CHAPITRE DEUXIEME PREMIERS COMBATS
I. ANALYSE DE LA « FRANCE LIBRE 0 || CAMILLE ET LA REPUBLIQUE || LE « DISCOURS DE LA LANTERNE ATX PARISIENS )) . II. LETTRES DE CAMILLE A SON PEPE || LIAISON AVEC MIRABEAU || LES « REVOLUTIONS DE FRANCE ET DE BRABANT » || FREK-'N || UN PAMPHLET RÉPUBLICAIN ET UN PAMPHLET ROYALISTE || LES « ACTES DES APOTRES »|| COMBATS A COUPS DE PLUME j| CAMILLE ET LA FÉDÉRATION EN 1700 || ATTAQUES CONTRE MIRABEAU || MORT DE MIRABEAU. III. POLÉMIQUES ET PROCÈS || MIRABEAU-TONNEAU, TALON, MALOUET || LES DUELLISTES || LE COMEDIEN DESESSARTS ET SANSON LE BOURREAU || ATTITUDE DE CAMILLE.
Le 12 juillet 1789, on peut dire que Camille Desmoulins était entré dans l'histoire. Il n'en sortira plus. Il appartient désormais, corps et âme, à la Révolution triomphante. Il en sera, jusqu'au mois d'avril 179^, le journaliste le plus étincelant et le plus personnel. Avec son tempérament nerveux, féminin, facilement excitable, emporté vers tous les excès, capable cependant de ce second mouvement qui n'est pas toujours le plus mauvais, quoi qu'en ait dit une parole trop illustre, il reflétera, avec une éloquence passionnée et un irrésistible esprit, toutes les pensées, tous les espoirs, toutes les chimères de la foule. Il sera le scribe au jour le jour de tout ce qu'entraînera ce mouvement prodigieux, le chroniqueur ironique et exquis de tout ce que ces années volcaniques verront naître et mourir. Dès le lendemain de la prise
de la Bastille, Camille publia cette France libre qu'il avait composée dans les derniers jours de mai et de juin 1789. L'opposition seule de son libraire l'avait, nous l'avons vu, empêché de mettre au jour ce travail, et il est donc souverainement injuste d'accuser, comme le fait M. Ed. Fleury, Camille d'avoir profité du moment pour publier une œuvre courageuse la veille, beaucoup moins téméraire le lendemain. Rendons, encore un coup, à Momoro le reproche que mérite Momoro.
La France libre, « cet ouvrage patriotique », comme l'appelle Desmoulins, devait, malgré le retard, avoir dans le pays un véritable retentissement. Chacun la lut ; c'était une critique alerte et savante du passé, une œuvre de combat et d'aspiration vers l'avenir. Les politiques du Palais-Royal y applaudirent, comme, quelques jours auparavant, aux paroles de l'ardent jeune homme. Mirabeau, dont la brochure nouvelle s'inspirait parfois, prit l'opuscule sous sa protection. Et ces pages en valaient la peine. C'était là le premier cri de liberté ; c'était, pour rappeler un mot de M. Louis Combes, comme le « chant de l'alouette gauloise » saluant l'aurore de l'affranchissement. Le ton en était si alerte et si entraînant, que, dès l'abord, Camille Desmoulins se vit en butte aux attaques de ceux qu'effrayaient sa verve et sa juvénile audace. Non seulement les gens qui voulaient, comme Malouet, par exemple, ou Mallet du Pan, — que Camille appellera bientôt, sans trop d'altici^me, Mallet pendu, — essayer de transformer, de réformer, et non de renverser la monarchie, mais surtout les plus acharnés royalistes s'en prirent à la brochure, ne pouvant attaquer l'auteur. Des moines, à Oléron. pillèrent la boutique d'un libraire coupable d avoir mis en montre la France libre. Une rixe s ensuivit, et
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le pauvre diable de marchand en demeura « estropié pour le reste de sa vie '. » Le Parlement de Toulouse fit mieux ; il censura la brochure de Camille et la condamna à être brûlée par la main du bourreau. Camille s'en vengea en dédiant son second écrit, le Discours de la Lanterne, à « Nosseigneurs du Parlement de Toulouse ». — « Et puisse ma chère Lanterne obtenir de vous la môme faveur ! Je doute que ce cadet fasse autant fortune que son aîné ; mais je vous prie de ne point mettre de jalousie dans ma famille. »
La France libre ne méritait certes pas la condamnation du Parlement toulousain ; et Pascal eût dit sans doute que le courroux des moines d'Oléron n'était pas une raison. Camille, analysant dans cet opuscule les diverses questions à l'ordre du jour, en ces premiers mois de 1789, discutait tour à tour « la délibération par tête et par ordre », opposait, avec un rare talent et une étonnante prestesse de style, les droits de la nation à ceux de la noblesse, guerroyait contre le clergé devenu corps politique, et cela avec une érudition et un esprit dignes des Provinciales ; puis, après avoir montré qu'une démocratie n'est pas incompatible avec une certaine noblesse, celle de la valeur personnelle et non celle du rang, il passait en revue, avec un parti pris de dénigrement qui n'était pas toujours très loin de la vérité, la longue galerie des rois, traçant d'une plume vigoureuse le tableau trop souvent sinistre de ce qu'on appelle « le bon vieux temps ». On a comparé ce tableau satirique au livre sans valeur de Lavicomterie : Les crimes des rois de France ; mais le style de Camille, son esprit, sa verve, son ironie, sont autrement fins, alertes et attiques.
