‹ Cambodge et JavaChapitre 62 sur 98 · MON INTERPRÈTE · texte numérisé non relu

MON INTERPRÈTE

n visite dans le monde bien des jardins botaniques. Chaque puissance a compris depuis longtemps l'importance qu'il y avait à créer dans les colonies ce genre de fondation dont l'utilité est indiscutable. Les Anglais, dès l'an 1786, plantaient dans les Indes, à Calcutta, sur les bords de PHougly, un superbe jardin sous la direction du colonel Robert Hyd. En 1821, ils créaient aussi celui de Peradeniya, près de Kandy, à Ceylan.

Le gouvernement français, dans ses colonies, ne pouvait point rester en arrière et a su également fonder d'intéressants jardins botaniques à Saigon, en Cochinchine, à l'île de la Réunion, etc.

JARDIN BOTANIQUE DE BUITENZORG

Dans l'île de Java, les Hollandais créaient, en 1817, le jardin de Buitenzorg. Il est situé sur une des longues arêtes qui descendent vers le nord de la montagne de Salak, à 280 mètres au-dessus du niveau de mer. En 1837, M. Diard, membre dirigeant d'une commission dite d'histoire naturelle, de nationalité française, eut l'idée d'améliorer ce jardin naissant, en le disposant par sections, où les échantillons des plantes d'une même famille seraient représentés. Il fut aidé dans sa tâche par M. Hasskari, nommé d'abord jardinier en second, puis botaniste de Buitenzorg presque à la même époque. Par suite de cette organisation scientifique qui n'existe que très incomplètement dans les jardins dont nous venons de

parler, cet établissement dépasserait déjà tous les autres, mais il a en plus des avantages considérables dus à l'importance exceptionnelle des collections de toutes les espèces tropicales et à la générosité avec laquelle il reçoit tous les savants étrangers qui veulent venir y étudier.

Nous donnons le plan du jardin de Buitenzorg (voy. page 102). Le Dr Treub est le directeur actuel; par sa science en botanique il contribue puissamment à l'amélioration constante des plantations et, par sa parfaite urbanité, il sait encourager les étrangers à venir profiter des leçons que donne la nature clans son bel établissement.

Depuis la fondation, le gouvernement hollandais a compris qu'un jardin botanique unique ne suffisait pas, aussi a-t-il décidé qu'on lui donnerait des annexes. Les jardins entretenus aux frais de l'État sont actuellement divisés en trois parties distinctes : le jardin botanique de Buitenzorg, le plus célèbre, dont la surface occupe 60 hectares, situé au milieu de la ville et joint à la résidence du gouverneur ; le jardin agricole de Tjikeumeuh qui a 70 hectares, et le jardin forestier avec une réserve prise dans la forêt vierge qui ont ensemble 300 hectares.

Buitenzorg et ses environs possèdent un climat spécial qui facilite singulièrement le développement des végétaux. Ils ont en môme temps la grande chaleur : 28 à 29° centigrades en moyenne ; quelquefois pendant la mousson sèche, dans l'après-midi, le thermomètre monte à 31°. L'humidité constante, fournie par une

Plan du Jardin botanique de Buitenzorg.

JARDIN BOTANIQUE DE BUITENZORG 103

pluie dont la moyenne donne -im,080 d'eau par année, complète ces conditions exceptionnelles. En Hollande, où il pleut beaucoup, il n'y a qu'une moyenne de0m,660.

