FIN" DES LETTRES DE LAUSANNE
IS
Nous croyons faire plaisir au lecteur en donnant ici un jugement approfondi sur Calisie, que nous lisons dans la Revue Suisse , recueil périodique qui paraît à Lausanne (n° de décembre 1844). Nous croyons , de plus , ne pas commettre une trop impardonnable indiscrétion , en ajoutant que l'auteur de ce remarquable article est une femme (madame Caroline Olivier) qui honore par son talent ces contrées où vécut madame deCharrière. Le sujet choisi par elle n'est autre qu'une comparaison entre Leone Leoni , Caliste et Manon Lescaut. Déjà indiquée dans un article du Semeur sur madame de Charrière (12 juin 1844), cette comparaison trouve tout son développement dans la Revue Suisse.
« Si nous rapprochons ainsi, est-il dit au début, ces trois ou\Tages également singuliers et accomplis, mais non pas également célèbres, ce n'est point par hasard ni par fantaisie, ni même pour faire de leurs auteurs des portraits qui prêtent aux contrastes: c'est parce que, réellement , ils ont mis en action , chacun à leur manière , le même sujet , la même idée romanesque et , chose curieuse , le sujet le plus exceptionnel et le plus délicat. Ce rapprochement nous fournit, en outre , l'avantage d'aborder d'une façon plus discrète et moins superficielle à la fois . moins vulgaire , une des grandes renommées contemporaines : l'avantage aussi d'étudier, à la place qui lui est due et dans tout son jour, l'un des écrivains dont la Suisse française s'honore le plus. Une comparaison naturelle, comme celle qui se présente ici entre madame Sand et madame de Charrière , nous revient de droit : c'est une sorte de bonne fortune littéraire que nous ne pouvions pas négliger, surtout dans un moment oii l'attention a été très vivement ramenée sur l'auteur de Calisie. »
LETTRES DE LAL'tJÀNNE. 207
Après une première partie consacrée à l'analyse des deux romans de madame Sand et de l'abbé Prévost, l'auteur de l'article en vient à celui qui nous touche , et nous le laissons parler :
« Dans Caliste, la scène se passe en i\ngleterre , vers la fin du xvm« siècle ; mais , hormis quelques nuances de mœurs , le tableau n'en est pas moins que les précédents général et humain. iMadame de Staël , en créant plus tard dans Corinne son héros anglais dOswald , semble avoir compris , comme madame de Charriére , la réalité plus parfaite quemprunterait un tel personnage dune telle patrie, où la convenance domine arbitrairement tout le reste. Caliste, dont Corinne est à quelques égards la sœur brillante , CvVceptionnelle , idéale ; dont Adolphe est une autre image infidèle , parce que, chez Adolphe, il n'y a guère de véritable et de saisissant amour; Caliste se rapproche davantage encore , par le fond et la vie , de Leoni et de Manon, malgré de très apparentes différences. C'est un même petit récit fait par l'un des amants près de la catastrophe finale , et dans lequel , par un art infini , on sent si bien se dérouler les sentiments , se dessiner les caractères , qu'il faut la réllexion et un retour sur soi-même pour juger au lieu de comprendre. Celte adresse admirable est d'autant plus frappante , que le narrateur, un lord anglais, est celui des deux amants qui a causé le malheur de l'autre , et qu'il sait pourtant exciter notre compassion : il émeut , il attache, en dépit de ses torts de nature ou d'irrésolution , au point de sauver l'impression fâcheuse de sa conduite sur l'intérêt de l'histoire. Quand un des personnages est décidément haïssable, sans qu'on puisse l'oublier, le spectacle de la passion qu'il inspire devient pénible. L'amant de Caliste se fait absoudre avant la réflexion qui le condamne , parce qu'il aime sincèrement à sa manière , parce qu'il ne songe pas à se faire de cet amour une excuse , parce qu'il ne pense à rien , en un mot, qu'à montrer son cœur tel qu'il est et les choses comme elles ont été.
» Il a rencontré une jeune femme , seule , sur un banc, dans une promenade , et cette femme a eu compassion de la douleur morne et maladive où il était plongé. Il venait de perdre, avec un frère jumeau , la moitié de sa vie et le centre de ses pensées. Peu à peu lo charme insinuant , noble et doux, de cette inconnue le pénètre et le console. Il renaît au goût de l'existence avec un sentiment nouveau dont il s'aperçoit très tard. 11 n'ignore point cependant la triste position de Caliste. Jeune fille , au moment où elle débutait avec éclat au théâtre, elle fut achetée par un lord qui est mort ruiné, laissant à ses parents le soin d'assurer le sort de sa compagne. Elle avait si bien mérité leur estime , qu'en effet elle frou\a près d'eux l'appui , la protection , la société même dune famille. Mais le monde , toutefois, la connaissait seulement par la place (|u'eilc avait occupée, et ne iiou-
vait tenir compte de ses vertus personnelles. Admis a la voir de plus près, le malade qu'elle a guéri pressent avec une singulière naïNeté d égoïsme le bonheur d'être aimé d'une telle femme, et, sans aucun projet indigne d'elle , il en laisse échapper le désir. Ce premier aveu est accueilli par Caliste avec une franchise pleine à la fois d'élévation passionnée et de courage dévoué :
" Je vous ai aimé dès le premier moment que je vous ai \ u : avant vous, j'avais connu la reconnaissance et non point l'amour; je le connais à présent qu'il est trop tard. Quelle situation que la mienne ! moins je mérite d'être respectée, plus j'ai besoin de l'être... » [Voir prccédcmmoU , Lettre XXI, page l42.)
» ... Le lendemain, il retourne auprès de Caliste, dont l'amour enivrant et pur, l'esprit charmant et le caractère dévoué prennent sur lui un ascendant auquel il ne songe plus à se soustraire. Ils s'aiment avec une honnêteté et un respect réciproque qui rend plus touchante encore l'intimité de leurs âmes et de leurs habitudes. Une passion vraie éclate dans leurs moindres impressions. Le jeune lord ne songe point à réhabiliter son amie en l'épousant; elle-même ne pense à rien qui la regarde : elle est heureuse , elle craint par pressentiment et par expérience de la vie toute tentative pour changer leur situation. Mais lui , il a besoin d'elle , il faut qu'elle devienne sa femme , que rien ne puisse jamais la lui arracher, que leurs sentiments soient consacrés et deviennent complets. Il essaie donc d'obtenir le consentement de son père. Celui-ci le refuse, en alléguant les raisons qu'on peut aisément imaginer contre une personne delà classe de Caliste, en faveur de qui il fait pourtant une exceplion honorable et inutile. La justesse et la modération des lettres qu'il écrit alors à son fils apportent dans les dispositions et dans la conduite de celui-ci un tempérament dont Caliste prévoit l'efTet, sans user davantage , même pour défendre sa vie et son bonheur, du pouvoir qu'elle conserve : elle l'emploie tout entier à remplir de douces et innocentes félicités les jours de celui qu'elle aime Affectueux et habile dans son inertie apparente , le père n'oppose au courant invincible de cet amour réciproque que des obstacles d'un effet insensible et presque sur. Adolphe a bien moins de peine à résister aux volontés impérieuses et aux attaques directes de l'omnipotence paternelle. Peu à peu le faible amant de Caliste se laisse amener à une extrémité où il faut prendre une résolution pour elle ou contre elle. Il ne se décide pas et la laisse désespérer de son affection. Elle épouse , dans cet abandon , un honnête homme qui l'aime , et qui la rendrait heureuse, si elle pouvait l'être par autre chose que par son fatal amour. De son côté , lord '^'^* se marie. Une jeune et belle veuve , lady Betty, sa parente , que son père lui destinait en secret , se trouve là pour entraîner son irrésolution : convenable et sotte union , qui ne lui donne ni repos de cœur, ni bonheur domestique. Solitaire, et devenu indifférent à sa femme, il
se rencontre tout à coup avec Caliste , seule aussi , dans une loge de théâtre.
« Qu'on juge de notre étonnenient , de notre émotion, de notre joie ! cor tout autre sentiment céda dans l'instant même à la joie de nous revoir... « {]'o)r prcccdenimpii/, page 181.)
»... Caliste lui raconte ensuite que ses efforts pour trou^er la paix dans le bonheur de son mari ont été suivis, au bout de quatre mois, d'une catastrophe cruelle. Elle n'a pu surmonter ni cacher 1 impression terrible du mariage de l'homme qu'elle aimait. Son mari, justement blessé, ne le lui a point pardonné, et l'a laissée, avec un dédaigneux respect . se retirer momentanément à Londres , chez ce parent d'adoption auquel elle avait été léguée... {Relire la paije dans le Bomcni.)
»... Aussi incapaljle de se détacher de Caliste que de se donner à elle, lord ^**, après cette entrevue prend un de ces partis intermédiaires qui sont dans son caractère. 11 part pour le continent. Pendant ce voyage, (Caliste meurt réconciliée avec son mari , mais toujours la même. Elle a marché résignée vers une mort qui n'est pour elle que le repos. Son cœur brisé reste infatigable seulement pour se relever, en faisant du bien et malgré tout le monde , d'une flétrissure dont on est d'autant plus tenté d'accuser l'injustice que Caliste ne s'en plaint pas.
" Dans une personne dont la nature n'a point fait une charmante scélérate comme Manon , cette rigueur contre elle-même est un trait de bon goût et de haute distinction. Une délicatesse si droite ôte au personnage la couleur un peu vulgaiie qu'il aurait prise en se classant , de sa propr.e autorité , dans les êtres opprimés par l'aveuglement de la société , parmi les coupables innocents , les grandes âmes méconnues. Caliste , en prenant parti pour le monde contre ses droits individuels au boidieur et à l'estime, rend en quelque sorte innocent , en même temps que plus vif, l'intérêt qu'on lui porte. Cet intérêt s'attache à elle uniquement, et il n'en retourne rien de mal à propos indulgent vers son ancienne condition. Dans les etTorts même qu'elle tente jiour amener le père de son amant à permettre leur mariage , il y a toute la dignité d'un cœur capable de comprendre l'innocence et la bonne renommée dans ce qu'elles ont de plus sévèrement nécessaire à la vie des femmes. Son amour seul , qui se connaît aussi pour ce qu'il vaut , lui paraît avoir droit d'obtenir grâce : jamais une autre , elle en est sûre , ne saura tirer toutes choses d'un sentiment si infini. Elle a dit vrai ; un tel amour est une pui.ssance à laquelle on n'a pas impunément touché : toute autre félicité en est d'avance dévorée. Lord *** a beau s'éloigner de Caliste, la sacrifier, elle est maîtresse de tout ce qui reste sensible en lui ; elle le sera toujours , même du fond de sa tombe.
» 11 y a dans cette énergique et discrète peinture, dont nous avons cité les moments les plus vifs , une remarquable puissance.
Elle est si réelle, qu'elle ne paraît bien qu'à la réflexion. Nest-il pas singulier qu'entre ces trois ouvrages où l'amour éclate par tout ce qu'il y a de plus puissant dans sa nature étrange , ce soit précisément la force qui distingue les deux chefs-d'œuvre féminins , tandis que la naïveté et la. douceur marquent celui que nous devons à un homme ? La force de madame Sand , ardente et ferme , s'exprime dans son sujet avec un entier abandon , avec l'audace de ce qui ne relève que de soi-même , et non d'aucune autre opinion. Il en résulte un tableau des plus audacieux et tout à part dans le monde moral , en même temps qu'une création littéraire • mais , dans cette double action , madame Sand est bien maîtresse de ses moyens, et les déploie librement; elle n'est point emportée par l'idée, elle en mesure les gradations , aussi bien qu'elle en possède , quelle en rend toute la passion. L'énergie voilée de madame de Charrière est, comme Caliste elle-même , pleine de charme , de retenue et d'insinuation : elle tisse avec des riens une chaîne de vie et de mort. Autant que lord ***, si ce n'est mieux , on pleure sur son malheur, non pas de ces larmes stériles comme celles qu'arrache Ellénore , à qui , malgré ses qualités , on dirait volontiers ce que pense trop souNent Adolphe : Allez! puissiez-vous être heureuse , pourvu que je ne m'en mêle pas! Et dans cette fascination sincère, qui met toute la vie de Calisle à la merci des irrésolutions et des actes de sou amant , oh lui sait presque gré, tant on la comprend, d'essayer de s'y soustraire au moyen du bonheur qu'elle peut encore donnera un honnête liomme. En un mot , à part la taclie originelle de son histoire, Calisle est une des héroïnes qui réunissent au plus haut degré la simplicité , la passion , le naturel exquis des âmes élevées , l'attrait des esprits ornés , fins et doux , lidéal enfin , avec un je ne sais -quoi de parfaitement humain qui se trouve aussi chez Manon, mais moins peut-être chez Juliette ou chez Leoni. Dans ce dernier l'oman , l'idée est plus vraiment humaine que les caractères ne sont réels , tandis que ce double mérite est entier dans les deux autres. L'abbé Prévost semble y avoir atteint par bonhomie et par inspiration, madame de Charrière par un suprême effort de talent, par une distinction et une profondeur singulières. Le point commun dans la manière des trois auteurs, c'est une certaine spontanéité qui semble venir du cœur et que le talent gou\erne, dispose, assujettit, en lui laissant son coloris et sa ver\e ; c'est aussi la bonne loi de ce lalent qui respecte sa propre tâche, la prend pour but unique, s'y dévoue sans arrière-pensée , et n'y mélange rien d'étranger au sujet, rien qui vienne altérer l'efiTet d'un drame dont, le premier, l'auteur subit l'influence , accepte l'impression. Il y a beaucoup de pouvoir dans une fascination que le narrateur lui-même semble éprouver.
» Madame Sand y mêle les jets de flamme et l'entraînement sans frein de la passion , telle que , dans notre monde du xix= siècle , l'ont acclimatée la fantai.'^ic de Byron , l'ardeur rêveuse, éloquente et bcnsualiste de Uoussôuu , toutes les théories eniia qui , en rélabii.'>-
sont comme de droit naturel , lui enlèvent son Noile et sa pudeur de coupable. Ce sentimentalisme raisonné qui la légitime au grand jour précisément par la fatalité de son charme , de sa force et de son malheur, est une de nos prétentions philosophiques les plus étranges. Aussi, tout accompli qu'il soit, et sobre, plus qu'aucun autre roman de madame Sand , de ces réflexions qui précisent les vues de l'auteur en rappelant celui-ci au travers de ses personnages . Leone. Leoni est un livre attachant , mais triste , un livre qui trouble et fait peur, un livre plein de prescience ou d'expérience amère et fatale. Qu'espérer, en efîet, pour le sort individuel de l'homme, pour l'avenir même de l'humanité , s'il n'y a pas d'autre domination sous le ciel que les instincts passionnés , de plus en plus débarrassés d'entraves?
» La donnée première a beau être toute pareille dans Manon, il ne ressort pas moins du ton , de la manière et du dénouement de l'abbé Prévost une morale différente ; il tient compte de tout , dans une certaine mesure , en peignant avec un entier abandon les égarements d'un invincible amour. Sa naïveté , d'ailleurs, est plus tendre, plus sensible que la fougue passionnée et l'habile séduction graduée dans Lc.onï avec un art si merveilleux. Il réussit mieux à rendre tout simplement le lecteur son complice; et ce reproche, que la conscience lui adresse , est un éloge littéraire qu'il ne faut pas trop regretter d'accorder à un tort involontaire et nécessaire à l'intérêt. L'abbé Prévost n'a point les moyens de madame Sand, l'éclat du style, l'art et la variété des tableaux, la magie pour ainsi dire extérieure qui revêt les personnages de couleurs poétiques et brillantes ; tout son art vient du dedans , d'une chaleur sensible et doucement exprimée , qui donne aux traits du récit et aux figures le coloris de l'âme plutôt que celui du sang. 11 est assez difficile d'aimer Leoni, à moins d'excentricité extrême dans les goûts; il est plus difficile encore de ne pas aimer un peu Manon : c'est tout au plus par curiosité qu'on s'inquiète de l'un , lorsqu'il disparaît ; mais , tout mérité qu'il soit , le sort de l'autre intéresse assez pour qu'on ne consente point à l'abandonner dans son exil. Dès lors elle attache toujours davantage; il est vrai qu'alors aussi elle s'attendrit : elle se corrige, elle montre des facultés de cœur réelles, quoique tardives : elle fait réparation aux vertus outragées , par le bonheur (ju'elle cherche et qu elle trouve dans ce retour.
» La portée morale de CuUsle est de tout autre sorte. Caliste , flétrie par son passé, est une personne telle que, s'il pou%ait entrer dans la tète d'une femme raisonnable d attaquer comme un préjugé les lois éternelles de la pudeur et de l'honneur, on pourrait soupçonner madame de Charrièrc d'avoir créé ce caractère ravissant tout exprès pour cela. Jamais être mis en dehors de la société ne fut, à une seule tache près expliquée et ensevelie , plus digne du bonheur qui lui est impitoyablement refusé. Mais madame de Charrière , esprit juste et élevé autant que distingué , n'a point voulu touchei' le moins du monde aux généralités d'une semblable thèse. En-
traînée par la veine Céconde d"un sujel où elle déplule à la fois les ressources d'un art littéraire finement ingénieux et l'élan naturel qui produit les sincères émotions, madame de Cliarrière semble se prendre avec son lecteur au piège qui laisse échapper lord ***. Gaiiste est si noble, si humble, elle aime tant, qu'un la voudrait , au rebours de ce qu'on sent pour Leoni , encore plus , encore mieux aimée. On n' pardonne pas à son amant une hésitation juste, une froideur raisonnable, un mnntpie de courage contre l'opirùon qui semble devenir une cruelle lAcheté. Mais, au milieu de tout cela pourtant, ce qui reste grandit et subsiste: ce n'est ni la justitication du passé de Caliste . ni ses droits comme innocente : c'est l'efTroi , c'est l'hurreur de l'égoïsme de nature, de race, de ^ertu même et d'honneur, devant lequel la destinée des autres se brise sans miséricorde ; c'est le respect qu'on doit aux sentiments vrais, n'importe chez qui on les trouve : c'est enfin une émouvante et énergique plainte du faible contre le fort , de l'amour contre les calculs, de la victime contre le meurtrier. Or, il n'y a guère de danger à prêcher ainsi, par le fait, le sacrifice de soi-même et de ses intérêts.
» La vigueur et la passion , dans le ruman de madame de Cliarrière, sont beaucoup plus voilées que dans celui de madame Sand , sans être moins réelles. Caliste a des traits d'une sensibilité contenue, des nuances de la vie de 1 âme plus pénétrantes et plus hautes f[ue Manon ou des Grieux : moins de bonhomie, il est ^rai, mais plus d'espiit , et surtout, une distinction remarciuable et soutenue. Leoni est le roman des jeunes cœurs ardents et des libres imaginations. Manon se glissera partout où la pensée romanesque , simj)le, tendre, rêveuse, ne reculera pas devant des incidents trop positifs, c'est-à-dire partout ou \ont les livres d'amour, dont celui-ci est le na'if et commun chef-d'œuvre. Caliste restera un ouvrage de choix et de goût, général par les émotions qu'il soulève, plus littéiaire peut-être que les deux autres par le fini, le mélange exquis de leurs qualités. Même dans ses pages les plus vives , on y sent une touche délicate et savante qui réclame l'examen approfondi pour être complètement appréciée. Dans les tableaux de madame de Charrière rien ne frappe qu'à l'étude, et presque au second regard. Les proportions , la sobriété , la perfection du dessin , l'idée et l'esprit des choses, au lieu de leur matérialité , voilà son talent. Si nous y insistons , c est que son nom, moins connu que les deux autres , exige cette explication ; c'est que tous ceux qui lisent un roman ont lu Leone Leoni , que les gens qui se piquent de littérature n ignorent point le prix de Manon Lescaut , mais que trop peu de personnes connaissent Caliste.
» Quant au style , en ces trois romans, il est partout à merveille , et ce qu'il devait être : il est la chose même . il se meut avec les objets : abondant et plein d'éclat chez madame Sand; flexible, candide , touchant et vrai dans l'abbé Prévost : sobre , nerveux , pénétrant et ferme sous la plume virile de madame de Charrière. Lorsque les qualités de premier ordre de cette femme distinguée seront re-
marquées comme elles le méritent , même dans le second rang littéraire dont sa figure ne quittera jamais le demi-jour, on observera en elle, parmi des singularités qui témoignent d'une grande puissance d'esprit , le privilège très rare d'avoir écrit en province comme on ne le fait qu'à Paris. Elle a le tour précis, bref, spirituel et courant de la langue toute française, telle ([u'on ne l'apprend et qu'on ne l'emploie guère hors du centre qui la conserve et la vivifie continuellement. Le talent de madame de Charrière semble en avoir toujours possédé l'esprit: en se jouant, elle en trouve les formes dans toute leur clarté rapide, dans leur aisance hardie et pittoresque, dans leur goût châtié et capricieux. Cela lui vient , non comme par une étude bien faite , mais comme par un don inné , partout très rare à ce degré-là , mais surtout remarquable chez une femme qui passa presque toute sa vie en Hollande , à Lausanne, et dans une terre près de Neuchàtel. Si cette réclusion n'a pu arrêter ou borner le développement d'une intelligence si forte et si indépendante des ressources extérieures , celles-ci , en revanche , ont manqué au succès ; du moins on peut le croire en comparant la réputation à peine admise de madame de Charrière avec son mérite d'auteur et surtout d'écrivain. D'autres causes peut-être aussi , en elle , contribuèrent à cette obscurité, et rendirent Caliste une merveille sans sœur parmi les œuvres nombreuses de madame de Charrière. Elles sont cependant dignes d'attention , mais à un point de vue presque uniquement littéraire. Le talent qui les a produites est du petit nombre de ceux qu'il faut regarder d'un peu près , parce qu'ils ont plus de distinction que d'apparence , plus de finesse que de couleur, et plus de pénétration que d'éclat.
» Mais, lorsqu'on s'en approche ainsi , il est ditïïcile de ne pas entrevoir, de ne pas chercher la personne et sa destinée derrière l'auteur et sa vocations! marquée. Là , quelle tristesse intérieure ! dans cet esprit si distingué , quelle ombre de découragements accumulés ! Cette femme si aimable , si bonne , si forte de pensée et de cœur, qui avait tout reçu de la fortune et de la nature pour le bonheur et pour la gloire , ne connut ni la gloire , ni , serable-t-il . le plus humble bonheur. Sa vie , qu'elle avait pourtant arrangée à son gré , fut vide et consumée. L'absence d'un rayon secret , dune illusion ou d'une foi quelconque , nécessaire à tous les horizons de la terre , même sans parler de ceux du ciel , se fait toujours sentir dans son àme et dans ses écrits. Quand on l'a bien comprise , elle excite autant de pitié que d'admiration. A quoi servent, se dit-on, les plus beaux dons et les plus rares ? à mieux mesurer, à mieux sentir l'aride obscurité de la vie humaine dans tout ce qui lui appartient en propre. Prise comme but, elle est stérile et dérisoire; comme un passage et un moyen , elle s'explique et ne promet plus rien qu'elle ne puisse tenir. »
(Madame Caroline Olivier.)
MADAME DE CHARRIERE.
MADAME DE CHARRIEREZ
Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire , au moment où ils so forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore ; rien de plus instructif que de contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s'essayer sans but et d'instinct , d'étudier le caractère même dans sa nature , à la veille du rôle. C'est un plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph deMaistre; c'est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp opposé à de Maistre , sur un étranger de naissance comme lui, parti de l'autre rive du Léman , mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services , sur Benjamin Constant.
Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l'absence, M. Loève-Veimars , a donné sur l'illustre publiciste (2) une de ces piquantes
(i) Ce morceau a paru pour la première foi.s dans la Revue (1rs Deux Mondes du lo avril 1844.
(2) Reme des Deux Mondes, l" février 1833.
lettres politiques qu'on n'a pas oubliées. Un autre écrivain, un critique dont le silence s'est fait également sentir, M. Gustave Planche, o, publié sm Adolphe [1) quelques pages d'une analyse attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d'assez près , à l'occasion de notices , soit sur madame de Staël , soit sur mesdames de Kriidner ou de Charrière ; mais aujourd'hui c'est mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes , aux années de sa première jeunesse.
Dans l'article que cette Revue a publié, si l'on s'en souvient, sur madame de Charrière (2), sur cette Hollandaise si originale et si libre de pensée , qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d'ouvrages d'un français excellent, il a été dit qu'elle connut Benjamin Constant sortant de l'enfance , qu'elle fut la première marraine de ce chérubin déjà quelque peu émancipé, qu'elle contril)ua plus que personne à aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux s'écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier, et que les messages ne cessaient pas d'une chambre à l'autre ; mais ce n'était là qu'un aperçu , et le degré d'influence de madame de Charrière sur Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant ces années préparatoires , ne sauraient se soupçonner en vérité , si les preuves n'en étaient là devant nos yeux , amoncelées, authentiques , et toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.
Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur , de Lausanne , se trouve possesseur, par
(1) Revue (Jes Deux Mondes , l^"' août 1834.
(2) 15 mars 1839. — C'est la iiotici' ([ui "est en tête du présent volume.
ET MADAME DE CHARRlÈRE. 219
héritage, de tous les papiers de madame de Charrière. En même temps qu'il sent le prix de tous ces trésors , résultats accumulés d'un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle , M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion que cette possession délicate impose. En préparant l'intéressant travail dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd'hui, il a dû choisir et se borner : « Il est, dit-il, dans les papiers dont >' nous sommes dépositaire, des choses quine verront jamais » le jour ; il existe tel secret que nous entendons respecter. » Il est d'autres pièces au contraire qui sont acquises à " l'histoire , à la langue française , comme aussi à la phi- » losophie du cœur humain. Si la postérité n'a que faire " des faiblesses de quelques grands noms , elle a droit de .' revendiquer les documents cpii la conduiront sur la trace " de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoileront les » vrais éléments dont s'est formé à la longue tel carac- « tère historique controversé. "
Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à. suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec madame de Charrière. Elle comprend un espace de sept années, 1787- 1795 ; Benjamin a vingt ans au début , il est dans sa période de AVerther et d'Adolphe ; s'il est vrai qu'il n'en sortit jamais complètement, on accordera qu'à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veutl'étudier sous cet aspect, l'occasion est belle, elle est transparente ; on a là l'épreuve avant la lettre , pour ainsi dire.
■ Toutd'abord on voitlejeune Benjamin fuyant la maisoi\ paternelle, ou plutôt s'échappant de Paris , où il passait l'été de 1787, pour courir seul, à pied, à cheval, n'importe comment, les comtés de l'Angleterre. Il est parti, pourquoi? il ne s'en rend pas lui-même très bien compte,
il est parti par ennui , par amour, par coup de tête , comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l'assiègent , et il ne se tuera pas ; des projets d'émigration en Amérique le tentent, et il n'émigrera pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à madame de Chàrrière , à des lettres pleines déjà de saillie , de persiflage, de moquerie de soimême et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant l'aile , assez mal reçu de sa famille pour son équipée , il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel ; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaieté, de félicité presque ; il s'en souviendra longtemps , il en parlera avec reconnaissance , avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte terminé.
