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PARIS

BRUXELLES, 15, Rue des Longs Chariots.

SON poil est fauve, sa structure puissante ; quand il marche, un peu de roulis lève et abaisse chaque épaule alternativement. Ce mouvement semble élargir encore sa large poitrine où son dos râblé accentue l'impression de robustesse qui se dégage de l'homme. Le teint fleuri sous une chevelure d'un roux ardent, un cou de taureau, des narines frémissantes, des yeux avides, tout en lui révèle la force abondante et généreuse d'une admirable santé, d'une nature saine et primitive, d'une race arrivée à son plein épanouissement. L'être physique donne l'impression de porter en soi toutes les audaces et toutes les vaillances. Il fait penser à nos anciens

communiers, dont la violence sauvage, déchaînée par les tocsins des beffrois, ne s'éteignait que dans des flots de beau sang rouge.

Antoine-Louis-Camille Lemonnier naquit à Ixelles, faubourg de Bruxelles, le 24 mars 1 844. Son père, Louis Lemonnier, qui exerçait la profession d'avocat, était originaire de Louvain. Sa mère, Marie Panneels, qu'il perdit lorsqu'il avait deux ans seulement, appartenait à une dynastie de commerçants, d'artisans, de paysans des environs de Bruxelles. On lit encore ce nom de Panneels sur quelques enseignes, le long de la chaussée de Waterloo.

C'est dans l'immeuble qui porte actuellement le n° 50 de la Chaussée d'Ixelles qu'il naquit et habita pendant sa jeunesse, avec son père veuf et une sœur cadette. Un peu plus loin, la commune se faisait rurale. La mairie s'était installée, à quelques minutes de là, dans l'ancienne maison de campagne de Maria-Felicia-Garcia Malibran

parmi de vieux jardins et de beaux arbres.

Une bisaïeule paternelle de Lemonnier était italienne.

Nous montrerons la part que l'on attribue dans ses œuvres à ces origines de race.

Si sa culture fut française grâce à son père, l'atmosphère de sensibilité dans laquelle il vécut fut plutôt flamande car, à défaut de sa mère, il reçut les soins d'une bonne grand'maman brabançonne. Il voyait faire, sous la direction de celle-ci, par la vieille servante Catherine, les koekebakken qu'il a si plaisamment décrites dans La Saint-Nicolas du batelier.

Assis auprès du poêle de Louvain, reluisant de cuivre, dans la cuisine familiale, le gamin regardait Catherine découvrir la pâte. Celle-ci se soulève jusqu'au bord de la casserole, grasse, épaisse, odorante, avec de petites soufflures qui la gonflent çà et là. Catherine immerge la cuillère à pot en cette belle nappe profonde et, quand elle l'en retire, de longs filets descendent de tous

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côtés. Maintenant la poêle siffle et pétille, car la pâte vient de couler sur le beurre bruni, autour des rondelles de pommes que Catherine y a disposées préalablement. Et la première crêpe, roussie sur les bords, bondit en l'air, lancée d'un adroit tour de bras. Vite une assiette, on l'étalé dessus; elle a la couleur de la sole frite dorée et grésillante.

Le gamin avide la regarde avec des yeux brillants. On dirait le soleil tombé dans son assiette.

Lui-même s'essaie à la confection de ces friandises. Il fait circuler la pâte dans la poêle, mais il ne l'étalé pas comme Catherine, car il a rêvé de cuire un bonhomme tel qu'il s'en voit à la vitrine des boulangers, la veille de la Saint-Nicolas. Oh ! Oh ! la tête et le ventre sont visibles sans qu'il soit besoin de lunettes. Restent les bras et les jambes. Il guide la cuillère d'une main prudente, le nez penché sur son ouvrage, avec la peur de verser trop vite ou trop

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lentement. Tout à coup, il pousse un cri victorieux et fait glisser sur l'assiette de sa sœur cette caricature ; mais, à peine a-t-elle touché la faïence qu'elle se casse en deux et devient une marmelade où il est impossible de distinguer quelque chose. Il recommence et recommencera jusqu'à ce que son bonhomme puisse se tenir droit sur les jambes. Et, pour le rendre plus vivant, il lui mettra alors dans la tête un quartier de pomme en guise de visage.

Et les Spikelaus de la Saint-Nicolas, qu'il décrit dans Fleur-de-blé ! Il leur a conservé un amour tel que Saint-Nicolas, qui, pourtant, se dérobe quand on l'a deviné, lui apporte tous les ans encore, avec la complicité de ses filles, un grand bonhomme qu'il dévore avec la même joie qu'au temps béni de la bonne-maman.

La veille de Noël, il suivait sous les flocons de neige le petit joueur de Ipiolon et les gamins en sabots qui, de porte en porte, allaient chantant :

— Noël ! ils sont venus, les petits, Les petits et les plus petits encore Dire bonjour à l'âne du Seigneur, De Notre Seigneur Jésus-Christ.

Il y a du foin et des navets cuits, Des carottes et du pain bénit.

Mangez, les gens, et les bêtes aussi ! Koekebakken et pain cuit Noël ! Noël ! Amen !

Noël ! Baes ! dirent les rois.

Du foin pour nos trois chevaux, Mais pour nous des Koekebakken, Lesquelles nos dents couperont. S'il en reste un tout petit morceau.

Mettez de côté pour les cochons.

Mangez, les gens, les bêtes aussi, Koekebakken et pain cuit.

Noël ! Noël ! Amen !

Pour chandelle une petite étoile, Montre là où dort notre Seigneur Dans son maillot cousu de fil blanc.

Sur la paille qui est dans la crèche.

Il dort, le joli mouton.

Blokke kloppen.

S'il s'éveille, c'est pour mourir.

Mangez, les gens, les bêtes aussi,

Koekebakken et pain cuit.

Noël, Noël ! Amen !

Car il mourra pour nous sauver de l'enfer, Jésus-Christ, le fils de notre chère Dame. Les petits et les plus petits encore Auront le cramique et le beurre en paradis, Avec de la bonne musique de violon.

Mangez, les gens, les bêtes aussi, Koekebakken et pain cuit.

Noël ! Noël ! Amen !

Och, Baas, si vous êtes content des petits enfants. Donnez-leur par amour de Christus, De l'argent pour acheter des couques.

Des couques avec des prientjes dessus, Blokke kloppen.

Nous ôterons nos sabots pour y faire coucher le chat. Mangez, les gens, les bêtes aussi, Koekebakken et pain cuit.

Noël ! Noël ! Amen !

N'est-il pas curieux de trouver ces accents d'âme populaire chez l'écrivain dont le style, toujours somptueux, est souvent si compliqué .?

Il recommencera plus tard avec ses

chansons de Flandre et en écrivant le Vent dans les Moulins^ où figurent cinq à six pièces qui feraient croire aux plus fraîches inspirations du folklore.

Il se souviendra encore de cet heureux temps dans les livres qu'il écrivit pour les enfants et, naturellement, pour les siens, avant tout,composés de contes aimables, tendres, familiaux, et qui s'appellent la Bataille des soldats de plomb et des soldats de bois, la Nuit de Noël, la Saint- Nicolas, Noël au village. Aventures d'un petit commissionnaire, U histoire de huit bêtes et d'une poupée, et La Comédie des jouets.

Il sentit profondément l'intimité des choses parmi lesquelles il vivait. Son esprit se meubla d'images abondantes que ne comporte pas d'habitude la vie citadine. Mais Ixelles, alors, c'était déjà la campagne, et Bruxelles, encore une petite ville. C'est ce qui explique comment Lemonnier, vivant dans la capitale du royaume, put si bien connaître les choses des champs dont il

donna en maint ouvrage de si fortes impressions.

Il décrit lui-même ce Bruxelles d'autrefois : " En mes souvenirs d'enfance, une ville de vieux quartiers aux torves ruelles s'angulant d'architectures en saillie, se cassant en profils de guingois, se pénombrant d'humides buées ressuées de l'égout ; une ville qui, parmi les autres capitales, gardait une physionomie à part, bourgeoise et populaire, sans morgue, s'assoupissant en des coins de béguinages, autour de chevets d'églises, pour se réveiller ailleurs en des tapages de voiries, des rumeurs de marchés, un ronflement de petites industries ; une ville qui dégringolait des raidillons, se réticulait en des lacis de venelles et d'impasses, affluait au goulot des carrefours, passait des ponts, bouillonnait dans des entonnoirs de maçonneries lézardées aux pignons titubants, aux gables en gueule de brochet, en dents de scie, en proue de navire, aux frontons bistournés se limant d'urnes, de lampions, d'astrolabes.

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se festonnant de torsades sculptées, se bosselant de bas-reliefs ; une ville qui se tassait à l'étroit dans son périmètre légendaire, descendait en remous de maisons vers l'Hôtel de Ville, ce cœur tumultueux de la cité, ne s'éparpillait pas encore à travers les banlieues et se ceinturait de contrescarpes, le long de la ligne de ses boulevards ; une ville forée par les multiples circuits d'une bourbeuse rivière méandrant parmi les denses agglomérations des bas quartiers, empouacrant le pied des façades, ouvrant des percées sur des fonds de murailles décortiquées, des franchissements de bâtisses blettes, hors d'aplomb, verruquées d'excroissances parasites, des barrages d'écluses, des roues de moulins, des arches moussues, des cloques stagnant aux décrues en glus duvetées, en écumes creuses, en flaques gélatineuses, arcencielées par les déchets de teinturies, coagulées par le résidu des brassins ; cette Senne putride qui assumait l'office de dépotoir public, charriait des

détritus de toute sorte, fleurait le charnier et le marécage, cuve toujours en fermentation sous un pullulement de moustiques et de mouches charbonneuses, vaste alambic dont l'ébullition fumait en buées chaudes et d'où émanaient des gaz morbifères,et qui, tout de même, avec ses activités malpropres de cours d'eau industriel, ses giroiements d'aubes barattant les résidus, ses barbotements de canards sous la chevelure longue des saules, ses réverbérations de lanternes et de lumignons piquant ses moires nocturnes, ses gargouillis de caniveaux, de chantepleures, de décharges d'usines dans les fins de jour affligées, s'attestait la complémentaire de cette physionomie de capitale débonnaire, provinciale, vétusté, odorant un remugle de traditions toujours obéies, d'anciennes coutumes respectées, de mœurs casanières et grassement matérielles.

" De ce lointain s'évague un rappel d'anciennes rumeurs ouïes, la sonnerie voilée des cloches de paroisses, un brimbalement

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de bronzes filés, d'airains ronflants, de bourdons martelant les clochers pour des commémorations solennelles. Et j'aperçois des ménages placides et démodés, des silences de chapelles pleurant leurs cires chaudes sur des génuflexions de bonnes femmes en capuces et manteaux de cotonnette, des flâneries de famille vers les guinguettes de Pannenhuys, Pachterziel et du Petit-Paris, à travers des sentiers bordoyés de choux, le long des ruisseaux gras. Dans les rues feuillagées comme des futaies, sous le claquement des oriflammes et des bannières ventilant les innombrables luminaires braséant aux fenêtres, il passe des cortèges religieux, des flambois de chasubles et de dalmatiques, des étincellements de joailleries, parmi les psalmodies lithurgiques, les sonnailles des tintenelles et le fracas des musiques de régiments. Des kermesses bourrues sabotent sur les foirails ; un fumet de houblon acidulé l'air chargé de relents de cuisine. Et c'est la saltation des bons géants

Janneke et Mieke par les places, les ommegancks aux caracolements lourds, des auferrants charroyant des édifices symboliques, les défilés des gildes sous le cliquetis des médailles encerclant la hampe des étendards.

" En ce temps, j'étais un bien petit garçon ; le dimanche, mon père nous menait, ma sœur et moi, entendre une musique militaire au Parc ; dans l'après-midi, nous partions manger des gaufres au Moor Jan, une tonnelle achalandée de la banlieue.

C'était le seul jour où, sur la table, dans les maisons bourgeoises comme la nôtre, figurait au dessert, un Saint-Honoré ou de la tarte aux fruits, selon la saison. Ce jour-là aussi, une bouteille " de pot ", résiliée de toiles d'araignée, épanchait dans les verres un vin de Touraine liquoreux et blond.

" On n'allait pas encore au Bois de la Cambre comme aujourd'hui, la forêt de Soignes, avec ses taillis sauvages et ses hêtaies rigides, se reculait par delà la

pointe extrême des faubourgs. Quand, trois ou quatre fois l'an, on partait dîner en pique-nique dans les clairières, c'était une expédition : la futaie était pleine de mystère et de légendes. Généralement, en se déportant vers la campagne, Bruxelles ne dépaysait pas la région des grosses auberges et des plaisantes guinguettes où la "fricadelle" aux échalottes, le beefteack sur le gril et le goujon à la poêle baignaient en des beurres dorés, où la senteur des feux de bois se mêlait au fumet vanillé des pâtes coulées aux gaufriers.

" Comme les grands seigneurs seuls villégiaturaient dans leurs terres, il y avait, les dimanches, un peu plus de monde du côté des champs. On comprenait à cela qu'était ete.

"Je vois toujours, aussitôt les dernières maisons dépassées, les carrés de pommes de terre en fleur, les lignes de pois rames, les choux rondissant comme des boules de jeux de quilles. Il y avait un noyer par-

dessus le chaume des toits de paysans.

Dans les potagers croissaient la carotte, l'oignon, le poireau, le fenouil et l'épinard. Personne jamais n'avait entendu parler de la tomate, ni du cardon, ni de l'artichaut. "

Voilà le décor dans lequel se déroule l'enfance de Lemonnier.

Après la classe, ou quand il fait l'école buissonnière, il va jouer avec les gamins du quartier, dans les montagnes de sable du voisinage ou le long des étangs d'Ixelles, qui ressemblaient plutôt alors à un marécage.

Le dimanche matin, les ruraux de la famille arrivent consulter l'avocat (le père de l'écrivain) au sujet de leurs petites affaires.

Comme entrée en matière, ils donnent un cens tout neuf au gamin qui regarde d'un œil curieux et un peu narquois leurs longues figures osseuses ; il écoute le récit de leurs contestations avec des voisins et les interminables doléances des paysans contre toutes les forces de la création.

Plus tard, il n'aura qu'à évoquer ces figures, elles sortiront toutes vivantes de sa mémoire.

