‹ Caligula: tragedie en cinq actes et en versChapitre 18 sur 61 · JUNIA, STELLA, AQUILA · texte numérisé non relu

JUNIA, STELLA, AQUILA

STELLA

Ma mère... me voilà!

JUNIA, se jetant dam ses bras.

Ma Stella, mon enfant, ma fille... oh! oui, c'est elle!

Lui prenant les mains et la regardanl.

Oh! laisse-moi te voir... Comme elle est grande et

[belle !

STELLA

Ma mère !

JUNIA

Laisse-moi toucher tes longs cheveux.

Veux-tu que je t'embrasse encor?

STELLA

Si je le veux!

Toujours, toujours...

JUNIA

Enfant!... oh! que je suis heureuse!

STELLA

Et moi donc! . .N'est-ce pas que l'absence est affreuse, Dis?

JUNIA

Ne m'en parle plus, j'ai retrouvé mon bien. STELLA, montrant Aquila àsamère.

Et lui, ma mère, et lui, ne lui dis-tu donc rien?

JUNIA, lui tendant la rnain.

Si!... sois le bien venu, fils aîné de mon frère.

AQUILA, s' inclinant.

0 noble Junia!

Nomme-moi donc ta mère!

AQUILA

Ma mère, que ce nom m'est doux à prononcer!

JUNIA

Mon fils ne vient-il pas à son tour m'embrasser? A tVini-voix en le retenant dans ses bras et lui montrant sa fîile.

Aquila, suis-je donc aveugle en ma tendresse, Et n'est-elle point belle ?

AQUILA

Oh! comme une déesse!

JUNIA

Ma fille, un bon génie a protégé tes jours.

STELLA, lui montrant Aquila.

Ce bon génie est là, les protégeant toujours; Oh! si tu l'avais vu, pendant ce long voyage, Conduisant ma litière, écartant du passage L'obstacle, quel qu'il fût, sur mon chemin placé!

JUNIA

11 faisait son devoir de tendre fiancé. Et sa crainte veillait, prévoyante et jalouse, Un peu sur mon enfant, beaucoup sur son épouse Ah! voilà que ce mot te fait rougir,.. Allons»,

MAGASIN THEATRAL

C'est bien, n'en parlons plus; asseyons-nous, parlons D'autrefois.

STELLA, s' asseyant.

C'est ma place...

JUNIA

Oui, ta place chérie...

Attends.

Lui montrant un ouvrage d'aiguille commence' Reconnais-tu?

STELLA

Quoi?

JUNIA

Cette broderie?

STELLA

Ce voile que pour toi...

JUNIA

Vois, il a demeuré Cinq ans interrompu.

STELLA

Je te le finirai.

2UNIA.

As-tu bien reconnu toute notre famille?

Notre vieille Géta, qui t'appelait sa fille, Cette bonne Phœbé, que tu nommais ta sœur, Et le chien peint au mur qui te faisait tant peur? Mais je parle toujours, vois-tu, c'est du délire... A toi... tu dois avoir cent choses à me dire... Je l'écoute, voyons.

Oui, ma mère, j'ai là Un grand secret.

JUNIA

Vraiment. . . un secret, ma Stella î Parle donc.

STELLA

Et d'abord, ô ma mère chérie.

Mon nom n'est plus Stella, je m'appelle Marie.

JUNIA

Que dis-tu là, ma fille, et d'où vient que le nom Que je t'avais choisi n'est plus le tien ? STELLA, joignant les mains.

Pardon!

JUNIA

Marie?

STELLA, avec religion.

Oh ! c'est le nom d'une vierge sacrée.

JUNIA

Mais l'autre était celui...

STELLA, l'interrompant.

Qu'une mère adorée Me donna, je le sais; à ce titre, je veux Le conserver aussi; laisse-les-moi tous deux.

JUNIA

Mais d'où vient?

Le voici : cette tante si bonne, La mère d'Aquila, possédait à Narbonne Une maison d'hiver; mais elle avait, de plus, Dans ces champs appelés les champs de Marins, Une villa d'été s'élcvant sur la plage : D»^ grands pins la couvraient de fraîcheur et d'om- Silencieux le jour, mais qui, le soir venu, [brage,

Parlaient avec la mer un langage inconnu ; Et moi, je me plaisais, quand de sa fraîche haleine La nuit assombrissait au loin l'humide plaine, A venir lentement au rivage m'asseoir.