1 Ed. Flcury, Camille Desmoulins ei lïoch Marcandier, t. I, p. 5o.
Au surplus, le chapitre le plus caractéristique de cette Fronce libre, celui qui en marquait le sens et en déterminait la portée, c'était le chapitre vi. où Desmoulins se demandait Quelle constitution convient le mieux à la France. « Je m'attends aux clameurs que ce paragraphe va exciter », disait-il. En effet, après avoir intenté un procès aux rois, il concluait, citant Dioclétien, contre la royauté elle-même : « Comment les peuples ont-ils pu placer leurs espérances dans un seul homme ! » C'était implicitement proclamer que la constitution que Desmoulins souhaitait à la France et réclamait pour elle, était une constitution républicaine. « Ce sera la nation qui se régira elle-même, à l'exemple de l'Amérique, à l'exemple de la Grèce. A oilà le seul gouvernement qui consonne à des hommes, aux Français, et aux Français de ce siècle. » — « Quelle parité y a-t-il entre un roi et une nation?» ajoutait-il. « Mettez d'un côté Louis XVI, et de l'autre coté l'Assemblée nationale. De quel côté seront les lumières et l'expérience ? » Quant à cette République même, Desmoulins la veut une, comme on la proclamera plus tard : « Pourquoi vouloir être des Bretons, des Béarnais, des Flamands ? Y aurait-il alors sous le ciel un nom plus beau que celui de Français ? C'est a ce nom déjà si célèbre qu'il faut tous sacrifier le nôtre. »
Ainsi, comme tous les hommes de cette rude époque, Camille est essentiellement patriote. Ce mot, dont le s<ul duc de Saint-Simon se servait sous Louis \I\ . tout !<■ monde s'en fait gloire en 1789. Mai- tout le monde n'est pas républicain. Camille, sur ce point, est un précurseur, et il a peut-être, le premier de tous les écrivains de la Révolution, réclamé L'avènement de la République. Je me trompe. Le comte d Entraigues, dans son Mémoire sur les Etats Gêné-
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raux, leurs droits et la manière de les convoquer, avait dit, dès 1788 : « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie digne d'elles, que le ciel voulut qu'il existât des républiques ; et peut-être pour punir l'ambition des hommes, il permit qu'il s'élevât de grands empires, des rois et des maîtres. » D'Entraigues avait donc précédé Camille. Mais la brochure du comte fut bien vite oubliée. La France libre, au contraire, mit littéralement le feu aux poudres.
Camille, né pour le tapage et enchanté de son succès, se grisait déjà, si je puis dire, de sa popularité naissante et de l'ardeur joyeuse qui animait aussi toute la nation. Ses lettres à son père se ressentent de cet enthousiasme et de cette ivresse :
Vous ne vous faites pas, écrit-il, une idée de la joie que me donne notre régénération. C'était une belle chose que la liberté, puisque Caton se déchirait les entrailles plutôt que d'avoir un maître.
Puis, le jeune homme, à qui du moins on ne reprochera jamais de ne point se livrer, ajoute avec franchise :
Mais, hélas ! je voudrais bien me régénérer moi-même, et je me trouve toujours les mêmes faiblesses, le dirai-je, les mêmes vices ! Ce n'est pas celui du moins de ne pas aimer mon père !...
Non certes ; mais, parmi ces vices, il faut reconnaître qu'il y en a un fort dangereux, la vanité. Camille, affamé de gloire, se contente trop facilement dune renommée secondaire. Il avait écrit la France libre, malgré sa forme agressive et ironique, pour les esprits lettrés et les penseurs ; il va bientôt écrire le Discours de la Lanterne pour cette partie du public qui donne la popularité bruyante, mais non la réputation solide et respectée.
