quel mode de coiffure Veux-tu faire donner, maître, à ta chevelure?
LEPIDUS
Je veux que sur l'épaule elle tombe en anneaux.
PROTOGÈNE, à l'esclave coiffeur.
Tu comprends?
ANNIUS
N'as-tu pas les Actes diiirnaux?
PROTOGÈNE, les lui domiaui.
Oui, seigneur.
lEPiDUS, s'épilant.
C'est très-bien, fais-nous-en la lecture, €ela nous distraira.
UN MENDIANT, tenant à la main une écuelle. Il a la tête rasée, il s'appuie sur un tâton entouré de bandelettes ; il porte au cou pendu à une ficelle un petit tableau représentant un naufrage.
Maître, je te conjure D'avoir quelque pitié d'un pauvre naufragé, Qui vit, voilà six mois, tout son bien submergé, Près du cap Pachinum, par un affreux orage. Auquel il n'échappa lui-même qu'à la nage. Et qui porte à son cou, peinte fidèlement, La reproduction de cet événement.
LE GARÇON DE BAINS, Criant.
Au bain. Seigneur, au bain.
LE MENDIANT, Criant.
Ah! mon maître, ah!
LEPIDUS, lui donnant une Philippus.
Tiens, drôle.