Le jardin botanique de Buitenzorg possède des arbres dont l'accroissement est extraordinaire. Des palmiers, genre Oreodoxa, par exemple, plantés tout jeunes pour border une allée, sont parvenus en cinq années à avoir une hauteur de près de 10 mètres. D'autres espèces plus étonnantes encore, quelques Albizzia Moluceana, sont arrivées dans le môme espace de temps à une hauteur de plus de 20 mètres. Les sections des fougères arborescentes, des plantes grimpantes et lianes gigantesques, des orchidées sont remarquables, celles des palmiers et des bambous dépassent en intérêt ce que peuvent donner tous les autres jardins botaniques connus. La planche XXVI (page 115) donne le très pittoresque aspect d'une partie de la section des bambous. Les principales espèces sont réunies dans cet endroit du jardin ; on remarque à gauche du dessin le Bambusa vulgaris, près de la cabane d'un des jardiniers indigènes de Buitenzorg, c'est le Gigantochloa robusta, qui atteint quelquefois près de 30 mètres de hauteur. L'allée des Kanaries, l'une des principales du jardin, en est aussi l'une des merveilles. L'origine de son nom vient de ce qu'elle est bordée par des Canarium commune de 30 mètres de hauteur environ. Ces arbres forment un berceau de verdure incomparable, leurs plus hautes branches sont couvertes de plantes grimpantes fleuries telles que le Gnetum latifolium, le Spatiphyllum longirostre, etc., etc.; je m'arrête dans cette nomenclature dont les noms sont vraiment par trop barbares. L'étang réservé aux nymphéas est aussi tout à fait exceptionnel. La plantation, parfaitement comprise au point de vue scientifique, met ce jardin hors de pair, comme nous l'avons dit. En effet, avec le plan qu'on remet gratuitement aux étrangers qui veulent travailler, on se dirige sans perte de temps dans chacune des sections qui peuvent le plus vous intéresser. Des numéros sont marqués, sur chaque espèce d'une même famille ; on les retrouve sans peine sur le catalogue. Lorsque les savants étrangers arrivent à Buitenzorg, le directeur les accueille aussitôt et leur donne une place dans un vaste laboratoire où ils peuvent gratuitement étudier à loisir. Une petite bibliothèque pour les travaux les plus pressés, tous les matériaux nécessaires aux expériences chimiques et autres sont placés à proximité dans cette vaste salle dont nous donnons l'aspect (voy. page 104).

Un laboratoire construit pour la photographie avec des chambres noires bien installées est très voisin de cette salle d'étude. Nous visitons ensuite une grande bibliothèque toute remplie de livres anciens sur la botanique et des plus complètes.

JARDIN BOTANIQUE DE BUITENZORG

si l'on considère l'immense collection des publications périodiques modernes de tous les pays qu'elle reçoit. Tous les sujets sont ainsi traités : botanique proprementdite, chimie agricole et pharmacie. La bibliothèque est située dans le vaste pavillon qui contient le musée des herbiers (voy. page 105), derrière lequel se trouve le laboratoire réservé à l'étude des plantes vénéneuses. Tout à côté, au milieu des jardins, nous entrons dans les bâtiments où se trouvent refermées les collections de toutes les plantes forestières du pays ; ils se composent de plusieurs vastes pièces. Près d'elles, sous les ombrages, on visite la salle où les plantes séchées subissent, avant d'être définitivement placées clans les herbiers, l'opération du trempage dans un bain de sublimé corrosif et de chlorure de mercure. Sans cette

Laboratoire du Jardin botanique de Buitenzorg, a Java. Salle de travail réservée aux savants étrangers.

(D'après une photographie.)

précaution, par suite du climat chaud et humide, les échantillons ne tarderaient pas à être ravagés, puis détruits par des myriades d'insectes que ce seul poison fait fuir.

La visite complète de tous les pavillons réunis du jardin de Buitenzorg était longue, mais bien intéressante; il nous restait encore un peu de temps dans l'aprèsmidi pour aller visiter le jardin agricole de Tjikèumcuh, situé à vingt minutes de

TJIKEUMEUH, JAIÎD1N AGRICOLE

iOo

distance en voiture, près de la ville. Le Dr Treub voulut bien me conduire et me présenterai! directeur, M. van Romburgh. La route est d'ailleurs ravissante d'un bout à l'autre, ce ne sont partout que des villas entourées de jardins pleins de fleurs et de beaux arbres. Le docteur me faisait en route ses doléances sur un sujet qui fait sa peine. « Mon laboratoire des savants étrangers, fondé depuis l'année 1885, me disait-il, a reçu jusqu'à présent bon nombre de docteurs en botanique. Dès la fondation, un Russe, un Anglais, un Hollandais sont venus ; depuis, le nombre de savants augmente toujours. Les Allemands, les Suédois, les Autrichiens ont été