Le second s'ouvre à Brunswick , à cette petite cour où sa famille l'a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il; il y arrive en mars 1788, il y réside durant ces premières années de la révolution; il s'y ennuie, il s y marie, il travaille à son divorce , qu'il finit par obtenir (mars 1793); il s'est livré dans l'intervalle à toutes sortes de distractions et à un imbroglio d'intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands événements. Placé au foyer de l'émigration et de la coalition , il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l'ont perdu de vue , et tant soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le connaître mieux ; mais il nous apparaît déjà ce qu'il sera toujours au fond , un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles essors trop vite brisés , avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.
L'astre de madame de Charrière n'a pas trop pâli durant tout ce premier séjour; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains détails qu'il n'estpas absolument nécessaire de raconter à une femme. Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et il a l'air, par moments , de croire en vérité que son avenir est là. Un voyage qu'il fait en Suisse , dans l'été de 1793, dut contribuer à le détromper; quelques années de plus , quelques derniers automnes avaient achevé de ranger madame de Charrière dans l'ombre entière et sans rayons. Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1 794 , mais il n'y tient plus , il revient en Suisse , il y rencontre pour la première fois madame de Staël, le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s'ouvre à ses regards , un monde d'idées se révèle ; une carrière d'activité et de gloire le tente. 11 arrive à Paris dans l'été de 1796, il y embrasse une cause , il s'y fait une patrie.
Le reste est connu, et l'on a raison de dire avec M. Gaullieur que " cette avant- scène de la biographie de " Benjamin Constant est la seule dont il soit piquant au- " jourd'hui de s'enquérir : elle forme , dit-il , comme une " contre-épreuve de la première partie des Confessions de '• Jean-Jacques. C'est le même sol et le même théâtre; " ce sont d'abord les mêmes erreurs et les mêmes agita- " tions, presque les mêmes idées , mais passées à uneau- " tre filière et reçues par un monde différent. -
On peut se demander avant tout comment une inllLicnce aussi réelle, aussi sérieuse que l'a été celle de madame de Charrière , n'a pas laissé plus de trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant ; comment elle a si complètement disparu dans le tourbillon et l'éclat de ce qui a succédé, et par quel inconcevable oubli il n'a nulle part rendu témoignage à un nom cpii était fait pour vivre et pour se rattacher au sien. M. Gaullieur n'hésite
pas à reconnaître un portrait de madame de Charrière dans cette page du début à' Adolphe :
" J'avais , à l'âge de dix-sept ans , vu mourir une " femme âgée , dont l'esprit , d'une tournure remarquable " et bizarre , avait commencé à développer le mien. Cette " femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée desacar- •' rière , lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas , » avec le sentiment d'une grande force d'âme et defacul- "' tés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, '• faute de s'être pliée à des convenances factices , mais " nécessaires , elle avait vu ses espérances trompées , sa » jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l'avait " atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château » voisin' d'une de nos terres , mécontente et retirée , » n'ayant que son esprit pour ressource , et analysant >' tout avec son esprit (1). Pendant près d'un an, dans " nos conversations inépuisables , nous avions envisagé " la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour " terme de tout; et, après avoir tant causé de la mort " avec elle , j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. -
Quoiqu'il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant , à l'âge de vingt ans, n'ait peut-être pas trouvé d'abord madame de Charrière une personne aussi âgée qu'Adolphe veut bien le dire , et qu'il ne l'ait pas vue précisément à son lit de mort , l'intention du portrait est incontestable , et on ne saurait y méconnaître
(I) Un parent de Benjamin Constant , M. dHermenches, connu par la correspondance générale de Voltaire, était moins sévère on plutôt moins injuste quand il écrivait à madame de Charrière , i)lus jeune il est vrai : « Je voudrais , aimable Agnès , qu'avec la répula- » tion d'une personne d'infiniment d'esprit, on ne ^ous donnAt pas » celle d'une personne singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes » trop l)onne, trop honnête , trop naturelle; faites- vous un système » qui vous rapproche des formes reçues , et vous serez au-dessus de » tous les beaux esprits présents et passés. C'est un conseil que j'ose » donner à mon amie à l'âge de vingt-six ans. Adieu , divine per- » sonne. » (Note de M. Gaullieur.)
celle qu'on a une fois rencontrée. — " J'avais , dit encore " Adolphe, j'avais contracté, dans mes conversations avec " la femme qui, la première , avait développé mes idées, " une insurmontable aversion pour toutes les maximes " communes et pour toutes les formules dogmatiques. » On va voir , en effet , que les maximes communes n'étaient guère d'usage entre eux, et ce sont justement ces conversations inépuisables, ces excès même d'analyse, que nous sommes presque en mesure de ressaisir au coml^letet de prendre sur le fait aujourd'hui. Adolphe va en être mieux connu ; ses origines morales vont s'en éclairer, hélas ! jusqu'en leurs racines.
M. GaulHeur, dans son introduction, a eu le soin de s'arrêter sur quelques circonstances de la biographie de madame de Charrière, de développer ou de rectifier ])lusieurs points où les renseignements antérieurs avaient fait défaut. La notice de la Revue des Deux Mondes avait dit d'elle qu elle était mèdiocrerntnl jolie ; M. Gaul- Heur fournit des preuves très satisfaisantes du contraire : " Son buste par Houdon , dit- il , et son portrait par La- » tour, que je possède dans ma bibliothèque, témoignent » de V étincelante beauté de madame de Charrière. L'('- - pithète est d'un de ses adorateurs (1). •• On avait dit encore qu'elle avait eu quelque difficulté à se marier, étant sans dot ou à peu près. M. GauUieur montre qu'elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et qu'à aucun moment les épouseurs ne manquèrent; qu'elle en refusa même de maison souveraine , et que , si elle se décida
(I) OsfTons-nous , après cela, faire remarquer qu il ne faut j)a.s toujours prendre e.xaftemenf nu pied de là lettre ce que disent I(^s adorateurs? Dans un portrait délie pyr cllc-miMno , madame de Cliarrièrc senablc être un peu mpins certai^le d<- sa beauté ; « Vous me demanderez jiellt-iUrc sï Zi'lMâi' est belle, ou jolie, ou passable V .le ne sais ; c'est selon qu'on laime , ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a la ititrç^ belFo , elle 'Ift Sait , et s'en prtï'e' 'nu jleu trop au frré de la modestie. Elle n'a pas la main blancbe , elle l(^ï<dit';Ju!i^iit êti badine, mais elle voudrait bien n'a\oir pas sujet d'en badiner... »
pour un précepteur suisse , c'est que sa sympathie pour le Saint-Preux l'emporta.
Mais , laissant ces minces détails , nous introduirons sans plus tarder le personnage principal. La situation est celle-ci : Madame de Charrière , auteur célèbre de Caliste , et qui ne doit pas avoir moins de quarante-cinq ans , est venue passer quelque temps à Paris dans la famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant y est venu de son côté ; à ce moment, l'assemblée des notables, les conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt; la curiosité universelle est enjeu, et celle du nouvel arrivant n'est pas en reste. Il voit le monde de madame Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée, il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de Benjamin : il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt ans accomplis , embrasse un état ; il lui enjoint de quitter Paris et de venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison deBoisle-Duc (1), où le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l'épée, entre la diplomatie ou la finance. Voici quelques unes des premières lettres , où le caractère éclate tel qu'il sera toute la vie. Quant au style , il est ce qu'il peut , il n'est pas formé encore, mais l'esprit va son train tout au travers. Nous ne faisons qu'extraire le travail de M. Gaullieur, et y emprunter notes et éclaircissements .
Douvres, ce 26 juin 1787.
" Il y a dans le monde , sans que le monde s'en doute ,' un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse , à l'occasion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles , que l'ouvrier qui l'avait posée ne
(I) Le père de Benjainiu tlunslaiit était au service des États-Géiiclaux de Hollande.
se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses descendants.
" C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases toute l'emphase philosophique), c'est ainsi , dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous , je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise ; que l'ennui, réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de partir pour Bois-le-Duc , je partirais pour l'Angleterre , presque sans argent et absolument sans but.
" C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singuUère. Samedi dei'nier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien , que nous n'eilmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous filmes obligés de revenir sur nos pas. A neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande , et moi , qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions C{ue le lendemain , je m'en retournai chez moi pour y chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny (1). Cette lettre , le regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire , le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous a^àons eues ensemble , me jetèrent dans une mélancolie sombre.
* En fouillant dans d'autres papiers , je trouvai une autre lettre d'une de mes parentes, qui, en me parlant de
(1) Il s'agis.sait d'une demande en mariage faite quel({iies jours auparavant. Mademoiselle .lenn^ Pouirat, vivement reclie.'-chée par benjamin Constant, avait répondu de manière à laisser bien peu d espérances , ou du moins sa réponse décelait beaucoup de co- «luettorie et de calcul.
mon père , me peignait son mécontentement de ce que je n'avais point d'état, ses inquiétudes sur l'avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l'intérêt qu'il y ■ mettait. Je me représentai , moi , pauvre diable , ayant manqué dans tous mes projets , plus ennuyé , plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances , n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu\m homme aux yeux duquel , à vingt ans , tout était décoloré , sans activité, sans énergie, sans désirs, a3ant le morne silence de la passion concentrée sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous raniment et nous donnent de nouvelles forces.
" J'étais abattu ; je souffrais , je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium , c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui le sacrifice manqué par l'amour (1).
» Une idée folle me vint ; je me dis : Partons , vivons seul , ne faisons plus le malheur d'un père ni l'ennui de personne. jMatête était montée : je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas , et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j'avais sur moi. 11 était minuit. J'allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m'}^ fis donner un lit. J'y dormis d'un sommeil pesant , d'un sommeil affreuxjusqu'à onze heures. L'image
(l)^Quelque temps auparavant, Benjamin .Constant , contrarié dans une inclination, avait eu cpielque velléité de suicide. Il en reparlera plus tard , il en reparlera sans cesse. C'est la même sccne.qui se renouvellera bien des fois dans sa vie , et qui , toujours commencée au tragique , se terminera toujours en ironie. — « Il avait l'habitude des menaces violentes sur lui-même , me dit quelqu'un qui l'a bien connu : il menaçait de se tuer, de se couper la gorge. 11 fit ainsi auprès de madame de ***, à l'origine de leur liaison ; il tenta ce même moyen auprès de madame *** (1815); ou plutôt ce n'était pas chez lui calcul , mais violence fébrile et nerveuse. Une jeune enfant . qui se trouvait présente à certaines de ses visites , disait quelquefois lorsqu'il sortait « Oh I ma tante , comme ce monsieur- » là est malade aujourd'hui ! »
de mademoiselle P... embellie par le désespoir me poursuivait partout. Je me lève ; un sellier qui demeurait visà-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je fn' enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n'avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J'arrive à Calais , je m'embarque, j'arrive à Douvres, et je me réveille comme d'un songe.
" Mon père irrité , mes amis confondus , les indifférents clabaudant à qui mieux mieux; moi seul , avec quinze guinées, sans domestique, sans habit , sans chemises , sans recommandations, voilà ma situation , madame , au moment où je vous écris , et je n'ai de ma vie été moins inquiet.
" D'abord , pour mon père , je lui ai écrit ; je lui ai fait deux propositions très raisonnables : l'une de me marier tout de suite ; je suis las de cette vie vagabonde ; je veux avoir un être à qui je tienne et qui tienne à moi , et avec qui j'aie d'autres rapports que ceux de la sociabilité passagère et de l'obéissance implicite. De la jeunesse , une figure décente, une fortune aisée , assez d'esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant bien .qu'on en fait, une naissance et une éducation qui n'avilisse pas ses enfants , et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu'eux (1), c'est tout ce que je demande.
" Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs , plus ou moins,
(1) C'est encore une tribulation matrimoniale. Benjamin Constant fait ici allusion à un mariage qu'on avait voulu lui faire contracter à Lausanne quelque temps auparavant. La famille Cazenove est aujourd'hui à peu près éteinte.
du bien de ma mère , et qu'il me laisse aller m'établir en Amérique. En cinq ans je serai naturalisé , j'aurai une patrie (1), des intérêts, une carrière, des concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l'étude et à la méditation , possédant parfaitement la langue du paj-s , animé par un but fixe et une ambition réglée , jeune et peut-être plus avancé qu'un autre à mon âge , riche d'ailleurs , très riche pour ce pays-là , voilà bien des avantages.
>■ Peu m'importe quelle des deux propositions il voudra choisir; mais l'une des deux est indispensable. Yivre sans patrie et sans femme , j'aime autant vivre sans chemise et sans argent , comme je fais actuellement.
" Je pars dans l'instant pour Londres ; j'y ai deux ou trois amis , entre autres un à qui j'ai prêté beaucoup d'argent en Suisse , et qui , j'espère , me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre , comptez que j'irai voir le banc de mistriss Calista à Bath (2i . Aimez-moi malgré mes folies ; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation : moi, je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre (3). Je ris pendant des heures de cette complication d'extravagances, et, quand je me regarde
(1) 11 est à remarquer que Benjamin Constant éprouva toujours une grande répugnance à s'avouer Suisse : cela tenait en partie , comme on le verra , à l'antipathie que lui inspirait le régime bernois , dont la famille Constant eut souvent à se plaindre. L'affranchissement du pays de Vaud fut une des premières idées de Benjamin. 11 est vrai qu'il ne se rendait pas trop compte de la maniiM-e de l'opérer. Quand le canton de Vaud fut formé , il ne crut pas d abord à la durée de cette création démocratique.
("2) C'est une allusion à un passage du meilleur des romans de madame de Charrière , Calislc , ou Lettres écrites de Lausanne : « Un » jour, j'étais assis sur un des bancs de la promenade ; . . . une femme » que je me souvins d'avoir déjà vue vint s'asseoir à l'autre extré- » mité du même banc. Nous restâmes longtemps sans rien dire, etc.»
(3) Tout Benjamin Constant est déjà là : se dédoubler ainsi et avoir une moitié de soi-même qui se moque de l'autre. Cette moitié moqueuse finira par être l'homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin Constant , dans toutes les circonstances petites ou grandes
dans le miroir, je nie dis , non pas : ■■■ Ah ! James Boswell(l( ! •' mais : " Ah ! Benjamin , Benjamin Constant ! » Ma famille me gronderait bien d'avoir oublié le de et le Rebecque ; mais je les vendrais à présent ihree jj^nce a pièce. Adieu, madame.
Constant. •>
" P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J'espère que je pourrai encore afford to pay le port de vos lettres. Adressez-les comme ci-dessous , mot à mot :
. H. B. CONSTANT, esq.
» LONDOX.
» To be left at the post office » un called for. »
Chesterfonl , ce 22 juillet 1787.
" Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre [elle manque], que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie ; mais ce qui n'en est pas une, c'est la situation où je suis actuellement , dans une petite cabane , dans un petit village , avec un chien et deux chemises. J'ai reçu des lettres de mon père , qui me presse de revenir, et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple des campagnes , ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je donnerais, non pas dix louis, car il ne m'en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de mademoiselle P.ourrat,pour n'être pas
de la vie , était : « Je suis furieux , j enrage , mais ça m'est bien égal. » Nous surprenons ici la dispo.sition fatale dans son germe déjà éclos.
(I) Madame de Cliarrière , enthousiaste de Paoli , avait engagé Benjamin Constant ;'i traduire de l'anglais l'ouvrage de James Bosvsell , intitulé : An Account of Corsica , and Memoirs of Pascal Paoli , qui eut une très grande vogue vers 1708. La traduction fut entreprise , puis abandonnée , comme tant d'autres choses , par \'inconstanf (c'est ainsi qu'on désignait notre Benjamin dans la société de Lausaime).
habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l'étonnement répugne à l'intimité dumoment, qui est la seule que je désire. On est si occupé à me regarder, qu'on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va pourtant tant bien que mal. En trois jours, j'ai fait quatre-vingt-dix milles; j'écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille à un roman que je vous montrerai. J'en ai, d'écrites et de corrigées, cinquante pages in-S" ; je vous le dédierai si je l'imprime (1). — J'ai rencontré à Londres votre médecin , je l'ai trouvé bien aimable ; mais je ne suis pas bon juge et je me récuse , car nous n'avons parlé que de vous. Ecrivez-moi toujours à Londres. On m'envoie les lettres à lu poste de quelque grande ville par laquelle je passe.
" J'ai balancé comment je voyagerais ; je voulais prendre un costume plus commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit, qui est beaucoup trop (jentleman-Uke , me donnent l'air d'un hroken gentleman, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses égaux, mais il hait la pauvreté, et il hait les nobles. Ainsi , quand il voit un gentleman qui a l'air pauvre , il l'insulte ou le fuit. Mon seul échappatoire , c'est de passer,' sans le dire , pour quelque joiirneyman qui s'en retourne, de Londres oii il a dépensé son argent , à la boutique de son maître. Je pars ordinairement à sept heures ; je vais au taux de quatre milles par heure jusqu'à neuf. Je déjeune. A dix et demie , je repars jusqu'à deux ou trois. Je dîne mal et à très bon marché. Je pars à cinq. A sept, je prends du thé, ou quelquefois , par économie ou pour me lier avec c^uelque voj-ageur qui va du même côté , un ou. deux verres de brandy. i& marche jusqu'à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué. Je dépense cinq à six
(1) Ce livre n'a jamais paru. Nous avons, dit M. Gaullieur, les feuilles manuscrites qui ont été mises au net , et l'ébauche du reste. C'est un roman dans la forme épistolaire.
shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma dépense, c'est que je n'aime pas assez le peuple pour vouloir coucher avec lui , et qu'on me fait , surtout dans les villages , payer pour la chambre et pour la distinction. Je crois que je goiiterai un peu mieux le repos , le luxe , les bons lits , les voitures et l'intimité. Jamais homme ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.
» Vous croirez que c'est une exagération; mais, quand je suis bien fatigué, que j'ai du linge bien sale , ce qui m 'arrive quehpefois et me fait plus de peine que toute autre chose ; qu'une bonne pluie me perce de tous côtés , je me dis : " Ah ! que je vais être heureux cet automne , »' avec du linge blanc , une voiture et un habit sec et » propre ! -
" Je réponds de mon père : il sera fâché contre moi et de mon équipée , quoiqu'il m' assure l'avoir pardonnée ; mais je suis déterminé à devenir son ami en dépit de lui. Je serai si gai , si libre et si franc , qu'il faudra bien qu'il rie et qu'il m'aime (1).
" En général , mon voyage m'a fait un grand bien ou plutôt dix grands biens. En premier lieu , je me sers moi tout seul, ce qui ne m'était jamais arrivé. Secondement j'ai vu qu'on pouvait vivre pour rien ; je puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper, déjeuner, être bien vêtu pour douze louis par mois. Troisièmement j'ai été convaincu qu'il ne fallait, pour être
(1) C'est de son père que Benjamin Constant parle dans Adolphe , quand il dit : « Je ne demandais qu'à me livrer à ces impressions » primitives et fougueuses qui jotteni l'âme hors de la sphère com- » mune... Je trouvais dans mon père , non pas un censeur, mais un » observateur froid et caustique... Je ne me souviens pas , pendant » mes dix-huit premières années , d'avoir eu jamais un entretien » d'une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses , pleines de » conseils raisonnables et sensibles ; mais à peine étions-nous en I) présence l'un de l'autre , qu'il y avait en lui quelque chose de » contraint que je ne pouvais fn'e.xpliquer, et qui réagissait sur » moi d'une manière pénible. »
heureux, quand on a un peu vu le monde , que du repos. " Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci et Lynn , et au-delà de Newmark et , dont Chesterford, d'où je vous écris ce soir, n'est qu'à cinq lieues. — Adieu , madame, ajoutez à ma lettre tous mes sentiments pour vous , et vous la rendrez bien longue.
Constant. -
Westmoreland. — Patterdalc , le 27 août 17S7.
" 11 y a environ cent mille ans , madame , que je n'ai reçu de vos lettres , et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J'ai tant couru à pied, à cheval et de toutes les manières , que je n'ai pu que penser à vous. Je me trouve très mal de ce régime , et je veux me remettre à une nourriture moins creuse. J'espère trouver de vos lettres à Londres , où je serai le 6 ou 7 du mois prochain , et je ne désespère pas de vous voir à Colombier (1) dans environ six semaines ; cent lieues de plus ou de moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne me suis jamais porté : j'ai une espèce de cheval qui me porte aussi très bien , quoiqu'il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante milles par jour. Je me couche de bonne heure , je me lève de bonne heure, et je n'ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité de la langueur (2) .
" Vous avez tort de douter de l'existence de Patterdale.
(1) Près de XeuchAiel ; madame de Charrière y passait la plus grande partie de l'année.
(?) Un des premiers désirs de Benjamin Constant , à son adolescence , fut de voyager seul , à pied , vivant au jour le jour, comme Jean-,Iacques Rousseau; mais il y avait entre l'illustre Genevois et le gentilhomme vaudois cette différence . que celui-ci trouvait à peu près partout , grâce à son nom et au crédit de sa famille , des
11 est très vrai que ma lettre datée d'ici était une plaisanterie ; mais il est aussi très vrai que Patterdale est une petite town , dans le AVestmoreland , et qu'après un mois de courses en Angleterre , en Ecosse , du nord au sud et du sud au nord , dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du Clackmannan , je suis aujourd'hui et depuis deux jours ici , avec mon chien , mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à l'auberge. Je pars demain , et je couche à Reswick , à vingtquatre milles d'ici , oii je verrai une sorte de peintre , de guide , d'auteur, de poète , d'enthousiaste , de je ne sais quoi , qui me mettra au fait de ce que je n'ai pas vu , pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et donner à mes mensonges un air de famille. J'ai griffonné une description bien longue, parce que je n'ai pas eu le temps de l'abréger, de Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points , car je ne sais pas , comme je n'ai pas eu la patience ni le temps de la relire , où j'ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez et croyez ce que vous pourrez , et puis offrez à Dieu votre incrédulité , qui vaut mille fois mieux que la crédulité d'un autre. " J'ai quitté l'idée d'un roman en forme. Je suis trop bavard de mon naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m'impatientaient. J'aime à parler moi-même, surtout quand vous m'écoutez. J'ai substitué à ce roman des lettres intitulées . Lettres écrites de Patterdale à ■Paris dans l'été de 1787, adressées à madame de C. de Z . (madame de Charrière de Zoel). Cela ne m'obhge à rien. Il y aura une demi-intrigue que je quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande . et à 31. de Charrière,
bourses ouvertes et un accueil que le pou\Te Jean- Jacques ne put jamais rencontrer au début de sa carrière. On \ient devoir comment le voyage pédestre s'est transformé en promenade à cheval. Le jeune Constant pouvait bien ressentir, pràce à son imprévoyance calculée , une gêne d'un moment , mais jamais les angoisses de la misère. Sa détresse était plus ou moins l'uctice.
qui, j'espère, n'a pas oublié son fol ami , le plus grand secret. Je veux voir ce qu'on dira et ce qu'on ne dira pas, car je m'attends plus au châtiment de l'obscurité qu'à l'honneur de la critique. Je n'ai encore écrit que deux lettres ; mais , comme j'écris sans style , sans manière , sans mesure et sans travail , j'écris à trait de plume. . .
A dixvhuit milles de Patterdale , Ambleside , le 31 .
" Je suis resté jusqu'au 30 à Patterdale. Je n'ai point encore été à KesAvick. Je n'y serai que ce soir, et j'en partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du Cumberland ont interrompue. Je viens d'essuyer une espèce de tempête sur le Windermere , un lac , le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J'ai eu envie de me noj^er. L'eau était si noire et si profonde (1) , que la certitude d'un prompt repos me tentait beaucoup ; mais j'étais avec deux matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je m.e suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J'ai à peine six louis : le cheval loué m'en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d'argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n'y sont point. ru j'ust intst to fate. Je vendrai , si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque bonne âme , ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre ; et j'irai comme Goldsmith , avec une viole et un orgue sur mon dos , de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai , je parlementerai , et je me marierai; puis, après tous ces rai , je dirai, comme Pangloss fessé et pendu : " Tout est bien. -
(0 P'irodie de ce pas.sage célèbre de la Nouvelle Héloïse: «La roche est escarpée , l'eau est profonde , et je suis au désespoir !... »
A quatorze milles d'Ambleside , Kendal , l«r septembre.
"... C'est une singulière lettre que celle-ci , madame , — je ne sais trop quand elle sera finie , — mais je vous écris et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres. — Me voici à trente milles de Keswick, où j'ai vu mon homme. — J'ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau , — et je ne puis le défaire. Je vous l'enverrai de Manchester, où je coucherai demain ; — je vais à grandes journées par économie et par impatience. — ^On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame. — Pour varier ma lettre , je vous envoie mon épitaphe. — Si vous n'entendez pas parler de moi d'ici à un mois , faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière (1) , et faites-y graver l'inscription suivante ; — elle est en mauvais vers , et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai envie, — On pardonne bien des choses à un mort, et l'on ne pardonne rien aux vivants. —
EN MÉMOIRE 'd'henri-benjajiin de coxstant-rebecque ,
Né à Lausanne en Suisse,'
le^2,5nov. 1767 (2).
Mort à , dans le comté
de
en Angleterre.
Le septembre 1787.
D'un bâtiment fragile imprudent conducteur, .Sur des flots inconnus je bravais la tempête.
(1) Campagnes près de Lausanne, appartenant alors à la famille Constant.
(2) Benjamin Constant, comme bien des gens , se trompait sur la date précise de sa naissance. Voici ce qu'on lit dans les registres de
La foudre grondait sur ma tête ,
Et je lécoutais sans terreur.
Mon vaisseau s'est brisé , ma carrière est finie. J'ai quitté sans regret ma languissante vie , J'ai cessé de soufTrir en cessant d'exister. Au sein même du port j'avais prévu l'orage ;
Mais , entraîné loin du rivage , A la fureur des vents je n'ai pu résister.
J'ai prédit l'instant du naufrage ,
Je l'ai prédit sans pouvoir l'écarter.
Un autre plus prudent aurait su l'éviter.
J'ai su mourir avec courage ,
Sans me plaindre et sans me vanter.
" Pas tout-à-fait sans me vanter pourtant , madame , voyez l'épitaphe...
A vingt-deux milles de Kendal, Lancaster, i" septembre.
