‹ CalisteChapitre 16 sur 29 · TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LETTRE

Tout va assez bien. Cécile s'observe avec un soin extrême. Le jeune homme la regarde quelquefois d'un air qui dit : Me serais-je trompé , et vous serais-je tout-à-fait in-

différent? 11 devient chaque jour plus attentif à lui plaire. Nous ne voyons plus le jeune ministre mon parent , ni son ami des montagnes. Le jeune Bernois, se sentant peut-être trop éclipsé par son cousin , ne nous honore plus de ses visites ; mais ce cousin vient nous voir très souvent , et me paraît toujours très aimable. Quant aux deux autres hommes , je les appelle mes iiènates. Vos hommes m'ont bien fait rire. Celui qui est étonné qu'une hérétique sache ce que c'est que le Décalogue , me rappelle un Français qui disait à mon père : Monsieur, qu'on soit huguenot pendant le jour, je le comprends; on s'étourdit, on fait ses affaires , on ne pense à rien ; mais le soir, en se couchant , dans son lit , dans l'obscurité, on doit être bien inquiet ; car, au bout du compte , on pourrait mourir pendant la nuit ; — et un autre qui lui disait ; Je sais bien , monsieur, que vous autres huguenots, vous croyez en Dieu; je l'ai toujours soutenu , je n'en doute pas ; mais en Jésus- Christ ? . . . Quant au président , qui ne comprend pas comment une femme qui a quelque instruction et quelque usage du monde ose encore parler des dix conmiandements , et en général de la rehgion, il est encore plus plaisant ou plus pitoyable. Il a voulu raisonner; il dit , comme tant d'autres, que sans la religion nous n'aurions pas moins de morale, et cite quelques athées honnêtes gens. Répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois ou quatre générations et un peuple entier d'athées; car, si j'ai eu un père , une mère , des maîtres chrétiens ou déistes , j'aurai contracté des habitudes de penser et d'agir cpii ne se perdront pas le reste de ma vie , quelque s}'stème que j'adopte, et qui influeront sur mes enfants, sans que je le veuille ou le sache : de sorte que Diderot , s'il était honnête homme , pouvait le devoir à une religion que , de bonne foi, il soutenait être fausse. Vous n'aviez pas besoin de m'assurer que vous ne disiez jamais rien de mes lettres qui pût avoir le plus petit inconvénient. Les écri-

rais-je si je n'en étais assurée? Je suis bien aise que vous soyez si contente de Cécile. Vous me trouvez extrêmement indulgente , et vous ne savez pas pourquoi ; en vérité , ni moi non plus. 11 n'y aurait eu , ce me semble , ni justice ni prudence dans une conduite plus rigoureuse. Comment se garantir d'une chose qu'on ne connaît et n'iniagine point , qu'on ne peut niprévoir, ni craindre? Y cirt-il quelque loi naturelle ou révélée, humaine ou divine, qui dise : La première fois que ton amant te baisera la main , tu n'en seras point émue ? Fallait-il la menacer

Des chaudières bouillantes Oii l'on plonge à jamais les femmes mal-vivantes?

Fallait-il, en la boudant, en lui montrant de l'éloignement , rin\ iter à dire comme Télémaque : 0 Milord ! si maman m'abandonne, il ne me reste plus que vous? Supposé que quelqu'un fût assez fou pour me dire : Oui , il le fallait ; je dirais que , n'ayant ni indignation , ni éloiguement dans le copur, cette conduite , qui ne m'aurait paru ni juste ni prudente , n'aurait pas noii plus été possible.

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