PREFACE
/. - - A côté de la Loi civile qui ohliye les indiuidns réunis en corps de sociêlé à faire telles choses et qui punit certains manquements, il y a la Loi religieuse qui engage à faire telles autres çlioses, quelquefois ce que la loi cioile ordonne mais autre cliose encore, et qui réprimande celui qui se rend coupable de certains manquements, lui inflige certaines peines quil a la liberté d'accepter ou de refuser.
De là deux lois, une loi d'Etat, une loi d'Eglise : l'une a pour but de maintenir Fordre matériel, l'autre prétend aller plus loin et réfréner les passions, empêcher les fautes que la première ne peut punir et, par cela même, concourir au maintien de l'ordre matériel que le désordre dans la conscience finirait par compromettre et par ruiner.
La distinction entre les deu,v lois est absolue en Europe, mais ,souuent, en Extrême-Orient, elle est moins nette, moins précise, et la Loi ciuile, même au Cambodge où elle est devenue aussi peu confessionnelle que le comporte Vêlât d'esprit des populations, — oblige encore à certaines obligations morales qui, dans nos codes, n'ont point de parallèles.
En Europe, tout ce que la Loi a rejeté des institutions plus ou moins civiles du passé, tout ce que la religion a maintenu et certaines coutumes anciennes , qui se sont perpétuées malgré l'affectation des législateurs de les ignorer et malgré l'Eglise qui ne les approuve pas, sont devenues les mœurs, les coutumes qui n'obligent personne, mais qui engagent tout le monde. En Orient et en Extrême-Orient, les mœurs et les coutumes, non ignorées de la Loi, non désap-
prouvées de l'Eglise, sont devenues les rites iî): je n'o.serais pas dire que les rites oldigent en Extrême-Orient, mais il est bien certain qu'ils engagent plus fortement que chez nous, alors même que la loi n'a rien édicté à leur sujet.
En Europe, on suit certaines coutumes, certains usages par respect humain, par crainte du qu'en-dira-t-on et par vanité bien plus que par esprit religieux : en E.rtrême-Orient on les observe parce qu'on est convaincu de leur bonté et parce qu'ils répondent à un besoin de l'esprit, à une croyance religieuse partagée par tout le monde. Je ne veu.v pas dire par là que le respect humain et la
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nanilé nonl point de part en Extrême-Orient, au Camlyodge spécialement, à Vobservance de certains rites coûteux et (pion ne s efforce pas de dépenser l)eancoup afin de représenter mieux, mais je neux dire que la foi religieuse y a, dans Vobservance des rites anciens, une part très grande, beaucoup plus grande quen Europe. Cest assurément parce que les rites ont un caractère plus sacré que nos coutumes qu'ils changent moins qu'elles, et que nous pouvons . aujourd'hui assister à des cérémonies rituelles que les hommes dupasse ont suivies il y a mille et même deux mille ans. Le rite oblige plus que Iq coutume et, quand il s'altère, cest par ce que certains détails n'étant plus compris, paraissent insignifiants et ont été oubliés, tandis que les coutumes changent en Europe avec les convenances. La religion seule y maintient les siennes, parce qu'elles sont surtout rituelles, cultuelles, religieuses, par conséquent vouées à l'immobilité.
Au Cambodge, tes rites sont demeurés très suivis jusqu'à il y a quinze ans : notre présence, les changements violents apportés par nous qui avons ébranlé l ordre social khmér, leu ont fait non fiéchir mais négliger. On les observe moins, mais, quand on les observe, on les suit avec une aussi grande exactitude que possible et très consciencieusement .