" Mes plans d'Amérique , madame , sont plus combinés que jamais. Si je ne me marie ni ne me pends cet hiver, je pars au printemps. J'ai parlé à plusieurs personnes au lait. Je compte aller sérieusement chez M. Adams (1), avant de quitter Londres , prendre encore de nouvelles informations ; et si le démon de la contrainte et de la défiance ne veut pas quitter mon pauvre Désert , je lui céderai la place (2). — J'emprunterai d'une de mes parentes, qui m'a déjà prêté souvent et qui m'offre encore davantage (ce n'est pas madame de Severy) , huit mille
l'état civil de Lausanne: « Benjamin Constcait , fils de noble Juste Constant, citoyen de Lausanne et capitaine au service des États- Ciénéraux , et de feu madame Henriette de ChandieU; sa défunte femme, né le dimanche 25 octobre, a été baptisé en Saint-François, le 11 novembre 1767, par le vénérable doyen Polier de Bottens , le lendemain de la mort de madame sa mère. » Ainsi , Benjamin Constnnt, orphelin de mère, pouvait dire avec Jean-Jacques Rousseau: n ^la naissance fut le premier de aies mallieurs. » On sent trop , en effet, qu'à tous deux la tendresse d'une mère leur a manqué.
(1) Le célèbre John Adams était alors en mission à Londres pour les États-Unis.
(2) Les ennuis domestiques de Benjamin Constant provenaient en i^raude partie de sa belle-mère.
francs , si elle les a , et je me ferai f armer dans la Virginie. N'est-il pas plaisant que je parle de huit mille francs , quand je n'ai pas six sous à moi dans le monde?
Sur mon grabat je célébrais Glycère , Le jus divin d'un vin mousseux ou grec , Buvant de l'eau dans un vieux pot à bière.
Je cite tout de travers ; mais une de vos aimables qualités est d'entendre tout bien , de quelque manière qu'on parle. Je défigure encore cette phrase , et c'est bien dommage. — Si vous vous rappelez son auteur, c'est ma meilleure amie et la plus aimable femme que je connaisse (1). Si je ne me rappelais votre amour pour la médisance , je me mettrais à la louer. Pardon , madame , — revenons à nos moutons , — c'est-à-dire à notre prochain , que nous croquons comme des loups.
Même date , au soir.
" Je relis ma lettre après souper, madame , et je suis ho.nteux de toutes les fautes de style et de. français; mais souvenez-vous que je n'écris pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour ou auprès d'une jolie femme ou d'une femme autrefois jolie i2i , mais en courant , non pas la poste , mais les grands chemins , en faisant cinquante-deux milles, comme aujourd'hui, sur un malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable , et n'aj-ant autour de moi que des êtres étranges et étrangers , qui sont pis que des amis et presque que des parents... -
C'est assez de ce début ; on en a plus qu'il n'en faut pour savoir le ton ; Benjamin Constant continue de ce
(1) La phrase défigurée est de madame de Cliarrière.
(2) Ceci a bien l'air d'une épigramme échappée par la force de liiabitude. Madame de Charrière aurait pu être la mère de Benjamin Constant.
train railleur durant bien des pages, durant quinze grandes feuilles in-folio. Sa caravane pourtant tire à sa fin ; il ne se tue pas, il ne meurt pas de fatigue; il arrive par monts et par vaux chez un ami de son père , qui lui refait la bourse et le remet sur un bon pied, sa monture et lui. Bref , dans une dernière lettre datée de Londres , du 12 septembre , il annonce à madame de Charrière par des vers détestables (il n'en a jamais fait que de tels) , qu'en vertu d'un compromis signé avec son père , il va partir pour la cour de Brunswick , et y devenir quelque chose comme lecteur ou chambellan de la duchesse ; mais il passera auparavant par le canton de Vaud et par Colombier, ce dont il a grand besoin , confesse-t-il un peu crûment ; car, à la suite de ce beau voyage sentimental , il lui faut refaire tant soi peu sa santé et son humeur.
Ce qui a dii frapper dans ces premières lettres , c'est combien l'esprit de moquerie, l'absence de sérieux , l'exaltation factice , et qui tourne aussitôt en risée , percent à chaque ligne : nulle part , un sentiment ému et qui puisse intéresser , même dans son égarement ; nulle part , une plainte touchante , un soupir de jeune cœur , même vers des chimères ; rien de cet amour de la nature qui console et repose, rien de ce premier enchantement oii Jean- Jacques était ravi , et qu'il nous a rendu en des touches si pleines de fraîcheur. Adolphe, Adolphe, vous commencez bien mal ; tout cela est bien léger, bien aride , et vous n'avez pas encore vingt ans (1) !
(1) A vingt ans , Benjamin Constant se considérait déjà comme bien blasé , bien vieux , et il lui échappait quelquefois de dire : Quand j'avais seize «?i.s, reportant à cet ;lge premier ce qu'on est convenu d'appeler la jeunesse. Et puisque nous en sommes ici à ses lettres , nous nous reprocherions de ne pas en citer une écrite par lui , à Tâge de douze ans , à sa grand'mère , pendant qu'il était à Bruxelles avec son gouverneur. M. Yinet l'a donnée dans les premières éditions de son excellente Chreslomathie , mais il l'a supprimée, je me demande pourquoi, dans la dernière. Cette lettre est très peu connue en France ; elle peint déjà le Benjamin
Il est de retour en Suisse au commencement d'octobre 1787. Je crois bien qu'avant de se rendre à Lausanne, il passa (et je lui en sais gré) par Colombier : il y arriva à ine.d , à huit heures du soir , le 3 octobre 1787, luimême a noté presque religieusement cet anniversaire. Le lendemain 4 , il était à Lausanne , et il écrit aussitôt :
tel qu'il sera un jour, avec sa légèreté , sa mobilité d'émolions , ses. instincts de joueur et de moqueur, et aussi avec toute sa grâce. La voici :
Bruxelles, 19 novembre 1779.
« J'avais perdu toute espérance, ma chère grand'mère ; je croyais que vous ne vous souveniez plus de moi , et que vous ne m'aimiez plus. Votre lettre si i)onne est venue très ù propos dissiper mon chagrin, car j'avais le cœur l^ien sorré ; votre silence m'avait fait perdre le goût de tout , et je ne trouvais plus aucun plaisir à mes" occupations, parce que dans tout ce que je lais j'ai le but de vous plaire, et, dès que vous ne vous souciez [sic) plus de moi , il était inutile que je m'applique [sic). Je disais : Ce sont mes cousins qui sont auprès de ma grand'mère qui m'effacent de son souvenir ; il est vrai qu'ils sont aimables, qu'ils sont colonels, capitaines, etc. , et moi je ne suis rien encore ; cependant je l'aime et la chéris autant qu'eux. Vous voyez, ma chère grand'mère, tout le mal que votre silence m'a fait : ainsi , si vous vous intéressez à mes progrès, si vous voulez que je devienne aimable, savant, faites-moi écrire quelquefois , et surtout *aimez-moi malgré mes défauts ; vous me donnerez du courage et des forces pour m'en corriger, et vous me verrez tel que je veux être , et tel que vous me souhaitez. II ne me manque que des marques de votre amitié ; j'ai en abondance tous les autres secours, et j'ai le bonheur qu'on n'épargne ni les soins , ni l'argent pour cultiver mes talents , si j'en ai , ou pour y suppléer par des connaissances. Je voudrais bien pouvoir vous dire de moi quelque chose de bien satisfaisant , mais je crains que tout ne se borne au physique; je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que, si c'est tout , il ne vaut pas la peine de vivre. Je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité , et lui donner mie marche plus cadencée ; j'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet : je joue des (kUkjIo , des largo , qui endormiraient trente cardinaux. Les premières mesures vont bien, mais je ne sais par quelle magie les airs si lents finissent toujours par de^enir dcsprcslissiino. Il en est de même de la danse ; le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand'mère , que ce mal est incurable , et qu'il résistera à la raison même ; je devrais en avoir quelque étincelle , car j'ai douze ans et
" Enfin m'y voici , je comptais vous écrire sur ma récep- •• tion , mes amis , mes parents , mais on me donne une " commission pour vous, madame , et je n'ai qu'un demi- -- quart d'heure à moi. Mon oncle , sachant que M. de " Saïgas (1) doit venir e7)Jin chercher sa femme (2) , vou-
"quelques jours : cependant je ne m'aperçois pas de son empire : si son aurore est si faible , que sera-t-elle à vingt-cinq ans ? Savezvous, ma chère grand'mère, que je vais dans le grand monde deux fois par semaine ? j'ai un bel habit , une épée , mon ohapeairsous le bras , une main sur la poitrine , l'aulre sur la hanche; je me tiens bien droit, et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute , et jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l'air de ne pas .s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on traite de fantaisies. A propos d'or, j'ai bien ménagé les deu.v louis que vous m'avez envoyés l'année dernière , ils ont duré jusqu'à la foire passée ; à présent , il ne me manque qu'un froc et de la barbe pour être du troupeau de saint François ; je ne trouve pas qu'il y ait grand mal : j'ai moins de besoins depuis ((ue je n'ai plus d'argent. J'attends le jour des Rois avec impalience. On commencera à danser chez le prince ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je me propose , je préférerais de passer quelques moments avec vous , ma chère grand'mère : ce plaisir-là va au cœur, il me rend heureux , il m'est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles , et ils laissent un vide que je n'éprouve pas lorsque j'ai été avec vous. Je ne sais pas quand je jouirai de ce bonheur: mes occupations vont si bien, qu'on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses respects ; il aura l'honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et excellentissime grand'mère ; vous êtes l'objet continuel de mes prières. Je n'ai d'autre bénédiction à demandera Dieu que votre conservation. Aimez-moi toujours , et faites-m'en donner l'assurance. » — On se demande involontairement, après avoir lu une telle lettre, s'il est bien possible qu'elle soit d'un enfant de douze ans. Quoi qu'on pui.sse dire , elle ne fait , pour le ton et pour le tour d'espril , que de\ancer les nôtres , qui semblent venir exprès pour la confirmer.
(1) Le baron de Saïgas, gentilhomme protestant de la maison de Pelet , dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de l'édil de Nantes; il avait passé des années à la cour d'Anglelei re en qualité de gouverneur d'un des jeunes princes de la maison de Hanovre. Retiré à Rolle dans le pays de Vaud, il y vivuil étroitement lié avec M. de Charrière.
(2) La femme de M. de Constant, la (jcncnde de Constant, comme on disait.
" drait que vous vinssiez avec lui. Vous trouveriez , dit-il, " une famille toute disposée à vous aimer, à vous admirer, •• et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. " Mon manoir de Beausoleil est bien petit ; mais , si vous " venez avec M. de Saïgas , je vous demande la préfé- " rence sur mon oncle et sur sa résidence plus confor- " table; je le lui ai déjà déclaré. Ce n'est qu'une petite " course, et, si vous voulez m'admettre pour votre che- " valier errant, nous retournerons ensemble à Colombier." — Madame de Charrière vint en effet, et emmena au retour le jeune Constant, ou dU moins celui-ci l'alla rejoindre ; ces deux mois de séjour, de maladie , de convalescence , auprès d'une personne supérieure et affectueuse , semblèrent modifier sa nature et lui communiquer quelque chose de plus calme, déplus heureux. Par malheur, l'aridité des doctrines gâtait vite ce que la pratique entre eux avait de meilleur, et on achevait , en causant, de tout mettre en poussière dans le même temps qu'on réussissait à se faire aimer. Madame de Charrière écrivait alors ses lettres politiques sur la révolution tentée en Hollande par le parti patriote, et Benjamin Constant, par émulation , se mit à tracer la première ébauche de ce fameux livre sur les religions qu'il fut près de quarante ans à remanier , à refaire ^ à transformer de fond en comble. L'esprit dans lequel il le conçut alors n'était autre que celui du xvnie siècle pur, c'est-à-dire un fonds ' d'incrédulité et d'athéisme que l'ambitieux auteur se réservait sans doute de raffiner. On lit dans une lettre de madame de Charrière , d'une date postérieure , quelques détails singuliers sur cette composition primitive : " Après " mon retour de Paris, dit-elle, fâchée contre la princesse " d'Orange, j'écrivis la première feuille des Observations et " Covj ectures joolitiques , puis vinrent les autres; j'exigeais " de l'imprimeur qu'il les envoyât , l'une après l'autre , à " mesure c^u'il les imprimait, à M. de Saïgas , à M. Van
" Spiegel , à M. Charles Bentinck. Je voulais qu'on les " vendît à Paris eomme tout autre ouvrage périodique (1). "Benjamin Constant survint, il me regardait écrire, " prenait intérêt à mes feuilles , corrigeait quelquefois la " ponctuation, se moquait de quelques vers alexandrins qui '• se glissaient parfois dans ma prose. Xous nous amusions •' fort. De l'autre côté de la même table, il écrivait sur " des cartes de tarots , qu'il se proposait d'enfiler en- " semble, un ouvrage sur l'esprit et l'influence de la re- » ligion ou plutôt de toutes les religions connues. Il ne " m'en lisait rien, ne voulant pas, comme moi , s'exposer " à la critique et à la raillerie. Madame de Staël en a " parlé dans un de ses livres. Elle l'appelle un cjrand ou- " vraye , cjuoiqu'elle n'en ait vu , dit-elle , que le commen- " cément , quelques cartes sans doute , et elle invite la " littérature et la philosophie à se réunir pour exiger de ". l'auteur qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme " point cet auteur, ne donne point son adresse , de sorte " que la littérature et la philosophie eussent été bien em- " barrassées de lui faire parvenir une lettre. »
Yoilù de l'aigreur qui perce un peu vivement et sans but , nous en sommes fâché pour madame de Charrière. Le fait est cj^ue l'ouvrage dont parlait madame de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s'esquissait sur im jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le puemier à plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans , selon les nouvelles idées survenantes : .' L'utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu'on lui a connu ; voyez , j'ai rassemblé d'abord mes dix mille faits : eh bien ! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage , ces mêmes faits m'ont suffi à tout ; je n'ai eu qu'à m'en servir comme on se sert de
(1) On trouve dans quelques catalogues du temps ces Observations attribuées à Mirabeau. Avis à M. Quérard et aux ])ibliographes.
soldats , en changeant de temps en temps l'ordre de bataille (1). .'
Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c'est qu'elle ait été écrite au revers de cartes à jouer : fatal et bizarre présage! — On raconte qu'un jour, une nuit, peu de temps avant la publication de l'ouvrage, quelqu'un rencontrant Benjamin Constant dans une maison de jeu lui demanda de quoi il s'occupait pour le moment : " Je ne m'occupe plus quedç religion, » réponditil. Le commencement et la fin se rejoignent.
En réduisant même ces accidents , ces légèretés de propos à leur moindre valeur , en reconnaissant tout ce qu'a d'éloquent et d'élevé le livre de la Religion dans la forme sous laquelle il nous est venu , on a droit de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L'esprit humain ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies ; elles finissent par se loger au cœur même et comme dans la moelle du talent, elles soufflent froid jusqu'à travers ses meilleures inspirations. Un je ne sais quoi circule qui avertit que l'auteur a beau s'exalter, que l'homme en lui n'est pas touché ni convaincu. Ainsi tout ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot : Je roxLclrais croire , comme le petit Hvre d'Adolphe se résume en cet autre mot : Je voudrais aimer (2).
(1) Il disait aussi , d'un tour plus vif et avec geste, en tenant et faisant jouer entre ses doigls les carlex de son livre : « J'ai 30,000 faits qnl se retoui'nent à mon commandement. «
(2) Kn politique de môme , il perce au fond de tous les écrits de Befijamin Constant un grand désir de convaincre , si toutefois l'auteur était convaincu. Apres son cciuipée des Gent-Jours , quelques amis lui conseillèrent dadresser un mémoire , une lettre au roi. Il fit remettre cette lettre par M. Decaze.s , et Louis XVIil, après avoir lu , le raya , de sa main, de la liste des proscrits. On lui en faisait compliment le soir : <> Eli bien 1 votre lettre a réussi, elle a persuadé le roi. — Je le crois bien ; moi-même ,.elle m'a presque persuadé ! » C'est ainsi qu'il se raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se l'ont pires (ju'ilsne peuvent, a dit Montaigne.
Quant à la conjecture sur l'esprit originel du grand ouvrage , ce n'en est pas une , à vrai dire , et tout ce qui trahit les sentiments philosophiques de l'auteur à cette époque ne laisse pas une ombre d'incertitude. Nous en pourrions citer cent exeniples; un seul suffira. Voici une lettre écrite de Brunswick à madame de Charrière dans un moment d'expansion , de sincérité , de douleur ; mais l'irrésistible moquerie 3^ revient vite , amère et sifflante , étincelante et légère , telle que Voltaire l'aurait pu manier en ses meilleurs et en ses pires moments. Cette lettre nous représente à merveille ce que pouvaient être les interminables conversations de Colombier, ces analyses dévorantes qui avaient d'abord tout réduit en poussière au cœur d'Adolphe.
Ce 4 juin 1190.
" J'ai malheureusement quatre lettres à écrire , ce matin, que je ne puis renvoyer. Sans cette nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous répondre et à vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec quel empressement je recommence notre pauvre correspondance , qui a été si interrompue et qui m'est si chère. Il n'y a que deux êtres au monde dont je sois parfaitement content, vous et ma femme (1). Tous les autres , j'ai , non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie de mes peines. Vous deux , au contraire , j'ai à vous remercier de tout ce que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd'hui à votre lettre : lundi prochain , 7, j'aurai moins à faire , et je me donnerai le plaisir de la relire et d'y répondre en détail. Cette fois- ci , je vous parlerai de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que
(I) Benjamin Constant sY'tait laissé marier à Brunswick, en 1789, avec une jeune personne attachée à la duchesse régnante. A cette date de juin 1790, ses tribulations conjugales n'avaient pas encore commencé. Il cherchait à faire partager à madame de Charrière sur son mariage des illusions quelle paraissait peu disposée à adopter.
je puis vous donner. Je vous dirai qu'après un voyage de quatre jours et quatre nuits je suis arrivé ici , oppressé de l'idée de notre misérable procès (1), qui va de mal en pis , et tremblant de devoir repartir dans peu pour aller recommencer mes inutiles efforts. Je serais heureux , sans cette cruelle affaire ; mais elle m'agite et m'accable tellement par sa continuité, que j'en ai presque tous les jours une petite fièvre et que je suis d'une faiblesse extrême qui m'empêche de prendre de l'exercice, ce qui probablement me ferait du bien. Je prends , au lieu d'exercice , le lait de chèvre , qui m'en fait im peu. Mon séjour en Hollande avait attaqué ma poitrine, mais elle est remise. Si des inquiétudes morales sur presque tous les objets sans exception ne me tuaient pas , et surtout si je n'éprouvais, à un point affreux que je n'avoue qu'à peine à moi-même, loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas même la consolation de me plaindre , une défiance presque universelle , je crois que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin , qu'elles reviennent ou non , je n'y attache
(1) Au moment où durait encore le premier charme . si passager, de l'union avec sa AVilhelmine, Benjamin Constant avait reçu la nouvelle foudroyante que son père , au service de Hollande , dénoncé par plusieurs officiers de son régiment, était sous le coup de graves accusations. Ces plaintes des officiers suisses contre leurs supérieurs, dans les régiments capitules, étaient alors , comme elles le sont encore, assez fréquentes. Les ennemis que M. de Constant avait à Berne , où on lui reprochait son peu de propension et de déférence pour le patriciat régnant, travaillèrent activement à le perdre. 11 y avait dans les faits qu'on lui imputait plus de désordre que de malversation réelle. Néanmoins, le gouvernement hollandais , financier rigide , exigea des comptes et prit l'hésitation à les produire pour un indice de culpabilité. Des enquêtes commencèrent; des mémoires scandaleux furent publiés contre M. de Constant, qui perdit un moment la tête, et crut devoir se dérober par une fuite momentanée à la haine de ses ennemis. En cette rude circonstance . Benjamin Constant se montra parfait de dévouement filial. Laissant toute autre préoccupation , s'arrachant d'auprès de sa jeune femme , il courut en Hollande pour faire tête à l'orage. C'est au retour de ce ^oyage qu'il écrit.
que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient , combien nos forces sont au-dessus de notre destination , et combien cette disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve juste, n'est pas de moi; elle est d'un Piémontais, homme d'esprit dont j'ai fait la connaissance à la Haye , un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c'est-à-dire l'auteur de nous et de nos alentours, est mortavant d'avoir fini son ouvrage ; qu'il avait les plus beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait déjà mis en œuvre plusieurs des moyens , comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort ; que tout à présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus , et que nous , en particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée ; nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusqu'à ce qu'ils se fussent usés , sans savoir pourquoi et se disant toujours : Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus sjDirituelle et la plus profonde que j'aie ouïe , et bien préférable aux folies chrétiennes , musulmanes ou philosophiques, des i", vu*' et xvni" siècles de notre ère. Adieu; dans ma prochaine lettre , nous rirons , malgré nos maux, de l'indignation que témoignent les stathouders et les princes de la révolution française, qu'ils appellent l'effet de la perversité inhérente à l'homme. Dieu les ait en aide! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'être si fort au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité , c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le billet tel que vous l'exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 881 »
On asouventdit de Benjamin Constant que c'étaitpeut-
être l'homme qui avait eu le plus d'esprit depuis Voltaire ; ce sont les gens qui l'ont entendu causer qui disent cela, car, si distingués que soient ses ouvrages , ils ne donnent pas l'idée de cette manière ; on peut dire que son talent s'employait d'un côté, et son esprit de l'autre. Comme tribun , comme publiciste , comme écrivain philosophique , il arborait des idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée à l'allemande (1). Mais ici, dans cette lettre qui n'est qu'une conversation , cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation directe et à sa source, point du tout masqué encore.
Voltaire , à son retour de Prusse et avant de s'établir à Ferney, passa trois hivers à Lausanne (1756-1758) ; il s'y plut beaucoup , en goûta les habitants, y joua la comédie, c'était dix ans avant la naissance de Benjamin Constant; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce, madame de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un gros Suisse , » M. de Constant, lui " répondit Voltaire tout en colère, n'est ni Suisse ni gros. " Nous autres Lausannais qui jouons la comédie , nous " sommes du pays roman et point Suisses. Il y a Suisses " et Suisses : ceux de Lausanne diffèrent plus des Petits- " Cantons que Paris des Bas-Bretons (2). >■ Benjamin Constant s'est chargé de justifier aux yeux de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.
Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier ; il
(1) Par contraste avec cette lettre de 1790 , il faut lire ce qu'écrivait en 18151e mcmc Benjamin Constant au sortir de ses entretiens mystiques avec madame de Kriidner; toutes les diversités de cette nature mobile en rejailliront. (Article sur madame de Kriidner, dans la Revue des Deux Mondes du I" juillet 1837.)
(2) Voir un piquaid opuscule intitulé: Voltaire à Lausanne , y>av M. .J. Olivier (1842).
y concevait donc son livre suï les religions, il donnait son avis sur les écrits de madame de Charrière et en épilogiiait le style. Souvent, quoique porte à porte, dit 31. Gaullieur, ils s'adressaient des messages dans lesquels ils échangeaient leurs observations de chaque heure , et continuaient sans trêve leurs conversations à peine interrompues. Bien des incidents de société y. fournissaient matière. On faisait des vers satiriques sur l'ours de Berne , on se prêtait les Contemporaines de Rétif. Le Rétif était alors très en vogue à l'étranger. Le Journal littéraire de Neuchâtel en raffolait ; l'honnête Layater en était dupe. Ces Contemi-ior aines m'ont tout l'air d'avoir eu le succès des Mystères de Paris. Benjamin Constant, qui en empruntait des volumes à M. de Charrière /jour se former l'esprit et le cœur, en parlait avec dégoût , s'en moquait à son ordinaire , et ne les lisait pas moins avidement. On aura le ton par les deux billets suivants ;
" Je n'ai pu hier que recevoir et non renvoyer les
C. [Contemj)oraines\. Je ne suis pas un Hercule, et il me faut du temps pour les expédier. En voici cinq que je vous remets aujourd'hui, en me recommandant à M. de Charrière poiu' la suite. C'est drôle après avoir dit tant de mal de Rétif. Mais il a un but , et il y va assez simplement ; c'est ce qui m'y attache. Il met trop d'importance aux petites choses. On croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses , et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! qu'est-ce que le bonheur ou la dignité (1) \ Plus je vis et plus je vois que tout n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce que du bout des lèvres. Ce n'est pas du bout des
(I) Qu'est-ce que le bonheur ou la (lir/nilc?¥àla.\e parole ! celui qui la dite à vingt ans ne s'en guérira jamais.
lèvres que je désire (et que je le dis) de me retrouver à Colombier le 2 de janvier.
" Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous aller voir ; mais je résiste connne vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschotest tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que , si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve.
" J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue :
" Je lis Rétif de La Bretonne , qui enseigne aux femmes à prévenir les libertés qu'elles pourraient permettre , et qui , pour les empêcher de tomber dans l'indécence , entre dans des détails très intéressants (1), et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter, Toutes ces leçons sont supposées débitées par une femme très comme il faut , dans un Lycée des mœurs! Et voilà ce qu'on appelle du génie , et on dit que Voltaire n'avait que de l'esprit et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand bien leur fasse !
" Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre Mercure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à l'admirer. Ma déhcate sagesse n'aime pas cette indécence ex professa , et je me dis : » Voilà un fou bien dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre. •• Et quand on me dira : " L'original Rétif de La Bretonne , le bouillant Rétif, etc., - je penserai: c'est un siècle bien malheureux que celui où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des excréments pour des fleurs ! Quelle diatribe , bon Dieu !
" Trêve à Rétif! Votre nuit, madame, m'a fait biende la peine. La mienne a été bonne , et tout va bien.
" Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles
;i) On aimerait mieux lire' très indécents.
politiques ou des pamphlets à l'anglaise ; les vôtres par leur brièveté m'encouragent. Il faut que j.e m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire. Je lui paierai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des trois premières. S'il continue à perdre , /;as7a, adieu les feuilles ! S'il y trouve son compte , il continuera à ses frais, à condition qu'il m'enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.
« Mais , pour vendre la peau de l'ours , « II faut lavoir couché par terre. »
" Il est une heure , et je finis : presque point de phrases.
Pourtant il a fallu partir , il a fallu quitter ce doux nid de Colombier au .cœur de l'hiver et se mettre en route pour Brunswick. Aux premières lettres de regrets et de plaintes , on sent , chez le voyageur , qui a tant de peine à s'arracher, un ton inaccoutumé d'affection et de reconnaissance qui touche ; on reconnaît que ce qui a manqué surtout, eu effet, à cette jeunesse d'Adolphe pour l'attendrir et peut-être la moraliser , c'a été la félicité domestique , la sollicitude bienveillante des siens , le sourire et l'expansion d'un père plus confiant. Aux persécutions, aux tracasseries intérieures dont il est l'objet, on comprend ce que ce jeune cœur a dû souffrir et comment l'esprit chez lui s'est vengé. Il y a d'ailleurs dans toutes ces lettres bien de l'amabilité et de la grâce ; celle par laquelle il réclame de madame de Charrière son audience de congé, à son passage de Lausanne à Berne , est d'un tour léger, <i demi coquet, qui trahit un certain souci de plaire. Nous donnons , d'après M. GauUieur , cette série curieuse à laquelle il lie manque pas un anneau.