Et, me penchant alors sur l'immense miroir. J'écoutais cette voix solennelle et sauvage Dont j'espérais toujours comprendre le langage; Puis, quand j'avais cherché long-temps, mon cœur

[jaloux.

Rappelant mon esprit à des pensers plus doux, J'interrogeais tout bas cette onde intelligente Qui roule de Sagonte au golfe d'Agrigente, Et je lui demandais si, passant à Baïa, Ses flots n'avaient point vu ma mère Junial...

JUNIA

Chère enfant!

STELLA

Une nuit qu'en cette solitude J'étais restée encor plus tard que d'habitude...

JUNIA

Comment t'exposais-tu seule ainsi, ma Stella?

AQUiLA, souriant.

0 ma mère , jamais je n'étais loin !

STELLA, continuant.

Voilà Que je vois s'avancer, sans pilote et sans rames, Une barque portant deux hommes et deux femmes, Et, spectacle inouï qui me ravit encor, Tous quatre avaient au front une auréole d'or D'où partaient des rayons de si vive lumière Que je fus obligée abaisser la paupière; Et, lorsque je rouvris les yeux avec effroi, Les voyageurs divins étaient auprès de moi. Un jour de chacun d'eux et dans toute sa gloire Je te raconterai la merveilleuse histoire, Et tu l'adoreras, j'espère; en ce moment. Ma mère, il te suffit de savoir seulement Que tous quatre venaient du fond de la Syrie : Un édit les avait bannis de leur patrie, Et, se faisant bourreaux, des hommes irrités. Sans avirons, sans eau, sans pain et garrottés. Sur une frêle barque échouée au rivage. Les avaient à la mer poussés dans un orage. Mais à peine l'esquif eut-il touché les flots. Qu'au cantique chanté par les saints matelots L'ouragan replia ses ailes frémissantes ; Que la mer aplanit ses vagues mugissantes, Et qu'un solcii plus pur, reparaissant aux cieux, Enveloppa l'esquif d'un cercle radieux!...

JUNIA

Mais c'était un prodige.

STELLA

Un miracle, ma mère.

Leursferstombèrcnt seuls, l'eau cessad'étreamère. Et deux fois chaque jour le bateau fut couvert D'une manne pareille à celle du désert : C'est ainsi que, poussés par une main céleste. Je les vis aborder.

JUNIA

Oh! dis vite le reste!

A l'aube, trois d'entre eux quittèrent la maison;

Marthe prit le chemin qui mène à Tarascon, Lazare et Maximin celui de Massilie, Etcellequi resta, c'était la plus jolie, Nous faisant appeler vers le milieu du jour, Demanda si les monts ou les bois d'alentour Cachaient quelque retraite inconnue et profonde Qui la pût séparer à tout jamais du monde. Aquila se souvint qu'il avait pénétré Dans un antre sauvage et de tous ignoré, Grotte creusée aux flancs de ces Alpes sublimes Où l'aigle fait son aire au-dessus des abîmes. Il offrit cet asile, et dès le lendemain Tous deux, pour l'y guider, nous étions en chemin. Le soir du second jour nous touchâmes la base : Là, tombant à genoux dans une sainte extase, Elle pria long-temps , puis vers l'antre inconnu, Dénouant sa chaussure, elle marcha pied nu, Nos prières, nos cris restèrent sans réponses : Au milieu des cailloux, des épines, des ronces, Nous la vîmes monter, un bâton â la main, Et ce n'est qu'arrivée au terme du chemin. Qu'enfin elle tomba sans force et sans haleine...

JUNIA

Comment la nommait-on , ma fille?

