LEPIDUS, ANNIUS
ANNIUS
Écoute, Lepidus, de nous trois le moins ivre. Sans contestation, c'est moi.
LEPIDUS
Soit!
ANNIUS
Veux-tu vivre?
Veux-tu mourir? Choisis.
LEPIDUS
Moi!
ANNIUS
Toi !
LEPIDUS
Mauvais plaisant!
ANNIUS
Réponds.
LEPIDUS
J'aime mieux vivre.
ANNIUS
Alors, allons-nous-en.
LEPIDUS
Moi, m'en aller sans voir cette femme divine!
ANNIUS
Insensé! qui demandes à voir la Messaline! O trois fois insensé!
LEPIDUS
Voyez comme en tous lieux Le mérite après lui traîne des envieux!
ANNIUS
3lais (u ne sais donc pas ce qu'elle est, cette femme?
LEPIDUS. [flamme,
Je sais que son beau corps enferme un cœur de
Et que l'amour, à qui tous destins sont connus, La donna pour prêtresse à sa mère Vénus.
ANNIUS
Eh bien donc, c'est à moi de te dire le reste ; Écoute: mieux pour toi vaudrait, ainsi qu'Oreste, Avoir, par un forfait exécrable, odieux, Amassé sur ton front la colère des Dieux, Qu'avoir guidé sur loi, par quelque vœu profane, Le regard dévorant de cette courtisane.
Crois-moi, n'arrête pas, en étendant la main, Le malheur qui suivait l'autre bord du chemin; Crainscetle femme aux yeux sombres, aux lèvres pâ- Etqui naquit, dit-on, dans les ides fatales ; [les, Carne va pas penser, enfant, que son amour Soit un amour joyeux et qui chante au grand jour. Un amour que le soir, au feu de la résine. Reconduise à ton seuil la flûte tibicine. Et qui, las de bonheur, s'éveille le matin, Sur un lit tout jonché des roses du festin. Non pas, ami, ce sont des amours taciturnes, Cherchant des voluptés étranges et nocturnes. Qui veulent des plaisirs d'autres plaisirs suivis, Qui, lassés quelquefois, mais jamais assouvis, Vont dans l'ombre , laissant sur leur passage infâme Quelque corps inconnu d'enfant, d'homme ou de Car leTibredéjà, complice aux flots prudens,[femme, Roule à la mer la tête, un bâillon dans les dents. Crois-moi, ne tentons pas les destins qu'elle couve, Nous avons bien assez du tigre sans la louve.
LEPIDUS
Que dis-tu?
ANNIUS
Je te dis ce que chacun tout bas Te dirait... ou plutôt, non, ne te dirait pas. Car nul de nous ne sait, alors qu'à la lumière Il ouvre le matin sa joyeuse paupière, Dans quel cachot maudit ou quel tombeau pieux , Le soir, captif ou mort, il fermera les yeux. Aussi celui qui sait le péril, s'il le brave. Affranchissant bientôt son plus fidèle esclave. Lui met sous sa tunique un fer court et discret, Afin d'avoir sans cesse un assassin tout prêt. Qui, dans l'occasion, d'une main prompte et sûre. Bourreau reconnaissant, lui sauve la torture. Oui, c'est qu'incessamment nous sommes épiés, Épiés par le flot qui vient braver nos pies, Épiés par l'oiseau qui sur nos tètes passe, Par le serpent qui fuit et qui n'a point de trace, Par l'herbe de la plaine et par l'arbre des bois. Qui tous trouvent un son, un langage, une voix. Pour redire aussitôt à des maîtres farouches Le complot qu'en un rêve ont murmuré nos bou- Tu doutes? [ches.
LEPIDUS
Oui.
ANNIUS
C'est bien, tu verras.
La terreur T'a rendu fou, mon cher ; je crois bien rEmperciir Disposé quelquefois à faire trembler Rome, •Mais, à tout prendreenfin, l'Empereur estun homme
Né du sein d'une femme, et qui fut, en naissant. Comme un autre nourri de lait et non de sang : Si c'est un tigre, alors qu'on le mette à la chaîne.
ANNIUS
On voit bien, pauvre fou, que tu reviens d'Athène,
Et que tu n'as pas vu comme nous de tes yeux
Sa colère monter des hommes jusqu'aux Dieux.
Oui, c'était un enfant comme un autre ; son ame
S'ouvrait aux sentimens humains, mais cette femmo
Pour quelque noir dessein, dans sa coupe a versé
Un breuvage d'amour qui l'a fait insensé,
Si bien que ce n'est plus César, mais Messaline
Qui règne au Palatin, la royale colline!
C'est pourquoi doublement il faut fuir son regard,
Miroir incestueux , si brûlant que César
Ne voit pas, ébloui du feu de sa prunelle.
Parmi tous ces amans qui tombent derrière elle,
Cherea, seul debout, qu'elle tient attaché,
Et laisse vivre encor dans quelque but caché.
LEPIDUS
Eh bien I soit! de conseils ma prudence pourvue. Renonce à son amour, mais non pas à sa vue.
La porte de Messaline s'ouvre.
ANNIUS
Tiens, ton désir fatal est exaucé; voilà
Messaline qui va passer, regarde-la :
J'ai fait ce que j'ai pu, libre à toi de la suivre.
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