Entrée du Musée des herbiers. Jardin botanique de Buitenzorc, a Java. (D'après une photographie.)

représentés à Ruitenzorg, les savants français seuls ne sont point encore venus étudier dans nos laboratoires ! »

Dans le jardin agricole de Tjikeumeuh, les étrangers peuvent aussi travailler comme à Ruitenzorg. Ils ont pour eux des laboratoires séparés, installés dans le genre de ceux que l'on voit au Muséum de Paris. Conduit partout avec obligeance par le directeur, il me fait remarquer les parties les plus curieuses de son jardin : les sections des cafés de Libéria, surtout celles des caoutchoucs (Castilloa elastica) et gutta-percha, qu'on cherche à propager dans les îles de la Sonde. Les demandes de ce produit dans toute l'Europe s'accroissent de jour en jour pour satisfaire aux usages nouveaux de la civilisation moderne, aussi les colons hollandais aidés par le jardin agricole essayent de grandes plantations dans leur île, et ils commencent à en tirer de sérieux profits. Les parties réservées aux

106 TJIBODAS, JARDIN FORESTIER

canneliers et aux camphriers, enfin les splendides arbres, Elaeis Guineensis, qui fournissent l'huile de palme, m'ont paru du plus grand intérêt. Pour aller au jardin forestier, le voyage en voiture dure environ cinq heures. L'excursion demande quelques préparatifs en provisions, etc., mais le pays est si beau, si pittoresque, qu'on l'admire ; d'ailleurs le temps passé semble de peu de durée avec un compagnon de voyage tel que M. le docteur Treub. Nous arrivons dans une belle et grande vallée haute, au village de Tjimathian (rivière du tigre). Ce lieu était autrefois, paraît-il, tout entouré de forêts hantées par de nombreuses bêtes fauves. Aujourd'hui elles ont disparu ou se sont éloignées plus loin clans les montagnes, effrayées par la civilisation. Le village est resté primitif cependant, c'est à peine si on peut y faire l'acquisition de quelques boîtes de conserves, mais la culture est partout aux alentours et tout y est riche et luxuriant. Les pavillons deTjibodas (le ruisseau blanc) ne sont qu'à quelques distances de Tjimathian ; ils sont situés à 1500 mètres d'altitude environ. Nous donnons l'aspect (voy. page 107) de celui qui est réservé aux savants étrangers. Ce gracieux chalet leur offre tout le confort désirable. Ils peuvent y jouir d'un salon orné d'une bibliothèque et d'une vaste salle d'étude. Une salle à manger et quelques chambres à coucher sont aussi installées pour eux, car ils ne sauraient trouver d'hôtels dans le petit village de Tjimathian.

M. Couperus, sous-directeur des forêts et plantations de Tjibodas, aidé d'une dizaine de jardiniers, est chargé delà surveillance générale. Le jardin forestier, placé presque à mi-hauteur de l'ancien volcan le Gedé, contient actuellement de magnifiques spécimens de fougères arborescentes et surtout des échantillons d'arbres et de plantes de provenance australienne et japonaise. Les belles espèces de cèdres si remarquées au Japon, les Cryptomerias, les pins Chamacyparis obtusa, que les Japonais nomment Hinoki et qu'ils emploient pour la construction de leur temple, etc., etc., semblent s'y acclimater clans les meilleures conditions.

Les curieux spécimens qui ont été plantés devant le pavillon de la montagne, des Xantoroa actinis d'Australie, peuvent compter parmi les plus remarquables du jardin forestier (voy. page 107). La forêt de Tjibodas dans laquelle le jardin est enclavé est merveilleuse à visiter. Le Dr Treub a fait tracer dans cette forêt des sentiers qui font de nombreux lacets dans la montagne et qui vous conduisent aux plus beaux endroits, jusqu'à plus de 2 000 mètres d'altitude. En dehors des sentiers, on ne saurait faire trois pas dans les bois tant la végétation est touffue. Sur le sol on contemple un monde de mousses et de fougères découpées, de

TJIBODAS, JARDIN FORESTIER 107

formes les plus inattendues et variées; dans les arbres de 30 et 40 mètres de hauteur, jusqu'aux plus hautes branches, c'est un amas d'orchidées, de fougères, d'hymonéphyllacées surtout, si délicatement formées, et de lianes à faire rêver. Les lianes produisent encore, en certains endroits, de véritables stalactites de verdure tant leurs tiges souples sont couvertes de mousses ou d'autres parasites, les Échinites aux larges feuilles. Elles forment un réseau inextricable, mais trans-

Pavillon de réception des savants étrangers dans le Jardin forestier de Tjirodas, a Java.