Quel pamphlet cependant, et quel prodige de malice et d'élan que ce Discours de la Lanterne aux Parisiens, qui forme dans l'œuvre de Camille Desmoulins comme l'antithèse du Vieux Cordelier ! C'est en effet un Camille au rire terrible que nous montre ce Discours, et c'était déjà un sinistre projet que de mettre un écrit sous l'invocation de cette lanterne, à laquelle on pendait, le \!\ juillet, un invalide à cheveux blancs, qui servait d'espion à M. de Launey, puis, trois mois après, Foullon et le boulanger François. Oui, il y eut là, au coin de la place de Grève et de la rue de la Vannerie, surmontant une boutique d'épicerie, une branche de fer, sans réverbère, au-dessous de laquelle le peuple traînait en hurlant ceux qu'il voulait pendre. Le cri lugubre : A la lanterne ! retentissait ainsi sous une enseigne portant ces mots : Au coin du Roi. Il y a de ces ironies dans les choses humaines. Eh bien, ce fut ce réverbère, cette branche de fer, cette lanterne, que Desmoulins rendit célèbre ; ce fut elle à laquelle il donna la première place dans un pamphlet, dont l'épigraphe, par un sarcasme nouveau, était tirée de saint Mathieu : Qui malè agit odit lucem. — Ce que Desmoulins traduisait par : Les fripons ne veulent pas de lanterne.
Rien de plus tragique, en somme, que ce pamphlet dont Camille Desmoulins se repentira plus tard, et qui lui valut (hélas ! il le réclama lui-même) le surnom de procureur cjéné- )■'// de la lanterne. Rien de plus éloquent aussi. L'esprit même qui nous parait si mal employé aux personnalités meurtrières nous éblouit. L'écrivain érudit multiplie avec un bonheur achevé les citations, les rapprochements, les anecdotes. C'est un modèle d'alacrité belliqueuse. Mais quelle guerre ! Camille a beau dire, en faisant parler la Lanterne elle-même : « Non que j'aime une justice trop expéditive,
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vous savez que j'ai donne' des signes de mécontentement lors de l'ascension de Foullon et Bertier ; j'ai cassé deux fois le lacet fatal », — la vérité est qu'il pousse à des mesures de rigueur. Il dénonce, le malheureux ! lui qui flétrira si rigoureusement les délateurs ! Un an après, il se félicitera d'avoir « donné sa démission de procureur général de la lanterne », et, songeant à ces fureurs des foules se proclamant justicières : « C'est un grand mal, dira-t-il, que le peuple se familiarise avec ces jeux. » Et c'est à Marat qu'il répondra alors (dans ses Révolutions de France et de Brabant), c'est à Marat qu'il dira : « Les exécutions du peuple sont atroces, alors qu'il envoie le cordon avec autant de facilité que le fait Sa Hautesse à ceux qu'elle disgracie. Marat, vous nous ferez faire de mauvaises affaires ! » Soit, le remords viendra vite. Mais que Desmoulins ait exercé, comme il le dit, un seul jour, cette « grande charge » de procureur du réverbère, c'est en effet beaucoup trop, et il versera plus tard des larmes amères, sur ces pages que ses pleurs n'effaceront pas.
Disons-le bien vite aussi, il y a autre chose dans ce Discours de la Lanterne que des personnalités et des dénonciations, il y a un véritable souffle patriotique et une verve bien française. Déjà, cette République qu'il a présentée dans sa France libre, il la fait connaître telle qu'il la souhaite, élégante, spirituelle, accessible, telle qu'eût pu l'imaginer le Mondain de Voltaire, et aussi éloignée de l'écrasement du despotisme que de l'austérité glacée et de la règle farouche d'une République jacobine. Il souhaite des fêtes et des plaisirs, les repas libres des cités antiques, une sorte de fédération immense et d'embrassement, une République où le bruit des baisers tiendrait plus de place que les cris de haine : une République fraternelle, toute d'amour et de plaisir. Ce
Gaulois, en effet, a devant les yeux la vision d'Athènes. « Ce qui me console de ne pouvoir faire rire mes lecteurs autant que Molière, dit-il quelque part, c'est que Molière était
triste Je ne suis pas aussi mélancolique et taciturne. »
Il réclame donc un peu de gaieté dans l'Etat. « J'avais rêvé, dira-t-il plus tard, d'une République que tout le monde eût aimée. » Retenons ce mot : c'est le véritable testament de Camille.