Et cependant, ils sont au Cambodge moins bien défendus que ne le sont en Europe, les rites religieux, puisque la plupart, sans cesser d'être des rites religieux, sont hors l'Eglise et pratiqués par des laïques, alors qu'en Europe les rites sont d'Eglise, observés et maintenus par dej; prêtres. On peut même dire sans hardiesse que presque toutes les cérémonies au Cambodge, quand elles n'ont pas pour but la réception d'un religieux dans l'assemblée, sont civiles puisque les religieux n y président pas, n'y sont invités que pour prier, et quils se retirent souvent avant que la cérémonie ,soit achevée et, quelquefois même, avant, qu'elle soit commencée. Si donc les rites qu'on y otyserve se sont perpétués au Cambodge sans corps constitué pour les garder, c'est qu'ils ont un caractère trè^ religieux et trè^ fort. S'ils durent par eux-mêmes, c'est qu'ils répondent à un fond de doctrines et de croyances religieuses qui git dans ta conscience de la masse du peuple et dans celle des dignitaires petits ou grands qui, au Cambodge, composent exclusivement la classe dirigeante.
If. Les achars ou lettrés, - toujours anciens religieux, qui ont passé un grand nombre d'années au monastère, qui sont restés des hommes pieux, qui sont d'ordinaire des hommes respectables et relativement instruits, — président aux cérémonies civiles qui accompagnent tous les actes principaux de la vie d'un Cambodgien : ils veillent à l'observance de tous le^ rites, mais leur présence n'est pas indispensable. On les appelle toujours parce que, seuls ou presque seuls, ils connaissent les manuels qui réglementent toutes les fêtes, parce qu'ils ont l'usage de la chose, mais on pourrait procéder sans eu,x', avec un autre laïque, n'importe lequel, si ce laïque connaissait les rites. On ne prend jamais un religieux.
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L\khar n'est en rien un homme de condition sociate supérieure aux autres hommes ; il est phis respecté que ta plupart parce quil est plus instruii, parce qu'on le consulte toujours de préférence à un moins instruit, et c*est tout. Il na pas dans la société une place légale semblable même à celle du religieux. Par conséquent, il nest pas plus que le religieux un agent consacré de la consernation des mœurs antiques et des rites anciens. Est-ce à dire quil n'est pour rien dmhs cette perpétuation d'usages souuent très vieillis, qui rappellent des nujpurs et som)ent une religion disparues, et aussi de simulacres dont personne ne peut plus donner le sens. Non, le fait quil est appelé de préférence à tout autre, qu'il préside presque toujours les cérémonies rituelles civiles et les cérémonies religieuses, Vintérèt matériel et f intérêt moral quil trouve à les présider font que son action est réelle quoique non consacrée par une règle formelle ; mais à ce compte la, le religieux qui, sans y présider, vient prier est autant que lui un agent de conservation. En fait, les religieux buddhistes ayant fait délaisser les brahmes chapelains et sacrificateurs par les Cambodgiens, s*étant substitués à eu.v en tant qu indicateurs religieux et prieurs, sans consentir à devenir sacrificateurs ou prêtres, les achars sont intervenus et .st sont sulystitués aux brahmanes en tant que sacrificateurs, mais sans devenir prêtres ni chapelains. Si bien qiion peut dire que les brahmes de la période brahmaniques sont, parmi le peuple, remplacés par /es moines du Biiddha et par les achars, et que leurs attributions religieuses ont passé en se sériant aux uns et aux autres, lien est résulté que le rôle du prêtre, à Vorigine rempli par le père de famille, par le chef de la tribu ou du peuple {laïques non consacrés), après avoir passé au,r brahmes {prêtres consacrés) est revenu non au chef, mais à des laïques non consacrés. Ce fait est curieux, mais on verra plus tard, quand je donnerai mon livre sur les fêtes civiles et religieuses au Cambodge, et par cette brochure, par les cérémonies rituelles qu'on observe encore, qu'il n'a pas porté préjudice aux rites, qu'ils n'ont guère dégénéré sous le régime actuel et qu'ils sont, de par la volonté du peuple même, restés ce qu'ils étaient dans un passé très éloigné de nous, sûrement au temps d'une autre religion.