" Madame ,
» Je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid , que je vous conseille de ne pas me recevoir (1). L'échauffement, l'ennui, et l' affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans toute ma machine , après m'avoir tourmenté de temps en temps , se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer; un rhume m'empêche déparier; une dartre qui s'est répandue sur mon visage me fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous voir , et je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de mon respect , de" mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure dont vous parlez dans votre dernière lettre m'a forcé à des. courses et causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang. Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il m'achèvera, c'est la même chose. Je vous fais des adieux , et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Charrière un billet pour les 50 louis que mon père a promis de payer dans les commencements.de l'année prochaine, avec les intérêts au 5 p. 0/0. Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les acceptant , ce sera me prouver qu'il n'est pas mécontent de mes procédés ; en les refusant , ce serait me traiter comme un enfant ou pis .
" Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la moitié de mon visage , je paraîtrai. Sinon , madame . adieu , ne m'oubliez pas. "
Il obtint assurément la permission de paraître , et sans taffetas d'Angleterre encore. Le lendemain il était définitivement en route , et à chaque station il écrivait.
(1) C'est ainsi qu'on parle quand on est sur d être reçu.
Bâle,
" Je n'ai que le temps devons dire quelques mots , car je ne couche point ici, comme je croyais. Les chemins sont a.ffreux , le vent froid , moi triste , plus aujourd'hui qu'hier , comme je l'étais plus hier qu' avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à la société de vos feuilles , de votre piano-forte (quoiqu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure 5 j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes soirées auprès de vous , de souper avec la bonne mademoiselle Louise , que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque , et que tous les charmes d'un mauvais temps , d'une mauvaise chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise : jugez de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés sur
ma chasteté (1) , j'étais parti coûte que coûte. Je vous
dois donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus , puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps , quoi qu'en dise M. Chaillet (2), vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez consolé pendant deux mois du malheur d'être , d'être en société , et d'être en société avec les Marin , Guenille et compa-
(1) Il est évident que la famille de Benjamin Constant s'était fort alarmée de ce séjour à Colombier et y avait vu plus de mystère qu'il n'y en avait peut-être au fond : on le croyait dans une île de Calypso , et on en voulait tirer au plus vite ce Télémaque déjà bien endonmiagé d'ailleurs.
(2) Le ministre ChniUei , rédacteur dn Jounicil lit tcraire de Neuchàtel, bomme d'esprit , un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne l'a pas einpécbé de laisser cinq volumes d'édifiants sermons.
gnie ; je recompte ainsi dans ma chaise ce c{ue je vous dois, parce que ce m'est un grand plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : 11 y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître, je me disais : Si on me tourmente trop , je me tuerai. A présent je me dis : Si on me rend la vie trop dure , j'ai une retraite à Colombier.
" Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est que pour vous , en vous , par vous et à cause de vous que je l'aime. Je lui sais gré d'avoir su vous faire passer cjuelques moments agréables , je l'aime d'être une ressource pour vous à Colombier ; mais si elle est saucy avec vous,
Tlien she may go a parking to England again.
Adieu tout mon intérêt alors , car ce n'est pas de l'amitié; vous m'avez appris à apprécier les mots.
" Je lis en route un roman que j'avais déjà lu et tlont je vous avais parlé : il est de l'auteur de M^ilhelmina Ahrand (1). Il me fait le plus grand plaisir , et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec vous.
" Adieu , vous qui êtes meilleure que vous ne croj-ez (j'embrasserais madame de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai de Durbach aprèsdemain, ou de Manheim dimanche,
"... Dites, je vous prie , mille choses à M. de Charrière. Je crains toujours de le fatiguer en le remerciant. Sa manière d'obliger est si unie et û^ inmaniérée , qu'on croit toujours qu'il est tout simple d'abuser de ses bontés. "
(I) 11 .s'agit sans ddute du roman de Jlcrman loul l'Irica.
Rastadt, le 23 (février).
« Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rester ici et m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais en revenant d'Ecosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je suis aujourd'hui dans une situation différente ! Alors je voyageais seul, libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils , incertain à la vérité si je serais en vie deux jours après , mais siir , si je vivais , de vous revoir , de retrou- A'er en vous l'indulgente amie qui m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un charme Cjui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir l'humeur , l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine , se relevant tour à tour pour me tourmenter ; à présent faible de corps et d'esprit , esclave de père , de parents , de princes , Dieu sait de qui ! je vais chercher un maître , des ennemis , des en^ ieux , et , qui pis est , des ennuyeux , à deux cent cinquante lieues de chez moi : de chez moi ne serait rien ; mais de chez vous ! de chez vous, où j'ai passé deux mois si paisibles, si heureux , malgré les deux ou trois petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis ; la santé , quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons Celui dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec l'ennui , et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an de maladie a Colombier.
" Il vient d'arriver une fille française, qu'un Anglais traîne après lui dans une chaise de poste avec trois chiens; et la fille et ses trois bêtes , l'une en chantant , les autres en abo^-ant , font un train du diable. L'Anglais est là bien tranquiile à la fenêtre , sans paraître se soucier de sa
ET xMADAME DE CHARRIÈRE. 255
belle, qui vient le pincer, à ce que je crois , ou lui faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un.... prononcé bien à l'anglaise. — Ah! petit mâtin! lui dit-elle, et elle recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue, que je demanderai bientôt une autre chambre, s'ils ne se taisent... Heaven knows I do not envy their pJeasures , but I ivish they icould leave (1).
" Je lis toujours mon roman : il y a une Ulrique qui, dans son genre , est presque aussi intéressante que Caliste ; vous savez que c'est beaucoup dire ; le style est très énergique , mais il y a une profusion de figures à l' allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait l'amour , et qu'Ulrique avait vu toutes ses joies mangées en une nuit par un renard. Si c'était des oies, encore passe. Mais cela est bien réparé par la force et la vérité des caractères et des détails.
» Adieu, madame. Mille et mille choses à l'excellente mademoiselle Louise , à M. de Charrière et à mademoiselle Henriette ; mais surtout pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin , à deux cents lieues de vous , que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant Barbet. Adieu , vous qui m'avez consolé , vous qui êtes encore pour moi un port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une tempête pour qu'on y consente , puisse la tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles ! »
Darmstadt, le 25,
" Du thé devant moi , Flore à mes pieds , la plume en main pour vous écrire , me revoilà comme en Angleterre,
(I) Les mots qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais reviennent à dire : Je ne leur demande qu'une chose , c'est de me laisser les sombres plaisirs d'un cœur mélancoUque.
256 BENJAMIN CUNSTAM
et celui qui ne peindrait que mon attitude me peindrait le même qu'alors. Mais combien mes sentiments , mes espérances et mes alentours sont changés ! A force de voir des hommes libres et heureux . je croyais pouvoir le devenir : l'insouciance et la solitude de tout un été m'avaient redonné un peu de forces. Je n'étais plus épuisé par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés à Beausoleil . trop malade en général f quoique pas de manière à en souffrir ) pour qu'on pût s'attendi'e à beau- C0UJ1 d'activité de ma part , trop retiré pour qu'on me tourmentât souvent , me disant toutes les semaines : Je nK)nterai à cheval et j'irai à Colombier; j'avais goûté le repos : deux mois ensuite passés près de vous, j'avais deviné vos idées et vous a"\"iez deviné les miennes ; j'avais été sans inquiétudes, sans passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté , la continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé , la fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'étais heui'eux un instant . ont laissé en moi une impression d'indignation et de tristesse qui se jouit au regret de vous quitter, et ces deux sentiments, dont l'un est aussi humihant que l'autre est pénible, augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l'écrivais de Bâle : je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai. Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être (non pas mes amis, Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils le fussent ! ) , mais mes défenseurs , seulement par égard et par décence. Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde , et la douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des injures, des insultes, des reprochies. Si j'étais parti faible au milieu de l'hiver , je serais mort à vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que \ejnis ili sans danger faire un long voyage que je n'en- ;i) Qwe ie pusse : on sent que Benjamin Constant n'est pas en-
treprenais que par obéissance , et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on m'accuse d'être, j'aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J'ai voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait (1) aimer. Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste , mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et avec indifférence les injustices des autres. Quand je. suis auprès de vous, je ne pense point aux autres , et ils me paraissent très supportables ; quand je suis loin de vous , je pense à vous et je suis forcé de m'occuper d'eux : or , la comparaison n'est pas à leur avantage.
" Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de tristesse et d'humeur et de jérémiades, que vous en aurez un surfeit, et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je vous conjure ;i genoux de me supporter : ne plus vous être rien qu'une connaissance indiiférente serait bien pis que les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il avouer qu'il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies? Mais j'ai des moments d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le vœu qui terminait ma dernière lettre , et j'attends la tempête comme un autre le port.
'• A propos, madame, j'ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où \e vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce que j'aurai envie de vous dire. C'est à l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro de la
core toiil-à-faif naturalisé Franrais. Ces fautes, au reste, sont ea bien petit nombre , et presque toutes les lettres autographes décrivains en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire.
(Il Pou\ait?
page, etc. [smt un détail de chiffre]. Je vous prouverai ce que mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu'ici , et ce qui m'est très difficile quand je vous écris , que je sais être court. Si cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement : " Plus de numéros. -
" Adieu , madame. A genoux je vous demande votre amitié et , en me relevant , une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me suis calmé Votre idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi , a dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée. ••
La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute longtemps avec lui; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité d'impressions d'un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous les genres de vie , qui va devenir courtisan Et chambellan, qui a peu à faire pour achever d'être le plus consommé des mondains , et qui tout d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et vénérables retraites telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à Erlang ou à Edimbourg ; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il s'est assis autour de la table à thé de Dugald Stewart.
Gœttingue, le 28 février 1788.
" J'ai failli rester ici ; le goût de l'étude m'a repris dans cette ville universitaire , et , si je n'avais couru la poste , j'eusse planté là mes projets de courtisan. — Il est encore une autre circonstance qui aurait pu déterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur Heyne(l) et j'ai vu sa fille.
" Mon entrée chez celle-ci fait tableau : imaginez une
(1) Le célèbre philologue.
chambre tapissée de rose avec des rideaux bleus , une table avec une écritoire , du papier avec une bordure de fleurs , deux plumes neuves précisément au milieu , et un crayon bien taillé entre ces deux plumes , un canapé avec une foule de petits nœuds bleu de ciel , quelques tasses de porcelaine bien blanche , à petites roses , deux ou trois petits bustes dans un coin ; j'étais impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage promettait. Elle m'a paru spirituelle et assez sensée.
" Il faut toujours faire des allowances à une fille de professeur allemand!!). Il va des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais d'avoir : mépris pour l'endroit qu'elles habitent , plainte sur le manque de société , sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite ou monotone où elles se trouvent ; prétention et teinte plus ou moins foncée de romanesquerie . voilà l'uniforme de leur esprit , et mademoiselle Heyne , prévenue de ma visite , avait eu soin de se mettre en uniforme. ]Mais, à tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les dix-neuf vingtièmes de ses semblables. . . On parle toujours beaucoup en Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais -je trop vous encourager à travailler à son Eloge i2i . . Je vous écrirai de Brunswick ; adieu , je vous aime bien , vous le savez. ••
(1) Il veut dire qu il faut toujours leur passer quelques travers, en prendre son parti d'avance avec elles.
(2) Madame de Charrière , en apprenant par les journaux que l'Académie française proposerait probablement l'Éloge de Jean- Jacques Rousseau pour sujet de concours , écrivit à Marmonlel , secrétaire perpétuel de l'Académie , pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit : « Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre » et observer l'effet de la seconde partie des Confessions. La sensa- » tion qu'elle a produite a été diverse, selon les esprits et les mœurs ; » mais , en général , nous sommes indulgents pour qui nous donne » du plaisir. Rien n'est changé dans les intentions de l'Académie , » et Rousseau est traité comme la Madeleine : Remittuntur Uli " pcccata multa quia dilcxit multum. » Madame de Charrière concourut , en efifet , pour l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau ; elle n'eut
Madame de Charrière a lieu de croire , en effet , qu'il l'aime; si sceptique qu'elle soit de son côté , il doit lui être difficile de ne pas se laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie de ses regrets , de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick , il lui adresse l'épître suivante , que nous donnons dans toute sa longueur, et qui ressemble à un journal , ou plutôt à un heural(l), comme ils disaient ; c'est une image intéressante et fidèle , et très curieuse pour la rareté , de ce qu'était l'âme de Benjamin Constant à ses meilleurs moments. Nous y trouvons aussi , sauf deux ou trois points , une finesse de ton bien agréable et bien légère.
Brunswick , le 3 mars 1788.
" Me voici enfin à ma destination. Tout-à-l'heure je vous ferai 'i:)art de mes impressions ; mais pour l'instant je suis pressé de vous donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la Gazette de Brunswick , le premier objet qui me tombe sous la main. Est-ce une prédestination?
[Extrait de la Gazette de Bruns7cick{2).
« Les États de Hollande ont cédé aux magnanimes représentations du stathouder et accordé une amnistie générale. On n'a excepté que : l°tous les régents , membres et administrateurs delà justice qui ont séduit ])civ des
pas le prix. C'est un de ses points de contact avec madame de Staël d'avoir traité le même sujet : mais cette concurrence littéraire entre ces deux dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M. Gauilieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des suivantes. Je n'avertis plus.)
(1) //f»/Y//, journal heure par heure.
(2) Dans ce qui suit, on devra aussi i-econnaître la prédisposition opposante de Benjamin Constant, ses opinions libérales préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout exprimé, il est \rai , avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe iinale d'impiété qui caractérise en lui sa période volfairienne.
2)ro7nesses ou enrayé par des menaces ; 2° ceux qui ont eu des correspondances non permises, unerlauhte ; 3° ceux qui ont attiré des troupes étrangères ou abusé du nom du souvei'ain ; 4" ceux qui ont effrayé la nation par la. fausse nouvelle d'une attaque de la part du roi de Prusse ; 5° ceux qui ont eupart au traité de 1786; 6" ceux quiont^w?VZé les mécontents et eupart à l'assemblée de ] 787 ; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont participé à l'expulsion des magistrats ; 8" les chefs , commandants et secrétaires des corps francs ; 9° ceux qui ont menacé indécemment\e^ magistrats ; IQo ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre du magistrat; 11° ceux qui ont résisté aux magistrats ; 12° ceux qui se sont emparés des portes ; 13° tous les ministres et ecclésiastiques qui ont suivi les corps francs, om participé à l'opposition des soi-disant patriotes [pjlichtvergessene Prediger) ; ] 4° les directeurs et écrivains des gazettes historiques, patriotiques, etc. , etc. , etc. ; 15" tous ceux qui se sont rendus coupables de meurtres, de violences ouvertes ou d'autres excès graves. ••
" J'ai retranche toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie ! Il n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément à la générosité et aux princes ! Cela me rappelle un psaume (Ij où on célèbre tous les hauts faits du Dieu juif : il a tué tels et tels , dit-on , car sa divine bonté dure à perpétuité ; il a noyé Pharaon et son armée , car sa divine bonté dure à perpétuité ; il a frappé d'Egypte les premiers-nés , car sa divine bonté , etc., etc., etc. Monseigneur le stathouder est un peu juif.
3 au soir.
» Il y aprécisément quinze jours, madame, qu'à cette
(I) Vuici le marnais i;oùt du temps cl de la jeunesse, la petite fanfaronnade d'impiété qui commence.
heure-ci , à dix heures et dix minutes , nous étions assis près du feu , dans la cuisine , Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de l'affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée , toute cruelle qu'elle est , donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous jouissons est autant d'arraché au sort , et on éprouve une sorte de frémissement et d'agitation physique et morale qu'il serait également faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je ne sais si je fais du galimathias ; vous en jugerez , mais je crois m'entendre.
" J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très bien reçu; je croirais presque qu'ils s'ennuient ,
Si l'on pouvait s'ennuyer à la cour.
Le 4.
" J'ai pris un logement aujourd'hui , et je veux lui donner un agrément et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant. J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui ; mais les hifâmes chemins que le ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute façon ont arrêté le porteur de votre lettre , j'espère , et il n'arrivera que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes lettres , et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive pas pour lui donner de mes nouvelles , mais pour lui parler. Je vous écris comme si vous m'entendiez ; je ne pense pas du tout à la nécessité ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier par exemple. Je ne songe qu'à
m'occuper de vous et de moi avec vous. Je crois que, si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même , tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages , et presque avec le même plaisir. La seule différence qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de l'année ; mais , hors de là , je vous écrirais tout aussi fleissig (1) qu'à présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis , que l'on a , lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée , plus de plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres : aussi , j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commencée que je continue sans ordre et oii je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que j'ai besoin devons dire , tantôt une demi-phrase , tantôt une longue dissertation, n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été si heureux pendant deux courts mois, c'est assez (2). " J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de son Altesse; j'ai un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très heureux; j'ai une très jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis Pour voxis j'ai soxqnré , je voulus, etc., jusqu'à i^'amon/ le i^lus tendre, dont j'ai par-
(1) Assidûment, régulièrement.
(?) Cette longue lettre , que celui qui l'écrivait trouvait encore trop courte à son gré , est toute chamarrée aux marges de postscriptum ; en voici un qui se rapporte à cet endroit : « Vous voyez par tout ceci que je ré\e et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C'est tout comme vous : j'aime à vous ressembler, je me trouve moins seul . aussi je m'accroche aux plus petites ressemblances. »
faitement oulili/' l'air en me souvenant parfaitement des paroles (1 ).
•• J'ai un bureau (2) (je suis si accoutumé aux titres que j'avais écrit baron] où j'ai fait un arrangement qui me fait un plaisir extrême. Dans quelques uns des tiroirs, j'ai mis toutes les parties et introductions de mes grands et magnifiques ouvrages ; dans l'un des deux autres, j'ai mis toutes vos lettres , tous vos billets , et tous ceux de mon ami d'Ecosse. Tl ■sy est aussi fourré, et je vous en demande papdon , trois billets de ma belle Genevoise, de Bruxelles. J'ai longtemps hésité, mais enfin cédé. Cette femme m'aimait vraiment, m'aimait vivement, et c'est la seule femme qui ne m'ait pas fait acheter ses faveurs par bien des peines. Je ne l'aime plus, mais je lui en saurai éternellement bon gré. Or, où mettre ses billets î Siirement pas dans l'autre tiroir, avec les oncles, cousins, cousines, et tout le reste de l'enragée boutique. Il a donc bien fallu les mettre au paradis, puisque je ne pouvais les mettre en enfer et qu'il n'y avait point de purgatoire ; mais si vous les voyiez, modestement roulés et couverts d'une humble poussière , se tapir en tremblant dans les recoins obscurs de ce bienheureux tiroir , pendant que vos billets s'y pavanent et s'y étendent, vous pardonneriez aux monuments d'un amour passé d'avoir usurpé une place 671 si bonne compagnie.
Les.
" Point de lettres de vous, madame. J'avais bien prévu, en calculant que je ne pouvais pas en recevoir avant vendredi; mais ce calcul ne m'arrangeait pas, et j'ai éprouvé un nouveau dépit en apprenant ce que je savais déjà. En revanche , j'en ai reçu une de mon pauvre père, qui est bien tendre et bien triste. Votre conseil a
(1) C'étaient des romances de madame de Charrière.
(2) Il y a en effet une rature à ce mot.
produit un très bon effet , et ma lettre a été fort bien reçue. Les affaires de mon père vont très mal , à ce qu'il dit ; il est. bien sûr que dans notre infâme et exécrable aristocratie , que Dieu confonde (je lui en saurais bien bon gvé] ! on ne peut avoir longtemps raison contre les ours nos despotes. Je n'ai jamais douté que la haine et l'acharnement de tant de puissants misérables ne finît par perdre mon père. Si jamais je rencontre l'ours May, fils de l'âne 3Iay , hors de sa tanière, et dans un endroit tiers où je serai un homme et lui moins qu'un homme , je me promets bien que je le ferai repentir de ses onrseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie (1).
Le 6.
" J'ai été hier d'office à une redoute où je me suis passablement ennuyé. Toute la cour y allait, il a bien fallu y aller. Pendant sept mortelles heures enveloppé dans mon domino , un masque sur le nez et un beau chapeau avec une belle cocarde sur la tête, je me suis assis, étendu, chauffé, promené. •• Vous ne tanze pas, mon- " sieur le baron? — Xon , madame. - — De?- Hen- Kam- " me)'junker danzen nie ht (2). — Nein , Eure Excel- " lenz. — Votre Altesse sérénissinie a beaucoup dansé. " — Votre Altesse sérénissinie aime beaucoup la danse.
(1) Benjamin Constant prévoyait déjà les graves ennuis que son père allait rencontrer dans son service militaire. La jalousie des patriciens bernois contre les officiers du pays de Vaud , leurs sujets , les passe-droit et les vexations auxquelles ceux-ci étaient en butte , entrèrent pour beaucoup dans la révolution helvétique. — Les May étaient des patriciens bernois; il y avait le régiment de May, dont un May de Buren était colonel, et le père deBenjamin Constant lieutenant-colonel. — L'ow;-.s , on le sait, figure dans les armes de Berne.
(9) « Monsieur le chambellan ne danse pas? — Xon , votre Excellence. »
" — Votre Altesse sérénissime dansera-t-elle encore? " — Votre Altesse sérénissime est infatigable. » A une heure à i^euprès, je pris une indigestion d'ennui, et je m'en allai avant les autres. Mon estomac est beaucoup plus faible que je ne croyais; mais, en doublant peu à peu les doses , il faut espérer qu'il se fortifiera.
Le a au soir.
" Que faites-vous actuellement, madame? Il est six heures et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous demande : JNIadame prend-elle du thé dans sa chambre? Vous êtes devant votre clavecin à chercher une modulation , ou devant votre table, couverte d'un chaos littéraire , à écrire une de vos feuilles (1). A^ous descendez le long de votre petit escalier tournant, vous jetez un petit regard sur ma chambre , vous pensez un peu à moi. Vous entrez. Madame Cooper bien passive, et mademoiselle Moulât bien affectée (2), vous parlent de la princesse Auguste ou des chagrins de miss Goldworthy . Vous n'y prenez pas un grand intérêt. Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope , M. de Charrière caresse Jaman; on lit la gazette, et mademoiselle Louise (3) dit : Mais! mais! mais! — Moi, je reviens d'un grand dîner, et je ne sais que diable faire. Je pourrais bien vous écrire , mais ce serait abuser de votre patience et de celle du papier. Ma lettre, si je n'y prends garde, deviendra un volume. Heureusement que la poste part demain. J'espère aussi que demain au soir ou aprèsdemain matin elle m'apportera une de vos lettres. Pour à présent, il n'y a plus de calcul qui tienne, et petit
(J) Toujours les feuilles sur la révolution de Hollande.
(2) Ces deux dames avaient été gouvernantes dans de grandes maisons en Angleterre.
(3) Mademoiselle Louise de Penthaz , sœur de M. de Charriera.
Persèe [ 1 ) doit paraître , ou ce sera la faute de celle qui le porte. Charmant petit Persèe , tu me procureras un moment bien agréable. Aussi je t'en témoignerai ma reconnaissance : j'ouvrirai avec tout le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pouvait être aussi longue que ce bavardage-ci ! Mais c'est ce qu'elle se gardera bien d'être. Madame de Charrière a des opéras , des feuilles , des Calistes à faire, et un pauvre diable , à deux cents lieues d'elle, ne peut manquer d'être oublié. Quand elle recevra ceci , jamais elle ne pensera à m'écrire longuement. Elle attendra le jour du courrier , elle prendra une feuille , écrira trois pages , à lignes bien larges , et l'adresse sur la quatrième. (Je vous fais réparation avec bien du plaisir et de la reconnaissance.)
Le 7.
" Adieu, madame, je ferme ma lettre. Puissent tous les bonheurs vous suivre ! Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure ! Puissent toutes les modulatioiVs se présenter à vous assez tôt pour ne pas vous fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trouvant ! Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez du moins jusqu'ici, à ce que je crois , que pour l'Europe et pour les nations favorisées), puissent, dis-je, les souverains de l'Europe s'éclairer en lisant vos feuilles et se conformer en partie à vos sages vues (je dis en partie, parce que , pour les dédommager d'être rois et princes , il faut bien leur laisser l'exercice de leur pouvoir et la jouissance de quelques unes de leurs fautes) !
" Une lettre de vous ! Dieu ou le sort , ou plutôt ni Dieu ni le sort ( que diable ont-ils à faii'e dans notre correspondance ? ) , mais l'amitié soit bénie ! Comme la poste part dans une ou deux heures, je n'ai pas le temps d'y
(1) C'était le cachet de madame d« Charrière.
répondre; mais je vous en remercie. Quant au conte de mademoiselle Moulât, j'en ai ri ; mais je n'ai pas pardonné à la jérémisante donzelle : pardonner , c'était bon à Colombier ; j'étais près de vous , je me souciais bien de tous ces clabaudages 5 j'étais Jean qui rit, je suis Jean qui pleure, et Jean qui pleure ne pardonne pas. J'ai écrit à mademoiselle Marin , de Bâle et d'ici , deux petitissimes lettres, et je lui ai dit, en lui donnant mon adresse, que j'espérais qu'elle m'écrirait ici. C'est tout ce que je puis faire. Le ton de sa première lettre me guidera pour mes réponses. Quant à mon oncle, qui a eu sa part dans ces clabauderies , je lui ai aussi écrit un bref biilet de Rastadt, d'où je vous écrivis aussi. Je le remercie dans ce billet des amitiés qu'il m'a faites, etc., etc., et j'ajoute : Les inquiétudes même que vous avez eues sxir mon séjour à Colombier, quoique absolument sa7is fondement, n'en étaient i^s moins flatteuses , jmisqu elles jvouvaient r intérêt que vous daignez firendre à moi. Voilà à peu près ma phrase , du moins quant au sens. J'en ai ri bien de mauvaise humeur en l'écrivant.
" Une chose qui me fait plaisir, c'est de voir que nous avons , pour nous dédommager de ne plus nous voir , recours aux mêmes consolations , ce qui prouve les mêmes besoins. Si vous lisez les marges de mes Grecs, je lis et conserve les adresses même des petits billets adressés chez mon Esculape.
" Une chose m'a fait rire dans votre lettre. Je la copie sans commentaire. Si c'est une naïveté , je l'aime ; si c'est une raillerie, je la comprends. Vous intéressez ici tout le monde , et M. de Ch. (Charrière) vous fait ses compliments .