STELLA

Madeleine, Ma mère! Cette femme, insensible aux douleurs, Avait pourtant , parmi les parfums et les fleurs, Au sein des voluptés parle ciel condamnées, Dissipé le trésor de ses jeunes années. Mais dans ses faux plaisirs le malheur apparut : Son frère bien-aimé, malgré ses soins, mourut. Pour la première fois, la prière à la bouche, Elle veillait auprès de la funèbre couche. Pleurant et gémissant, lorsqu'elle apprit soudain D'un homme nommé Jean, qui venait du Jourdain, Qu'allait bientôt passer, allant à Samarie, Celui qu'on appelait Jésus, fils de Marie, Prophète vénéré, que le peuple, en tout lieu, Suivait avec amour, en criant: Gloire à Dieu! Car cet homme, puissant à briser les obstacles, Comptait depuis long-temps ses jours par des mi- Madeleine était faible : elle alla vers le port, [racles. Et tombant à genoux, cria: Mon frère est mort!... Mort!... et si cependant vous vouliez, sa paupière. Quoique close à jamais, reverrait la lumière; Car votre voix commande aux mers, aux aquilons, A la vie, à la mort!... Jésus lui dit: Allons. Ils vinrent: à douleur! déjà des mains fidèles Avaient enseveli les dépouilles mortelles. Madeleine en pleurant tendit au ciel les bras! Mais le Sauveur lui dit : Femme, ne pleure pas. Et, marchant aussitôt vers le sépulcre avare Où pour l'éternité s'était couché Lazare, Jésus, devan», le peuple immobile d'effroi. Dit, étendant la main: Lazare, lève-toi!... A peine eut retenti cette voix tutélaire. Que, brisant de son front le marbre tumulaire, Lazare, obéissant au cri qui l'appela, Se dressa dans sa tombe, en disant: Me voilà. Alors, à ce spectacle, éperdue, hors d'haleine, Joyeuse et repentante à la fois, Madeleine

Courut vers sa maison, et prenant au hasard Un vase précieux plein de baume et de nard. Elle le versa tout aux genoux du prophète, Puis, jusque dans la poudre humiliant sa tète. En murmurant tout bas de pénibles aveux, Elle essuya ses pieds avec ses beaux cheveux... Mais, prenant en pitié cette grande détresse, Le Sauveur releva la sainte pécheresse, Disant: Il te sera par un Dieu désarme Beaucoup remif, ô femme, ayant beaucoup aimé .-

Sans doute on éleva des autels à cet homme?

STELLA

Ma mère, il fut traîné chez le préteur de Rome, Car il disait tout haut que le faible et le fort Sont égaux devant Dieu comme devant la mort; Et lorsqu'il ne pouvait, par d'ouvertes paroles. Exprimer sa pensée, alors ses paraboles [peur! Poursuivaient les puissans... les puissans eurent Ils dirent que c'était un prophète trompeur! Sa mort fut résolue, et sur leur insistance Un juge se trouva qui rendit la sentence : Mais aux regards des Juifs, au Calvaire assemblés. Tandis que les bourreaux, par la haine aveuglés. Croyaient clouer ses bras contre une croix immonde, Mamère! ils étendaientses deuxmainssurle monde. Voilà l'homme divin dont j'ai reçu la loi :

Se mettant à genoux.

Si j'ai failli, ma mère, alors pardonne-moi.

JUNIA

Sa loi ne défend pas que l'on aime sa mère?

STELLA

Elle en fait un devoir et pieux et sévère

JUNIA

Toute loi qui prescrit le respect et l'amour

Pour ceux à qui l'on doit la lumière du jour,

0 ma fille, crois-moi, c'est une loi de l'ame.

Ton culte n'a donc rien que je redoute ou blâme,

Et notre Panthéon est assez spacieux

Pour recevoir un Dieu de plus parmi nos Dieux!

Sans doute que mon fils a la même croyance?

AQUILA

Non, ma mère.

JUNIA

Etpourquoi?

STELLA, souriant.

C'est que dans ma science Étant mal assurée encor, je n'ose point, O ma mère, presser Aquila sur ce point; Car ce n'est qu'en partant que j'ai senti moi-même Couler sur mes cheveux l'eau sainte du baptême. Son tour viendra sans doute, en ma foi je l'attends; Et Dieu m'inspirera quand il en sera temps.

PhœLé entre.

JUNIA

Que nous veux-tu, Phœbé?

PUOEBÉ.

Maîtresse, à notre porte D'hommes et de chevaux s'arrête une cohorte.

JUNIA, se levant.

Quelque noble romain, qui nous vient par hasard Saluer en passant.

MAGASIN THEATRAL

AQCitA, qui a regardé.

Ma mère, c'est César!,..

Oh! je sors!

JUNIA

Etpourquoi, Stella? c'est presque imfrère.

STELLA

Mais on le dit méchant?

JUNIA

Non.

STELLA

N'importe, ma mère.

JUNIA

Pour moi, je ne puis croire à cette cruauté.

AQUILA

Vous l'avez nourri, vous.

STELLA

Il vient de ce côté.

JUNIA

Allez donc, mes enfans.

Aquila et Siella sorlent.

t^ VV VV VWV W VV WVVVWV'VVXV \ VWVWVV v\ A/WX-WW VV W W . t X v\\ wwvv

Page 1