En somme, Desmoulins, à l'examiner de près, n'est point satisfait de ce Discours de la Lanterne comme il l'était de la France libre. Ln secret instinct de lettré l'avertit qu'il a, comme on dit, forcé la note et dépassé le but. Il a publié tout d'abord cet écrit anonyme de crainte de « déchoir dans l'opinion ». La brochure s'étant.vendue, il hésite un moment à en donner une seconde édition ; car on est « las de toutes ces feuilles ». Comme on reconnaît bien là, dans ces hésitations et ces mécontentements, l'homme mal pondéré, d'une nature si fébrile, qui écrira à son père : « Dans un moment, je trouve la vie une chose délicieuse, et le moment d'après je la trouve presque insupportable, et cela dix fois dans un jour. » Natures dangereuses à autrui et à elles-mêmes, lorsqu'elles sont engagées dans les luttes d'une révolution, et qui sont faites pour vivre de l'existence plus libre de l'homme de lettres, existence où leurs hésitations mêmes donnent chaque jour des faces nouvelles et comme des coups de fouet quotidiens à leur talent.
A cette époque de sa vie (septembre 1789), Camille Dcs-
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moulins, matériellement et moralement, n'était pas heureux. Logé à Y hôtel de Pologne, en face de ï hôtel de Nivernais, il était besoigneux, et nous le voyons plus d'une fois demander à ses parents, aux braves gens de Guise, de lui venir en aide : « Vous m'obligerez de m'envoyer des chemises et deux paires de draps, le plus promptement possible », écrit-il le 20 septembre. Il est fatigué d'habiter ces petits hôtels parisiens : « Je compte être dans mes meubles à la Saint-Remy. » — « Envoyez-moi six louis, dit-il bientôt encore à son père. » Ses premières brochures lui ont sans doute rapporté peu de chose. Mais du moins il a la gloire : « Je me suis fait un nom, et je commence à entendre dire : Il y a une brochure de Desmoulins ; on ne dit plus : D'un auteur appelé Desmoulins, mais : Desmoulins vient de défendre le marquis de Saint-Huruge1 . » Ce «nom » qu'il s'est fait console évidemment quelque peu Desmoulins de la gêne où il est encore. C'est à peine maintenant s'il regrette que son père, n'acceptant point le mandat de député, n'ait pas du moins prêté son influence à l'élection de son fils :
^ ous avez manqué de politique, lui écrit Camille, quand, l'année dernière, vous n'avez pas voulu venir à Laon et me recommander aux personnes de la campagne qui auraient pu me faire nommer. Je m'en moque aujourd'hui. J'ai écrit mon nom en
1 Victor-Amédée, marquis de Saint-Huruge, l'agitateur populaire, venait d'être arrêté et conduit au Chàtelct. Desmoulins prit sa défense (septembre 1789) dans une brochure intitulée : Réclamalion en faveur du marquis de Saint-Huruge, qui a perdu aujourd'hui beaucoup de son intérêt. « Je ne dirai pas, écrivait Ca~ mille, pour le défendre : Il est gentilhomme, il est filleul du roi de Sardaigne ; je dis : Il est citoyen français. » Le marquis de Saint-Huruge, né à Màcon en 17D0, mourut oublié en 1810, après avoir été un des plus fougueux orateurs de la foule
plus grosses lettres dans l'histoire de la Révolution que celui de tous nos députés de Picardie.
Il revient cependant plus d'une fois sur l'espèce d'abdication de son père, et, incapable de bien comprendre l'amour du calme qui satisfait cet homme laborieux1 : « L'activité vous manque, dit-il, vous restez dans votre cabinet, et il faut se montrer dans les démocraties. » M. Desmoulins, le père, devait tristement sourire en recevant ces lettres, et la gloire nouvelle de son fils ne lui montait pas au cerveau. Au contraire, il continuait plus résolument, dans sa petite cité de Guise, son oeuvre modeste et lentement poursuivie.