" Adieu , madame , votre lettre m'a mis in very good and high spirits. Puisse la mienne vous rendre le même service ! INIille choses à tout le monde , mais cent mille à l'excellente mademoiselle Louise. -
" Je recommence une nou- \ .. Adressez
velle lettre qui partira le 11 j A monsieur
ou le 14. Je suis toujours en / monsieur le baron de Concompte ouvert de cette ma- >stant, gentilhomme à la nière avec vous. C'est pour l co?/7" de S. A. S. monseimoi le seul moyen de sup- \gneur le duc régnant . porter notre éloignement. - y A Brunsavick. »
On croit que cette longue lettre est finie ; elle ne l'est pas encore. Benjamin Constant trouve moyen d'y ajouter de plus , aux marges , je l'ai dit , et aux moindres angles du papier , des post-scriptum de tous genres j sur les feuilles politiques de madame de Charrière qu'il attend , sur la confiance presque absolue qu'elle peut avoir que les lettres ne seront pas ouvertes à la poste. Mais de tous ces post-scriptum , on ne saurait omettre celui-ci à cause de son extrême importance : " Flore a soutenu le voyage on ne peut pas mieux ; elle n'a point encore accouché , mais son terme avance. Dites-le à Jaman. Je garderai celui de ses petits qui ressemblera le plus à ce digne chien , et je ne négligerai rien pour lui doimer la noble insolence de son père. -
Certes , une telle lettre , dans toute son étendue , est , à mon sens , le meilleur témoignage qu'Adolphe , quoi qu'on puisse dire , a été sensible , qu'il aurait pu l'être , qu'il était surtout parfaitement aimable et presque bon quand il s'oubliait et se laissait aller à la nature. Une telle lettre doit lui faire beaucoup pardonner.
Le post-scriptum précédent a tellement sa gravité, qu'il se rattache au début de la prochaine lettre ; il faut se donner encore pendant quelque espace l'entier spectacle de cette libre pensée qui court , qui s'ébat , qui se prend à tout sujet , qui a en un mot tout le mouvement varié d'une intime conversation. Avoir entendu causer Benjamin Con-
270 HliNJAMlN CONSTANT
stîint , maintenant qu'il ne vit plus , n'est pas une chose iiidifrérente. Eh bien ! ici , portes closes , nous l'entendons causer. " Pardonnez-moi le islyle déaultoire de malettre,» (krit-il quelquefois à madame de Charrière : pour nous , bien plutôt nous l'en remercions.
Ce 9 mars.
" Flore a accouché avant-hier au soir de cinq petits, dont un ressemble à Jamati, à l'exception des taches noires de cet illustre chien sur le dos que son fils n'a pas. Il est tout blanc et n'a de noir que les deux oreilles. Je l'ai appelé Jarnan du nom de son père, et je lui destine ihe wofit libéral éducation. . .
" Je vous prie de m'envoyer le livre de M. Necker (1) par les chariots de po.ste, Berne, Bâle, Francfort et Cassel. Il n'y a rien de plus aisé. Cela me coiàtera peutêtre un peu de port ; mais, comme j'ai beaucoup plu<^ envie que mes remarques sur cet ouvrage paraissent bientôt que je ne désire garder un louis dans ma bourse, je vous prie instanirrient de me l'envoyer. Si j'avais votre talent, je vous dirais : Faites brocher le livre de M. Necker, mettezle ciilrc deux [)oi(ls pendant deux heures , déchirez la couverture et envoyez-la-moi : je la considérerai bien des deux côtés . je jugerai le livre et j'imprimerai (2).
" Mais, corlfime je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgairement tout l'ouvrage. L'idée que vous me donnez de prendre occasion d'esquisser mes propres idées me paraît excellente. )Si vous vouliez donc faire
(Jj Le livre de l'iiitpor/jincc des Idées leiKjk'uses , qui parut en 1788. il voulait le r(''l'uler, (rapr(,',s .SCS idC'C.s relif-'ieuscs ou antireligieuses à lui.
(2) il ])araît (|iie madame de (;iiairipre avait le talent de cfitiquer les livres en prenant fout jusie la peine d'y jeter les yeux : « .l'en ai lu dix nioili(''S de page au moins , disait-elle de je ne sais (piel ouvrage ; ainsi , vous ne m'aceviserez pag , comme à propos des Opinions reliyieuses , do juger sur la couverture du livre. »
partir le Necker tout de suite, vous me feriez le plus grand plaisir. Dans six mois, il ne sera plus temps, au lieu qu'à présent mes observations pourront faire quelque sensation.
>' On continue toujours ici à me traiter assez bien. Je dîne presque tous les jours ou à la cour régnante ou à l'une des deux autres cours. Du reste, je ne m'amuse ni ne m'ennuie. J'ai fait connaissance, aujourd'hui 10, avec quelques gens de lettres , et je compte profiter de leurs bibliothèques beaucoup plus que de leur conversation. Les Allemands sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant , en se divertissant, en s'ennuyant. Leur vivacité ressemble aux courbettes des chevaux de carosse de la duchesse : they are ever iniffing and bloicing iclien they laugh, et ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour être gai, et hors d'équilibre pour être poli. »
Nous supprimons (ne pouvant tout donner) une assez drôle histoire d'un professeur de français , Boutemy, un pédagogue bien arriéré , bien réfugié , et qui veut faire le Parisien du dernier genre ; il est moqué et drapé sur toutes les coutures. Benjamin Constant excellait à ce jeulà. On sait que madame de Staél écrivait de lui , pendant leurs excursions et leurs séjours en province " " Le pauvre Schiegel se meurt d'ennui ; Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bêtes. " Les bêtes et les sots , il avait appris de bonne heure à en tirer parti et plaisir : cette petite cour de Brunswick lui fournit une ample matière; mais, à la façon dont il y débute, on voit qu'il n'en était plus depuis longtemps à ses premières armes.
Le 11.
« J'ai passé mon après-dînée à faire des visites, et j 'avais passé ma matinée à acheter, angliser, arranger, essayer un cheval. C'est le seul plaisir coiiteux que je veuille me permettre ; encore ai-je conirived de le rendre aussi peu coii-
teux que possible : mon cheval, qui n'est pas mauvais pourtant , no me coiàte que dix louis.
" Pour en revenir à mes visites , l'exactitude allemande m'a bien tristement diverti : je dis tristement , parce que c'est comme cela qu'on se divertit dans ce pays. Il y a à la cour un grand et raide jeune homme, gentilhomme de la chambre comme moi , qui , selon l'humeur froide et inhospitalière des Brunswickois , m'avait fait une belle révérence et laissé dans mon coin , sans se soucier de moi, ce que je trouve assez naturel. Une petite dame d'honneur de la duchesse, parente de ce froid monsieur, m' ayant pris tout-à-coup très vivement sous sa protection , lui recommanda de me faire faire des connaissances , et de me présenter partout où il croirait que je pourrais m'amuser. Voilà que le monsieur, depuis quatre jours , vient tous les jours à quatre heures et demie chez moi , me dit : " Mon- " sieur, il nous faut faire des visites ; -> et chapeau bas , l'épée au côté , le pauvre homme me mène dans cinq ou six maisons où nous ne sommes d'ordinaire point reçus , grelottant et glissant à chaque pas , car il continue toujours le matin à neiger, et le reste du jour à geler à pierre fendre. A six heures et demie, il me remène jusqu'à ma porte et me dit : " Monsieur, j'aurai l'honneur àefenir » vous prendre temain à quatre heures et ternie. » 11 n'y manque pas, et nous recommençons le lendemain nos froides et silencieuses expéditions.
" Je reçois une de vos lettres et j'y réponds article par article .
"Vous savez combien j'aime les détails, même des indifférents , et vous me demandez si votre heural me fatigue. Cette question est sans exagération la chose la plus extraordinaire que vous ayez dite, pensée ou écrite de votre vie : elle mériterait un long sermon et une plus longue bouderie; mais je suis trop paresseux pour prêcher par lettre , et trop égoïste pour vous bouder. Si j'étais plus
près de vous , vous n'en seriez pas quitte à si bon marché, et il y a , outre cette hérésie absurde , bien d'autres choses qui mériteraient un châtiment exemplaire. Vous êtes comme mon oncle , dont j'ai reçu, en même temps que votre lettre , une lettre bien aigre-douce , bien ironique , bien sentimentale , à laquelle j'ai répondu par une lettre de deux pages très sérieuse, très honnête et très propre à me mettre avec lui sur le pied décent et poli , qui convient entre des gens qui ne s'aiment qu'à leur corps défendant, pour ne pas être ou ne pas paraître , l'un insensible et un peu ingrat, l'autre entraîné par son humeur acariâtre ; — vous êtes, dis-je , comme mon oncle. Il ne veut jamais croire que je l'aime : j'ai eu beau, pendant deux grands mois , le lui dire de la manière la moins naturelle et la plus empruntée deux fois par jour , il n'en veut rien croire. Vous \enez me faire semblant de croire que votre manière d'écrire m'ennuie. Vous et mon oncle, mon oncle et vous, vous mériteriez que je vous répondisse : Vous avez raison. Ce qui me fâche le plus , c'est que je crois que c'est par air. D'abord , quant à mon oncle , j'en suis très siir. Il fait des phrases sur mon insensibilité. J'ous avez la honte , me dit-il , de me faire des remercîmenis et des compliments : ce n'était pas ce que je souhaitais de vous ; nous aurions bien voulu pouvoir vous inspirer xin peu d'amitié , parce que nous en avons beaucoup pour vous 'y mais vous n êtes point obligé de nous la rendre ; tout de même , nous vous aimerons parce que vous êtes aimable ; tout de même , nous nous intéresserons tendredrernent à vous parce que vous êtes intéressant ; je suis seulement fâché que vous vous soyez cru obligé de nous faire des remercîments ; vous vous êtes donné là un moineni d'ennui qui aura ajouté à votre fatigtie ; vous aurez maudit les parents et l'opinion des devoirs ; je vous prie de ne pas nous en rendre responsables ; nous sommes bien loind' exiger et d' attendre rien . Avouez que
voilà une agréable et amicale correspondance. C'est uniquement pour avoir quelque chose à dire et un canevas sur lequel broder. Passe encore. Mon oncle et moi nous aimerions assez à nous aimer , et , comme nous ne le pouvons pas tout simplement et tout uniment, nous voulons au moins avoir l'air de nous quereller comme si nous nous aimions. Nous suppléons à la tendresse par les bouderies et les pointilleries des amants ; et comme, à 16 ans , je disais : Je me tue , donc je 771 amuse (1) , mon oncle et moi nous disons : Nous nous faisons d' amers reproches ; les reproches sont quelquefois tendres , les nôtres ne le sont pas , mais ils pourraient l'être ; donc nous nous aimons très tendrement .
» Mais vous , madame, qui n'avez pas besoin de tordre le col à de pauvres arguments pour croire à notre amitié , pourquoi me dire : Si mes longs et m,inutieux détails vous ennuient... (2)1 Vous êtes drôle avec vos minuties : c'est dommage que vos lettres ne soient pas des résumés de l'histoire romaine , et que dans ces lettres vous parliez de vous. Que n'abrégez-vous la vie d'Alexandre et de César? cela serait amusant et point minutieux.
Le 12 à midi.
» J'arrive d'une promenade à cheval où j'ai cru cent fois me casser le cou. Il gèle toujours plus fort, et toutes les rues sont des mers de glace. Mon cheval, qui avait peur d'avancer, sautait et se cabrait , tout en glissant à
(!) Autre forme et variante de son refrain fa^ori: ainsi, il ne s'en faisait faute dès l'âge de seize ans.
(2) Benjamin Constant a bien de la peine à persuader à ses amis qu'il les aime ; ceux-ci pressentent qu'il lui sera impossible de ne pas leur échapper bieidôt. 11 s'ennuie si vite , il se distrait si aisément ! Mais peut-être ont-ils tort de le lui dire ; il est tel blAme ( lui-même l'a remarqué avec finesse) (jui ne devient juste que parce qu'il fui prématuré. Toutes ces pages datées de Brunswick sont autant de pièces justificatives et explicatives du début à'Adolpfie.
chaque pas , et, pour comble de malheur, j'ai eu toute la ville à traverser. Brunswick est un cercle presque aussi exact qu'on pourrait en tracer un sur du papier. Et moi qui ne connais pas trop les rues et qui ai toujours la fureur de ne pas demander le chemin , j'ai erré ce matin au moins une heure et demie dans la ville sur ces rues glacées, et je ne me suis approché de chez moi qu'en tournoyant. Depuis les remparts, dont j'avais fait le tour, voilà comme
j'ai été chez moi. ^ f \C^ l i -'-'^ cheval est
bon au reste, et me servira beaucoup cet été. Il est un peu vif, mais point ombrageux, et je connais tant de bêtes ombrageuses et point vives , que ce contraste me prévient en faveur de la mienne plus que je ne saurais dire (1).
A deux heures.
" J'arrive de chez son excellence M. le grand-maréchal de la cour, conseiller privé et principal ministre , le baron de Miinchausen, qui m'a remis ma patente de gentilhomme de la chambre ; demain je serai proclamé en cour, et toutes mes ambitions bruns wickoises seront gratifiées...
Le 13 à minuit.
H J'arrive de la cour où j'ai eu la plus singulière distraction qui ait jamais eu lieu. J'avais été depuis dix heures du matin en staat , tout galonné , toujours la tête et les épaules en mouvement ; et Barbet de cour était plus fatigué de ses grands tours que jamais Barbet de Colombier
(i) Benjamin revient à diverses reprises sur ce cheval et sur les mérites qu'il lui trouve : « Mon cheval et mes projets de chevaux m'amusent et me tiennent lieu des ânes. Ce sont d'excellentes hétes que les chevaux ; je leur veux tant , tant de bien I ils sont si bonne compagnie ! »
ne l'a éié , même quand l'académie est venue assister à quelque représentation (1). Je fis la partie d'un des princes cadets qui jouait ! ! ! et causait ! ! ! et je m'ennuyais suffisamment. Au milieu de la partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Brunswick ou plutôt que vous n'y étiez pas ; je médis : Je reverrai cette personne (ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne pensais pas directement à vous par votre nom , mais que je n'avais que l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais à être , et avec laquelle je me dédommagerais de la contrainte et de la fatigue de la cour). Cette idée se fortifia , je supportais paisiblement l'ennui du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute l'impatience imaginable le moment où je rejoindrais la personne indéterminée que je désirais si vivement. Tout d'un coup je me demandai : Mais qui est donc cette personne? Je repassai toutes mes connaissances ici , et il se trouva que cette amie qui devait me consoler, avec qui I icas to iinhosoin and nnburthen my-^ifXQ même soir, était vous , à deux cent cinquante lieues de l'endroit de mon exil. Je m'étais si fortement persuadé que je ne pouvais manquer de vous retrouver au sortir de la cour, que j'eus toute la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée de notre séparation et de l'immense distance où nous étions l'un de l'autre. Cette espèce de distraction méprend quelquefois. Quand je me dis : J'aurai un moment très ennuyeux, ou je me trouverai dans un petit embarras, ou j'éprouverai une sensation désagréable , je me réponds : J'ai une personne avec qui je m'en consolerai bien vite; et puis il se trouve que je suis à un bout du monde et que vous êtes à l'autre. Bonsoir, madame, à demain (2).
(1) Ce Barbet de Colombier a tout l'air d'être madame de CRarrière en personne , qu'il appelle souvent de ce petit nom de Barbet , par allusion sans doute à la fidélité d'amitié qu'ils s'étaient promise. Madame de Charrière faisait souvent représenter chez elle de petites comédies de sa composition.
(2) Tout ceci et ce qui suit est sans doute très aimable , très spi-
" Vous aurez ri de cette distraction qui m'a fait croire une fois que je vous retrouverais en sortant de la cour. Elle ne dure pas toujours aussi longtemps , mais elle me reprend assez fréquemment. Ce soir, en jouant au loto, j'ai pensé à vous , comme vous le croyez bien. Votre idée s'est apprivoisée , amalgamée , pour mieux dire , avec la chambre où nous étions , et , en me déshabillant il y a un moment , je me demandai : Mais quiai-je donc trouvé si aimable ce soir chez la duchesse? Et , après un moment , il se trouva que c'était vous. C'est ainsi qu'à 250 lieues de moi vous contribuez à mon bonheur sans vous en douter, sans le vouloir (1). — Mille et mille pardons encore une fois de ma vilaine lettre ; mais voyez-y pourtant combien vous me faites de peine par cette défiance continuelle ; pensez à ce que les reproches vagues et répétés entraînent de gêne, de picoteries , de peines de toute espèce. C'est comme cela que mon père et moi nous ne sommes jamais bien , et c'est aussi , je crois , de là que viennent beaucoup de mauvais ménages. On se reproche vaguement un tort indéterminé : on s'accoutume à se le reprocher. On ne sait qu'y répondre , et ces reproches séparent et éloignent plus de maris de leurs femmes et de femmes de leurs maris que de beaucoup plus grands torts ne pourraient faire. Vous , madame , devriez- vous avoir avec moi ce ton vulgaire et si affligeant pour moi? Je vous conjure
rituel , d'un tour infiniment galant et séduisant, mais il y manque je ne sais quoi pour convaincre. On sent trop qu'au fond il s'agit, en effet , d'iine personne indé fer minée , qui n'a pas de nom , ou qui peut en changer, qui peut être aujourd'hui l'une et demain l'autre. On conçoit que de si flatteuses paroles n'aient pourtant pas persuadé celle à laquelle il les adressait. Dans toutes ces lettres, si gracieuses de ton et si fines de manière, il n'y a, après tout, ni flamme , ni jeunesse , ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie. Adolphe eut beau faire , il fut toujours un peu étranger à ces choses.
(0 Toujours je ne sais quel tour de plaisanterie qui peut faire douter les cœurs un peu sceptiques.
de me dire quels petits mjstères vous me reprochez. Je conviendrai de tout ce qu'il y aura de ^rai , et je ne vous fatiguerai pas d'une longue justification sur ce qu'il y aura de faux. Je vous dirai: " Vous vous êtes trompée, " et j'ose espérer que vous me croirez...
Le 16 au matin.
"... C'est après-demain seulement que vous recevrez ma première lettre. J'attends ce jour avec impatience et toujours en me reprochant bien vivement de ne vous avoir rien écrit plus tôt. Je n'imaginais pas quelle monstrueuse lacune l'omission de deux courriers faisait à 250 lieues l'un de l'autre. Si vous avez voulu, vous avez pu vous venger bien cruellement Avant le 3 (si vous ne m'avez pas écrit avant la réception de ma lettre), je n'ai rien à espérer de vous. Je vous avouerai que je trouve bien un peu dur que vous ayez passé tout d'un coup du charmant heural à une correspondance ordinaire, et que vous ne commenciez a'os lettres qu'en recevant les miennes et pour les faire partir tout de suite. Si nous nous znettons à attendre mutuellement que des lettres qui restent douze jours en chemin arrivent , pour nous y répondre , ce sera une triste et mmce consolation pour moi que de recevoir une fois tous les mois des lettres de trois pagf^s , pendant que j'espérais en recevoir de six au moins toutes les semaines. Vous devriez bien me traiter aussi charitablement que le public (1). Vous lui avez écrit quinze fois en douze semaines , et vous ne voulez m' écrire que douze fois par an. — Comme je me suis fait une loi de répondre à tout ce que vous me dites ou me demandez (loi que j'espère que vous voudrez bien adopter aussi), je relis vos lettres sans ordre et répondrai à chaque article comme il
(1) L'épigramme s'échappe malgré lui , et il donne un petit coup de griffe à la femme auteur.
se présente Vous ne pouvez rien cacher de votre esprit sans y perdre , me dites-vous. Eh ! qu'est-ce que j'y perdrai, je vous en prie ? J'espère ne jamais passer pour un imbécile ; mais , du reste , que m'importe que Ion dise : // afait beaucoup de V esprit, ou il afait métiokre nient de l'esprit? Croyez-vous qu'en ne paraissant pas un aigle, je paraîtrai beaucoup au-dessous de tous les oisons d'alentour? Croyez-vous qu'en me montrant autant aigle que je puis , j'en sois beaucoup plus recherché par ces oisons ? Croyez-vous enfin que l'opinion que j'ai de moi-même dépende beaucoup de celle que l'on aura de moi à la cour? Je vous l'ai dit il y a longtemps, je ne veux point faire sensation, je veux végétailler décemment. Cependant je vous dirai bien en confidence que je ne suis pas parvenu à un atmosphère bien imposant (1). Il y a quelques jours que la duchesse , en parlant du service de gentilhomme de la chambre, qui ne consiste qu'à faire asseoir les gens selon leur rang, dans l'absence du grand-maréchal, dit à mon grand étonnement et scandale : " Ce sera bien drôle de voir Constant faire son service. » Que diable y aura-t-il donc de si drôle \... -
Au milieu de ces sottes fonctions , de ses ennuis , de ses bavardages épistolaires , il se remet à l'étude ; car , qu'on ne l'oublie pas , l'étude a toujours ses heures réservées au fond de ces existences qui plus tard marqueront ; il avait entrepris une ^/s/oz'/'é' de la Civilisation en Grèce, il relit ses classiques sur le conseil de madame de Charrière , laquelle les lisait elle-même dans les textes , au moins les latins. La lettre se termine ainsi par une dernière feuille datée du 17 au matin :
(1) Il se trompe de genre pour fl/??io.v/j/i(Ve, comme le font, au reste , beaucoup de Français eux-mêmes.
»... J'ai repris mes petits Grecs qui grossissent à vue d'œil. Quand ils seront arrivés à grandeur naturelle , je les envoie dans le monde to shift for themselves. J'ai tout plein de ressources ; mais , comme je vous le disais vendredi, je n'en fais que peu d'usage. Suivant votre conseil , je compte prendre une heure avec un professeur ici pour relire tous mes classiques. C'est un plaisir de faire quelque chose d'utile que vous avez conseillé. Adieu, madame. Mille et mille choses à tous ceux qui veulent bien penser au diable blanc (1). Le petit Jaman est superbe , voilà pour mademoiselle Louise. Les sapins de ce pays-ci sont tortus , petits et vilains : je ne conseille pas à mademoiselle Henriette d'envoyer jamais de traîneau en prendre ici. Adieu , madame. Barbet , le plus aimé qui fut jamais au monde , adieu. ••
Le moment où Benjamin Constant peut- réfuter avec une entière sincérité les petites méfiances de madame de Charrière et où il continue d'être pleinement sous le charme du souvenir est si court et si prompt à s'envoler, que nous donnerons encore quelques pages qui en sont la vive et bien affectueuse expression.
Brunswick, ce 19 mars 1788.
" Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né! Que béni soit celui où je l'ai connu! Que bénie soit Y influence perfide qui m'a fait passer deux mois à Colombier et quinze jours chez M. de Leschaux (2) ! Le courrier qui arrive ordinairement le mardi n'est arrivé qu'aujourd'hui, et, en ne recevant point de lettres de vous hier, je m'étais résigné et j'attendais vendredi avec crainte et impatience. Jugez de mon plaisir quand, à mon réveil,
(1) C'était apparemment son sobriquet à Colombier.
(2) Ou Leschot; c'était le docteur qui logeait à côté de Colombier.
mon fidèle de Crousaz (1) m'a présenté le petit Persée. " Il y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je vous remercie si vivement , et je ne sais si ce raisonnement ne mériterait pas que j'étouffasse ma reconnaissance. Dans quelques semaines , dans peu de jours "peut ■ être , vous aurez des habitudes et des occupations avec lesquelles vous vous passerez très bien de ces fréquentes lettres. Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cela veut dire? Aussi longtemps que vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à remplir , des terrains à sonder, des arrangements à prendre , vous aurez besoin de mes lettres, parce que vous n aurez pas d'intérêt assez vif pour que vous m'oubliiez ; mais, quand vous aurez fait toutes vos visites , que vous n'aurez plus rien à faire , que votre curiosité , si vous en avez , sera rassasiée jusqu'au dégoût , que vous saurez d'avance ce qu'on vous dira , et que votre journée de demain sera la sœur et la jumelle la plus ressemblante de l'ennuyeuse journée d'aujourd'hui, oh! alors je ne vous écrirai j) lus si souvent , parce que les vifs plaisirs de votre manière de vivre vous tiendront lieu de mon amitié. Barbet, Barbet, vous êtes bien aimable et je vous aime bien tendrement; mais vous raisonnez bien mal , et vos raisonnements me font de la peine pour vous et pour moi.
'• Dites-moi un peu , singulière et charmante personne, oii tend cette modestie? Croyez-vous réellement que j'aie tant de penchant à la confiance et à l'ingratitude qu'au bout de trois ou quatre semaines je me sois formé quelque douce habitude avec c^eXq^ie fraulein allemande ou quelque hofdame qui me tienne lieu de vous et de votre amitié? Croyez-vous que tant de douceur , de bonté , de charme , je ne puis exprimer autrement ce que vous avez pour moi, soit aisément remplacé et aisément oublié? Croyez-
fl) Son domestique.
VOUS que, quand même je ne serais point susceptible d'amitié, quand ce serait sans reconnaissance et sans tendresse que je pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette espèce de sympathie qui nous unissait , à l'intérêt que vous preniez à moi malade , maussade , abandonné , exilé , persécuté , je sois assez bête pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle de nos pensées qui circulait , pour ainsi dire , de vous à moi et de moi à vous ? Est-ce un air , est-ce un ton , est-ce pour me dire quelque chose? Je suis porté à le croire. Entre beaucoup d'amis, les reproches et les doutes reviennent à mes : Eh bien! madame? c'est pour relever la conversation qui tombe. Mais en avons-nous besoin? Croyez, madame, que rien ne me fera moins regretter ni moins désirer votre amitié et notre réunion (voilà une sotte et singulière phrase ; mais vous la comprenez , et je vous demande pardon du croyez, madame, et de l'équivoque). Rien ne me fera oublier combien j'ai été heureux près de vous ^ je ne formerai jamais d'habitude qui vous rende moins chère, et jamais occupation c[uelconqiie ne me tiendra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris , parce que me justifier m'afflige. J'ai im grand plaisir à vous dire : Je vous aime, mais j'ai encore plus de peine à imaginer que vous en doutez. Désormais toutes les pages où vous vous livrerez à cette défiance et à cette modestie d'acquit , je les regarderai comme blanches , et je me dirai : Madame de Charrière m'aime encore assez pour me faire savoir qu'elle ne m'a pas oublié entièrement, et pour cela elle a proprement plié une feuille de papier blanc et l'a cachetée du petit Persèe; je lui en suis bien obligé , mais je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à m'écrire, et que du papier blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait cru devoir m'envoyer.
Le 20 de mars et le dix-neuvième jour de mon ennuyeuse résidence dans cet ennuyeux pays. A dix heures du matin.