Quelquefois, c'est le fermier qui vient payer sa redevance. Avant de tirer du fond de ses grègues la bourse de toile bleue, il découvre un panier empli de boudins blancs et noirs, qu'il offre au propriétaire, " à son maître, " dit-il, comme s'il s'estimait toujours le serf d'un seigneur féodal.

— Voilà Siméon, criait avec joie toute la maisonnée.

Et les enfants accouraient voir les boudins frais, enroulés dans la corbeille d'osier.

Siméon racontait, dans son langage fortement guttural, qu'on avait tué le cochon et que les premiers boudins étaient pour le maître, comme d'habitude. Cet exorde disposait toujours bien l'assistance en sa faveur.

Puis il donnait quelques détails sur la famille. Quand ce n'était point la femme, c'était l'un ou l'autre enfant qui avait été malade. Voyez l'argent que cela

avait coûté en drogues et en médecin, sans compter la perte de travail ! Puis, c'était la vache rousse ou la vache noire qui avait perdu son veau ou dont le lait avait tari ; ou bien c'étaient les pommes de terre qui avaient pourri, ou le froment qui ne se vendait qu'à un prix dérisoire, tandis que les contributions ne cessaient de s'élever. Les temps étaient durs ! Et le brave Siméon poussait de si longs soupirs qu'on eût dit qu'il les extrayait du plus profond de ses entrailles.

Et l'auditoire de lui prodiguer de bonnes paroles et des encouragements !

Bref, grâce à tous ces contretemps, à ces infortunes domestiques, il n'avait pu apporter tout entier le quartier de fermage ; il espérait que le bon maître le tiendrait quitte du reste. Il avait intéressé à son sort le jeune monsieur et la petite demoiselle qui intercédaient en sa faveur auprès de leur père. Et des larmes roulaient sur la joue du matois Siméon. Si le propriétaire, qui connaissait l'antienne de longue date.

résistait, Siméon parlait de s'arracher les cheveux et recommençait le récit diffus et fastidieux de ses malheurs, tant et si bien qu'à bout d'impatience M. Lemonnier père cédait. La réduction accordée, le bonhomme tirait, avec une gaucherie feinte, sa bourse de toile bleue des profondeurs de son pantalon. Il sortait les écus un à un, les alignait sur la table, les comptait, s'embrouillait, les recomptait, feignait d'en avoir perdu, alignait des francs, des demi-francs, des décimes, des centimes. Le propriétaire, qui connaissait l'apôtre, le serrait de près, et l'empêchait de compter dix pour neuf. La somme n'y était pas. Siméon jurait ses grands dieux qu'il n'avait pas un liard, pas un fifrelin de plus, il était à sec, absolument à sec, il retournait sa bourse et la donnait à tâter pour qu'on sût bien qu'il ne mentait pas. Il ne lui restait même pas de quoi boire un verre de bière le long de la route. Mais le maître jugeait que c'était assez de carotte comme cela.

— Eh bien,Siméon, puisqu'il en est ainsi, je ne vous donnerai la quittance que quand la somme y sera toute entière.

Siméon levait les bras au ciel, recommençait ses doléances mais, quand il voyait que M. Lemonnier père tenait bon, il retrouvait, comme par enchantement, ce qui manquait dans la poche de sa blouse sous le grand mouchoir rouge à carreaux noirs.

La même comédie se renouvelait à chaque échéance, Camille Lemonnier la verra se jouer pendant un demi siècle. Chaque fois qu'entrera Siméon I ou Siméon II, il sait ce que les boudins blancs et noirs que contient le panier lui coûteront ; il sait par cœur tout ce que lui dira l'astucieux paysan, mais il se laissera néanmoins prendre chaque fois à la même complainte, à la même ruse, jusqu'au moment où la terre ne lui rapportant quasi plus rien, il se décidera à la vendre.

Ainsi Lemonnier apprit dès l'enfance à connaître le rural. Quand il décrira l'achat

d'une vache dans Un Mâle^ quand il dessinera des rustres dans le Mort, dans les Concubins, dans le Bestiaire ou dans tel ou tel autre livre, il n'aura qu'à puiser dans ses souvenirs et nous aurons des œuvres d'un profond réalisme, exécutées avec une complète maîtrise; il nous montrera avec leurs tics physiques et moraux toute une galerie de Siméon et autres lascars du même acabit, et ce sera une série de documents ethniques d'une absolue fidélité.

Lemonnier nous donne lui-même des renseignements sur le décor et les êtres parmi lesquels se mouvait sa jeunesse.

" J'avais, dit-il, une grand'tante dans une des rues du vieux Bruxelles. La maison était spacieuse : au bout du large vestibule d'entrée, un petit jardin carré, bordé de buis, étalait toutes les variétés du fuschsia. Derrière le mur du fond coulait la Senne. Cet égout à ciel ouvert se prismatisait de tons riches et phosphorescents, fournis par les caniveaux ménagers, le dégorgement

fumeux des brasseries, le rinçage des baquets de teintures et les débris sanglants des écorcheries.

" A travers un air dense et gras, miraillé de jeux de lumière, toute la ville basse perpétuellement fleurait la drêche, le cambouis et les peaux tannées. Des charognes, parmi l'amas des déjections, bleuissaient près des ponts. Et cette Senne méandrait, sillait à travers l'échiquier des maisons, emplissant tout de sa puanteur et de ses activités de petit flot qui faisait marcher des outillages de fabrique, tourner l'aube des moulins à huile, vironner les grandes roues hydrauliques des brasseries, c'était bien l'âme du vieux Bruxelles qui chantait là, une âme honnête, placide, matérielle, embuée de bière, gavée de nourritures et qui, le dimanche, mettait son héroïsme à aller abattre le " papegai " dans les prairies voisines.

" Un de mes cousins, gros homme gras, avait une réputation de tireur : sa flèche,

d'une trajectoire infaillible, frappait en plein l'oiseau empenné; six à huit fois, il avait été réélu roi du tir à la perche. A chaque concours, des argenteries nouvelles s'entassaient derrière les vitrines du salon. Alors se célébraient de fabuleuses agapes ; autour de la table recouverte d'une brillante toile des Flandres, après la messe de midi, des vicaires de paroisses, des membres de corporations, des rois du noble jeu du tir à l'arc au berceau et du tir à l'arbalète, en bras de chemise, le gilet déboutonné, engloutissaient des quartiers de bœuf, des jambonneaux et d'innombrables volailles. Au café, après des tartes et des plats de riz, vastes comme des roues de charettes, un peu de temps on respirait. Les hommes, apoplectiques et raides, dilataient des faces qui semblaient peintes des bourgognes les plus cramoisis. D'amples et gorgiasses matrones, parées comme des châsses, tout en or et en satins, suaient la graisse, le rire et le bonheur. Les vicaires, à la rincette, y allaient

de leur chansonette. Mon cousin, qui cultivait un talent de ventriloque, ne manquait jamais d'imiter la querelle du chien et du chat sous la table. A force d'avoir mangé, les bouches remuaient toutes seules sans pouvoir s'arrêter. Et puis, le café bu, de nouvelles victuailles surgissaient, apportées à bras rouges par des servantes, et, de nouveau les estomacs s'entonnaient. Le soir tombé, on allait boire du lambic au cabaret. " Toute l'année, d'ailleurs, se passait en repas de confréries, de gildes et de serments. Quand le Grand serment du tir à l'arc avait fini, le Grand serment des arbalétriers commençait. On fêtait les rois, les saints patrons, les anniversaires, les enterrements, on fêtait tout. Bruxelles ne cessait de manger que pour boire, s'arrosant de larges lampées, humant le faro, la louvain, le peeterman et la gulden-bier à l'égal des plus délectables crus. On se rendait au cabaret comme à la Sainte Messe. Chaque rue avait ses petits estaminets tranquilles.

intimes, frais, odorant la pipe et les futailles, et quelques-uns étaient célèbres. Un écriteau pendu au mur invitait à ne pas blasphémer, pour mieux conserver à ces oratoires de la substance heureuse un recueillement religieux. A intervalles réguliers, une vieille femme aux jupes en cloches, bonnet blanc sur la tête et tablier blanc à la ceinture, circulait entre les tables, offrant des œufs, des crustacés et des galettes, et chantonnant sur un ton d'invite : " Are, crabbe, mastellen". A neuf heures battaient les tambours de la retraite. Ce fut la fin de ce Bruxelles suranné et goguelu que connurent encordes proscrits du second Empire."

Lemonnier suivit les cours de l'Athénée de Bruxelles qui se trouvait alors rue Terarken. Il n'y fut pas un fort en thème, mais plutôt un élève turbulent et batailleur. Sa toison fauve lui attirait, de la part de ses condisciples, des quolibets qu'il ne laissait jamais invengés. Un jour, il se battit, par

devant témoins, avec un compagnon de classe, dans les bas-fonds du Parc. L'arme choisie était le compas. Il y avait déjà, de part et d'autre, quelques éraflures sanguinolentes, quand une vigie annonça l'approche d'un agent de police. Les belligérants, oubliant leur dissentiment, détalèrent à toutes jambes.

Ses premiers exploits littéraires datent de cette époque. Ce duel de gamins dénote une certaine exaltation romantique plutôt que la survivance d'anciennes coutumes franques.

Du reste Lemonnier nous éclaire encore à ce sujet :

" C'était un peu après le temps où mon père me menait manger des gaufres sous les tonnelles. J'avais monté de trois classes ; il m'arrivait de " tirer la barbe " pour aller lire sous bois Lamartine ou Hugo dans les éternels petits volumes de la contrefaçon qui furent longtemps toute la librairie du pays.

" Je lisais dix vers, puis je me laissais

tomber sur la mousse et je pleurais, mon cœur dans les mains. "

C'est à cette époque aussi qu'il lut du Baudelaire pour la première fois. Passant devant les vitrines du libraire Rosez, il vit un exemplaire des Fleurs du Mal^ ouvert à la page d'Une Martyre :

Au milieu des flacons, des étoffes lamées...

" La cruauté algide et brûlante, dit-il, la passionnalité morbide de cette extraordinaire poésie étalée là comme une fleur de sang, sensuelle et vénéneuse, me fit une blessure profonde. Pendant une semaine, je repassai devant l'étalage, collant mes yeux aux glaces étamées de buées.

"Je finis par savoir les vers par cœur. Je ne me doutais pas qu'à quelques temps de là, j'allais faire d'une façon insolite la connaissance même du poète...

" Les premiers proscrits du coup d'Etat: Hugo, Quinet, Girardin, Deschanel, Laussedat, Hetzel, Charras, avaient pris contact

Camille Lemoxxier, Etudiant

avec la vie bruxelloise au Lion belge, a la Mort subite, au Grand Café, le petit Véfour de la proscription, selon le mot de M. P. Wauvermans dans son livre sur les réfugiés. Plus tard, on alla A P Aigle ; quelquefois Hugo, qui écrivait Napoléon le Petit, y consommait, en dînant, un verre de faro supplémentaire, ce qui portait l'addition à un franc et vingt quatre centimes. On se réunissait aussi l'après-midi, dans une taverne, Prince ofWales, au fond de l'étroite rue Villa-Hermosa.

" Là, derrière une cour d'entrée, se joignaient deux pièces, l'une très petite, et qui, avec son plafond enfumé et bas, avait l'air d'une cabine de navire ; l'autre, plus grande, décorée de paysages cynégétiques. C'était l'une des trois ou quatre tavernes anglaises que possédait Bruxelles : les brasseries allemandes ne sévissaient pas encore. La taverne et la rue s'englobaient dans le pan du vieux Bruxelles qui, par une rampe en escaliers, entre des dégringolades de

pignons, dévalait vers le quartier de l'Athénée où je faisais mes études. A la sortie des classes, c'était pour moi un jeu de me ruer sur la pente, escaladant d'une enjambée les marches spacieuses,

" Comme un jour, emporté par l'élan, je tournais l'angle de la Montagne de la Cour, je manquai renverser un passant qui arrivait à mon encontre. Son visage était glabre et cireux, troué d'aigres prunelles noires. — Clampin, fit Baudelaire, avec dignité.

" Car c'était lui: j'en fus averti par l'exclamation encolérée d'un autre passant qui, survenant en ce moment et l'interpellant par son nom, s'offrit à me casser les reins. Le vent d'une canne en même temps siffla dans un moulinet que l'homme, d'allure militaire, décrivit agilement à mes oreilles. Celui-là aussi, je devais le connaître plus tard ; l'art, le patin, l'équitation, l'avaient rendu célèbre ; il s'appelait Joseph Stevens. Je crois bien que le siècle n'eut

pas de plus grand animalier. Mais dans cet instant, à peine je pris attention aux virevoltes étincelantes du jonc.

"Tout frémissant et médusé, je regardais me transpercer les sombres pupilles dilatées du magicien d'art qui, à la fois, m'avait révélé une poésie et une humanité nouvelles. "

Après l'Athénée, Lemonnier entra à l'Université libre de Bruxelles pour y suivre les cours de candidature en philosophie et lettres, préparatoires au droit. Son père voulait faire de lui un avocat.

Tout de suite, il s'essaya dans de petits journaux.

Déjà Bruxelles avait changé. Les réfugiés du coup d'Etat, Victor Hugo, Deschanel, Challemel-Lacour, Madier de Montjau, Bancel, Alexandre Dumas avaient créé une petite France dans la capitale brabançonne. Deschanel conférenciait au Cercle artistique. Pascal Duprat et Challemel-Lacour donnaient des cours publics-

Madier de Montjau professait à la fois à Bruxelles et à Anvers, Baune, Bourzat, Duluc, Laboulaye avaient des auditeurs et des disciples. Bancel enseignait la littérature à l'Université libre.

L'intellectualité libre et avancée,proscrite de France, s'était réfugiée en partie en Belgique, et la Belgique en faisait son profit. Déjà quelques germes de littérature apparaissaient ça et là, assez pour étonner des gens de talent qui se lamentaient dans le désert intellectuel, comme Victor Joly, journaliste de talent qui accueillit le débutant en ces termes : Ah ! c'est vous ; je vous ai lu, vous êtes un écrivain. Mais N. de D.., qu'est-ce que vous avez donc fait au Père Eternel pour avoir du talent dans un pays comme celui-ci ?

