‹ CalisteChapitre 26 sur 29 · VINGT-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME LETTRE

Quel intérêt poiivez-vous prendre , madame , au sort de l'homme du monde le plus malheureux en effet , mais le plus digne de son malheur? Je me revois sans cesse dans le passé, sans pouvoir me comprendre. Je ne sais si tous les malheureux déchus par degrés de la place où le sort les avait mis , sont connne moi ; en ce cas-là , je les plains bien. Jamais l'échafaud sur lequel périt Charles 1" ne m'a donné autant de pitié pour lui que la comparaison que j'ai faite aujourd'hui entre lui et moi. Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait été naturel de faire. J'aurais dû l'épouser sans demander un consentement dont je n'avais pas besoin ; j'aurais dû l'empêcher de promettre qu'elle ne m'épouserait pas sans ce consentement. Si mille efforts n'avaient pu fléchir mon père, j'aurais dû en faire ma maîtresse , et pour elle et moi ma femme quand tout son cœur le demandait malgré elle , et que je le voyais malgré ses paroles. J'aurais dû l'entendre , lorsqu' ayant écarté tout le monde , elle voulut m'empêcher de la quitter. Revenu chez elle, j'aurais dû briser sa porte ; le lendemain , la forcer à me revoir, ou du moinj courir aprcs elle quand elle m'eut échappé. Je devais rester libre et ne pas lui donner le chagrin de croire que j'avais donné sa place d'avance, qu'elle avait été trahie, ou qu'elle était oubliée. L'ayant retrouvée, j'aurais dû ne la plus quitter, être au moins aussi prompt, aussi zélé que son fidèle James. Peut-être ne l'aurais-je pas laissée sortir seule de ce carrosse ; peut-être James m'aurait-il caché auprès d'elle ; peut-être l'aurais-je pu servir avec lui : j'étais inconnu à tout le monde dans la maison de son bienfaiteur. Et cet automne encore , et cet hiver. . . Je savais que son mari l'avait fuie ; que n'allais-je , au lieu de rêver à elle au coin do votre feu , soi-

gner avec elle son protecteur, soulager ses peines, partager ses veilles ; la faire vivre à force de caresses et de soins , ou au moins . pour prix d'une passion si longue et si tendre , lui donner le plaisir de me voir en mourant, de voir qu'elle n'avait pas aimé un automate insensible . et que, si je n'avais pas su l'aimer comme elle le méritait, je saurais la pleurer? Mais c'est trop tard, mes regrets sont aussi venus trop tard, et elle les ignore. Elles les a ignorés , faut-il dire : il faut bien avoir enfin le courage de la croire morte. S'il y avait eu quelque retour d'espérance , elle aurait voulu adoucir l'impression de sa lettre ; car elle, elle savait aimer. Me voici donc seul sur la terre. Ce qui m'aimait n'est plus. J'ai été sans courage pour prévenir cette perte ; je suis sans force pour la supporter .

YIXGT-QUATRIÈME LETTRE.

3Iadame ,

Ayant appris que vous comptez partir demain , je voulais avoir l'honneur de vous aller voir aujourd'hui pour vous souhaiter, ainsi qu'à mademoiselle Cécile, un heureux voyage, et vous dire que le chagrin de vous voir partir n'est adouci que par la ferme espérance que j'ai de vous revoir l'une et l'autre; mais je ne puis quitter mon parent : l'impression que lui a faite une lettre arrivée ce matin a été si vive, que M. Tissot m'a absolument défendu de le quitter, ainsi qu'à son domestique. Celui qui a apporté la lettre ne le quitte pas non plus , mais il est presque aussi affligé que lui , et je crois qu'il se tuerait lui-même plutôt qu'il ne l'empêcherait de se tuer. Je vous supplie , madame , de me conserver des bontés dont j'ai senti le prix plus encore peut-être que vous ne

l'avez cru , et dont ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie.

J'ai l'honmieur d'être , etc.

Edouard'**.

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