•> Je travaille à mes petits Grecs de toutes mes forces, et je les trouve, quelque médiocres qu'ils soient, beaucoup meilleure compagnie que les gros Alletnands qui m'environnent. Mais ce ne sont plus les petits Grecs que vous connaissez. C'est un tout autre plan , un autre point de vue, d'autres objets à considérer. Ce que vous avez lu n'était qu'une traduction faite à la hâte pour plaire à mon père , et que je n'avais jamais revue , lorsqu'il voulut à toute force la faire imprimer (1). Ce que je fais sera une histoire de la civilisation graduelle des Grecs par les colonies égyptiennes, etc., depuis les premières traditions
(1) Benjamin Constant, nous apprend M. Gaullieur, avait entrepris une traduction de VHisioire de la Grèce , par Gillies [Historij of the ancient Greece, Us Colonies and Conqi(ets) : mais , prt'\enu par un autre écrivain , comme pour YHis'oire de la Corse, il renonça à son projet. Cependant, pour ne pas perdre entièrement \ejru'it de ses veilles , comme on dit , il se décida à publier un spécimen de sa traduction (à Londres, et à Paris, chez Lejay, 1787): « Il existe, » dit-il dans sa préface , un autre ouvrage en anglais dont le sujet » n'est pas moins intéressant et dont les vues sont plus vastes et » plus importantes , qui sera désormais l'objet de tous mes efforts; » je veux parler de \' Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Eni- » j)ire romain , par M. Gibbon. Mais, comme il ne faut pas défigurer » les chefs-d'œuv re des grands maîtres , je veux , avant de me li- » vrer à ce travail, consulter le pvd)lic et savoir si mon style et )' mes connaissances dans les deux langues pourront y sulTire. j> C'est dans ce dessein , et non pour être comparé au traducteur de » M. Gillies (Carra), que je publie cet essai. » Cet opuscule . intitulé Essai sur les Mœurs des temps héroïques de la Grèce , est bien certainement la première publication imprimée de Benjamin Constant. Tous les bibliographes jusqu'ici l'ont ignoré. Barbier attribue fautivement VÉssai k Cantwell. Quant à la traduction de Gi])bon , Benjamin Constant ne sut pas non plus arriver à temps : il fut devancé par Leclerf^ de Sept-Chénes et son royal collaborafeiu-, Louis XVI : leur premier volume parut en 1.788. Gibbon, qui vivait à Lausanne , avait fort encouragé Benjamin Constant à traduire son livre, et il regretta beaucoup ce peu de fixité , qui fit manquer le je\ine auteur à une sorte d'engagement envers le public.
284 BENIAMIN CONSTANT
que nous avons sur la Grèce jusqu^à la destruction de Troie , et une comparaison des mœurs des Grecs avec les mœurs des Celtes , des Germains , des Écossais , des Scandinaves , etc. Vous sentez que vos critiques sur les phrases enchevêtrées me seraient un peu inutiles ; mais je vous enverrai des demi-feuilles bien serrées de mes Grecs actuels lorsqu'ils seront un peu plus avancés , et je vous demanderai les critiques les plus sévères : vous garderez les demi-feuilles , parce que vous aurez ainsi plus présent et plus net l'ensemble de tout l'ouvrage, et vous ne m'enverrez que les remarques. Je suis très orgueilleux que M. Chaillet s'intéresse à quelque chose que je fais , et cet orgueil me rendra peut-être moins docile , mais non pas moins reconnaissant. Pourrez-vous m'envoyer le Necker ? Cela me ferait un bien grand plaisir. Mais si cela était bien difficile et que cela vous donnât bien de la peine, ou que cela ne vous pliit pas , j'y renoncerais avec regret , mais sans murmurer. . .
Le21.
•' Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neuchâtel , dans une grande assemblée , chez madame du Peyrou , jouant au iricette (?) , ou dans une assemblée de savants Lausannois , au samedi de madame de Charrière de Bavoie , vous n'aurez pas une adéquate idea de l'ennui de cette ville. Il y a quelque chose de si morne dans son aspect même , quelque chose de si froid dans ses habitants, quelque chose de si languissant dons leur i7itercourse togeiher, quelque chose de si unsociable dans leur manière de se voir ; ils n'ont ni intrigues de cour , ni intrigues de cœur , ni intrigues de libertinage ; il y a des femmes de la cour qui couchent avec leurs laquais; il y a des Street -walkers qui sont à l'usage des' soldats et des gentilshommes de la cour qui en veulent. Il y a bien encore des filles entretenues que les Anglais , entre autres ,
logent , nourrissent et habillent pour aller tuer le temps ; mais toute cette tuerie de temps est si maussade , c'est avec tant de peine qu'on parvient à le tuer tout-à-fait , et il a des moments d'agonie si pénibles pour son bourreau! Il y a bien aussi tous les quinze jours un opéra italien , où trois acteurs et trois actrices, dont l'une est borgne et a une jambe de bois , nous jouent des farces auxquelles personne ne comprend rien (car il n'y a pas deux personnes qui sachent l'itaUen ici). Il y a aussi des remparts où il y a un pied de boue , des fossés où les égouts de la ville se déchargent des deux côtés , des sentinelle? à chaque pas , et on peut s'y promener et y enfoncer à cheval jusqu'à mi-jambe. Il y aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au pharaon.
" A propos de pharaon, j'y ai joué deux fois : j'ai perdu peu de chose ; mais je crahis de m'y laisser entraîner, et, pour prévenir toute séduction , je vous envoie un engagement solennel de ne plus jouer aucun jeu de hasard ni de commerce entre hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez tout ce que j'y atteste et tout ce que j'y prends à témoin de ma résolution. Un engagement où je consens à perdre votre amitié si je le romps , je ne le violerai sûrement pas (1).
•' Je relis ma lettre , et dans la seconde page je vois un de toutes mes forces , à propos de mes Grecs , qui n'est malheureusement pas tout-à-fait vrai. J'y travaille ,
(1) Voici le texte anglais de ce singulier engagement , dont nous conservons , dit M. Gaullieur, l'original écrit sur une carte (un valet de cœur), et dûment signé. Pour qui connaît la vie ultérieure de Benjamin Constant , la pièce a tout son prix : « By ail that is deemed honorable and sacred, by the value 1 set upon the esteera of my acquaintance , b> the gratitude I owe to my father, by the advantages of birth , fortune and éducation , which distinguish a gentleman from a rogue , a gambler and a blackguard, by the rights I hâve to the friendship of Isabella and the share I hâve in it , I hereby pledge myself, never to play at any chance-game , norat any game , unless forced by a lady, from this présent date to the
mais ce n'est pas de toutes mes forces , c'est languissamment. ••
Au sein de celte Bcolie bnmsirickoise, comme m'appelle, Benjamin Constant ne tarde pourtant pas à faire quelque trouvaille de personnes assez distinguées. Il y rencontre, il y apprécie M. de Mauvillon, l'ami et le collaborateur de Mirabeau , " ou , pour mieux dire , le seul auteur de l'ouvrage sur \di Monarchie prussienne ; •> madame de Mauvillon elle-même est une femme de mérite et spirituelle. Mais bientôt il se dissipe ailleurs, il se répand ; il s'applique à justifier les reproches de madame de Charrière. Il a beau lui écrire encore de profondes et désespérées tristesses , comme celle-ci : " Je me suis livré à une paresse mélancolique qui m'empêche de faire des visites , et , quand j'en fais , de parler (I). En tout, je suis (je ne sais si vous ne croirez pas que je vous trompe pour mes menus plaisirs) très malheureux. Mais enfin la vie se passe , et mourir après s'être amusé ou s'être ennuyé dix ou vingt ans, c'est la même chose. Il y a déjà 44 jours que je suis ici, et 57 c[ue je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura 114 , ce sera toujours le double de gagné , et le tiers d'une année unll hâve heen crept through[2,]. Que
is'of jan> 1793 : which promise ifl break, I confess myself a rascal , a liar, and a villain , anel will tainely submit to be called so by etery rnan that meets me.
H. B. DE Constant.
Brunswick, the lO'i» of march 1788. »
(1) Il est très certain que , dans cette première partie de sa vie , Benjamin Constant était volontiers taciturne • ceux qui l'avaient vu à Lausanne et même à Colombier, et qui le revirent à Paris dans l'été de 1Î9G, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation dans le salon de madame de Staël , tenant tête avec entrain et saillie aux personnages divers et de tous bords qui s'y pressaient. On peut dire que jusque là l'air et le stimulant lui manquaient. « On me demandait hier pourquoi je ne parlais pas ; c'est , ai-je répondu , que rien ne m'ennuie tant que ce qu'on me dit , excepté ce que je réponds. »
(2) Cette habitude qu'a Benjamin Constant d'emprunter à langlaLs
font , à propos , vos pauvres petits oraiigers que vous vouliez planter? l'avez-vous fait? sont-ils venus? viventils encore? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané (1)... » Il lui dit encore : " Adieu , vous que j'aime autant que je vous aimais , mais qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et qui m'avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me rendaient la vie supportable. " Il cherche pourtant à retrouver ces pauvres restes et à ne pas tout perdre , quoi qu'il en dise. L'aveu lui en échajDpe à la lettre suivante qui est de sept semaines ou deux mois tout au plus après : ■■ 9 juin 1788. Vous demandez ce que j'ai produit d'effet à la cour : je m'y suis fait quatre ennemis, entre autres deux A. S. (altesses sérénissimesl, par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise humeur. Je m'y suis fait sept à huit amis , mais de jeunes filles , une bonne et aimable femme , voilà tout. Les circonstances ont changé mon goût : à Paris , je cherchais tous les gens d'un certain âge , j^arce que je les trouvais instruits et aimables ; ici , les vieux sont ignorants comme les jeunes , et raides de plus. Je me suis jeté sur la jeunesse , et , quoi qu on die , je ne parle presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand j'y pense,
et quelquefois à l'allemaiid pour relever ses phrases rappelle ce qu'il dit dans Adolphe : «Les idiomes étrangers rajeunissent les pensées et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. » Il use abondamment de la recelte. On sent qu'à cette période de sa vie il est entre trois langues , et comme entre trois patries ; il n'a pas encore fait son choi.\. Cette facilité de recourir familièrement à une langue étrangère, dès qu'elle vous offre un terme à votre convenance, est attrayante, mais elle a son écuell; il en résulte que , lorsqu'on s'y abandonne, on néglige de faire rendre à une seule langue tout ce qu'elle pourrait donner.
(1) Ces dernières paroles pourraient servir d'épigraphe à Adolphe, qui est, en effet, un livre triste et fané, d'une teinte grise. Je ne veux rien voir jleufir jtrès de moi! le vœu a été rempli.
tout ceci est indigne de vous et de moi : inédire un peu , bâiller beaucoup , se faire par-ci par-là des ennemis , s'attacher par-ci par-là quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence et l'obscurité , voir jour après jour et semaine après semaine iiasser, Kam7nerjvnker (1), et quoi encore? Kammerjunker , quelle occupation ! Enfin vous êtes au fait. Virginibus jiverisque canto. -•
Qu'il lui répète , après cela , qu'il l'aime , elle sait ce que ce mot veut dire ; c'est pour d'autres qu'il chante àésormais. Les confidences qui suivent ne lui laisseraient guère d'illusion, si elle était femme àen garder (2). Benjamin Constant voit beaucoup dès lors une jeune personne (Wilhelmina ouJiaVzTza) attachée à la duchesse régnante, et songe sérieusement à l'épouser ^ il mêle d'une façon étrange ces espérances nouvelles aux souvenirs de fidélité qu'il prétend garder, et il fait du tout un hommage très bigarré à madame deCharrière. Ainsi , après de longs détails sur sa santé, déplus en plus chétive et nerveuse : " Mon humeur, écrit-il, comme cela est tout simple, se ressent beaucoup de ces variations. Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une demi-heure. Si vous vojdez comme Minna me console , me supporte , me plaint , me calme , vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce pas? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied à huit heures du soir à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de joUs moments qui m'attendaient sans que je le susse. . . » On se demande si c'est sans ironie qu'il poursuit de la sorte , si un nuage de germanisme , comme il arrive trop souvent en ces liaisons mixtes d'au-delà du Rhin , lui dérobe à lui-même
(1) Chambellan.
(2) Elle en gardait très peu , il est le premier à l'attester : « Je veux faire rougir une personne que j'aime de sa disposition à prendre ma plus simple , ma plus naïve pensée pour un mensonge prémédita... » Une pensée vaïrr ! elle ne pouvait admettre en lui cela.
l'indélicatesse (le raccommodement, OU s'il n'}- a pas dans son fait une pointe de cruauté très française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.
On n'a pas les réponses de madame de Charrière , ou du moins nous n'en avons sous les yeux que quelques unes; ces réponses existent pourtant, elles sont en d'autres mains. Qu'y verrait-on? Nous ne croyons pas nous tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds d'indulgence et sous un air d'enjouement , des accents douloureux en sortiraient. Ces lettres , d'un ton parfaitement vrai , d'une impression profondément triste, seraient celles, à coup silr, d'une femme qui parle avec un cœur généreux et froissé , d'une pauvre personne supérieure à qui l'esprit , la distinction , la sensibilité , n'ont été qu'un tourment de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu'elle souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivocjues épanchements, il lui échappe de dire à propos des égards qui sont une triste manière de réparer : " Une cruelle expérience dont je suis bien fâché que vous soyez la victime m'a trop prouvé que des égards ne suffisent pas. - Elle souffrait de bien des manières , elle manquait de secours et d'appui dans ses alentours , elle en venait à douter tout-à-fait d'ellemême : " Vous n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais plus seulement si j'ai le sens commun, mais encore faudrait-il être connue et entendue ! " Et faisant allusion à ce qu'elle avait pu espérer d'être un moment ■pour lui , elle disait encore : •• On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détmire. "
Certes madame de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une EUénore ; elle n'en eut jamais la prétention . je crois ; son âge était trop disproportionné. Elle
eut toujours assez de raison pour se dire , sans avoir besoin que d'autres le lui rappelassent, que , si elle avait su oarder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de Constant, c'est qu'il était malade, qu'il ne pouvait se distraire ailleurs , qu'autrement il se serait vite ennuyé. Pourtant le cœur a des contradictions tellement inexplicables , qu'elle put amèrement souffrir de voir s'échapper sans retour ce qu'elle n'avait jamais ni espéré ni réclamé de lui. On peut dire de l'Ellénore de Benjamin Constant comme de cette Vénus de l'antiquité , qu'elle est encore moins im portrait particulier qu'un composé de bien des traits , un abrégé de bien des portraits dont chacun a contribué pour sa part. Madame de Charrière fut peut-être la première à lui faire entendre , même en l'étouffant , ce genre de reproche et de plainte , à lui faire comprendre cette souffrance qui tient à l'inégalité d'un nœud.
C'est à ce moment qu'un grave incident survint dans l'existence de Benjamin Constant. L'affaire de son père éclata en Hollande; nous avons déjà indiqué que M. de Constant père , accusé par des officiers de son régimeiit, crut devoir, dans le premier instant , se déroljer par la fuite àl'animadversion et aux manœuvres de ses eimemis. Cette' catastrophe soudaine, dans laquelle Benjamin se montra un fils dévoué et ne songea plus qu'à défendre l'honneur de son nom , vint troubler et empoisonner les préliminaires et les premiers mois de son mariage , qui eut lieu au commencement de 1789 II fit le voyage de La Haye ; il s'y retrouvait en présence de la famille de madame de Charrière. Celle-ci lui donna apparemment quelque conseil trop particuher , elle crut pouvoir toucher, en amie confiante et sûre , le point douloureux ; au lieu de modérer, elle irrita. Elle reçut de La Haye la lettre la plus étrange , la plus dure , la plus offensante : " Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me fatigue ; je
n'aime pas les sibylles. Il tant parler clair ou se taire; d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre et encore moins celui de vous deviner. Je n'ai rien à atténuer. . . La conduite de mon père , dans toutes ses parties,. a été légale, excepté lorsque la force ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs points , elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu'on vous a raconté , je pourrais vous éclairer ; mais, avec votre affectation de brièveté que vous croyez si majestueuse , je ne puis rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, etc. Ce 14 septembre 1789. -• La réponse ou le projet de réponse qu'elle lui adressait est sous nos yeux , sur le papier même et au revers de la lettre d'injure : « Faites-moi la grâce de me dire sî vous êtes bien ingrat et bien mauvais ou si vous n'êtes qu'un peu fou. Il se pourrait même que ce ne filt qu'une folie passagère , et en ce cas-là je la compterais pour peu de chose... - Suivent plus de détails qu'on n'en pourrait désirer. Elle garda cette réponse et ne l'envoya pas. Au jour de l'an 1790 , Benjamin Constant lui récrivit , elle fut transportée de 2)Iaisir ; la correspondance se rengagea dans les mois suivants (1) ; il était marié , il était occupé à suivre ce procès pour son père , ses affaires se dérangeaient ; il répondait , après avoir reçu d'elle quelque lettre de clémence et de tristesse : « Votre dernière lettre m'a fait grand plaisir, un plaisir mêlé d'amertume comme de raison , un plaisir qui fait dire à chaque mot: C'est bien dommage . Effectivement c'est bien dommage que le sort nous ait si entièrement et pour jamais séparés. Il y a entre nous un point de rapprochement qui aurait surmonté toutes les différences de goûts , de caprices , d'engouements , qui auraient pu s'opposer à notre bonne intelligence ; nous nous serions sou-
(!) Nou.s donnons ci-après, dans ce volume , quelques lettres de madame de CharriiMc à Benjamin Constant, dont la première se rapporte à ce moment de re[)rise.
vent séparés avec humeur, mais nous nous serions toujours réunis. C'est bien dommage que vous soyez malheureuse a Colombier, moi ici ; vous malade, moi ruiné ; vous mécontente de l'indifférence, moi indigné contre la faiblesse, et si éloignés l'un de l'autre que nous ne pouvons mettre ni nos plaintes, ni nos mécontentements, ni nos dédommagements ensemble. Enfin vous serez toujours le plus cher et le plus étrange de mes souvenirs. Je suis heureux par ma femme, je ne puis désirer même de me rapprocher de vous en m'éloignant d'elle , mais je ne cesserai jamais de dire : C'est bien dommage. Votre idée me rend toujours une partie de la vivacité que m'ont ôtée les malheurs, la faiblesse physique, et mon long commerce avec des gens dont je me défie. On ne peut pas me parler de vous sans que je me livre à une chaleur qui étonne ceux qui souvent ne m'en parlent que par désœuvrement ou faute de savoir que me dire. A des soupers oii je ne dis pas un mot , si quelqu'un me parle de vous , je deviens tout autre. On dit que le Prétendant , abruti par le malheur et le vin , ne se réveillait de sa léthargie que pour parler des infortunes de sa famille... (11 mai 1790). -
Quoi qu'il en soit de cette reprise , qui dure sans interruption pendant les trois années suivantes , il y a eu , depuis la lettre de La Haye , un déchirement , un accroc notable dans leur liaison. Si peu idéale, si peu riche d'illusion cju'on la fasse à aucun moment, elle achève dès lors de perdre sa lueur, elle se décolore de plus en plus ; entre eux , à partir de ce jour (septembre 1789) , comme entre Adolphe et EUénore, des mots irréparables avaient été prononcés. Pour l'observateur, pour le moraliste qui étudie curieusement le fond des caractères , celui de Benjamin Constant ne se dessine sans doute que mieux ; ce inklamje cl égdisme et de sensibilité ^ qui se combine dans la nature d'Adolphe pour son malheur et celui des autres, n'est plus désormais masqué par rien ; il se remet à écrire
à madame de Charrière comme à l'esprit le plus supérieur qu'il connaissf^; il lui dit tout et plus (|ue tout, il s'analyse et se dénonce impitoyablement lui-même , il ne craint plus d'offenser en elle cette première délicatesse ni même cette pudeur de l'amitié qu'il a violée une fois ; les confidences les plus étranges , les plus particulières , se multiplient et s'entrecroisent ; il sait être encore aimable . encore touchant par accès , spirituel toujours (1) , mais aussi il ose avoir toute sa sécheresse , tout son ennui désolant; il y a du cynisme parfois. Et ici ce n'est pas à lui que nous en ferons le reproche, c'est à elle pour l'avoir permis , pour avoir été philosophe et de son siècle au point d'oublier combien elle favorisait l'aridité de ce jeune cœur en se faisant la confidente de son libertinage d'esprit.
On n'attend pas des preuves , on a déjà des échantillons. Nous avons hâte d'arriver à la politique , qui va devenir sa distraction , son recours , et à lacjuelle il essaiera de se prendre pour s'étourdir. Comme explication nécessaire toutefois , comme image complète de sa situation malheureuse en ces années de Brunswick , il faut savoir que ce prejiiier mariage qu'il venait de contracter si à la légère tourna le plus fâcheusement du monde; que, dès juillet 1791 , il en était à reconnaître son erreur; qu'il résumait son sort en deux mots : T indifférence , fille dv mariage , la dépendance , fille de la pauvreté; que l'indifférence bientôt fit place à la haine ; qu'après une année de supplice , il prit le parti de tout secouer : •' On se fait un mérite de soutenir une situation qui ne convient pas ; on dirait que les hommes sont des danseurs de corde. •• Le divorce était dans les lois ; il y recourut ; ce n'avait été qu'à la dernière extrémité : " Si elle eût daigné allé-
(1) La jolie lettre que nous avons donnée précédemment, àlappui de ses opinions «////-jT%i('»se.!.' d'alors, et où il parle dun chevalier de !!c\oi qu il a vu à i.a Haye , se rapporte auv premiers temps de cette reprise i juin 1790)
ger le joug, éerivait-il , je l'aurais traîné encore ; mais jamais que du mépris ! . . . Ah ! ce n'est pas l'esprit qui est une arme, c'est le caractère. J'avais bien plus d'esprit qu'elle , et elle me foulait aux pieds. - Le procès qui devait amener le divorce traîna en longueur. Le 25 mars 1793, dans son impatience d'en finir, il s'écriait : " Hymen ! Hymen ! Hymen ! quel monstre ! » Le 31 mars , six jours après , en apprenant la décision ", il écrivait : " Ils sont rompus tous mes liens , ceux qui faisaient mon malheur comme ceux qui faisaient ma consolation , tous , tous ! Quelle étrange faiblesse ! depuis plus d'un an je désirais ce moment, je soupirais après l'indépendance complète; elle est venue et je frissonne ! je suis comme attéré de la solitude qui m'entoure; je suis effrayé de ne tenir à rien, moi qui ai tant gémi de tenir à quelque chose... » Ainsi allait ce triste cœur mobile , ainsi va le pauvre cœur humain.
Il était temps , on le voit , que la politique vînt jeter quelque variété et quelque ressource, susciter im but, même factice , à travers ces misères obscures où il se consumait. Il l'aborde du premier jour avec inconséquence ; même avant 89, il est démocrate, il rêve àdix-nmif ans la république américaine et je ne sais quel âge d'or de pureté et d'égalité au-delà des mers , tandis qu'en attendant il se ruine de toute façon à Paris , qu'il pratique de son mieux le vers de Voltaire :
Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens.
et mène la vie' d'un jeune patricien assez dissolu. Ces inconséquences sont ordinaires de tout temps ; elles l'étaient surtout à la veille de 89. Sa condition à Brunswick ne fait que le rejeter plus avant dans le mépris des grands et des cours , mais elle n'est guère propre à lui rendre cette estime sérieuse et ce respect de l'humanité qui est pourtant le fond de toute politique généreuse et libérale. Son
esprit nous étale tour à tour sur ce point toutes ses vicissitudes : " Je crois que je me livrerai à la botanique , écrit-il le 17 septembre 1790, ou à quelque science de faits. La morale et la politique sont trop vagues, et les hommes trop plats et inconséquents. Tout en prenant cette résolution , je suis à faire un ouvrage politique qui doit être achevé en un mois jDOur de l'argent. Je me suis mis en tête qu'avec les restes de mon esprit je pourrais payer mes dettes, et j'ai fait avec un libraire l'accord de lui faire un petit ouvrage d'environ 100 pages ( anonyme , comme vous le sentez bien ) sur la révolution
du Brabant " Ces projets, ces ébauches d'ouvrages
démocratiques se succèdent rapidement sous sa plume et occupent ses loisirs de chambellan. Xous le retrouvons occupé plus sincèrement à réfuter Burke dans la lettre suivante , qui est bien assez jolie pour être citée en entier ; elle est de sa meilleure et de sa plus voltairienne manière. Il a repris, en l'écrivant, ses high spirits, comme il dit.
Ce JO décembre 1790.
" Je relis actuellement les lettres de Voltaire : savezvous que ce Voltaire que vous haïssez était un bon homme au fond, prêtant, donnant, obligeant, faisant du bien sans cet amour-propre que vous lui reprochez tant ? Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. 11 s'agit qu'en relisant sa correspondance , j'ai pensé que j'étais une grande bête et une très grande bête de me priver d'un grand plaisir parce que j'ai de grands chagrins, et de ne plus vous écrire parce que des coquins me lourmentent. C'est-à-dire que, parce qu'on me fait beaucoup de mal , je veux m'en faire encore plus , et que, parce que j'ai beaucoup d'afflictions, je veux renoncer à ce qui m'en consolerait. C'est être trop dupe. Je mène ici une plate vie, et, ce qui est pis que plat , je suis toujours un pied en l'air, ne sachant s'il ne me faudra pas retourner àLa
Haye, pour y répéter à des gens qui ne s'en soucient guère qu'ils sont des faussaires et des scélérats. Cette perspective m'empêche de jouir de ma solitude et de mon repos , les deux seuls biens quime restent. Elle m'a aussi souvent empêché d'achever des lettres que j'avais commencées pour vous. JMa table est couverte de ces fragments qui ont toujours la longueur d'une page , parce qu'alors je suis obligé de m'arrêter, et quelque chienne d'idée vient à la traverse; je jette ma lettre, et je ne la reprends plus. Dieu sait si celle-ci sera plus heureuse. Je le désire de tout mon cœur. Je m'occupe à présent à lire et à réfuter le livre de Burke contre les letellers français. 11 y a autant d'absurdités que de lignes dans ce fameux livre : aussi a-t-il un plein succès dans toutes les sociétés anglaises et allemandes. Il défend la noblesse, et l' exclusion des sectaires , et l'établissement d'une religion dominante , et autres choses de cette nature. J'ai déjà beaucoup écrit sur cette apologie des abus , et , si le maudit procès de mon père ne vient pas m' arracher à mon loisir, je pourrais bien pour la première fois de ma vie avoir fini un ouvrage. Mes Brabançons (1) se sont en allés en fumée, comme leurs modèles, et les 50 louis avec eux. Le moment de l'intérêt et de la curiosité a passé trop vite. Vous ne me paraissez pas démocrate. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur; mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts , détruisent les titres et autres sottises de cette espèce , mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses , que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales. Le genre humain est né sot et mené par des fripons , c'est la règle ; mais, entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau
(1) Ils'af;itde ce petit ouvniue sur la révolution du Brabant dont il parlait tout-à-l'lieure.