Il y avait de quoi s'étonner en effet, comme il y a encore lieu de s'étonner aujourd'hui de l'efflorescence littéraire qui a suivi. Depuis Lemonnier, des talents n'ont pas cessé de s'épanouir dans ce pays qui.

pourtant, à part une élite extrêmement restreinte, ne s'intéresse aucunement à la littérature, où tout écrivain est généralement considéré par le bourgeois comme un toqué ou un déclassé, où jamais la production n'a correspondu à la moindre demande. Dans une page d'introduction au Labeur de la F rose ^ de M. Gustave Abel, Lemonnier raconte la forme que prit chez lui le tourment de l'écriture. Ses devoirs terminés, il montait à sa chambrette et, pendant des heures, dans le silence de la maison endormie, au vacillement de la chandelle, il s'astreignait à un travail qui correspondait assez bien aux exercices d'assouplissement du jeune pianiste fatiguant de ses gammes le clavier. Indifférent au gel qui lui raidissait les doigts, jusqu'au cœur de la nuit il s'appliquait à tirer du verbalisme courant toutes les amplifications poétiques dont il était capable. " La lune brille... " ou " la neige tombe " ou " le tonnerre gronde ", fournissaient à son imagination

surexcitée de métaphores, le sujet de chromatismes à l'infini.

Il se persuade qu'il est sorti de là.

Il n'a jamais écrit une œuvre sans se livrer à une mise en train qui n'était pas sans analogie avec ces recherches; une sélection instinctive des éléments de la réalisation lui était fournie par de graduels développements de l'idée thématique ; ceux-ci lui offrent des correspondances à mesure plus précises avec le sujet. Ses carnets, les marges de ses feuillets se couvrent de phrases et parfois simplement de vocables unis par une sorte de synoptisme de sensations. Il lui arrive ensuite de suppléer à ces tâtonnements préliminaires par de fiévreuses manipulations du dictionnaire, dont nous parlerons ultérieurement.

Un des premiers encouragements que reçut le jeune écrivain, celui qui lui fut le ! plus cher, Charles Decoster, l'auteur de Thyl Ulenspiegel le lui donna.

Il avait publié dans un petit journal, un

feuilleton véhément à propos d'un théâtre de quartier où l'on avait joué de la façon la plus irrévérencieuse Lucrèce Borgia. Il portait les cheveux longs, des chapeaux en cône et exécutait les moulinets avec une grosse canne à nœuds : sa littérature s'en ressentait. Les camarades trouvèrent que c'était bien " torché ", mais il lui vint un applaudissement sur lequel il ne comptait pas. Le Baes du Ballon^ cabaret où il fréquentait, lui remit un soir une carte sur laquelle Decoster avait écrit : " Bien rugi, lion... " Le jeune lion l'alla voir et lui fut fidèle jusque par delà le tombeau.

C'est par la critique d'art que Lemonnier débuta dans la littérature. Il publia une brochure sur le Salon de Bruxelles en 1863. Il était alors âgé de dix-neuf ans. L'opuscule portait cette mention un peu naïve : " En vente chez l'auteur, chaussée d'Ixelles 46, et chez tous les libraires ". Il y était parlé, entre autres, d'Hippolyte Boulenger, le peintre célèbre, mort trop tôt pour la

gloire de l'école belge. Comme l'écrivain, Boulenger n'en était qu'à ses débuts. Mais Lemonnier parlait avec une telle vigueur d'admiration que l'attention du public fut forcée.

Devant chez l'auteur, des peintres travaillaient en chantant, sur un échafaudage, à blanchir une façade.

Un jour, Lemonnier en vit descendre un qui était recouvert de la longue blouse blanche, mais qui, particularité bizarre, était chaussé de bottines vernies. Il traversa la rue et vint sonner chez le jeune critique. Il fut reçu aussitôt. C'était Boulenger. A la suite des éloges de Lemonnier, un amateur lui avait acheté son tableau 500 francs. Et le premier plaisir qu'il s'était offert avait été de s'acheter des bottines vernies, ce qu'il désirait depuis longtemps. Il était tellement heureux de cette chaussure qu'il ne la quittait plus. Il la montrait au critique puis contemplait son image dans la laque brillante. Enfantillage charmant !

La brochure de 1863 et celle de 1866 valurent à leur auteur, l'amitié des Stevens, Alfred, le peintre de la femme, Joseph, l'animalier, et Arthur, le marchand.

Camille Lemonnier professait pour Victor Hugo une admiration fervente, enthousiaste, sans bornes. Il l'a d'ailleurs conservée. Il parle du poète de la Légende des Siècles comme d'un dieu, il l'aime à l'égal de Rubens. Hugo et Rubens sont pour lui les deux sommets les plus élevés de l'Art.

Lemonnier n'était pas tout à fait un inconnu pour l'illustre proscrit que Bruxelles avait la gloire d'abriter et qu'elle eut la honte de chasser par la suite. Divers amis lui avaient parlé de ce jeune écrivain qui venait tout à coup de manifester un tempérament exceptionnel dans ce pays littérairement si stérile. Et le poète avait vivement insisté pour que le jeune homme vînt le voir.

La peintre Alfred Stevens, était un de ceux qui avaient répété au néophyte la

parole du grand homme ; il pressait son jeune ami de dominer son émotion et de se rendre à une invitation aussi flatteuse. Mais, ainsi que Lemonnier le raconte lui-même d'une manière fort plaisante, avec ces phrases imagées, pittoresques et abondantes qui donnent tant de charme et de vivacité à sa conversation, jamais il n'eut osé comparaître devant le Titan de la poésie, celui qui s'évoquait dans ces vers prodigieux des Contemplations :

Les Manés frissonnants, les pâles Zoroastres Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres Sur le noir échiquier.

Pourtant, à l'envoi d'un manuscrit de huit cents pages, il avait reçu une réponse de dix lignes où Hugo lui serrait la main en l'appelant " poète et bénédictin ".

A la fin, il convint avec les Stevens qu'il les accompagnerait le lendemain chez le dieu. L'idée seule qu'il allait paraître devant le verbe fait homme l'agita au point que, durant toute la nuit, il ne put trouver

le sommeil. Cependant, tout le temps que dura le trajet, il fit assez bonne contenance, mais, à mesure que le trajet s'accourcissait, il commençait à se sentir paralysé par la plus insurmontable des peurs. Ce fut Alfred qui sonna ; à peine avait-il entendu le coup de sonnette que, perdant la tête, Lemonnier s'enfuit.

Un soir, comme il arpentait le boulevard du Régent, il vit un petit vieillard aux cheveux blancs, à la barbe blanche, qui s'en retournait de la porte de Namur vers la porte de Louvain.

— C'est Lui, se dit le jeune homme.

Son cœur se mit à battre avec force ; il le suivit, humant, avec une indicible volupté l'arôme de son cigare.

L'aborderais-je ? pensait-il. Mais le promeneur semblait absorbé dans de telles méditations que notre romancier, craignant de troubler l'élaboration d'un chef-d'œuvre, n'osa point l'approcher.

Toutefois, il ressentait l'inexprimable

bonheur que donne la présence réelle aux croyants.

Le lendemain, rencontrant Stevens, il lui cria triomphalement :

— Je l'ai vu, je l'ai vu, comme je vous vois !

— Eh bien ! ne vous avais-je pas dit qu'il est d'un accueil cordial et charmant.

— Je ne lui ai pas parlé !

— Comment cela ?

— Je n'aurais jamais osé !

— Où l'avez-vous vu .?

Il fit la description du promeneur.

Stevens partit d'un grand éclat de rire. Hugo n'avait jamais fumé et s'habillait comme un maçon, tandis que le petit vieux de Lemonnier était tiré à quatre épingles. Aux détails donnés, Stevens reconnut un marchand de vins !

Lemonnier, malgré sa désillusion, partagea l'hilarité de son interlocuteur qui conclut :

— Eh bien ! allez le voir, maintenant !

Mais jamais il ne put vaincre l'émotion qu'il ressentait en pensant à Victor Hugo. Aujourd'hui encore, quand il en parle, une sorte d'ivresse sacrée s'empare de lui.

A l'Université de Bruxelles, Lemonnier ne passa pas ses examens. Fatigué par plusieurs de ses insuccès, son père le retira de la faculté de droit et le fit entrer comme expéditionnaire aux bureaux du Gouvernement provincial.

Les paperasses, les cartons verts et les manches de lustrine lui convinrent mal. Aussi ne resta-t-il pas longtemps rond-de-cuir.

Son départ mérite d'être narré, dit Louis Delmer dans une brochure intitulée P Art en Cour d'Assises, car il peint le Lemonnier de cette époque.

Un matin, vers dix heures, arrivait à l'hôtel du Gouverneur du Brabant, un landau attelé de deux chevaux. Un valet galonné était assis à côté du cocher. La grand'porte tourne sur ses gonds, l'équipage entre dans la cour d'honneur. Le Gouver-

neur, croyant à une visite princière, accourt, suivi de quelques fonctionnaires, pour recevoir la démission que lui tend, par la portière, son expéditionnaire Camille Lemonnier. Après cela, on s'en fut boire du lambic avec les copains dans les cabarets d'alentour : les Trois Perdrix, la Tourette, le Chelpal blanc.

C'est pendant son séjour aux bureaux de la rue du Chêne qu'il publia les Croquis d'Automne^ sortes de poèmes en prose, et Nos Flamands^ livre plein de sentimentalisme romantique mais aussi d'ardeur juvénile. "Ce livre, dit M. Léon Bazalgette, qui porte en épigraphe : ' Nous-mêmes ou périr ', est une virulente apostrophe au siècle veule et une objurgation à la race de reconquérir sa personnalité. La page première s'illustre d'une invocation à Rubens, qui apparaît déjà comme le grand patron de l'écrivain. Notons aussi ce détail curieux : l'homme qui, par trois fois, devait être poursuivi comme pornographe, débute

par une diatribe enflammée contre le vice négateur de l'amour, et par un appel à la pureté des mœurs que Rousseau aurait pu signer. Bien significatif apparaît ce livre de début où s'inscrit le thème et se condense le programme d'une vie. Je pourrais y relever les germes de plus d'une idée qui, dans les trente ans qui suivirent, parvinrent à leur épanouissement. Et ceci me semble révéler une certaine rectitude de ligne en cette œuvre que les apparences seules dénoncent contradictoires. "

Lemonnier à vingt-cinq ans perdit son père. N'ayant plus rien qui le retint à Bruxelles, il réalisa son rêve de vivre en pleine nature. Il loua l'ancien prieuré de Burnot, dans une charmante vallée qui aboutit au village de Rivière situé sur la rive gauche de la Meuse, entre Dinant et Namur. Il y vécut en gentleman-farmer, chassant, péchant, faisant des randonnées dans les gorges sauvages et sur les hauts plateaux, s'enivrant de l'odeur des champs et des bois.

La terre fut pour lui une révélation. C'est là qu'il prend l'entière conscience de ses goûts, de ses forces, de ses possibilités. Les paysages grandioses de la vallée meusienne servent de décor aux idées qui germent en son esprit. Il vit avec une intensité jusque là inconnue.

Un sentier qui part du château de Burnot serpente dans la colline et conduit à Bois-Laiterie, hameau sauvage où les chaumières sortent du schiste, et du sommet duquel on découvre tout le pavs ; au bas de la montagne, la Meuse décrit un grand coude entre le prieuré de Godinne, qui se mire dans l'eau, et le château de Hun, non loin de la roche aux Corneilles.

Un autre sentier mène à travers bois à Profondeville, en face des admirables rochers de Fresnes ; quant à la route, elle remonte, le long du ruisseau qui gazouille, entre des arbres séculaires, vers le village d'Arbre dont le manoir apparaît au haut d'un promontoir.

Si l'on traversait la Meuse, on gagnait les ruines du château d'Estroy, aujourd'hui disparues, mais où le gibet et le pilori subsistaient encore.

La Meuse féodale est auprès de Lemonnier, celle qui nous a transmis quelques légendes : Bioulx, la roche aux Corneilles, Poilvache, Montaigle, Crèvecœur, les fonds de Leffe, que fracassèrent les échos du cor de Charlemagne poursuivant les quatre fils Aymon ; Montfort, d'où s'évada le cheval Bayard avant de franchir la Meuse à l'endroit où le rocher porte son nom ; Anseremme et la Lesse, à laquelle les tranchées du chemin de fer n'ont pu, depuis, enlever entièrement son caractère pittoresque et sa sauvagerie.

Si c'est dans les bois d'Arbre, de Profondeville et de Bois Laiterie que Lemonnier conçut le Mâle et en ressentit les premiers émois, c'est du pays de Meuse et de Lesse qu'il tirera aussi, plus tard, le sujet de VHallali. Gaspar de Quevauquant est

un seigneur de cette contrée. Le romancier a pu le voir à Dinant faisant ripaille à l'hôtel où il y avait une collection remarquable de vins de Bourgogne qui échauffent les cœurs et les têtes.

Les rudes gars qu'il a coudoyés là-bas, grands bâfreurs, grands soiffards, grands coureurs de jupes, il les a mis dans ses livres et ceux qui n'y ont vu qu'amplification littéraire n'y ont rien compris.

J'ai écrit dans une étude sur quatre artistes liégeois :

Devant la pénurie d'œuvres qui la représentaient, on s'est demandé si la Meuse, pourtant riche de lignes, élégante, noble, poétique, était inexprimable par la couleur. Mais outre que Patenier et Blés s'étaient chargés de prouver le contraire, Théodore Baron, v^allon formé en Brabant, et Eugène Verdyen, cousin germain de Lemonnier, ont montré quelle inspiratrice elle peut être quand on sait pénétrer le charme de son atmosphère.

Chose qui mérite d'être signalée, c'est en venant à Burnot chez notre romancier que ces artistes comprirent l'intimité de la vallée meusienne, au point d'en donner par la suite des interprétations ardentes et subtiles.

"Je me figure, dit Lemonnier, que c'est à Burnot que mon ami d'enfance et parent Engène Verdyen prit pour la première fois conscience de lui-même. Il fut dans sa destinée de se chercher d'abord en une illusion de sa vraie cérébralité. Il magnifia Vénus sur un rythme traditionnel et latin ; il fit des portraits ; dépensa une verve ignénieuse et caustique dans des sujets humanitaires et philosophiques. Mais les significations définitives de son art datèrent du jour où il fut une âme revenue à la nature par le chemin des plages, des bois et des rivières. Elle lui intima ses prédestinations véritables ; il redevint alors ce que je l'avais connu chez moi, le Sylvain aux aguets de la rumeur, du silence, des obscurs météores. Il eut pour

conseils et amis les arbres, les ciels et les eaux qu'il avait aimés autrefois. Il ne cessa plus d'être émerveillé du phénomène des heures et des saisons..."