Pendant ce temps, Camille, après un nom, se faisait des amis. L'auteur du Tableau de Paris, Mercier, l'avait présenté dans plusieurs maisons. Mirabeau s'était constitué son hôte. Là, chez Mirabeau, à Versailles 2, Camille se trouvait à l'aise et il écrivait gaiement : « Je sens que sa table trop délicate et trop chargée me corrompt. Les vins de Bordeaux et son marasquin ont leur prix que je cherche vainement à me dissimuler, et j'ai toutes les peines du monde à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les aristocrates, dont le crime est de tenir à ces excellents dîners. »
Pour le moment, Desmoulins suit évidemment l'inspiration de Mirabeau, comme il suivra plus lard celle de Dan-
1 Los ennemis de Camille ont voulu faire croire qu'il haïssait son père. « Sa première cause », dit la Biographie de Leipzig. « fut contre son père, qui lui refusait une pension. — Tu vises à lYrhafand, lui répondit alors M. Desmoulins li- pare. » Toutes les lettres du père à son fils démentent victorieusement ces infâmes calomnies.
2 II habita chez Mirabeau, à Versailles, du i5 septembre au 6 octobre 1789. (Godart, p. 3i.)
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ton. A ces natures faibles, il faut des mâles pour conseils, comme au lierre il faut un appui.
Camille, plus ou moins satisfait de sa renommée grandissante, au fond mécontent encore et troublé, — se soucie toujours du qaen dira-t-on de sa ville natale et des propos que peuvent recueillir ses parents :
Si vous entendez dire du mal de moi, dit-il, consolez-vous par le souvenir du témoignage que m'ont rendu MM. de Mirabeau, Target, M. de Robespierre, Gleizal et plus de deux cents députés. Pensez qu'une grande partie de la capitale me nomme parmi les principaux auteurs de la Révolution. Beaucoup même vont jusqu'à dire que j'en suis l'auteur.
Ici, Camille force un peu la note. Mais son amour-propre a bientôt de quoi se sentir légèrement rabattu lorsque l'hôte de Mirabeau, revenant de Versailles, songe qu'il n'a pour gîte, dans ce grand Paris, qu'une hôtellerie de second ou de troisième ordre. « Et voilà que j'ai trente ans ! » dit-il alors avec une sorte d'amertume effrayée. Trente ans, le premier pas vers la maturité décisive ; 1 âge où le sourire devient moins confiant sur les lèvres plus contractées, l'heure où l'on s'aperçoit que tout ce qui s'aplanissait devant vous, lors de la vingtième année, se hérisse en obstacles ; 1 âge où, après avoir compté ses amis, on ne compte plus que ses rivaux ; Camille avait trente ans et il végétait ? On lui rendra cette justice, que, laborieux, inspiré, plein de l'amour de son œuvre, il fit, dès que cette pensée l'assaillit, un effort violent pour l'étouffer. Il résolut de ne plus seulement se contenter de quelques pages imprimées sous forme de brochure, il voulut fonder un journal, un de ces journaux personnels comme il en existait tant à cette heure ; et, dès le mois de
novembre 1789, Camille hardiment se mettait à l'œuvre. Le premier numéro des Révolutions de France et de Brabant apparaissait bientôt (28 novembre). Le journal de Desmoulins devait durer ainsi jusqu'au mois de juillet 1792 (n°86), époque à laquelle Camille, menacé à la suite de l'affaire du Champde-Mars, envoya, comme il le dit, à la Fayette sa démission de journaliste.
Camille Desmoulins avait, suivant en cela la mode, emprunté le mot de Révolutions à des journaux déjà en faveur, et il ajouta au nom de la France celui du Brabant, qui venait de se mettre si vaillamment en rébellion contre l'empire '. Ce journal, le monument le plus incisif, le plus étincelant, le plus cruel souvent, le plus inspiré toujours, de la Révolution française, consistait en une brochure hebdomadaire, recouverte de papier gris et ornée d'une gravure, la plupart du temps caricaturale, dont Camille laissait (il revient volontiers sur ce détail) la responsabilité à son libraire Garnéry. Combien de fois Desmoulins répétera-t-il, en eflfei : « Je proteste contre les gravures placées en tète de mes numéros. L'Assemblée n'a point aboli toutes les servitudes. »
Durant les premiers mois de la publication de ces Révolutions de France et de Brabant, dont le succès fut rapide, Camille Desmoulins demeura seul occupé de cette tâche laborieuse : il suffit à tenir le public en haleine : mais plus tard, en 1790, Camille se déchargea en partie de ce travail sur Stanislas Fréron, son ami, qui devait plus tard devenir à la fois et son collaborateur nominal pour la Tribune des Patriotes et son collègue à la Convention nationale.
1 Bientôt il effaça le mot de Brabant, déclarant qu'il abandonnait un peuple asse: stupide pour baiser la botte de Bender.
LES DEUX MAISONS DE LA PLACE DIC L ODIiON.