ET MADAME DE CHAKKlÈRb:. '297
et aux BauiiHVC plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil... Je serais bien aise de revoir Paris , et je me repens fort, quand j'y pense , d'avoir fait un si sot usage , quand j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. J'étais , n'en déplaise à vos bontés , un sot personnage alors avec mes... et mes... etc., etc. [Il indique deux ou trois noms de femmes] Je suis peut-être aussi sot à présent , mais au moins je ne me pique plus de veiller, de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès sans plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à l'hôtel de la Chine, dût Schahaham (1), ipi est au fond une bonne femme , et madame Suard , qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, nous ennuyer quelquefois ! . . Ma lettre est uneassezplate et décousue lettre , mais mon esprit n'est pas moins plat ni moins décousu. La vie que je mène m'abrutit. Je deviens d'une paresse inconcevable, et c'est à force de paresse que je passe d'une idée à l'autre. Je voudrais pouvoir me donner l'activité de Voltaire. Si j'avais à choisir entre elle et son génie , je choisirais la première. Peut-être y parviendrai-je quand je n'aurai plus ni procès ni inquiétudes. Au reste , je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts. Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et , quand on est aussi paresseux et décousu que je suis , on l'est aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là. >■
11 revient à tout moment sur cette idée du néant des efforts et de la volonté; il répète de cent façons qu'il n'existe plus. Il y a des jours (comme dans la lettre précédente) où il le dit avec tant d'esprit et d'antithèses, que madame de Charrière a raison de lui répondre qu'elle n'en
1^ Madame Sauriii . à ku|uelle ils avaient donne ce sobriquet.
croit rien. 11 le dit d'autres fois d'un ton de langueur si expressif et si abandonne (1), avec une obstination d'analyse si désespérante (2), qu'elle s'effraie pour lui et lui prodigue d'atïectueux, de salutaires conseils : " N'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l'histoire. Lisez de Thou , lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun système, ne vous alambiquez Tesjnnt sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudi'ez exiger de vous. "
Certes il avait bien de la peine à prendre avec sérieux et d'une manière m\ peu suivie à la politique, à l'histoire, et à réfuter Burke sans faiblir , celui qui écrivait dans le même moment .
Hi'unswick , ce 24 décembre 1790.
" Plus on y pense , et plus on est ai a loss de
chercher le cxii bono de cette sottise qu'on appelle le monde. Je ne comprends ni le but, ni l'architecte, ni le peintre, ni les figures de cette lanterne magique dont j'ai l'honneur de faire partie. Le comprendrai-je mieux quand j'aurai disparu de dessus la sphère étroite et obscure dans
(1) « ... Si je pouvai.s m'astreiiulre à siiiAre un régime , ma .santé se remettrait , mais limpossibilité de m'y astreindre fait partie de ma mauvaise santé ; de même que , si je pouvais m'occuper de suite à im ouvrage intéressant, mon esprit reprendrait sa lorce , mais cette impossibilité de me livrer à une occupation constante fait partie de la langueur de mon esprit. J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht (un ami): dépasserai comme une ombre sur la terre entre le malheur et rennui ! (17 septembre 1790.) »
(?) « (2 juin 1791.) Ce n'est pas comme me trouvant dans des
circonstances afïligeantes que je me plains de la vie : je suis parvenu à ce point de désabusement que je ne saurais que désirer, si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation plus heureux que je ne le suis. Cette conviction et le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j'étudie... Nous n'avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire , pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre , que nous n'en avons pour faire une promenade ou une partie de whist... »
laquelle il plaît à je ne sais quel invisible pouvoir de me faire danser, bon gré , mal gré? C'est ce que j'ignore ; mais j'ai peur qu'il n'en soit de ce secret comme de celui des francs-maçons, qui n'a de mérite qu'aux yeux des profanes. Je viens de lire les Mémoires de Noailles^ par Millot , ouvrage écrit sagement , un peu longuement , mais pourtant d'une manière intéressante et philosophique. J'y ai vu que vingt-quatre millions d'êtres ont beaucoup travaillé pour mettre à la tête de je ne sais combien de millions de leurs semblables un être comme eux. J'ai vu qu'aucun de ces vingt-quatre millions d'êtres , ni l'être qui a été placé à la tête des autres millions , ni ces autres millions non plus , ne se sont trouvés plus heureux pour avoir réussi dans ce dessein. Louis XIV est mort détesté, humilié , ruiné ; Philippe V , mélancolique et à peu près fou ; les subalternes n'ont pas mieux fini , et puis voilà à quoi aboutit une suite d'efforts, du sang répandu, les batailles sans nombre , des travaux de tout genre ; et l'homme ne se met pas une fois pourtant en tête qu'il ne vaut pas la peine de se tourmenter aujourd'hui quand on doit crever demain. Thomson, l'auteur des Saisons, passait souvent des jours entiers dans son lit , et quand on lui demandait pourquoi il ne se le^■ait pas : / see no motive io rise , man , répondait-il. Ni moi non plus, je ne vois de motif pour rien dans ce monde , et je n'ai de goût pour rien. ->
Ce qui fait que Benjamin Constant est bien véritablement ce que j'ai appelé un girondin de nature, un inconséquent qui obéit, non pas à des principes, niais à des instincts, et qui ne cherchera guère jamais dans les luttes publiques que de plus nobles émotions, c'est qu'il persiste , au milieu de ces dégoûts et de'ces anéantissements, à être libéral et démocrate quand il est quelque chose. " Que la morale soit vague, que l'homme soit méchant,
faible , sot rt vil , ot do plus destiné à n'être que tel , •■ il
le croit très habituellement , il ose l'écrire , et pourtant
Voici des pages beaucoup trop démonstratives de ce que nous avançons :
Vendredi , ce 6 juillet 1791.
•'.... La politique , qui est la seule chose qui pique encore un peu ma faible curiosité, me persuade plus tous les jours ces vérités affligeantes. Croiriez-vous..que les gens les plus violents dans l'assemblée nationale , ceux qui affichent le républicanisme le plus outré , sont de fait vendus à l'Autriche? Merlin, Bazire, Guadet, Chabot, A'^ergniaud, le philosophe Condorcet (1) , sont soudoyés pour avilir l'assemblée, et les démarches incroyables dans lesquelles ils l'entraînent sont autant de pièges qu'ils lui tendent ; ils se déshonorent pour la déshonorer. Ce Duinouriez que je croyais fol , mais de bonne foi , est du parti des émigrés. C'est pour quelque argent qu'il a fait déclarer la guerre, qu'il sacrifie des millions d'honnnes. Ces gueux-là ne sont pas même des scélérats par ambition , ou des enthousiastes de liberté. Ils sont démagogues pour trahir le peuple. Cet excès d'infamie, dont j'ai vu les preuves, m'a inspiré un tel dégoût, que je n'entends plus les mots d'humanité , de liberté , de patrie , sans avoir envie de vomir... -
Nous continuons de démontrer \e pour et contre en ce grand et mobile esprit du futur tribun :
" (1792.) Je crois bien qu'à deux cents lieues d'ici l'argument que je SUIS à Brunswick fait un effet superbe con-
(I) 11 est inutile de remarquei- (juil .se trompe au moins pour quelques uns de ces noms: il subit l'influeuce des fausses informations dont on se repaissait à Brunswick; il \a lout-à-l" heure se rétracter.
ti'P mou pivtondii jacol)inisinp Si l'on s^^'ait que je ne vais point à la cour, que je ne sors que pour nie promener et pour voir madame Mauvillon, qu'on ne m'invitejamais, qu'on ne me fait pas même faire mon service , enfin que je suis ici comme si je n'y étais pas , et que les démocrates prudents évitent de me voir de peur de passer pour jacobins , cet argument ferait peut-être moins d'effet "
« (17 mai 1792.) Si nous parlons de gouvernement , je crois que vous serez contente de moi. En raisonnement, je suis encore très démocrate , il me semble que le sens commun est bien visiblement contre tout autre système ; mais l'expérience est si terriblement contre celui-ci , que si, dans ce moment , je pouvais faire une révolution contre un certain gouvernement , dont vous savez que nous n'avons guère à nous louer (1), je ne la ferais pas... »
On a , sous le Directoire , lancé contre Benjamin Constant, c;iui venait de se déclarer républicain en France, une imputation absurde et calomnieuse : on l'a accusé d'avoir rédigé la proclamation du duc de Brunswick ; ce sont là de ces inventions de parti comme celle de l'assassinat d'André Chénier contre Marie-Joseph ; c'est ce qu'on appelle jeter à son adversaire un chat en jamhes. Or, nous lisons à la date du 5 noveinbre 1792: «. Voilà nos armées qui s'en reviennent , non pas comme elles sont allées... Voilà Longwy et Verdun , ces deux premières et seules conquêtes rendues aux Français , et 20,000 hommes et 28 minions jetés par la fenêtre sans aucun fruit. Quand je dis sans aucun fruit, je me trompe, car la paix va se faire, au moins entre la Prusse et la France , et c'est un grand bien... J'espère que le parti de Roland, qui est mon idole , écrasera les Marat . Roljespierre , et autres vipères parisiennes... -i.
(I) Celui de Berne.
Nous retrouvons là Benjamin Constant revenu à son vrai point , il est girondin avec Roland , ou plutôt encore avec Vergniaud , avec Louvet , avec les moins puritains du parti ; il abhorre Robespierre ; mais , même lorsqu'il voit celui-ci menaçant , il ne rend pas les armes , il ne dit pas que tout est perdu : « Je vois beaucoup de mal (4 mai 1792), je vois une distance immense et de nombreux etprofonds abîmes entre le bien et l'époque actuelle ; mais il est sûr que nous marchons. Est-ce vers le bien ? je l'ignore ; mais je n'en désespérerai que lorsque nous nous serons arrêtés au mal. " Remarquez ce nous par lequel il s'associe tout-àfait à la France; il me semble dans tout ceci que le politique , le tribun se dégage et commence à poindre. 11 nous révèle beaucoup trop pourtant le secret du rôle politique dans le passage suivant. Il s'agit de je ne sais quel travail dont il avait raconté le projet à madame de Charrière :
Ce 7 juin (1792).
« Je VOUS ai déjà marqué que l'insertion ne peut
avoir lieu , 1° parce que l'ouvrage n'est pas fait; 2° parce qu'il ne sera pas dénature à être inséré. Du reste , nous ne sommes pas du même avis sur les livres, et nous différons de principe. J'aimerais l'insertion pour la raison même pour laquelle vous ne l'aimez pas. Croyez-moi, nos doutes, notre vacillation , toute cette mobilité , qui vient , je le crois , de ce que nous avons plus d'esprit que les autres , sont de grands obstacles au bonheur dans les relations et à la considération, qui, si elle n'est pas toujours flatteuse, est toujours utile et très souvent nécessaire. Qu'est-ce que la considération^ Le suffrage d'un nombre d'individus qui, chacun pris à part , ne nous paraissent pas valoir la peine de rien faire pour leur plaire, j'en conviens; mais ces individus sont ceux avec qui nous avons à vivre. Il faut
peut-être les mépriser, mais il faut les maîtriser , si l'on peut, et il faut pour cela se réunir à ce qui se rapproche le plus de nos vues, quitte à penser ce qu'on veut, et à le dire à une personne tout au plus, à vous, car, si je ne vous avais pas, je n'aurais pas mis cette restriction. Nous sommes dans un temps d'orage , et, quand le vent est si fort, le rôle de roseau n'est point agréable. Le rôle de chêne isolé n'est pas sûr, et je ne suis d'ailleurs pas un chêne. Je ne veux donc point être moi, mais être ce que sont ceux qui pensent le plus comme moi , et qui travaillent dans le même sens. Les partis mitoyens ne valent rien; dans le moment actuel , ils valent moins que jamais. Voilà ma profession de foi, que j'abrège, parce que je suis sûr que vous ne serez jamais de mon avis , dont je ne suis guère. Réservons cette matière pour une conversation^ il est impossible de s'expliquer par lettres. Quant à l'incognito, c'est très fort mon idée de le garder. Je serai deviné , soit , mais pas convaincu ..."
Ceux qui se laissent éblouir par ces grands rôles sonores et ces représentations publiques des Gracchus et des tribuns de tous les bords et de tous les temps ne sauraient trop méditer ces tristes aveux d'un homme qui , lui aussi , a été une idole et un drapeau. Je ne veux certes pas dire que tous les personnages qui obtiennent les ovations populaires soient tels , mais beaucoup le sont , et il y a une grande part de ce calcul , de cette fiction dans chacun , même dans les meilleurs (1).
(J) Dans cette même lettre si pleine d'aveux , Benjamin Constant en fait un autre encore que nous ne pouvons manquer denregistrer au pa.ssage , bien qu'il n'ait pas Irait à la politique. Souvent il s'était moqué avec madame de Charrière de la littérature allemande ; madame de Charrière, dans .sa hardiesse d'idées . avait plutôt l'esprit français , le tour du xvin= siècle ; Benjamin (constant visait déjà au MX', et il avait des instincts plus larges, plus flottants, plus aisément excités à toute nouveauté. « Un sujet de plaisanterie que nous aurons perdu , c'est la littérature allemande. Je l'ai beaucoup
A de certains moments , lui-même il se relève le mieux qu'il peut, il est tenté de s'améliorerj de croire à l'inspiration morale, il s'écrie (17 mai 1792) : ■■ ... Une longue et triste expérience m'a convaincu que le bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient c^ue du mal. et je combats de toutes mes forces cette indifférence pour le vice et la vertu qui a été le résultat de mon étrange éducation et de ma plus étrange vie, et la cause de mes maux. Comme elle est opposée à mon caractère , je la vaincrai facilement. Je suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien ni la haine du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'expérience , de profondeur, de machiavélisme , d'apathie, je n'en suis pas plus heureux , au diable la gloire de la satiété ! je rouvre mon âme à toutes les impressions , je veux redevenir confiant , crédule , enthousiaste , et faire succéder à ma vieillesse prématurée , qui n'a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur. "
Ces reprises heureuses , ces secousses de printemps passent vite; il retombe , et la fin de cette année 1792 ne nous le livre pas dans une disposition plus vivante , plus ranimée ; il continue de s'analyser en tous sens et de se dénoncer lui-même. 11 se voit à la veille de l'arrêt de divorce, il est résolu à quitter BrunsAvick, il flotte entre vingt projets :
parcourue depuis mon arrivée. Je vous abandonne leurs poêles tragiques , comiques , lyriques , parce que je n'aime la poésie (la)is aucune langue ; mais , pour la philosophie et l'histoire , je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anizlais. Ils sont plus instruits . plus impartiaux , plus exacts , un peu trop dilïus , mais presque toujours justes , vrais , courageux et modérés. Vous sentez (]ue je ne parle que des écrivains de la première classe. » Mais ce qui est plus \rai que tout , c'est qu"// n'aime la poésie en aucune langue.
ET MADAME DE CllARKlKHE. 305
Brunswick, ce 17 dccciiiljie 17"J:2.
" ... Je l'ai senti à 18 ans, à 20, à 22, à 24 ans, je le sens à près de 26 ; je dois , pour le bonheur des autres et pour le mien , vivre seul ; je puis faire de bonnes et fortes actions , je ne puis pas avoir de bons petits procédés. Les lettres et la solitude, voilà mon élément. Re.ste à savoir si j'irai chercher ces biens dans la tourmente française ou dans quelque retraite bien ignorée. Mes arrangements pécuniaires seront bientôt faits Quant à ma vie ici, elle
est insupportable et le devient tous les jours plus . Je perds dix heures de la journée à la cour, où l'on me déteste , tant p:irce qu'rm me sait démocrate que parce que j'ai relevé les ridicules de to.it le monde,' ce qui les a convaincus que j'étais vn homme sans princijjes (1). Sans doute tout cela est ma faute. Blasé surtout, enmiyé de tout, amer, égoïste , avec une sorte de sensiliilité ({ui ne sert qu'à me tourmenter, mobile au point d'en passer pour fol, sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous mes plans, et me font agir, pendant qu'ils durent, comme si j'avais renoncé à tout; persécuté en outre par les circonstances extérieures , par mon père à la fois tendre et inquiet,... par une femme amoureuse d'un jeune étourdi, platoniquement , dit-elle, et prétendant avoir de l'amitié pour moi ; persécuté par toutes les entraves que les malheurs et les arrangements de mon père ont mises dans mes affaires, comment voulez-vous que je réussisse, que je plaise , que je vive t. . . '•
11 deviendrait fastidieux d'assister plus longuement à
(I) Ce sont exactement les nièmes expressions qu'au déi>ut (VAdo/phc : «... . Je me donnai bienlôl par cette conduite une
.grande réputation de léj^èreté , de persiflage, de méchanceté
On disait <[ue j'étais un homme immoral , un homme peu sûr : deux épitliéles heureusement inventées pour insinuer les fails quon ignore . et laisser de\iner ce {{u"on ne sait pas. »
ces vicissitudes sans terme , mais on n'aurait pas sondé tout l'homme si nous en avions moins dit. Nous serons rapide sur ce qui nous reste à parcourir, bien que les ressources de cette correspondance ne soient pas moindres en avançant et qu'elles renaissent volontiers à chaque page. Nous trouvons Benjamin Constant à Lausanne en juin 93 ; il y revint avec une véritable joie ; il s'étonnait de se sentir attiré vers ce beau lac et vers ces montagnes. • Il serait singulier, disait-il , et pourtant je le crois presque , que moi qui ai toujours mis une sorte de vanité à détester mon pays, je fusse atteint du heimweh (1). - Il revoit tout d'abord madame de Charrière , mais l'idéal des jours anciens ne se recommence jamais ; ce rapprochement ne se passe point sans des brouilleries nouvelles , des explications , des refroidissements à perte de vue ; on assiste aux derniers sanglots d'une amitié vive qui s'éteint , ou , pour parler plus poliment , qui s'apaise pour se régler finalement dans une affectueuse indifférence. Il revoit sa famille , ses tantes et ses cousines . qui le traitent comme un très jeune homme sans conséquence ; il les laisse dire et les raille; il raille les Lausannois comme il a fait les Brunswickois ; il ne ménage pas à la rencontre les émigrés français qu'il trou^ e installés partout comme chez eux : aucun deleiuvs ridicules ne lui échappe, et il n'a pas de peine à se garantir de leurs opinions. Sa ligne girondine s'établit et se dessine de plus en plus : il s'obstine à croire une république possible sans la terreur , et il ne veut des recettes de restauration à aucun prix. Les Mallet du Pan , les Ferrand , ne sont en rien ses hommes, et plus d'une de ses lettres s'exprime sur leur compte assez plaisamment (2). Pressé pourtant , persécuté de nouveau
(0 Le mal du pays.
(2) « Je ne conipi'ends pas bien, écrit-il, ce que vous voulez dire par votre incertitude entre Ferrand et Mallet. Je suis très décidé , moi , et le choix ne m'embarrasse pas . car je ne veux ni de 1 un ni de l'autre. GrAce au ciel , le plan de Ferrand est inexécutable. Si
par sa famille , il repart en novembre pour cet éternel Brunswick. Arrêté à la frontière allemande par les opérations militaires , il est heureux d'un prétexte et s'en revient. 11 ne se remet en route pour l'Allemagne qu'en avril 1794, -et arrive encore une fois à sa destination; mais cette condition de domesticité princière lui est devenue trop insupportable , il jette sa clef de chambellan , et le voilà décidément libre et de retour à Lausanne dans l'été de cette même année. C'est durant ce dernier séjour seulement, le 19 septembre, qu'il rencontre pour la première fois madame de Staël , ou du moins qu'il fait connaissance avec elle. Il avait conçu quelques préventions contre sa personne, contre son genre d'esprit , et obéissait en cela aux suggestions de madame de Charrière, qui était alors en froid avec l' amhassadrice , comme elle l'appelait (1). Une lettre de Benjamin Constant à madaïiie de Charrière, publiée par la Revue Suisse [îl), a donné le récit de cette première rencontre , de ces premiers entretiens ; il ne s'y montre pas encore revenu de ses impressions antérieures : " 30 septembre 1 794 . . . Mon voyage de Coppet a assez bien réussi. Je n'y ai pas trouvé madame de Staël , mais l'ai rattrapée en route , me suis mis dans
pnr le iiuiludo vous entendez la royauté, le clergé , la noblesse, les riches , je crois jjien que l'émétique de Ferrand peut seul les tirer d'afl'aire ; mais je ne suis pas t'Aclié qu'il n'y ait pas d'éniétique à avoir. Je ne sais pas quel est le plan de Mallet. Peut-être est-ce ma faute. Je sais qu'en détail il conseille luie annonce de modération, fûl-cc , dit-il , par prudence ! mots qui ont un grand sens . mais qui certes ne sont pas prudents. Enfin je désire que Mallet et Ferrand , Ferrand et Mallet , 'soient oubliés , la Convention bientôt détruite , et la république paisible. Si alors de nouveaux Marat, Robespierre, eU--, etc., viennent la troubler et qu'ils ne soient pas aussi tôt écrasés qu'aperçus, j'abandoiuic l'Iuinianité et j'abj\u'e le nom d'homme. »
(1) Nous donnons ci-après <]nek|ues lettres tout aimables de madame de Staël à madame de Charrière , (jui prouvent bien que la froideur entre elles deux vint d un seul ( ôté.
(2) N" du i5 mars KSil.
sa voiture , et ai l'ait ]e chemin de Nyon ii i (à Lausanne i avec elle, ai soupe, déjeuné, dîné, soupe, puis encore déjeune avec elle , de sorte que je l'ai bien vue et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez mi peu sévèrement Je la crois très active, très imprudente , très parlante , mais bonne , confiante , et se livrant de bonne foi. Une preu\e qu'elle n'est pas miiquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent. Elle vient de réussir, après trois tentatives coiiteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son emiemie , pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C'est là plus que du parlage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu'un mérite ; mais elle l'emploie
à faire du bien - Ce qu'il y a d'injuste , de restrictif
dans ce premier récit se corrige généreusement, trois semaines après , dans la lettre suivante , qui nous rend son impression tout entière, et qui mérite d'être connue, parce qu'elle a en elle un accent d'élévation et de franchise auquel tout ce qui précède nous a peu accoutumés , parce qu'aussi elle représente avec magnificence et précision , en face d'une personne incrédule , ce que presque tous ceux qui ont approché madame de Staël ont éprouvé. Qu'on ne demande pas au témoin qui parle d'elle d'être tout-à-fait impartial, car on n'était plus impartial dès qu'on l'avait beaucoup vue et entendue.
Lausanne, ce 21 oetolire \7'-)i
" ... Il m'est impossible d'être aussi complaisant pour vous sur le chapitre de madame de Staël (|ue sur celui de M. Delaroche. Je ne puis trouver malaisé delmjeler, comme vous dites, quelques éloges. Au contraire , depuis (jue je la connais mieux, je trouve une grande difficulté à
ET MADAME DE fHARRIKRE. 309
ne pas me répandre sans cesse en éloges et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étoniiaiîtes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée , autant de générosité , une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi : vous savez quelle a été la première. Madame de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaiteme'it écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions ; elle sent l'esprit des autres avec autant de plaisir cjue le sien ; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante , qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. >•
Ce qui frappe d'abord ici , c'est combien le ton diffère de celui de tant de pages précédentes : on entre dans une sphère nouvelle ; il 3' a cbgnité , élévation. Le dirai -je? ces qualités sont précisément ce qui manquait à la relation de Benjamin Constant et de madame de Charrière. L'excès d'analyse, la facilité de médisance et d'ironie, une habitude d'incrédulité et d'épicuréisme, venaient corrompre à tout instant ce que cette influence pouvait avoir d'affectueux et de bon ; madame de Charrière était le xviii" siècle en personne pour Benjamin Constant; il rompit à un certain moment avec elle et avec lui. Homme singulier, esprit aussi distingué tpie malheureux, assemblage de tous les contraires, patriote longtemps sans pa-
trie , initiateur et novateur jeté entre deux siècles, tenant à l'un , à l'ancien , par les racines , hélas ! et par les mœurs , visant au nouveau par la tête et par les tentatives , il fut heureux qu'à une heure décisive , un génie cordial et puissant, le génie de l'avenir en quelque sorte, lui appariit, lui apprît le sentiment, si absent jusqu'alors, de l'admiration , et le tirât des lentes et misérables ago-: nies où il se traînait. Il eût été guéri à coup sûr par ce bienfaisant génie, s'il eût pu l'être ; il fut convié du moins et associé aux nobles efforts ; il put se créer et poursuivre le fantôme , parfois attachant , d'une haute et publique destinée.
Les opinions politiques de Benjamin Constant durant cette fin d'année 1794 se poussent, s'acheminent de plus en plus dans le sens indiqué, et concordent parfaitement avec celles qu'il produira deux ans plus tard, en 96, dans ses premières brochures :
" La politique française , écrit-il agréablement à madame de Charrière (14 octobre 1794), s'adoucit d'une manière étonnante. Je suis devenu tout-à-fait talliéniste , et c'est avec plaisir que je vois le parti modéré prendre un ascendant décidé sur les jacobins. Dubois-Crancé , en promettant la paix dans un mois , si l'unanimité pouvait se rétablir dans l'assemblée , et Bourdon de l'Oise , en appelant la noblesse une classe malheureuse et opprimée qui a eu des torts, mdis qui doit s'attacher à la république, oubUer ses ressentiments, reprendre de l'énergie, m'ont fait une impression beaucoup plus douce que je ne l'aurais attendu d'un démocrate défiant et féroce tel que je me piquais de l'être. Je sens que je me modérantise, et il faudra que vous me proposiez anodinement une petite contre-révolution pour me remettre à la hauteur des principes... Si la paix se fait, comme je le parie, et que la république tienne, comme je le désire, je ne sais si mon
voyage en Allemagne ne sera pas dérangé de cette affaire-là, et si je n'irai pas voir, au lieu des stupides Brunswickois et des pesants Hambourgeois, les nouveaux républicains ,
Ce peuple de héros et ce sénat de sages ! »
Il fit en effet le voyage de Paris dans Tété de 1796. Nous rejoignons ici le début du piquant article de M . Loève- Veimars. Benjamin Constant n'a pas vingt-neuf ans; il passe au premier abord pour un jeune Suisse républicain et très candide, il vient de perdre à peine son air enfantin. Quelques lettres d'un émigré rentré et ami de madame de Charrière nous le peignent alors sous son vrai jourextérieur; nous savons mieux que personne le dedans :
Paris , 1 1 messidor.
" J'ai vu notre compatriote Constant (1) ; il m'a comblé d'amitiés... Vous avez vu de son ouvrage dans les nouvelles politiques du 6, 7, 8 messidor... Benjamin est de tous les muscadins du pays le plus élégant sans doute (2). Je crois t|ue cela est sans danger pour sa fortune. On fait bien des choses avec un louis de Lausanne quand il vaut 800 francs, et que les denrées ne sont point en raison de la valeur de l'or... Il me paraît conserver ici la même existence d'esprit que M. Huber lui avait vue à Lausanne. Il ne dit rien. On ne le prend pourtant pas pour un sot. . . Tout cela voit beaucoup un jeune Riouffe, qui est auteur des Mémoires d'un Détenu, qui ont eu de
(1) L'émigré qui écrit ces lettres à madame de Charrière s'était fait naturaliser en Suisse ; c'est pour cela qu'il dit notre compatriote.