Théodore Baron vint un jour à Burnot comme en passant et y revint souvent.

" Les détours par lesquels il cherchait, dit Lemonnier, à dissimuler son arrivée dans ses relais de campagne, équivalaient aux ruses d'un braconnier pour dépister la surveillance des gardes. Je crois bien que la première fois qu'il m'arriva, comme toutes les fois qu'il partait en campagne. Baron prit soin de descendre à une gare voisine en consignant au dépôt son appareil professionnel, boîtes, parasols et chevalets. Je le vis débarquer sournoisement un matin, guêtre de houseaux et fumant sa pipette, de son pas appuyé de forestier. Tout de suite les rochers, les eaux et les futaies le conquirent."

Un jour on entendit, dans la vallée de la Meuse, de roche en roche se répercuter les grondements du canon. Bientôt les routes furent encombrées de fuyards et de blessés. Le grand drame venait de se jouer à Sedan. " Un élan, dit Lemonnier, nous emporta, Verdyen et moi. La nuit tombait quand nous entrâmes dans Bouillon. Nous cherchions un gîte : plus une chambre. Nous demandâmes une chaise : plus une chaise. Nous implorâmes une botte de paille : plus même une botte de paille. Quelqu'un passa, en houseaux, le sac au dos.

— Rops !

— Vous !

— Et bien embarrassés, cher ami !

Je lui contai notre cas.

— Bon, fit-il. J'ai votre affaire : venez avec moi. C'est là, à vingt pas.

Nous vîmes une humble boutique de modes, avec la Sidonie en carton, affublée d'un bonnet à rubans verts. On montait trois degrés, on poussait une porte ; il y

avait là deux vieilles demoiselles, comme des portraits d'un autre âge. L'une, dans le saisissement de la guerre qui bouleversait tout, avait oublié de défaire ses papillotes depuis l'autre samedi, et la seconde toujours frappait ses mains l'une dans l'autre, s'exclamait :

— Est-ce Dieu possible !

Félicien Rops, au moment d'entrer, nous avait dit :

— Surtout, boitez.

Il nous présenta ; elles nous crurent blessés et s'attendrirent. Par malheur, il n'y avait que le réduit là-haut sous les toits, occupé déjà par notre ami et son compagnon de route, Léon Dommartin. Bah ! en se serrant un peu...

Qu'il y a de temps de tout cela ! Rops n'est plus, Verdyen est parti aussi... Pourtant je n'oublierai jamais le placard où, tassés tous les quatre dans un vieux lit de famille, nous dormînes un long sommeil harassé, ni le café fumant qu'au réveil, six

heures sonnant à l'horloge, nous trouvâmes sur la table avec des petits pains chauds, dans la salle à manger ornée de grands paysages à l'huile où des cerfs acajou étaient pourchassés par des chasseurs à pourpoints jonquille.

Rops nous quitta : nous poussâmes sur La Chapelle. Pendant trois jours, nous fûmes nous-mêmes l'épave roulée dans la lamentable aventure de la déroute. La terre en tous sens était combugée de sang allemand et plus encore de sang français. Les fondrières ressuaient de la cervelle humaine".

A Sedan, Lemonnier et Verdyen furent réquisitionnés pour aider au transport des cadavres à moitié décomposés déjà et pour les enfouir.

Ce fut la grande commotion. " Une clameur d'horreur, de colère, de pitié me resta dans la gorge : je sentis soudain que l'écrivain a un devoir et j'écrivis Sedan^ qui devait reparaître plus tard chez Lemerre sous cet autre titre : Ltes Charniers ".

Retenons cette phrase : Je sentis soudain que r écrivain a un devoir. Elle éclaire, non seulement Les Charniers mais une partie importante de l'œuvre du romancier,

M. Léon Bazalgette,dans une biographie publiée par Sansot, envisage trois périodes dans l'œuvre que nous étudions à notre tour. La première, où triomphe un art gras, opulent, outrancier, gonflé de sève, avant tout plastique, occupe la jeunesse de Lemonnier de 20 à 40 ans. La seconde, où dominent le souci d'une littérature autre et la curiosité chercheuse du psychologue, est le résultat de son âge mûr de 40 à 50 ans. A partir de la cinquantaine, c'est un retour à l'instinct de la jeunesse, mais à un instinct qui, ayant traversé toutes les expériences, reparait enrichi, fortifié, assoupli, élargi, contrôlé par une volonté sûre.

Cette seconde période de l'œuvre et de la vie du romancier sera dominée par la grande idée du devoir social de l'écrivain, qui prit

naissance à Sedan, se manifesta dans les Charniers^ ne somn\eilla, pendant la réalisation d'ouvrages conçus antérieurement que pour se faire plus intense par la suite et inspira d'âpres études comme Happe-chair et la Fin des Bourgeois^ pour ne citer que celles-là.

Les Charniers est un cri de guerre contre la guerre. " Ce livre, écrit J. K. Huysmans, où il y a dans certaines pages un souffle épique, semble écrit au débotté et jamais le magnifique outil, si souple, si fort, que l'auteur a entre les mains, n'a été manié d'une main plus délicate et plus ferme. Cette œuvre qui ne déclame ni gongorise, est le plus terrifiant pamphlet qu'on ait jamais écrit contre la guerre. Si ce fléau odieux et bête pouvait être marqué au fer rouge, il le serait cette fois et sans que jamais la cicatrice puisse se fermer. "

" Je me rappelle avec émotion, dit Lemonnier, que tous les ans, Maupassant, qui alors faisait de la chronique, à chaque

anniversaire, parlait du livre et en citait des pages. Plus tard Zola, qui commençait à écrire sa 'Débâcle^ me disait à un dîner de la Plume : J'ai tout lu, je n'ai pas voulu relire votre livre, à vous. Je désire au contraire l'oublier, parce qu'il est trop vivant.

Concourt lui, homme de lettres irréductible, n'avait vu qu'une page dans ce tas d'horreurs : c'était celle où je décrivais l'hymen farouche d'un étalon et d'une jument, tous deux pantelants, troués par les balles, vidés à demi de leurs entrailles et que, dans un redan, j'avais vu s'accoupler, en un miracle indestructible de l'instinct, par dessus la mort et la dévastation.

— Ça, voyez-vous, opinait le vieux maître, ça y est...

Il m'en parlait chaque fois que je le rencontrais. Il m'applaudissait aussi d'avoir été sincère dans ma passion pour les bêtes malheureuses autant que je l'avais été pour la détresse des hommes. "

"La guerre de 1870, disait M. A.

Mockel dans le Mercure de France de 1 897, donna à Lemonnier son premier triomphe.

Triomphe assez déconcertant, il est vrai, d'une plaquette très et trop éloquente et même un peu gonflée, mais où une phrase nombreuse, une langue très belle, portaient une sorte d'ampleur; Farts-Berlin^ disait le titre, on n'y lisait pas de signature. La presse, et puis la foule, attribuèrent l'écrit à Victor Hugo qui ne protesta point.

L'année terrible fut encore pour l'auteur de cet essai l'occasion d'une autre et plus réelle victoire. Il lui dut son premier livre, j'entends sa première œuvre. Le jeune lettré était allé, comme tant d'autres, en pèlerinage à Sedan. Il en rapporta un volume d'une puissante véhémence : ces Charniers où gronde l'épouvante de la déroute, où l'on sent tressauter le cœur de l'homme tout-àcoup précipité à la folie du meurtre. Ce livre saigne comme une immense plaie. Imparfait, tel qu'il l'est certainement, il m'attire

6o LES ECRIVAINS BELGES

plus que bien d'autres, car il pleure avec des cris aux douleurs aiguës de la chair. L'éloquence de tout cela n'a pas les défauts ordinaires de l'éloquence ; elle n'est pas de la rhétorique, malgré les opulences du langage, et elle sait émouvoir. Il y a là l'accent de vérité des notes de voyages, saisies à l'instant même des impressions, et quelque chose de plus définitif et de plus général, qui est le fait de la réflexion et le résultat d'un labeur d'artiste. Car les détails, même menus, ont été choisis, et souvent disposés en gradation, non point parfaite, déjà certaine, et au dessus de l'aspect vivant, du " comme c'est cela ! " des réalistes, on devine vaguement une ombre plus grande, qui est celle d'un homme qui pense. "

Après avoir épuisé l'horreur du champ de bataille et de Sedan envahi par les Prussiens, Lemonnier et Verdven achetérent deux chevaux à un sous-officier, sautèrent dessus et revinrent à Burnot.

Le romancier continua quelques temps

CAMILLE LEMONNIER 6i

encore à vivre de la vie d'un campagnard et d'un hobereau, puis rentra à Bruxelles. C'est à regret qu'il abandonna la vieille demeure et la vallée où il avait réalisé ses plus chers désirs, où son instinct lui avait révélé sa destinée, où les événements avaient rapidement mûri son esprit et son talent, mais la solitude commençait à lui peser. Il aspirait à la lutte, il lui sembla que " son esprit, trempé dans tout ce sang des Charniers, eût reconquis le goût de l'énergie et de l'action. " Il publie les Contes flamands et wallons. Histoire de gras et de maigres, une étude sur Gustave Courbet et son œuvre qui, à elle seule, affirmerait la maîtrise de l'écrivain dans la critique d'art, et un Coin de village qui est son véritable début dans le roman.

D'Aurevilly qui lui envoyait un exemplaire de son livre : Les Hommes et les Œuvres, avec cette flamboyante dédicace à l'encre écarlate : " A mon ami intellectuel, V auteur du Mâle aussi Mâle que son Mâle ",

consacra au Courbet un chapitre de ses Sensations d^ Art.

II fonde, en 1873, X Art Universel^ qui sera plus tard remplacé par X Artiste sous la direction de Théodore Hannon, puis par XArt Moderne^ fondé par Edmond Picard, dirigé aujourd'hui par M. Octave Maus.

\J Art Universel réunit un groupe brillant de collaborateurs : Peter Benoit, Philippe Burty, Charles de Coster, Dommartin, Frédérix, Gevaërt, Gounod, Kraszewski, Alfred Michiels, Laurent Pichat, Octave Pirmez, Poulet-Malassis, Jean Rousseau, Adolphe Samuel, Alfred Sencier, Taine et beaucoup d'autres. Il fut un des premiers à donner en prime des eaux-fortes de Rops, Verw^ée, Hennebicq, Gravesande, Dillens, etc.

Il avait dû faire, comme nous tous, les frais de ses premiers livres, jusqu'au Sedan, qui lui fut acheté cent francs par le libraire Murquardt. Il lui fut payé dix fois autant quand, quelques années après,

Lemerre sous ce titre, Les Charniers, en fit une édition nouvelle avec préface de Léon Cladel.

Ce livre est curieux à revoir, avec sa couverture vert-jaune du premier tirage, sous le titre de la collection dont il fit partie : Bibliothèque Klégante ; il est enclos aujourd'hui sous la vitrine qui recèle les soixante volumes de l'œuvre de Camille Lemonnier, qui lui furent ofi^erts lors du banquet de 1903, comme je le dirai plus tard. Aux feuilles de garde figure une adresse des collaborateurs du Thyrse disant qu'ils auraient voulu proposer les Charniers au prix Nobel mais que lui, l'auteur, n'y avait pas consenti.

A sa rentrée à Bruxelles, il était allé, non loin de Georges Rodenbach, avec lequel il devait vivre en compagnonnage constant, occuper un appartement Chaussée de Louvain. S'y sentant à l'étroit et désirant se rapprocher du bois, il se dirigea vers Saint Gilles où il loua une maison rue de la

Victoire. C'est là qu'il devait bientôt recevoir celui qu'il appela son parrain, Léon Cladel, venu pour la première fois en Belgique et que, par routes et chemins de fer, il convoya à travers le pays.

Ce fut aussi de là qu'à peu près vers le même temps, il partait chaque jour, à l'aube, pour entrer dans la forêt au soleil levant. Après deux heures de bonne marche, il atteignait le verger de la ferme de Groenendael et là, " parmi les ruades des poulains et les lentes errances des vaches, page à page, assis sur un pliant, les effluves des arbres verts aux narines, il écrivait, ses cahiers sur les genoux, jusqu'à midi ".

Ce qu'il écrivait là, c'était un Mâle.

"Un financier publiciste, dit-il, dirigeait en ce temps V Europe^ un quotidien d'allure assez nouvelle. Cet homme téméraire osa me demander le roman, encore inédit, pour son feuilleton. Ce fut un scandale public ; on n'était pas encore habitué à la vivacité

Camille Lemunniek a l'Epoque ou il lckivam

de ce style ni à la sincérité de ces peintures. Je méritai d'être appelé le séide de Zola. Je fus injurié avec unanimité. Ma philosophie date, je pense, de ce temps. Dès ce moment j'acceptai l'outrage comme la conséquence normale des libertés de ma pensée. Un matin, un éditeur s'annonça : c'était Kistemaeckers. Il me prit le livre; un Mâle parut et, contre toute attente, ce fut le succès. Je sortis de l'ombre. Je fus celui qui apporte une sensation nouvelle. Paris, à défaut de mon pays, m'accueillait. Je n'oublierai jamais ce mot charmant de Daudet m'écrivant : " Venez, vous verrez chez moi Flaubert, Concourt, Zola : vous êtes de la famille ".

L'apparition du Mâle fut un aussi grand événement dans les lettres que dans la vie de Lemonnier. Le titre, sinon le livre, fut bientôt connu de tout le monde.

Pour le bourgeois qui n'a jamais lu un Trois-cinquante, Lemonnier est l'auteur d'une œuvre violente qui porte ce titre

devant lequel on se voile la face : Un Mâle. Pour les lettrés, il est aussi l'auteur à'un Mâle, mais pour des raisons différentes. C'est parce c[\iun Mâle est un chefd'œuvre.