III. - Les brahmes ont disparu de partout, de toutes les provinces, de tous les villages. Si on en trouve encore une tribu, c'est autour du trône, du pouvoir royal, dont on ni^ .sait au certain par suite de quelle convention ils ont la garde. Là, ils sont restés les chapelains, les .sacrificateurs de la Cour et /es gardiens des attributs royaux. Ils ondoient, ils sacrent le roi, le présentent au peuple pour Vacclamation et le proclament ; ils président aux serments de fidélité qui, deux fois par an, sont prêtés aux monarques et à toutes les fêtes qui, dans le peuple, ,sont présidées par les achars, .sont ordonnées par eux à la Cour, Ils n'ont donc pas tout à fait abdiqué leurs fonctions, ils se sont astreints à ne les remplir que sur un point donné, au centre du royaune, c'est-à-dire au palais. Mais, là même, quelque soit l'importance des fonctions quil remplissent
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près du roi ei de la famille roijaU\ ils ne sont rien autre chose que des achars, des achars de race, des achars consacrés, oblii/atoires et inamovibles, pour tous les rites qui sont réservés au roi, mais nullement obligatoires pour tous les rites qui sont communs au roi et au peuple. Cependant, de même que le peuple sans être tenu d'employer les achars, les emploie, de même le roi, sans être tenu dé ,s* af/re.s,ser aux l}rahmes, s'adresse à eux. On voit par là que les uns et les autres remplis,sent les mêmes fonctions, jouent le même rôle, et qu'il y a quelque raison de dire que les achars ont succédé au,Y brahmes et qu'ils sont pour le peuple ce que les brahmes sont pour la famille royale, des chefs de cérémonies, grands conservateurs des rites anciens, et des sacrificateurs.
IV. - Je vois les achars jouant, à roccasion des funérailles, un rôle très important qui commence avant la mort et qui finit après que les ossements tirés des cendres du bûcher d'incinération ont été lavés, purifiés, parfumés et remis au parent le plus proche du défunt, ou, s'il est religieux, au religieux qui Va soigné au cours de sa maladie, Lachar tout à la fois remplace le prêtre comme consolateur à la dernière heure de la vie et Vordonnaleur de la cérémonie. Son rôle est considérable et nul ne peui intervenir dans la cérémonie sans qu'il y consente. Un lettré me dit : // est le « maître du mort » (mâchas khmoch).
// est bien certain que la cérémonie funéraire pour un roi du Cambodge est, à quelque chose près, celle en usage avant le Buddha pour l'incinération des rois chakravartins ou empereurs, et que les rites observés pour les grands personnages sont dérivés de ceux-ci. Ils sont donc très anciens et, à ce point de vue, intéressants à recueillir et à décrire par le menu. C'est ce que je veux entreprendre ici en rassemblant tout ce que j'ai pu recueillir sur les funérailles dans les petits traités que j'ai pu me procurer, dans les ordonnances royales ou décrets royaux promulgués à diverses époques à l'occasion des funérailles des princes, princesi;es, par le roi Noroudam décédé le 2i avril 190A. J'ai joint à ces documents ce que j'ai pu observer moi-même lors des incinérations auxquelles il m'a été donné d'assister. J'ai mis toutes les notes qui m'ont paru utiles pour éclairer les^ textes ou de nature à faire ressortir, à compléter un détail important.
J'espère que cet ouvrage qui est loin d'être un manuel, donnera quelques indications nécessaires et qui jetteront quelque jour sur un sujet encore mal connu, mais qu'il est aujourd'hui nécessaire de bien savoir. Il y a quarante ans que nous ,sommes au Cambodge, il me semble que rien de ce qui se fait sous nos yeu.v, tous les jours, ne devrait plus être ignoré. Hélas ! nous savons peu de chose de tout ce que nous devrions, de ce que nous pourrions savoir, et nous savons malheureu.sement que peu de gens se mêlent de les étudier.