(D'après une photographie.)

parent, au travers duquel les rayons du soleil viennent illuminer ainsi les moindres détails de ces lieux d'une beauté rare.

La végétation varie sans cesse au fur et à mesure qu'on s'élève sur le versant du Gedé; il semble qu'elle devient de plus en plus intéressante. Les visiteurs sont heureux d'y saisir les secrets de cette nature tropicale qui, en cette région de l'ouest de Java, passe pour être la plus éblouissante du pays.

Notre retour de la forêt de Tjibodas ne se fit pas sans peines. Nous descendons à pied, par un chemin découvert d'où l'on a de tous côtés des vues superbes des montagnes du Gedé (2 962 mètres d'altitude) et delà vallée, jusqu'au village de Tjibodas où nous retrouvons la voiture.

108 REPRÉSENTATION DES TOPENGS

La pluie torrentielle nous surprend alors et ne cesse de tomber pendant toute la durée du voyage. La voiture de louage et son cheval ne peuvent résister à de pareilles trombes d'eau, aussi avons-nous de fréquents accidents aux montées et aux descentes qui se multiplient sur la route. Ce sont autant de causes de retard. On arrive malgré tout, avant la nuit, pour jouir du dîner agréable que M. Treub avait fait préparer dans sa jolie demeure de Buitenzorg. Le soir, les jardins sont bien sombres pour une promenade, avec leurs ombrages épais, aussi mon aimable hôte, sur mon désir, veut bien oublier ses occupations sérieuses pendant quelques moments pour m'accompagner au théâtre des Topengs, acteurs célèbres, alors en représentation dans la ville et qui jouissent dans tout le pays d'une grande réputation.

Nous assistons à des pantomimes. Les artistes sont affublés de costumes bizarres et leur figure est couverte d'un masque très caractéristique. La coiffure curieuse et souvent fort riche en ornements dorés et pailletés, est accompagnée de longues mèches de crins ou de légères brindilles de papiers colorés qui viennent encadrer les physionomies grimaçantes des masques et ajouter à leur étonnant aspect (voy. page 109). Les acteurs ne parlent jamais, ils n'ont qu'à faire des gestes expressifs, et peuvent encore marcher gravement ou danser sur la scène. La pantomime serait souvent très peu compréhensible malgré les momeries amusantes des artistes, aussi un régisseur caché clans la coulisse parle à haute voix et explique sommairement les scènes dont il s'agit. Quelquefois l'un des acteurs chante, alors il détache son masque avec sa main, en le tenant toujours devant sa figure qu'il ne doit jamais laisser voir. Il le remet ensuite solidement fixé en le tenant avec ses dents.

Les drames à succès rappellent d'antiques légendes où les Dieux les plus divers se mêlant de protéger ou de persécuter les pauvres mortels, tout comme dans nos féeries, viennent aussi aider au dénouement final.

Il me serait difficile de donner une analyse complète de la pantomime dramatique représentée, n'y étant resté qu'une demi-heure environ, tandis qu'elle dure généralement plusieurs longues soirées.

L'action du drame est lente, semble interminable et toujours monotone. Nous avons pu comprendre dans les quelques scènes qui excitaient notre curiosité surtout à cause de l'originalité des costumes, qu'une princesse en disgrâce était persécutée, puis une révolte survenait suscitée par les Dieux ses bons génies. Si nous étions revenus à la deuxième et à la troisième soirée, j'aime à croire que la situation de la princesse s'améliorait et que peut-être elle retrouvait enfin le bonheur.

Page 1