"Après les essais de toutes nuances, cette somptueuse et splendide épopée forestière apparaît bien, dit un critique, comme le chef-d'œuvre dressé, tel un phare au seuil des grandes vies. Les amours d'un braconnier et d'une fille de ferme s'y déroulent en pleine nature, dans la forêt profonde, formant une évocation toute puissante de la jeunesse, de la liberté et de l'amour. Il y a là quelque chose d'éperdu et de frémissant, comme un instinct qui s'épanche, une frénétique passion de la nature et de la vie. Ceci fut dit : le Mâle, c'est l'écrivain lui-même, ce livre est une autobiographie idéale, une confession lyrique. Cela est vrai assurément dans la mesure où toute œuvre, directement jaillie des sources de vie de son créateur, le représente. Cachaprès, le

fauve aux primitifs et indomptables instincts, le magnifique animal humain, qui semble un produit direct de la forêt, est un frère de Siegfried. C'est l'une des personnalisations de l'humanité jeune, héroïque, instinctive, farouche, tendre, sensuelle et libre, supérieure aux lois et aux morales et qui triomphe de toute l'ivresse de sa force. Ecrit dans le verger d'une ferme, ce poème exhale un arôme de nature vraiment ensorceleur. D'inoubliables paysages de forêt s'en détachent : tel, par exemple, l'éveil de la Sylve par quoi s'ouvre le livre et où l'on entend positivement les arpèges ; l'enfance de Cachaprès dans les bois ou sa mort au fond du taillis, comme un cerf blessé. Il s'agit, répétons-le, d'un livre classique au sens d'éternité de ce mot, que l'avenir relira sans cesse, tant qu'un goût de nature et d'héroïsme demeurera au cœur de l'homme. "

Gustave Flaubert s'enthousiasma pour " Un Mâle ". A Fontainebleau, chez Rosa

Bonheur, il le lisait à haute voix, ou plutôt il le vociférait, répétait les passages qui lui plaisaient avec une joie hystérique, comme pour en souffleter les bourgeois que l'audace du sujet et du style épouvantaient.

Lemonnier ne devait connaître cette admiration passionnée du maître de Ma i^a?m Bovary pour son roman qu'un quart de siècle après. Il y a un an, travaillant avec Henri Cain à la version lyrique du éMà/e, celui-ci lui raconta les séances auxquelles il avait assisté et pendant lesquelles le grand Flaubert mettait en pièces un malheureux provincial qui avait eu le mauvais goût de critiquer Un ^Mâle en sa présence.

Cela montre l'isolement dans lequel vivent les écrivains français de Belgique. Nul doute que l'admiration de Flaubert, à qui il a toujours voué un culte, n'eut été pour Lemonnier un réconfort et un stimulant puissants. Certes, il portait en lui tous

les ferments de ses œuvres, mais, être armé chevalier de Lettres par le grand, l'admirable Flaubert, cela lui eût donné des ailes ! La joie d'apprendre qu'un tel maître l'eût aimé fut grande, mais elle se mêla au regret de n'avoir pu serrer, avec une pieuse effusion, la main qui avait écrit Salammbô^ les Trois Contes^ Madame Bovary et d'autres chefsd'œuvre.

Un Mâle eut de nombreuses éditions et continue d'être réédité. Récemment, la librairie Ollendorff en publiait une édition illustrée par Géo-Dupuis. D'autre part, MM. Bahier et Dubois en tirèrent, avec l'aide de l'auteur, une œuvre dramatique dont la première à Paris, devant une assistance nombreuse où figuraient Concourt, Zola, Daudet, Huysmans et toute la grande littérature d'alors, fit sensation. On joua tout un mois la pièce qui fut reprise à Bruxelles où, d'ailleurs, elle avait été créée par Chelles, M"" Sylviac et cette admirable Herdies de laquelle, quand il la

vit à Paris, Sarcey devait dire qu'elle était Madame Frédéric-Lemaître.

Une indélicatesse de caissier amena Lemonnier à cesser la publication de r Art Universel. Il quitta la rue de la Victoire et tâcha de constituer un petit centre d'action en allant habiter un grand appartement d'un des vieux hôtels de la rue des Minimes. C'est-là que, repris par le goût du journalisme, il fonda une feuille hebdomadaire : l'Actualité^ qui, à dire vrai, ne présente pas un vif intérêt.

Bientôt s'ouvre vraiment pour lui la grande vie littéraire ; elle coïncide avec son installation Chaussée de Vleurgat. Camille Lemonnier allait connaître enfin autre chose que la solitude intellectuelle presque totale dans laquelle il avait vécu depuis ses débuts.

"J'habitais alors à Ixelles, dit-il, le même faubourg où avait vécu De Coster :

CAiMILLE LEMONNIER 71

trois fenêtres à la rue, un balcon à l'arrière, prenant vue sur un étang où nageaient des cygnes. La maison était petite ; la compagnie bientôt y fut grande. Je ne m'étais pas douté, en venant l'occuper, du rôle qu'elle allait jouer dans l'histoire littéraire de la Belgique. Je reçus un jour la visite d'un grand garçon aux airs de joli page frondeur, c'était Max Waller ; il m'apportait les premières livraisons d'une revue, la Jeune Belgique. " Ne crains ! " en était la devise. Celle-ci aurait pu s'enrouler autour de l'olifant, à l'âge des paladins héroïques. Eux aussi, d'ailleurs, ces jeunes aventuriers partis pour la conquête, embouchaient la trompe, sonnant la vie et le réveil aussi bien du côté des plaines de la Flandre que du côté des monts de la Wallonie.

" Nous prîmes l'habitude de déjeuner tous ensemble le vendredi de chaque semaine. La servante apportait un gigot ou un aloyau ; c'était le plat de résistance ; les fourchettes sonnaient clair comme les rires.

Dans la cave, la chantepleure jamais n'était retirée de la futaille.

" Ma vie tressaille au souvenir de ce lointain compagnonnage. J'étais l'aîné ; j'avais écrit des bouquins ; Lemerre, Hachette, Hetzel, après Kistemaeckers, les éditaient. J'avais déterminé le directeur de V Europe à créer un supplément : cela s'appelait le Journal du Dimaîiche. J'avais fait mieux encore ; j'avais obtenu de l'administrateur qu'il payât les proses et les vers qu'y donnaient les Jeune-Belgique.

On touchait jusqu'à trois et quatre sous la ligne. Jamais pareille chose n'était arrivée en Belgique.

" Grâce à ces prestiges, je jouissais d'une petite suprématie d'ancien : je crois bien tout de même que j'étais aussi jeune qu'eux. Nous buvions des coups de vin comme on eût bu du sang. Au café, les voix montaient ; l'été, par les fenêtres ouvertes, elles s'entendaient du bout de la chaussée."

Emile Verhaeren évoqua ce temps au

cours des fêtes données en 1903 en l'honneur du cinquantième volume de Lemonnier.

" Comme elle était hospitalière, votre petite maison de la Chaussée de Vleurgat, et comme elle sentait bon le travail, votre chambre, où, parmi les journaux épars sur les fauteuils et les chaises, au milieu de vos livres tassés en ligne dans votre bibliothèque, comme des rayons de pensées dans la ruche de votre cerveau, vous apparaissiez, tel un fervent ouvrier d'art, appuyé à votre table sur deux poings comme sur deux blocs de force et travaillant avec ferveur, ainsi que jadis on priait ! Ah ! que de fois la bonne chambre m'a abrité. Que d'heures fières et douces j'y ai passées ! Nous nous sommes dit des paroles claires et inoubliables qui restent imprimées, pareilles à des scels écarlates, sur le solide parchemin de notre amitié.

"Vingt ans de vie côte à côte, de coude à coude charmant, malgré les mille difficultés

de l'irascible existence littéraire, où les passions s'exaltent et s'exacerbent, avec une soudaineté d'autant plus aiguë que les manières de sentir sont plus fines et plus fiévreuses. Non, jamais je n'ai pensé devant vous une parole que je n'eusse osé dire, et la tendresse que je vous dédiai est demeurée intacte, comme ces pierres brillantes et pures qui échappent aux morsures du temps.

" Vous me fûtes indulgent toujours et ce me fût aisé de vous rester fidèle. L'irritante susceptibilité, dont les ronces atteignent, étouffent et souvent tuent les pousses des plus vigoureuses sympathies, n'égratigna point le bouquet touffu de notre accord. Il existe entre nous je ne sais quel lien fraternel et filial dont la trame est faite de respect et de bienveillance.

" Le premier article qui m'imposa au public, c'est vous qui le publiâtes dans VEwope ; les premiers vers où je célébrais quelqu'un furent rimes en votre honneur,

en cette belle fête de 1883, où toute la littérature jeune et hardie vous proclama le maître et le père. Nous sommes vraiment soudés l'un à l'autre par l'affection la plus tenace et la plus claire, et si la mort est telle qu'elle n'éteint pas toute la vie, certes pouvons-nous nous prévoir éternellement amis. "

Nous trouvons dans la 'Jeune "Belgique de 1883 un portrait de Camille Lemonnier signé Maurice Sulzberger ; il vaut d'être reproduit :

" Une flamande exubérance de chair et de poil, parfumée d'une goutte de cette subtile essence qui s'appelle la Parisine. C'est l'œuvre et c'est l'homme. L'ampleur de son corps, taillé pour les vaillantes besognes, dit assez la sincérité de son art. Il est flamand de race. Bombant sous le drap du vêtement, le torse oscille souplement ; les épaules s'élargissent, dégagent le cou : un cou de taureau qui supporte comme une colonne la tête puissante, sur laquelle

une toison fauve éparpille ses mèches, mariant ses reflets dorés au ton des joues, très pleines, avec un pli dans leur chair rose lustrée par le rasoir. Sous le nez, modelé par larges méplats, la bouche cache sa fine sinuosité entre une " mouche " levant sur le menton, et le retroussis de la moustache rousse tordue en coquille d'épée, qu'il aime à lisser de sa main grasse, matérielle, aux doigts potelés, cerclés d'anneaux. Physionomie vivante et mâle, on pense tout d'abord en le voyant, aux patriciens néerlandais que van der Helst et Franz Hais groupent dans la lumière blonde de leurs banquets. Mais, comme un glacis sur un portrait, les petites boucles alignées sur le front, le binocle qui miroite devant les yeux bleus, avivent d'une pointe de parisianisme ce visage opulent, et achèvent de lui donner son caractère....

" C'est chez lui qu'il faut le voir. Chaussée de Vleurgat, dans cet amusant cabinet de travail d'où sont sorties tant de pages ayant

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la force et la jeunesse. Véritable chambrette d'artiste, si pimpante qu'il semble que le premier venu, se mettant là, ne saurait rien écrire de banal ni de vieillot. Au milieu de la pièce, meublée de fauteuils et de sièges, un bureau-ministre disparaissant sous un encombrement de paperasses, d'épreuves à corriger, avec des piles de volumes non encore coupés étalant la fraîcheur de leurs couvertures, dont se dégage une bonne odeur d'imprimerie ; puis encore des journaux, des eaux-fortes. Sur la cheminée, et s'accrochant jusqu'au plafond, un accumulis de bibelots ; miniatures dans leur cadre de velours, poupées japonaises, brimborions qui ont la couleur et qui amusent l'œil. Au dessus du foyer où crépitent quelques charbons, une grande glace, avec, glissées dans la bordure, les photographies des amis, réfléchit les murs diaprés d'ébauches signées Alfred Stevens, Meunier, Verdyen, de nerveuses pochades au monogramme de Rops.

" Tous les vendredis matin, réception

intime. Arrivent ceux qui veulent. Ce sont des peintres, des graveurs, ou bien Georges Eekhoud, des "Jeune-Belgique", Albert Giraud, Max Waller. Et, sans qu'il soit besoin de remettre sa carte à la vieille servante qui ouvre la porte, on grimpe tout droit à l'étage où Lemonnier vous reçoit toujours ainsi qu'un hôte attendu. On y est chez soi, et il se montre avec les "jeunes ", non comme un ancêtre mais comme un frère, et même pas comme un frère aîné. Lui, vêtu d'un veston bleu-marine, assis, les jambes croisées, devant la fenêtre à rideaux de mousseline, près d'un " secrétaire " sur la tablette duquel des samovars, des théières de Delft, des potiches de vieux japon bombent leur ventre rouge et bleu, achève de revoir une épreuve, le bout d'ambre d'une pipe enfoui sous sa moustache. Les autres s'installent, allument un cigare, ou, feuilletant un livre nouveau, entamant une discussion littéraire à laquelle, tout en travaillant, il mêle son mot, se pro-

CAMILLE LEiMONNIER 79

mènent d'une chambre à l'autre, passent dans la bibliothèque qu'une porte relie au cabinet de travail. Là, même bureau-ministre. A terre, des cartons remplis de dessins et de gravures. Le long du mur, depuis le plancher jusqu'à la cymaise, des rayons courent, ployant sous les volumes, parmi lesquels les ouvrages du " Mâle ", comme on l'appelle familièrement, mettent leur reliure de veau relevée d'une étiquette rouge.

" La fenêtre du fond s'ouvre sur l'étang d'Ixelles, au bord duquel l'église Sainte- Croix dresse sa façade de briques. Le soleil de midi, qui brise ses rayons sur la nappe d'eau, envoie sa lumière dans les deux chambrettes, qu'il emplit de gaieté, faisant étinceler le verre des aquarelles, accrochant un rubis sur l'empâtement d'une esquisse, se glissant sur le parquet et allant allumer une flammèche dans la rousse chevelure du liseur. Sa feuille corrigée, il est à vous, va de l'un à l'autre, mêle aux conversations le timbre de sa voix chaude et mordante, une

8o LES ECRIVAINS BELGES

voix de la couleur de ses cheveux, disait une femme, et qui sur-le-champ met à l'aise les timidités de ceux qui l'approchent pour la première fois. Et peu à peu apparait le dessous de cet esprit supérieur, c'est-à-dire un esprit charmant, un causeur, et ce qui est plus rare, un causeur coloré, mettant le mot comme un peintre presse sur sa toile un tube de laque, et d'une phrase clouant devant vous, en chair et en os, l'homme de qui vous parlez. "

Un an après U?2 Mâle^ paraît Le Mort^ œuvre plus noire où l'opulence de la couleur a fait place à l'énergie corrosive de Feau-forte.

Puis c'est VHistoire des Beaux-Arts en Belgique^ panthéon élevé à nos peintres, à nos sculpteurs, à nos graveurs et que, vingt ans plus tard, sous le titre : VEcole Belge de Peinture^ l'éditeur des artistes, Gérard Van Oest, reprendra, remaniée, refondue, condensée, dans une magnifique édition ornementée par les reproductions de tous

Le Buste de Camille Lemonnier EXÉCUTÉ PAR Constantin Meunier

les maîtres de l'école, sorte de Somme où puiseront pendant longtemps les critiques d'art en Belgique.