(2) Tant qu'avait duré la tendre relation de Benjamin Constant avec madame de Charrière , la toilette n'avait guère été un article de rigueur; elle lui passait volontiers le négligé. Lorsque plus tard elle le vit devenir muscadin , elle lui dit un jour tristement : •■ Benjamin, vous faites votre luilelte , vous ne n'aimez plus ! »
la crlc'hritr. Ce Riouffo est extrêmement aimable... Benjamin est logé dans la rue du C'o/o??(/^/(^'r; j'ai cru voir dans ce choix un souvenir sentimental. ••
23 messidor.
" L'aimable jeune homme! car il est vraiment
aimable, vu avec beaucoup de monde. Le salon de l'ambassade lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier. Quand on est entouré de beaucoup, on veut plaire à beaucoup et on plaît beaucoup plus. Vous ne serez pas fâché contre moi, n'est-ce pas? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet vingtcinq personnes , que l'un fût girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin , dix autres rien, alors j'aimerais à voir Constant écouté de tous à Colombier et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude. Mais, hélas ! il y passe dix-huit heures , il ne vit plus que dans ce salon, et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se délabre, son physique si grêle souffre déjà; cette taille, qui était tout-à-coup devenue élégante, reprend aujourd'hui cette courbure que mademoiselle Moulât (1) a si bien saisie. Il dit qu'il pense à la retraite :
il soupire après la douce solitude de l'Allemagne Je
sors de chez lui. J'ai mangé des cerises avec lui,
il s'est endormi au milieu de notre déjeuner. Nous avons reparlé de la soirée d'hier et de ce Riouffe dont je vous ai déjà parlé. Il est impossible d'avoir plus d'esprit que ce jeune homme et une expression plus heureuse. Ce jeune homme a été persécuté comme girondin, et il est 1 admirateur zélé des grands talents qu'a produits ce parti. 11 disputait avec un constituant sur le mérite de la
(IJ Elle faisyit f .rt l)ieii les silliouetles.
ET iMADAMR DR CHARRIKRR. 'M'S
gironde. Le constituant, comme de raison, l'attaquait, mais sans raison lui refusait de grands talents. Tout cela voulait dire : J'ai plus de talent que vous , monsieur le sirondin. — Rioulïe, au milieu d'une discussion très orageuse , a ainsi analysé les révolutions de France depuis cinq ans : — " Il y a eu en France trois révolutions : une » contre les privilèges, vous l'avez faite; une contre le » trône, nous l'avons faite ; une contre l'ordre social, elle » fut l'ouvrage des jacobins, et nous les avons terrassés. " Vous ébranlâtes le trône et n'eûtes pas le courage de le " renverser. Nous soutenions l'ordre social et nous le ré- » tablissons. -
L'excellent Riouffe se donne à lui et à ses amis un rôle qui pourra bien paraître un peu flatté : on assiste là , du moins, aux conversations du jour et au premier début de Benjamin Constant dans le monde politique; il fit ses premières armes de publiciste durant cet été de 1796, et lança la brochure intitulée : De la Force du Gouvernement actuel et de la Nécessité de s'y rallier. On y trouverait bien de l'ingénieux et aussi du sophisme ; nous sommes trop dans le secret pour ne pas en trouver avec lui. J'aime mieux y noter une sorte de sincérité relative , un accord incontestable entre les opinions qu'il y professe et celles qu'il fomentait depuis quelques années. Il était de retour en Suisse au connriencement de septembre ; mais nous n'avons plus à le suivre désormais. Pour clore le chapitre de sa relation avec madame deCharrière, il suffira d'ajouter que celle-ci lui pardonna toujours, lui écrivit jusqu'à la fin (elle mourut en décembre 1805) ; il lui répondait quelquefois. Elle recevait ses lettres avec un plaisir si visible, que cela faisait dire à une personne d'esprit présente : Certains fils sont fins et deviennent imperceptibles, cependant ils ne rompent pas. Il se mêlait bien à ce commerce prolongé un peu de littérature, au moins de sa
part à elle, quelques eominissions pour ses ouvrages ; elle le chargeait de lui trouver à Paris un libraire. Il y réussissait de temps en temps, il lui arrivait d'autres fois de garder ou de perdre les manuscrits.
La dernière lettre de lui à elle que nous ayons sous les yeux est du 26 mars 1796, à la veille de son départ pour la France ; elle se termine par ces mots et comme par ce cri : ■• Adieu , vous qui avez embelli huit ans de ma vie, vous que je ne puis, malgré une triste expérience, imaginer contrainte et dissimulante, vous cjue je sais apprécier mieux que personne ne vous appi'éciera jamais. Adieu , adieu ! "
Nous n'avons pas besoin d'excuses, ce semble, pour avoir si longuement entretenu le lecteur d'une relation si singulière et si intime, pour avoir profité de la bonne fortune qui nous venait , et des lumières inattendues que cette correspondance projette en arrière sur les origines d'une existence célèbre. Benjamin Constant n'est plus à connaître désormais ; il sort de là tout entier, confessant le secret de sa nature même : Hahemus confitentem reum . On se demande, on s'est demandé sans doute plus d'une fois comment , avec des talents si éminents , une si noble attitude de tribun, d'écrivain spiritualiste et religieux, de vengeur des droits civils et politiques de l'humanité, avec une plume si fine et une parole si éloquente, il manqua toujours à Benjamin Constant dans l'opinion une certaine considération établie , une certaine valeur et consistance morale, pourquoi il ne fut jamais pris au sérieux autant que des hommes bien moindres par l'esprit et par les services rendus : on peut répondre aujourd'hui en parfaite certitude; c'est que tout cet édifice public si brillant, si orné, était au fond destitué deprhicipes, de fondements j c'est que le tout était bâti sur l'amas de poussière et de cendre que nous avons vu. Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la
religiosité sans pouvoir se donner la foi , à chercher en tout l'émotion sans atteindre à la passion. Il assista toujours par un coin moqueur au rôle sérieux qui s'essayait en lui; le vaudeville de parodie accompagnait à demi-voix la grande pièce ; il se figurait que l'un complétait l'autre ; il avait coutume dédire, et par malheur aussi de croire, qu'wni? vérité n'est complète que quand on y a fait entrer le contraire. Il }• réussit trop constamment ; de là, malgré de nobles essors et des secousses généreuses , une ruine intime et profonde. Il a le triste honneur d'offrir le type le plus accompli de ce genre de nature contradictoire, à la fois sincère et mensongère , éloquente et aride, chaleureuse et terne, romanesque et anti-poétique, insaisissable vraiment; telle qu'elle est, on n'en saurait citer aucune de plus distinguée et de plus rare. C'est bien moins le blâmer avec dureté que nous voulons en tout ceci , que l'étudier moralement et pousser jusqu'au bout l'exemple. Il a commencé à le retracer, nous achevons. Qu'on relise maintenant Adolphe.
DE
MADAME DE CHARRIÉRE
lf:ttres
Un recueil étranger qui se recommande à l'attention , et que nous avons déjà cité, la Revue Suisse, de Lausanne, a publié, presque au même moment où la Revue des Deu.r Mondes donnait le précédent article, les lettres suivantes qui achèvent en quelques points de léciairer.
" Pour compléter l'intérêt qu'offre l'intime correspondance de deux personnes si distinguées , disait la Revue Suisse (avril 1844) , on a bien voulu nous permettre de publier quelques lettres de madame de Charrière. Avec autant d'esprit que son illustre ami, elle montre plus de cœur et attache avec plus de charme : on y sent partout la tristesse profonde d'une vie de femme où la sensibilité souffre et que les ressources du talent, du caractère , de la fermeté, celles même d'une célébrité choisie, n'ont pu guérir. Une grâce aussi charmante qu'aisée, un tour fin, vif, spirituel, une correcte et rare originalité dans l'élégance , fout est remarquable en ces pages où il n'est pas une ligne, pas un mot qui sente la recherche ou la prétention , ou l'affectation, ni dans la manière ni dans les sentiments. Rencontre peu commune! Après avoir lu , et surtout relu ces lettres , on voit une femme supérieure dans le libre usage de ses facultés, mais surtout on aime et on plaint une àme faite pour trouver autre chose dans la vie que ce qu'elle en a connu. »
Ce mardi 30 août 1790.
Mon Dieu , que je suis fâchée que vous soyez faible et malade ! j'aurais encore mieux aimé , non pas peut-être votre oubli total , mais un caprice de votre part , une boutade dont vous auriez pu revenir. Au nom de Dieu , revenez aussi de cet état de langueur que vous me peignez si bien et si tristement. TVc vous faites point de violence 5
seulement ménagez-vous , que votre nourriture suit saine et vos repas réguliers; n'étudiez pas, nia's lisez nonchalamment des romans et de l'histoire. Lisez de ïhou , lisez Tacite; ne vous embarrassez d'aucun système, ne vous alambiquez l'esprit sur rien , et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.
Je suis bien maladroite si j'ai en effet mérité le reproche que vous me faites d'être dure quand vous êtes tendre, et tendre quand vous êtes dur, car j'ai exprimé le contraire de ma pensée et de mes impressions. Il se pourrait que j'aie été plus libre et plus franche quand je vous ai vu disposé comme autrefois , et plus réservée , plus cérémonieuse quand j'ai cru qu'il fallait vous' ménager pour ne pas entièrement vous perdre. Ce que je puis vous assurer, c'est que je n'ai pas eu un seul sentiment ni mouvement de cœur qui fiit dur à votre égard , depuis que je vous ai revu il y a treize mois.
Je fus très blessée d'une certaine lettre de La Haye que je n'avais méritée en aucune façon. Je vous écrivis en conséquence, mais je gardai ma lettre. Vous m'avez écrit au nouvel an :. j'ai été transportée de plaisir. A^uus m'avez encore écrit pour me dire : Madame , je vous aime moins que . . et que. . . ; je n'en doutais pas , mais je ne compris pas pourquoi vous me le disiez. Depuis , j'ai reçu encore une \ettve p)'0L-i sa ire de vous qui était fort douce ; je crois y avoir répondu avec beaucoup d'amitié, car je n'avais pas autre chose au cœur. Depuis , j'ai encore écrit et encore. M. Chambrier a envoyé ma dernière lettre par Francfort. Elle est en chemin. Voilà toute mon histoire. Je vous remercie de m 'avoir dit (quoique bien brusquement) que vous aviez reiulu sa visite à M. du Pasquier. Ah ! sire, qu'il est difficile déparier frawehement à votre majesté sans la fâcher un peu! et cependant quelle majesté pourrait mieux soutenir l'examen de la rigoureuse
Iraiichise que votre spirituelle , sensée et très aimable majesté ? Pourquoi repousse-t-elle mon pauvre mentorat qui est si peu de chose , qui , venant de si loin , frappe si faiblement au but '. Par exemple vous fâcherez-vous , sire, si je vous demande encore le billet que M. de Ch. m'avait chargé il y a quelques mois de vous demander l un billet en peu de mots pur et simple? Vous ne sauriez croire ce que je souffre quand il me semble que vous n'êtes pas en règle avec les gens que je vois. Ils ont beau ne rien dire , je les entends.
Si je trouve une occasion de vous envoyer cette lettre ce soir, je vous l'enverrai;... sinon elle partira samedi prochain, jour où je dois voir arriver Zingarelli. Nous ferons ensemble la musique de Y Olympiade de Métastase dont j'ai déjà fait ou ébauché presque tous les airs. Avez-vous lu les Eclaircissements sur la publication des Confessions ^ etc. 1 Je suis persuadée que vous en serez très content. Fauche (1) a eu soin de les répandre pour son intérêt Vous me demandez si j'ai renoncé à Cécile et
aux voj^ages du fils de lady Betty avec l'amant de Caliste. Hélas! je n'ai point renoncé; mais où retrouver quelque enthousiasme , quelque persuasion que l'homme peut valoir quelque chose, que le mariage peut être un doux , tendre et fort lien , au lieu d'une raboteuse , pesante et pourtant fragile chaîne? L'imagination se dessèche en voyant tout ce qui est , ou bien on se croit fou quand on s'est ému quelques moments pour ce qu'on croyait qui pouvait être. Le temps d'une certaine simplicité romanesque de cœur s'est prolongé pour moi outre mesure; mais peut-il durer toujours et malgré la sécheresse de ma situation \ En fait de littérature , hors M. du Peyrou (2) qui
(1) Lil)rairc neuchàtelois.
(2) L'ami de J.-.I. Rousseau , celui avec lequel ce dernier retrouva un jour les pervenches. M. du Peyrou vivait à Neucliâtel , où l'un montre encore son hôtel.
dicte presque tous les jours à son valet de chambre Chopin un bi.ljet pour moi et à qui j'écris aussi presque tous les jours, il n'y a personne que je puisse occuper un quart d'heure de suite de ce qui m'intéresserait le plus vivement. Quand il s'agirait d'un livre comme \ Esprit des Lois^ personne n'y prendrait garde qu'en passant. Le tricelie (1), l'impériale, les nouvelles de France absorbent tout. Sur d'autres objets je n'aurais que le secours d'une jeune personne qui voudrait tout faire pour moi, mais qui ne peut pas seulement me venir voir à pied quand il lui plaît, et qui, lorsqu'elle sera mariée, quoique plus maîtresse de ses actions , se trouvera encore moins libre , car son futur époux l'adore , et certainement elle ne voudrapas lui faire le chagrin de le quitter souvent; moi-même je ne voudrais pas le priver d'elle. Il l'aime trop , et depuis trop longtemps , et avec une délicatesse trop grande , pour qu'il faille lui faire le moindre chagrin ; et il est cloué à Neuchâtel par un emploi le plus laborieux du monde ; d'ailleurs, les avoir ensemble serait ne rien avoir.
Je m'égaire bien loin de ma réponse à votre question , mais enfin vous voyez qu'il n'y a pas dans ma manière de vivre de quoi se ranimer pour des chimères aimables. Je n'oserais presque plus compter sur un lecteur. . . Depuis longtemps vous ne m'avez pas témoigné la moindre curiosité ; jamais vous ne m'avez dit un mot des Phéniciennes (2) depuis qu'elles sont finies, depuis qu'il y a :
Le crime est glorieux Quand il s'agit d'un diadème :
Respectons dans le reste et les lois et les dieux.
On y voit bien la mort, on n'y voit pas la crainte. Et du trait meurtrier tel sent déjà l'atteinte , Dont la mourante main , par un dernier effort , Décoche encor le trait qui doit venger sa mort.
(1) Espèce de jeu alors fort à la mode à Lausanne , à Neucliàtel. ('2) Opéra de madame de Charrière, qui en a composé et fait jouer plusieurs.
Je faisais pourtant ces vers dans l'espoir que vous m'en parleriez. Enfin j'ai pu me donner un musicien , un compositeur , bon artiste, mais froid. C'est ce qu'il me faut , non pas pour m' amuser, mais pour faire de la très bonne musique ; car un grand génie musicien ferait sa propre musique et non pas les remplissages qu'il'faut à la mienne. Oh ! la drôle de chose que la prévention , que les noms et leur pouvoir ! Votre cousine n'approuve que ce qui vient d'un ?/i/, d'un ici, d'un iii. Un petit air de chalumeau que j'avais fait pour Polyphème et son rocher était charmant , vraiment charmant. Zingarelli , qui alors avait besoin d'argent et voulait faire quelque chose que je pa3^asse et ne sentait rien, l'a un peu gâté; c'est comme cela, gâté et devenu commun, que votre cousine l'a trouvé bon , etc. Ah ! mon Dieu , mon Dieu ! Et vous éprouvez les mêmes choses ou des choses semblables , on ne vous entend , ni ne vous répond, ni ne vous aide , ni ne vous encourage. Vous avez moins besoin que moi de secours ; vous savez mieux que vous savez , et n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais pas seulement si j'ai le sens commun ; mais encore faudrait-il être connu et entendu. Si j'avais osé penser et dire : Il ne faut pas vous fixer loin de moi et en me comptant pour rien , car je vous suis nécessaire ; comme on eût crié à la présomption , à la folie , surtout à l'égoisme! Quoi ! vous voudriez sacrifier un jeune homme, son établissement , sa fortune , sa gloire , à vous , au plaisir de le voir ! La bonne mademoiselle Louise dit quelquefois : Pour être comme vous étiez ici avec M. Constant, il fallait précisément qu'il fût malade : sans cela il se serait bien vite ennuyé , il aurait couru tous les jours à Neuchâtel , et je m'humilie à dire : Cela est vrai. On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pouvait être aimé et heureux , nécessaire et suffisant à un seul de ses sem- 1)l!il)les. Cette ilhision douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire. Je vous écrirai bien-
tôt une autre lettre , et je tâcherai de faire partir celle-ci aujourd'hui.
Ce IJ octobre 179 i.
S'il vous reste des courses à faire , prenez une bonne voiture fermée. Si vous devez aller encore chez quelque riche tante, mettez dans votre poche un morceau de viande froide et un pot de confitures. J'espère qu'après cela vous viendrez ici et que le grand plaisir que j'aurai à vous voir vous fera trouver quelque plaisir à vivre. Vous me dites avec bien de l'esprit et bien des antithèses que vous n'existez presque plus. Fort heureusement je n'en crois rien. — Aujourd'hui vous avez dîné chez madame de Staël , et , supposé que vous ayez eu encore ce matin votre mélancolique humeur d'hier, elle est sûrement passée ce soir. Vous aurez entendu et dit de l'esprit ; vous aurez ri ostensiblement et peut-être aussi en cachette, enfin vous vous serez récréé et ainsi créé à neuf (pas tant à neuf; vous vous serez refait ce que vous étiez il y a quelques jours), vous vous trouvez à l'heure qu'il est un très aimable Constantinus. Il ne s'agit pas de végéter toujours comme un sot ou comme une plante , mais il faut végéter de cette sorte quelquefois et en prendre votre parti.
M. de la R** a des chagrins, et il se trouve que c'est nous, M. de Ch. et moi , qui l'aimons et l'estimons de tout notre cœur, qui lui en avons attiré. J'y vois du moins grande apparence. M. de Charrière a écrit pour lui rendre service et il lui aura nui; j'ai parlé à \ous et peut-être à d'autres, par intérêt, pitié, estime, et j'aurai produit l'effet que produit la haine Peut-être ne vous ai-je pas
parlé, mais vous ai-je écrit ; en ce cas-là, mes lettres retardées peuvent avoir été lues et rapportées. La johe chose que cela, l'aimable trésor de réflexions que cette pensée ! Vous êtes l'homme du monde qui redit le moins
cela même qu'il paraîtrait fort innocent de redire , et , malgré moi , je crois devoir m'attacher à la pensée que ce sont mes lettres lues qui ont fait le mal. Encore une fois je vous prie de voir M. de la R**. Vous en aimerez mieux votre vie quand vous verrez le bien qu'elle fait à la vie d'autrui.. . Oh Dieu ! quel odieux monde que celuici ! que de haines . de persécutions ! quelle hypocrisie avec ceux que l'on craint ! quelle lourde malveillance vis-à-vis de ceux qu'on peut écraser !
Adieu , je vais écrire deux mots à cet honnête homme, — Nous eûmes hier un bal de pressureurs et de vendangeuses oùj' assistai de huit à neuf et de dix à minuit. J'eus le bonheur de plaire beaucoup à toute la compagnie , et il n'est bruit aujourd'hui que du plaisir qu'on a eu à me voir. J'ai causé , j'ai ri
Qu'il sera doux de vous revoir !
Chacun me voit , le jour, le soir, Lire cent fois, par cœur apprendre L'écrit charmant qui m'en donne l'espoir. Qu'il sera doux de vous revoir, S'il est si doux de vous attendre !
Ces dons si précieux, que l'avare nature
N'a jamais accordés qu'avec poids et mesure ,
Un flatteur les prodigue , et , les entassant tous ,
Il charge son héros d'un esprit vif et doux ,
Profond , et toutefois charmant avec les belles.
De ces portraits trop beaux quels que soient les modèles,
Je trouve , Benjamin , que l'on n'y peint que vous.
Du mot • savoir par cœur, pour la première fois
Je vois le sens et l'origine.
L'enfant qui bâille ou se mutine Apprend par force, obéissant aux lois
Du dur pédant qui le chagrine ; Mais on apprend par cœur ce qu'on apprend par choix.
2 décembre , attendant Benjamin Constanf.
C'est bien. Ayez la bonté de m'écrire. Je ris en voyant que , dans votre pyrrhonisme de théorie et de pratique , votre seule opinion, constante et nette, c'est que je ferais une sottise en me détachant, en vous repoussant. Elle est juste du moins , elle est seule , gardez-la ; je suivrai le conseil qu'elle renferme. Vous ne savez pas si vous feriez une sottise , vous , en faisant ce qui serait une sottise en moi 5 à la bonne heure ! c'est que vous ne savez rien de vous. Vous vous étudiez beaucoup , puisque vous dites comme Socrate : Je sais que je ne sais rien. Je trouvais ce matin , en me réveillant et en pensant que nous n'étions plus brouillés, que c'était comme si on m'avait rendu l'usage d'un bras ou d'une jambe. Je tâcherai de ne me plus éclopperni manchotter. Epargnez-moi, si vous pouvez, les ironies, et pensez, en lisant mes lettres, queje n'en emploie jamais ; que soit c'est soit ; que je ne dis point : Je suis bien aise de voir, quand je suis désespérée de voir, etc., et que l'humilité avec laquelle je parle souvent n'est jamais jouée. Adieu, et revenez.
Dans tout le cours de celte relation avec Benjamin Constant , madame de Charrière eut , on le voit , assez d'occasions de mettre en pratique ce qu'elle a dit d'elle-même dans un portrait où elle s'analyse sous le nom de Zélinde. Il lui était échappé d'écrire une lois qu'elle n'était bonne que par principe, mais « elle en appelle aujourd'hui , ajoute-t-elle , d'un premier jugement qu'elle avait approuvé. Si l'on est bonne quand on pleure sur les malheureux, quand on met un prix intini au bonheur de tout être sensible , quand on sait se sacrifier aux autres , et qu'on ne sacrifie jamais les autres à soi, Zélinde est naturellement bonne et le fut toujours. Mais, s'il ne suffit pas pour cela d'une équité scrupuleuse dans une âme généreuse , compatissante et délicate ; si , pour être bonne , il faut encore dissimuler ses mécontentements et ses dégoûts, se taire quand on a raison , supporter les faiblesses d'autrui , faire oublier à ceux qui ont des torts qu'ils nous affligent , Zélinde souhaite toujours de l'être , et le devient. Son cœur était capable de grands sacrifices : elle a accoutumé son humeur aux petits. Elle cherche à rendre heu-
reux tous les moments de ceux qui l'approchent , car elle voudrait faire le bonheur de leur vie , et les moments font la vie.
» Trop sensible pour être constamment heureuse , ceux qui l'approchent gagnent à ses chagrins. Son existence ne doit pas être inutile , etVoins elle lui paraît un bien pour elle-même , plus elle veut la rendre un bien pour eux. »
AU CITOYEN BENJAMIN CONSTANT, membre du Tribunat.
Il est donc dit que je paierai volontiers , s'il le faut , l'impression des Finck (1). Un honnête libraire , s'il les vend comme on a vendu Caliste, me rendra de l'argent : du moins je le suppose , quoique cela ne me soit jamais arrivé. Ne pourriez-vous vous adresser à votre collègue Pougensi II dit tant de belles phrases, et je suis son abonnée , et il est de l'Institut comme du Tribunat. Peste ! et encore peste ! Il est allé de Colombier à Paris un très joli roman. Un cousin de mademoiselle de Gélieu auquel elle l'a envoyé en avait déjà parlé, avant de l'avoir reçu, à quelques libraires ; on lui avait objecté précisément comme à vous le peu d'étendue. Que cela me paraît bizarre ! Une lecture d'une demi-journée à laquelle on pense le reste du jour, et que l'on n'est pas fâchée de lire le lendemain à ses amis , me paraît ce qu'il y a de plus agréable. Oh! que j'aurais bien pardonné à madame de Genlis d'avoir laissé de côté son jardin allégorique et toutes ses dissertations ! Je n'ai trouvé de remède à ce que chérissent vos libraires que de le sauter à pieds joints. Si Pougens n'est disposé à me rendre aucun service , je sauterai par-dessus toute sa bibliothèque, car les vers de Legouvé qui a une si grande habitude du théâtre, ceux de CoUin d'Harleville qu'on espère y rattacher, sont aussi
(1) Ouvrage de madame deCharrière.
peu supportables que les amphigouriques , outrés et vils éloges que souvent on leur prodigue, et la prose qu'on dissèque ne vaut pas mieux que les vers que l'on cite. Quoique ce soit moi qui abonne, c'est M. de Ch. qui lit. — Dieu me pardonne ! aurait dit un certain vieux M. Lucadon, il a lu tous les volumes de certains discours M. Lucadon était couché avec un de ses amis dans une auberge pendant un effroyable orage ; d'autres hommes de sa même compagnie occupaient un autre lit. — Dieu me pardonne , dit-il tout bas à son ami , je crois qu'ils prient ! . . . Qu'ils sont enflés et pathétiques (ces discours) ! J'en ai lu dix moitiés de page au moins ; ainsi vous ne m'accuserez pas , comme à propos des Opinions religieuses, de juger sur la couverture du livre. Des sectateurs zélés de la religion catholique opposent à ce prédicateur protestant que leur foi est plus poétique, plus favorable aux arts. — Mon Dieu, qu'un sujet très grave peut devenir plaisant ! . .
Vous n'avez donc eu aucun tort , aucune négligence
pour le mariage rompu ni pour les Finck Quand nous
aurons pris un parti, je vous le manderai , et vous verrez ce que vous pouvez et voulez faire. Je vous tends bien franchement la main 5 la griffe s'éloigne , la douce patte ne se présente pas , elle sent l'hypocrite saint homme de chat. Adieu.
P. S. Hier madame S***, voyant le plaisir que m'avait fait votre lettre et celui que vous avait fait la mienne, dit : Il est des nœuds secrets. Certains fils , ajouta-t-elle, sont fins et deviennent imperceptibles , cependant ils ne rompent pas. On les retrouve dans l'occasion. Je lui dis que je vous régalerais de ce propos et de l' à-propos. Voici une lettre toute pliée et avec son adresse , que je rouvre deux fois le jour pour ajouter quelques mots en dedans,
en dehors, entre les lignes, — partout Vous croyez
peut-être qu'après tant de bavardage j'ai tout dit. Oh ! non Vous demandez si je porte ma belle robe noire.
Xon; ma garde-robe se règle sur miss. Ses griffes vraiment acérées éraillent mes habits, et toute sa personne les salit un peu. Il faut s'arranger pour n'avoir jamais à repousser sa petite bête Mon luxe personnel est tout
entier dans mes mouchoirs de poche. J'en ai à vignettes, à petits trous, etc. J'en ai un brodé !
DE