Vers cette époque, la 'Belgique, un autre ouvrage, d'une importance capitale dans l'œuvre de l'écrivain et qu'il appela luimême " le testament de sa foi et de ses tendresses", parut(i 888) dans une des grandes éditions de la librairie Hachette, illustré par les Meunier, les Mellery, les Claus, souvent aussi mis à contribution par des journalistes et des écrivains. Il fut composé joyeusement.

" Quelquefois, dit Lemonnier, nous partions en bande, mes dessinateurs et moi. Nous allions à la découverte des petites cités et des sites. Sanglés, guêtres, le bourdon au poing, on était les pèlerins des siècles et des jours présents. On ne revenait qu'après la moisson faite, les calepins griffés de notes et de croquades.

" Un jour, ce fut le tour de Constantin Meunier. L'homme approchait de la cin-

quantaine ; sa vie avait été rude, secouée d'ennuis : il penchait déjà cette épaule sur laquelle, depuis, pesèrent la douleur et les deuils. Un art sévère, mais sans gloire, le vouait à une destinée qui tardait. J'eus la pensée de lui demander des dessins pour les chapitres sur la contrée industrielle. Son âme grave et pitoyable prit ainsi contact avec le Pays noir, comme le premier je l'appelai. Un matin, nous montâmes à la terrasse du château, à Mons. Sous un lent et incessant déluge de charbon, l'air s'estompait de teintes fuligineuses qui décoloraient la tiède après-midi. Une suie éternellement projetée des hautes cheminées recouvrait, dans un remous d'incessantes fumées, des campagnes anémiques et dévastées. La sensation fut si forte de nous trouver brusquement devant ces horizons calcinés au bas desquels en tous sens s'étageaient des buttes sombres, que nous demeurâmes longtemps sans parler. C'est que, de l'endroit élevé d'où nous dominions la grande plaine

industrielle, s'apercevait le cœur même de la région charbonnière.

" Ce n'était pas la première fois que je la visitais ; mais je n'avais pas été touché encore en mes racines par l'extraordinaire beauté acre et poignante qui se dégage de ses aspects. On n'aime pas toujours tout de suite ce qu'on doit aimer pour la vie. Celui qui allait devenir le pensif et sensible introducteur des plèbes dans l'art, à peine luimême connaissait le pays pathétique qui devait être pour lui la cause d'une expression nouvelle d'humanité. Ce moment, dans sa vie, eut une gravité émouvante : il décida de sa gloire ; il ouvrit l'art à tout le peuple farouche qui l'attendait dans l'ombre. De sombres et puissants dessins tout à coup firent voir le grandissement qu'à travers une forme d'art pouvait prendre l'ouvrier. "

Lemonnier avait donc publié ces grandes

œuvres et ces chefs-d'œuvre dont nous venons de parler, lorsque le jury officiel préféra ne pas décerner le prix quinquennal de littérature, plutôt que de l'attribuer à l'auteur d' Un Mâle.

La Vieille Belgique signifiait donc à la Jeune qu'en dehors d'une littérature de podagres, elle ne voulait rien admettre, qu'un écrivain belge avait beau être admiré en France et à l'étranger, elle se refusait à le connaître.

Il n'y avait alors rien pour les écrivains dans l'Etat Belge, pas un bout de ruban, pas une fête.

Au cinquantième anniversaire de la Belgique, on avait décoré les citoyens de toutes catégories, sauf des écrivains. Il n'y avait que ce prix quinquennal et on le leur enlevait !

Le défi fut relevé. Ecrivains, artistes, journalistes, professeurs, avocats, tout ce que la Belgique comptait de talents et d'intelligences se réunirent en un banquet

pour protester contre ce déni de justice commis par le béotisme académique et pour acclamer Camille Lemonnier. Le vert laurier que quelques culs-de-jatte sans qualité lui avaient refusé, lui fut donné par toutes les forces vives de son pays.

Georges Rodenbach, le salua comme le Maréchal des Lettres de la Jeune 'Belgique. Edmond Picard précisa la signification de la fête et le poète Emile Verhaeren lut au maître ces vers :

En Flandre, lorsqu'on a récolté le méteil. Sur le dernier charroi, lourd d'épis tassés ferme, Qui s'en revient, couleur de gloire et de soleil. Un gars, le plus râblé parmi ceux de la ferme. Reste debout, comme un vainqueur sur la moisson. On le conduit gaîment sous les drèves superbes Qui balancent au vent du soir leur frondaison ; Les arbres font la haie au passage des gerbes ; Là-bas, vers le couchant, l'horizon, rouge encore. Pavoise de ses feux, buisson, arbuste et plante. Des javelles, ainsi que des crinières d'or, Flottent sur le sommet de la meule roulante ; Et tout autour des blés et devant les chevaux, De jeunes paysans, qu'un coup de bière enflamme. Chantent, marchant au pas, sous l'acier bleu des faux. Et lui, le gars aimé, dans son bourg qui l'acclame,

Royalement porté sur ce grand trône roux, Hautainement campé sur son œuvre agrandie, Et planté dans le grain, à hauteur du genoux, Passe, tenant en l'air une gerbe brandie. Maître, il me semble à moi, ton fervent, qu'à bon droit, La fête des blés murs rappelle notre fête : Sur ton œuvre debout, orgueilleusement droit. Tu m'apparais aussi, haut le cœur, haut la tête. Toi, l'âpre travailleur, l'écrivain rude et fort, Ton art robuste et sain est comme un char qui bouge, Trainé par des bœufs noirs, et ton Mâle et ton Mort Flambent dans ta moisson de cette lueur rouge Qu'allume le grand style aux livres qui vivront ! Et nous qui t'acclamons comme ces gens des plaines. Tandis que ton char passe et que les bras des chênes Tendent d'un geste vert leur rameau sur ton front.

C'est depuis ce jour que la jeunesse littéraire de Belgique considère Lemonnier comme un drapeau.

A quelque temps de là, les intimes de Lemonnier se rendaient chez lui, à La Hulpe, dans une vieille demeure entourée de grands arbres, non loin de la Foret de Soignes, où il venait de s'installer. En souvenir de loingt-cinq années de combats littéraires, comme le disait l'inscription, ils lui firent don d'un album pour lequel avaient

travaillé Const. Meunier, Mellery, J. B. Meunier, Marcette, Maus, Van Rysselberge, Lenain, et où figurent des vers et des adresses de Cladel, de Mendès, de Picard, de Rodenbach, de Verhaeren.

La nostalgie de la nature, qui n'avait jamais quitté l'auteur d' Un Mâle, le ramenait encore une fois à l'orée de son bois de prédilection. Il semblait qu'il puisât dans les puissants arômes des hêtres une énergie nouvelle pour exprimer ses visions de la vie contemporaine.

Levé de grand matin, il manie la bêche ou la houe au jardin, puis se met à écrire, vêtu du veston taillé dans le drap des pêcheurs de Flandre, d'un beau rouge orangé qui avive l'incendie de ses cheveux; il travaille debout avec l'opiniâtreté d'un moine bénédictin, mais avec des ruées d'étalon lancées dans les plaines. Il s'anime, il s'enthousiasme et fait claquer les mots comme des étendards, jette les adjectifs comme un peintre des touches de couleurs.

Et les pages succèdent aux pages, et les livres aux livres.

C'est là qu'il écrit Ceux de la Glèbe ^ avec la vision épique d'un Breughel-le Vieux, c'est là qu'il achève cette œuvre énorme: Happe-chair ^à^ont il est allé étudier les types au pays de Charleroy, à Couillet.

Il ne s'interrompt que pour aller en Allemagne. Encore rapporte-t-il de ce voyage un volume d'art : 'En Allemagne (sensations d'un passant), dans lequel on trouve, entr'autres, d'admirables pages sur Rubens. On peut affirmer qu'il n'existe pas d'exaltation plus lyrique de l'œuvre du grand peintre.

Cependant sa gloire s'était étendue en France. Le Gil Blas^ qu'illustraient de leur talent Théodore de Banville, Barbey d'Aurevilly, Guy de Maupassant, Paul Arène et tant d'autres, demanda à Lemonnier sa collaboration. Il y publia des contes et des nouvelles.

Lemonnier avait écrit, sous l'impression

des formidables grèves de 1886, au cours desquels furent brûlées quelques grandes usines, un conte qu'il intitula V 'Enfant du Crapaud.

Ce récit était écrit dans cette langue violente et étincelante qui caractérise les œuvres à tendances sociales du romancier, car un tempérament comme le sien peut-il intervenir dans les luttes politiques et sociales de son temps sans y apporter de passion ? De Coster lui-même, le doux De Coster n'avait-il pas dépeint en traits de feu la société :

" En haut, écrivait-il, se tiennent les mangeurs du peuple ! En bas les victimes !

" En haut, frelons voleurs ! En bas abeilles laborieuses !

" Et dans le ciel saignent les plaies du Christ. "

Lemonnier gonfla jusqu'à l'épique le sentiment de la revanche dans une plèbe irritée. L'Enfant du Crapaud ayant paru en tête de Gil Blas^ le parquet de la Seine

le considéra comme un outrage aux bonnes mœurs et poursuivit l'écrivain devant le tribunal correctionnel.

Etrange procès où le réquisitoire du substitut du procureur de la République ne fut qu'une longue série de contradictions ! Qu'on en juge :

" De M. Lemonnier, disait-il, je ne dirai rien que vous ne sachiez déjà. Il est au premier rang des écrivains de son pays. Sa notoriété à Paris n'est pas moins établie qu'en Belgique, et tout le monde s'accorde à affirmer sa probité littéraire."

Et c'est contre l'homme dont tout le monde s'accorde a affirmer la probité littéraire^ qu'il va requérir une condamnation.

" En pareille matière, ajoute ce substitut, il ne faut pas pousser le rigorisme à l'excès ; le licencieux et le grivois ne sont pas bannis de notre littérature française, et nos pères ont souvent ri en lisant les récits joyeux de nos brillants écrivains. Nous sommes en France et nous ne devons

pas oublier que le rire est la qualité primordiale de notre caractère national."

Il est vrai que Lemonnier ne riait pas. L'œuvre vibrait de douleur et de colère. Le parquet eut souri avec bienveillance d'une gaudriole, mais V Enfant du Crapaud le choquait dans son esprit de caste; les bonnes mœurs n'eurent rien à voir dans cette affaire.

M. M. Clunet et Cléry, avocats à Paris, se joignirent à Edmond Picard pour plaider la cause. L'éminent avocat belge fut à la hauteur de la tâche qu'il s'était imposée, c'est de tout l'art flamand qu'il prit la défense et fit l'apologie.

Picard démontra lumineusement que le parquet, voulant sévir contre les indécences littéraires du boulevard mais n'aimant pas s'attaquer à certains noms, poursuivait un véritable artiste parce qu'il était étranger et parce que l'œuvre incriminée avait une tendance socialiste.

" Nous sommes Flamands, Messieurs,

dit encore le grand avocat, et je ne dépasse pas la mesure. Dans une cause aussi délicate, on y est exposé. Je parle ici comme chez nous, où cela n'offense personne.

N'avons-nous pas notre Manneken-pis dans une des rues de la capitale ? Une fontaine, où un petit bonhomme debout envoie de l'eau par . . . une chose horriblement obscène, d'après vous. Monsieur le Procureur de la République.

" Il n'y a pas longtemps, dans la cour de l'Hôtel de Ville de Bruxelles, apparaissaient les Trois Pucel/es, entièrement nues, marmoréennes, dispensant l'eau aux passants non seulement par leurs seins de belles filles, mais encore par leur... virginité.

" N'avais-je pas raison de vous dire que nous sommes loin de vos idées, que nous savons être naïfs dans l'indécence, et que nos très honnêtes populations ne voient pas le mal là où tous les substituts de France se cacheraient la face ?

" N'y avait-il pas autrefois dans nos

églises ces personnages qu'on appelle aujourd'hui décemment des Jacquemarts^ mais que jadis on appelait crûment des Bracquemarts, par une analogie avec la façon dont ils marquaient l'heure à l'aide d'un engin personnel, vraiment très brutal et inquiétant pour les dames.

" Et, pour parler de choses plus récentes, n'avons-nous pas vu, il y a deux ans, exposées à Bruxelles, les œuvres d'un de nos grands artistes, que vous avez eu l'adresse et la chance de nous enlever, car il est aujourd'hui fixé à Paris, Félicien Rops ?

" Ces témérités, certes, ne sont pas tout notre art, mais font partie de notre art, en sont une efflorescence, une de ses belles efflorescences. Elles sont non seulement tolérées, mais admirées. Le luxe, l'éclat, la splendeur sensuelle, toutes les hardiesses de la chair dans l'opulence du coloris, voilà sinon l'art flamand tout entier, au moins une de ses expressions les plus

hautes et les plus populaires. Car nous avons aussi nos artistes tranquilles et doucement réservés.

" Si Lemonnier est Belge de cette manière, comment dire qu'en écrivant V Enfant du crapaud^ son intention, à lui, artiste pur, a été de faire de la pornographie ? Il faut le juger dans son milieu, d'après les traditions qui ont cours chez nous. Il ne pouvait pas en sortir, à moins qu'on ait la prétention de changer la nature des artistes par décision de justice.

" Y aurait-il entre votre pays et le nôtre, sur ces questions d'art, le malentendu dont je parlais, et qui serait équivalent à celui qui existe entre la France et l'Angleterre au sujet de l'œuvre de Zola ? De même qu'il y a des controverses sur certains points de droit international privé, y aurait-il des controverses sur l'Art entre les diverses nations ?

" Notre art plantureux et matériel suppose-t-il et crée-t-il ce malentendu par

rapport à votre art raffiné et spirituel ? Le nôtre serait-il condamnable ? Rubens, Jordaens seraient-ils des pornographes ? Valezvous mieux que nous au point de vue de la chasteté et de la pudeur ? Il faut bien dire qu'assurément, pas plus chez vous que chez nous le diable ne perd ses droits.

" Louis XIV se moquait des magots de Téniers. Baudelaire, dans une note qui a été publiée après son décès, qualifiait Rubens de goujat habillé de soie et de satin. Ingrès le nommait un boucher ivre. Cela indique qu'il n'y a point d'art sur lequel l'accord complet existe entre nos deux nations.

" Ces diversités sont heureuses. Elles enrichissent l'Art, elles font qu'en passant la frontière on ne se trouve pas en présence des mêmes choses. Nous parlons un langage artistique différent. Et pour nous, Belges, c'est glorieux. Ah ! comme nous y tenons!

" Lemonnier est de notre race ; il parle sa langue ; il a rugi chez nous son enfant du Crapaud. Et pour ce beau cri de lion, il

serait condamné ? Vous transformeriez en accusation le malentendu qui nous sépare ?

" Ce grand écrivain est aussi, — en ces matières qui touchent aux mœurs, cela est important à dire — un parfait honnête homme, et très modeste, ce qui ne gâte rien, chez nous au moins. C'est un vaillant et un acharné, un hardi soldat ne connaissant pas le repos, fécond comme tous les grands esprits.

" Lemonnier a publié une monumentale description de la Belgique. Et savez-vous quel est le seul reproche qu'on lui fit .? C'est de l'avoir faite trop violente, trop Jordaenesque, trop à la Rubens, d'avoir trop toutes ces qualités qu'on retrouve dans V Enfant du Crapaud^ et dont la prévention voudrait faire un délit. C'est donc bien lui-même qui se montre ainsi, et ce n'est point pour le plaisir de faire de l'obscène, comme le prétend l'accusation, qu'il a décrit ce coron

misérable, et cette Marcelle, cabaretière cynique, et son moyen épique de faire durer la grève et de donner un chef aux bouilleurs révoltés.

" C'est bien là sa nature. Et qu'il me permette de lui donner un conseil : qu'il reste toujours tel, avec ses grandes qualités et ses défauts. Sans cela il serait un pasticheur.

"Je ne crois pas faire d'exagération en disant que le procès Lemonnier continuera la série des procès désormais célèbres de Baudelaire, Flaubert, Proudhon, Concourt. Lorsque vous avez à juger une affaire de cette importance, une affaire qui prend les proportions d'un événement public, la plus grande prudence est nécessaire, non seulement vis-à-vis de ceux qui vous écoutent, mais vis-à-vis de l'Art, mais au regard de la postérité. "

Malgré cette éloquente plaidoirie, on continua de crier haro sur l'étranger et

sur l'œuvre socialiste, et Lemonnier fut condamné à une amende qui ne lui fut jamais réclamée.

Ce procès valut à l'auteur de la nouvelle incriminée la sympathie ardente de tous les écrivains et artistes français d'avantgarde, comme l'incroyable décision du jury officiel pour le prix quinquennal avait suscité en sa faveur les acclamations de toute la Belgique intellectuelle. Il connut la grande notoriété. Gil Blas se l'attacha par contrat : un conte par semaine, un roman à l'année et les Salons de peinture pendant trois ans. Il y collabora avec Villiers et Léon Bloy, qu'il fut assez puissant pour faire entrer dans la maison.

* * Lemonnier tenta alors de se fixer à Paris. Il y passa les mois d'hiver, mais la Saint-Nicolas, la Noël, puis les beaux jours le ramenaient inévitablement en Brabant. Quittant son appartement de la

rue Ville-l'Evêque, il se retrouvait avec joie dans la bonne maison de la Hulpe où le vent qui chantait dans les hauts peupliers donnait le rythme à sa pensée.

L'idée du devoir social de l'écrivain, qu'il porte en lui depuis Sedan, qui s'était épanouie dans Happe-Chair^ refleurit dans la Fin de s Bourgeois^ œuvre touffue contenant à elle seule le sujet de dix romans, mais qui ne fut pas comprise comme elle le méritait. En général, on n'y voulut voir qu'une certaine parenté avec les Rougon- Macquart, et l'on ne s'aperçut pas de la profonde vérité des types. Il importe de dire, encore une fois, que ces personnages de la Fin des Bourgeois^ Lemonnier les a connus en chair et en os, les a coudoyés, les a observés dans toutes leurs évolutions.

La Fin des Bourgeois exaspéra sans doute bien des gens. Ah ! Camille Lemonnier se permettait de toucher à leur caste, à l'aristocratie bourgeoise, comme disait un bon prud'homme de bourgmestre, on le

loo LES ECRIVAINS BELGES

lui ferait bien voir ! On se mit à fureter. On trouve dans Gil ^las illustré du 19 février 1893, une nouvelle intitulée r Homme qui tue les femmes^ parue cinq ans auparavant dans ce journal et insérée depuis dans le volume : Dames de volupté.

Le juge d'instruction sentit le ridicule. Après quelques interrogatoires où il montra envers l'écrivain la déférence qui convenait, il rendit une ordonnance de non-lieu. Mais le Procureur-général en appela et Lemonnier dut comparaître en Cour d'assises.

Nous ne pouvons résister au désir de donner un échantillon de la prose du parquet général de Bruxelles. Le parquet de la Seine conservait au moins quelques formes. Lisez cet effroyable jargon :

"Le 21 février dernier, on a offert publiquement en vente à Bruxelles et vendu notamment à l'ofîicier de police Tayart, de cette ville, le numéro du Gil Blas illustré daté du 19 du même mois. Dans ce numéro est reproduite une nouvelle intitulé, t: L' hom-

CAMILLE LEMONNIER loi

me qui tue les femmes^ due à la plume du Sieur Lemonnier. Inspirée, dit celui-ci, par les récits qu'a donnés la presse quotidienne des crimes de " Tone Reper ou Jack the Ripper ", cette nouvelle analyse les sensations et narre les actes d'un maniaque invinciblement poussé par sa manie de tuer les femmes. Tout cela est minutieusement décrit. Le crime commis est suivi de la mutilation du cadavre ; l'assassin scalpe avec les bords de la secrète bouche, les lins crespelés humides et raidis déjà du sang figé !

" Suivant le prévenu, ce n'est là qu'une étude de pathologie criminelle. Elle a été considérée par certaine critique comme une œuvre d'art du plus grand mérite. Le ministère public ne croit pas avoir à porter le débat sur ce terrain, ni l'étude de la pathologie criminelle, ni le souci artistique ne peuvent excuser ou faire admettre dans une publication vendue à tout venant sur la voie publique, des tableaux comme ceux

que retrace l'écrit incriminé ; œuvre d'art ou non, étude sincère et profonde ou non, cet écrit est contraire aux bonnes mœurs et délictueux. "

Les pharisiens !

Ce qu'ils poursuivaient, mais sans oser le dire, c'était ce jugement porté par l'écrivain :

" Ces bourgeois, ils périssaient tous par grands pans comme des tours avec tout ce qui s'était accroché de rêves et d'idées à leur vieille humanité séculaire, avec les ceps et les ramures de leurs espoirs vrillés à la pierre de leur vie. C'étaient les morceaux d'une société, anciens agrégats d'orgueil et de domination, qui tombaient avec eux dans l'œuvre de décomposition sociale activée par des ouvriers nouveaux.

" Rien ne subsistait plus. Là-bas, dans le désert des sables, la colonisation se mourait toute vide, en ruine sur son fumier de millions. L'abject doctrinarisme, lui aussi, avait, en bâtissant sur la poussière, tenté de

coloniser le pays : le vol, la piraterie, le goujatisme, à la fin, faisaient banqueroute. On se trouva sans force pour liquider. La corruption avait tout gangrené, à tous les degrés la pourriture germait. La mauvaise foi, la pauvreté des consciences, un égoïsme sordide laissaient les problèmes en suspens. Toute question vitale écartée, le vide seul du régime exista, l'inanité et l'incurie de ce règne qui n'avait rien prévu et mourait d'inanition, après s'être puissamment gorgé à toute les auges, après avoir été le règne des ventres... Des grèves à présent en tous sens éclataient, l'ouvrier, par milices innombrables, quittait les bures, les usines, les fabriques, gagnait les bois, réclamait du pain et des droits. Dans la nuée apparut la face outragée et triste du Christ sur la croix. Alors, on requit la force, les fusils partirent, il y eut de grands massacres. La croix là haut oscilla, le flanc fut repercé, les ténèbres s'épandirent ".

En réponse à l'assignation à comparaître

devant le Jury de la cour d'assises du Brabant, Lemonnier voulant éviter à son pays la honte d'un tel procès, se donna la peine d'écrire au ministre de la justice. C'était encore M. Le Jeune en ce temps. Bien inutile pour un but immédiat, cette lettre nous est précieuse car elle éclaire l'homme et l'écrivain.

La voici :

" A Monsieur Le Jeune, Ministre de la Justice, " Monsieur le Ministre,

" C'est un écrivain qui vous écrit, rien qu'un écrivain, et une fois de plus il va se vérifier combien peu de chose c'est cela, consacrer sa vie à l'Idée, mettre de belles paroles à ce que l'on sent venir des choses à soi...

" Un Parquet, le Grand Parquet, a décidé de me poursuivre pour un récit écrit il y a cinq ans, paru l'an dernier dans un recueil. Ce récit, jusqu'à présent, n'avait effarouché personne, deux fois un journal l'avait publié ; on sait bien que les écrivains de ce temps usent quelquefois de couleurs un peu vives, il est des esprits que persécute le mystère triste des destinées... Même cette psychologie, cette chose tragique qui est une âme démente, une âme absente d'elle-même et entrainée

par ses vertiges, l'Instruction ne s'en était pas effarouchée plus que les lecteurs du recueil, plus que les lecteurs du journal. La chambre du Conseil avait prononcé le non-lieu. Il s'est trouvé que les susceptibilités du Grand Parquet ont condamné ce qui n'eût pas même eu besoin d'être absous, ce qui était la conscience même de l'écrivain et seulement une des grandes misères de la bête sociale.

" Ce n'était que cela, en effet, la mise en présence d'une conscience d'écrivain et d'une conscience revécue par lui en son oeuvre, d'une trouble et douloureuse conscience opprimée par le sentiment de l'Inéluctable. Pas même une imagination, mais une conjecture, l'élucidation, avec les faibles yeux de l'homme, d'un crime demeuré obscur, d'un redoutable et étrange mystère de mort et de folie qui, à l'époque où le récit fut écrit, harcelait les efiFrois de toute une ville, et peut-être de la Capitale même de la démence et de la défaillance des âmes... A sa manière, en opérant comme le chimiste et précipitant aux cornues de la probabillité les mobiles du crime, l'écrivain avait assumé la mission d'un juge d'instruction.

" Il ne peut subsister aucun doute, tout le récit est bien l'étude d'un cas de criminologie et ce cas, c'est celui de Jack l'Eventreur, c'est la légende même de l'effrayant meurtrier à travers les déductions d'une analyse qui, j'ose le croire, demeure rigoureuse. L'écrivain, l'artiste, le professionnel n'y avait ajouté que le

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relief et les nuances de l'art, il avait répandu sur le crime un peu d'or et de vermillon, il avait couvert les pauvres chairs nues des victimes de la pudeur et de la charité des belles phrases. Ce n'est pas vous, Monsieur le Ministre, qui l'en blâmerez.

"Encore il n'y eut en là seulement que rhétorique bien futile, bien méprisable si l'esprit, en une telle redoutable enquête, n'avait subi les entraînements du cœur, si l'écrivain, au bord de ce puits d'abominations, n'avait crié le cri de l'humanité. Il en a voulu toucher le fond, il est descendu aux abîmes de la créature, il en est remonté avec la pitié pour les prédestinations en qui se ligue le mal des races. Et ici encore, ce n'est pas votre blâme que je redoute, Monsieur le Ministre, car ne sera-ce pas votre gloire d'avoir été secourable à la détresse humaine et ne survivrez-vous pas en les mansuétudes et les indulgences qui vous rendirent compatissant aux opprimés et aux réprouvés !

" Cette page dont on cherche à l'accabler, il la revendique pour son honneur, il la revendiquerait avec orgueil si l'humilité n'allait mieux au sentiment du peu que nous sommes, si ce n'était pas, ce récit, une preuve de la lamentable fragilité de nos volontés et un témoignage des dérélictions où quelques-uns roulent sans espoir de recours. Il faut quelquefois expliquer Dieu. Si peu qu'on soit, pourvu qu'on s'y efforce, dans la capacité et la droiture de sa conscience, on a fait alors sa tâche, on a dit la parole qui délie un peu les ténè-

bres. Jamais peut-être l'écrivain qui parle ici ne s'est senti plus près de sa conscience ni plus près de cette fin de toutes les philosophies qui, dans l'état de nos sociétés en recomposition, est la Pitié. .. Ce n'est pas à des juges, à des magistrats qu'il siérait de lui en garder rigueur, puisque la justice n'est peut-être en son expression dernière que cela.,. Un Parquet peut ignorer la littérature, il n'a pas le droit de méconnaître l'effort de la Bonne Conscience.

" Et pourtant. Monsieur le Ministre, c'est bien pour ce récit, pour cette conjecture, que je dois être déféré aux Assises... Mais pas même pour ce récit, c'est exagérer les griefs du Parquet, c'est leur prêter plus d'ampleur qu'ils ne méritent... Mais pour trois lignes de ce récit, trois seules lignes, rien que trois lignes où une probité d'art me fit transposer en une décence de métaphores ce que les journaux, tous les journaux, ceux qui vont dans la famille aussi bien que ceux qui en sont exclus, énonçaient sans nul art, avec cynisme, tout le temps que s'agitèrent les esprits autour des massacres de White-Chapel. Je suis coupable, pour le Parquet, d'avoir osé toucher à des plaies, à de la chair d'une main trop délicate en évitant les contacts grossiers et immédiats, de n'avoir pas déshabillé brutalement cette chair et ces plaies, et au contraire, d'avoir jeté dessus un bout de draperie...

" L'ingérence des Parquets en littérature n'a le plus habituellement pour effet, je le sais, que de grandir

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l'écrivain et de situer en haute lumière les écrits qui méritèrent un débat public. C'est que, presque toujours en ces rencontres de la libre Conscience et des morales routinières, l'Idée nouvelle éclate plus incompressiblement et se dénonce en accord avec les aspirations générales. Le Droit, la Philosophie et la Morale passent ainsi du côté de ce qui paraissait le plus faible et de ce qui devient le plus fort. Les jurys, qui sont composés d'intelligences spontanées, ne s'y trompent pas. Mais si même la condamnation, si rare soit-elle, peut n'être encore, dans les pays d'ancienne littérature, qu'une aventure d'où l'honneur de l'écrivain se retire sauf, le fait seul d'être incriminé constitue, dans le pays où règne la défiance de la littérature, un discrédit qui frappe non pas seulement un écrivain isolé, mais tout l'efiFort littéraire autour de lui... Et alors. Monsieur le Ministre, c'est chose terrible, cette arme des codes entre des mains qui frappent sans discernement et comme à travers une aveugle rancune pour ce qui est la pensée et le sacrifice des hommes qui acceptent de mourir pour elle. J'ai trente ans de carrière, trente ans de travail, de peine et de pauvreté — et j'ai à peu près autant de livres. Dans l'universelle indifférence, j'aidais au bon courage de ceux qui tentèrent de faire jaillir l'œuvre toujours différée de cette terre pétrée où avaient germé tous les arts, où un livre seul avait fleuri, prodigieux, la Légende (TUylenspiegel... Mes livres ? J'y souffrais, j'y combattais, j'y disais notre âme, j'y glorifiais le sol

natal. Une patrie s'est si bien reconnue en l'un d'eux, La Belgique^ que c'est son image sensible, que c'est la ferveur d'amour et de piété dont je l'y évoquai qui me fit obtenir, il y a six ans, le Prix quinquennal.

Ma grande lutte, si longtemps vaine, se trouva payée le jour où je cessai d'être l'écrivain inconnu et méconnu, où j'entrai dans la famille acceptée des Esprits... Mais, par-dessus toute autre joie, j'eus celle de voir grandir autour de moi et s'élever à la maîtrise les cadets qui d'abord s'étaient formés à mon exemple. Ils n'étaient que quelques-uns... Comptez-les, c'est une armée, c'est la Patrie même en sa fleur, la plus brillante et la plus généreuse. . . Alors, lentement, devant la volonté de cet écrivain qui ne consentait pas à l'abdication intellectuelle pour son pays, devant l'épanouissement des talents qui se levaient, les arides entrailles nationales se prirent à tressaillir, il passa sur le pays entier comme le souffle d'une Renaissance, le public s'habitua à la pensée qu'il lui manquait une gloire et que ces écrivains la lui donnaient.

" Cependant, Monsieur le Ministre, me voilà, après tant de temps et d'écritures, pauvre et nu comme au début. Trente ans<le travail, trente ans de livres n'ont pas su défendre celui qui filialement, comme à une religion, se vouait à exalter son pays.

" Il est poursuivi pour trois pauvres lignes d'un peu plus de littérature qu'il n'entre dans les habitudes d'un Parquet. Mais peut-être le Parquet ne connaît-il de

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moi que ces trois lignes, peut-être ne sait-il rien de mes livres ni de nos livres.

" Il y aurait immodestie, je crois bien, Monsieur le Ministre, à tant vous occuper d'un cas personnel si je ne me sentais ici un peu plus que le seul écrivain de ces propos. Mais quelle sécurité pourrait encore demeurer à ceux qui me suivent quand l'aîné qui les menait à la bataille est atteint dans le respect qu'il avait droit d'attendre pour un si long et si ponctuel labeur ? Mon œuvre entier est là pour m'absoudre ou me condamner ; en le dédiant à mon pays, je le déférais à la conscience publique, à toutes les magistratures ; et trois lignes seulement, l'aumône d'un réquisitoire pour trois lignes, qui me laissent indigent avec les mains pleines. Il faudra donc frapper pour un mot les riches de pensées, et qui ne seront encore que des pauvres de livres !

" Et voilà le mal. Monsieur le Ministre... C'est toute une jeunesse, c'est le plus admirable mouvement littéraire, c'est un miracle de génie et de courage, c'est la sève vive d'une floraison des esprits rendant l'Europe attentive qu'on va exposer encore une fois aux rires et aux clameurs des prétoires. Je ne suis qu'un des arbres de cette forêt qui toujours monte et s'étend plus au loin. Mais le coup retentira à travers les autres arbres, il retentira par delà la forêt. Et la foule ironique et méchante, la même qui insultait à nos premiers livres, recommencera à nous outrager en cette pauvre chose de nous qui est notre foi, qui est notre conscience litté-

CAMILLE LEMONNIER m

raire et qu'aura méprisée l'inclémence d'un Parquet.

" Je vous expose cela tristement, Monsieur le Ministre, plus en peine de notre œuvre commune que de moi. Reconnaissez à ma franchise l'entraînement que nous nous sentons vers une haute conscience, la vôtre, et votre don d'Art émouvant. C'est la littérature qu'on voudrait proscrire, c'est elle qui me vaut, après tant d'anciennes humiliations dont je triomphai, le triste privilège de la défendre en souffrant encore pour elle.

" Veuillez croire. Monsieur le Ministre, à mes sentiments respectueux.

Le ministre remercia l'écrivain, mais n'intervint pas ; il arriva que le jury du Brabant rejeta l'accusation. Camille Lemonnier, défendu par Edmond Picard et par M. Henry Carton de Wiart, fut acquitté aux applaudissements de toute l'assistance.

Curieux contraste, c'est à l'époque de ce procès pour outrage aux bonnes mœurs, que Lemonnier écrivait le livre le plus pur qui soit : L! Arche ^ journal d'une maman. " C'est, comme on l'a dit, le poème du foyer, du nid, du refuge familial, de la

couvée qui grandit au giron de la mère ; un livre délicieux de consolation et de réconfort, empli du courage et de l'amour de vivre malgré tout, en dépit de la détresse vaillamment dominée, un joyau d'intimité, d'enveloppante tendresse et d'apaisement, un livre où l'instinct profond qui est dans la femme, dans la mère, de la conservation de cette petite cité qu'est le foyer, est analysé avec une acuité de maître psycho-sociologue. Lemonnier a versé là toutes ses tendresses d'être familial et déployé sa merveilleuse compréhension intuitive des choses du cœur et de la conscience de la femme."

C'est vers cette époque que Lemonnier fut repris plus vivement par le naturisme qui lui avait dicté son premier chefd'œuvre : Un Mâle. Il publie Vile yierge, puis Adam et Eve et le Cœur frais de la forêt. Ces trois ouvrages, qui sont des poèmes plus que des romans, de puissantes exaltations des forces de la nature, marquent

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Camille Lemonnikr dans son Cabinet de Tkavail

une orientation nouvelle dans l'inspiration de l'écrivain. Mais tout en montrant aux hommes la terre promise, l'Eden, la fontaine de Jouvence, la source de tous les recommencements, il veut encore leur prouver l'impérieuse nécessité de rompre avec d'anciennes hypocrisies qui, en général, leur tiennent lieu de morale, il leur indique quels sont les germes corrupteurs de l'humanité. Uhomme en amour est l'effrayant tableau des ravages faits dans un individu par l'espèce de honte dont une éducation fausse frappe les instincts de jeunesse.

Encore une fois le romancier introduisait le fer rouge dans la plaie. Le patient hurla. Le patient, en l'occurrence était représenté par le Parquet de Bruges et encore une fois Lemonnier dut comparaître en cour d'assises.

Alors, pour la première fois peut-être de sa vie, il eut un mouvement de révolte contre son pays. " Si l'on me condamne,

proclama-t-il, c'est fini, je m'en vais, je me fais naturaliser Français. "

Le président de la cour se montra plein de déférence envers l'écrivain. Il eut pour lui les plus grands égards. Il eut l'idée de faire lire le livre à haute voix par Lemonnier pour que les jurés pussent apprécier l'oeuvre dans son entièreté. Quand Lemonnier était fatigué, lui-même continuait. La lecture terminée, les applaudissements partirent de tous les coins de la salle. Les jurés euxmêmes avaient envie de féliciter l'auteur du livre incriminé. Aussi Edmond Picard ne se donna-t-il même pas la peine de répondre au procureur du roi. Le parquet et le juge d'instruction de Bruges reçurent du jury de la Flandre Occidentale un camouflet retentissant : Lemonnier fut acquitté et l'acquittement fut triomphal.

De ce procès, il fit Les deux Consciences. On trouvera dans ce livre la psychologie de l'auteur lui-même et aussi l'explication de ce qu'il a voulu exprimer, dans ses livres

de sa compréhension de l'univers et de la vie, et des cris qui tout à coup le définissent d'une manière saisissante : " Je suis Wildman, le frère des boschkerels et des hommes sauvages de ma race. "

Il s'explique lui-même.

*' Un livre de Wildman, dit-il, toujours dépassait les limites qu'il s'était assignées. La vie des images, l'abondance des sensations le grisaient comme un matin en forêt, comme un départ pour l'inconnu du monde. Il se défendait de suivre aucune méthode. Il arrivait qu'à la révision, il était obligé de revenir à l'unité en sacrifiant des chapitres entiers. De moites nébulosités, un songe lourd et tiède de grosse bière cuvée, parfois embuaient ses enluminures. Son art d'homme du Nord, gras, épais, se soûlait de sève rouge. A travers les avenues compliquées de l'œuvre, il commençait à entrevoir la péripétie finale. "

Le conflit des deux consciences, en ce qu'il se rapporte le plus directement à

ii6 LES ECRIVAINS BELGES

Lemonnier, apparaît dans la discussion entre le juge d'instruction et l'écrivain.

J'accompagnai Camille Lemonnier lorsqu'il se rendit à Bruges pour comparaître devant le juge d'instruction. Je l'attendis quatre ou cinq grandes heures dans les couloirs du Palais de Justice, me demandant si on ne l'avait pas fait disparaître dans un in-pace. Quand il me rejoignit enfin, il me raconta l'entrevue. J'en retrouve exactement l'impression dans le livre. Dans les Deux Consciences, l'écrivain s'appelle Wildman et le livre incriminé Terre Libre :

" La voix de Wildman trembla un peu.

— Vous m'avez demandé, monsieur, me voici. Je désire que nous puissions nous parler d'égal à égal.

Moinet, d'un déclic bref, levait la tête, étonné, mécontent. Il n'aimait pas qu'un prévenu parlât le premier. Son regard, une seconde, derrière le pince-nez, miroita, dans un battement de cils. Deux roses légèrement teintèrent les pommettes. Et l'œil, inquiet, couleur d'eau brouillée rapidement l'envisageait sans se fixer. Wildman, appuyé à la table du poing qui tenait son chapeau, les bajoues pleines et écrasées dans sa poitrine bombante, laissait tomber ses prunelles

comme des poids d'or. La petite tête conique, entre des oreilles longues et pointues, soudain replongea dans les papiers.

— Asseyez-vous et mettez-vous à l'aise, fît le juge presque humblement en hachant les mots, les coupant d'intervalles. Je vous avertis que... que nous en aurons pour... pour un peu de temps.

Il avait une voix de bois, creuse, saccadée, sans salive ; elle correspondait à ses reins étroits, à la pelure mince de sa peau, à ses cheveux plats et maigres.

Wildman lâcha son chapeau, tira de ses poches un exemplaire de Terre libre et s'assit. Les sourcils rabattus, il le considérait à présent avec une curiosité âpre, jouissait de l'avoir enfin devant lui comme une pièce d'anatomie rare. Et il n'avait point de haine ; ses regards chauds, scrutateurs, le pelaient, d'un intérêt tendu de découverte, comme l'os d'une humanité à part. Cependant rien d'anormal n'évoquait la parodie, comme il l'avait cru. Moinet ne pouvait être classé parmi les espèces caricaturales ; sa structure, ses plans, son geste le conformaient au type général. De son aspect correct, propre, banal, à première vue se dégageait l'idée d'adéquation avec tout être vivant portant un col droit, des manchettes et une redingote. Wildman toutefois s'émerveillait de son crâne dolichocéphale, étroit, dur, pointu, taillé dans un silex.

Moinet finit de ranger ses feuillets. Ses mouvements avaient une minutie inquiète et mécanique ; il semblait

ii8 LES ECRIVAINS BELGES

toujours avec la main découper du papier à la machine. Il enleva d'un tas à côté de son pupitre un exemplaire, soigneusement enveloppé d'une couverture de papier vert.

— Monsieur, dit-il enfin d'un air terne, vous êtes l'auteur de plusieurs livres qui ont paru au parquet, comme vous le savez, tomber sous... sous l'application des articles 383 et 384 du code pénal.

Les roses vives des pommettes s'étaient effacées ; le visage émacié, ascétique, s'unifiait dans une matité d'ivoire jauni, sans graisse ni rides. La peau pincée, trop étroite, collait aux joues, bridait la bouche aux lèvres sèches. Quelquefois très vite il les mouillait du bout de la langue. Il ne trouvait pas tout de suite les mots, se reprenait, hésitait aux fins de phrases. Wildman, dans la minute, le jugea timide, rusé, sournois.

— J'aurai donc à vous poser un assez grand nombre de questions, continuait le juge. J'ai souligné les passages... hem ! les passages... dangereux... bonnes mœurs.

Il toussait souvent d'une petite toux brève, derrière sa main, les doigts appuyés contre la bouche, d'un geste réservé et puéril. La toux à peine sonnait, sèche et creuse, dans la maigreur du thorax.

Il reprit :

— Mais, avant tout, je dois vous dire que je représente ici le parquet, que... que c'est en son nom que je parle. Je n'ai donc pas à exprimer d'idées... d'idées personnelles.

Le regard, jusqu'alors clignotant, tout d'une fois se fixa. L'énigmatique visage fut troué d'une lumière aiguë. Comme Wildman aussi le regardait, leurs prunelles s'emboîtèrent, impatientes de se connaître. Wildman à présent le jugeait buté, vétilleux et secret.

— Monsieur, dit-il, je vous répondrai selon ma conscience. J'espère qu'après m'avoir écouté, vous reconnaîtrez qu'il y a eu erreur. C'est l'opinion générale.

Déjà le haut front étroit et lisse s'était abaissé. Wildman n'aperçut plus les yeux retombés ; une lueur comme un éclat de cristal se cassa au ras des joues, sous les verres.

— Bien... bien, c'est entendu, dit le juge doucement, mais, s'il vous plaît, ne parlons pas de cela. L'opinion générale n'a rien à voir ici. Un magistrat n'a de conseil à prendre que de soi-même.

Wildman souffla avec force.

— Eh bien ! dit-il, ce sera donc une conscience qui parlera devant une autre conscience.

— Bien... bien, soit, comme vous voudrez. Moinet portait la main à sa bouche et toussait deux

petites fois. Une seconde pesa ; le greffier à demi fermait ses yeux jaunes de lézard, d'une béatitude de digestion. Le juge ensuite appuyait le poing sur le tas, à côté du pupitre.

— J'ai là vos livres, j'ai dû en prendre lecture. Ils ne serviront toutefois, dans l'instruction, qu'à... oui.

qu'à préciser certaines tendances qui vous sont familières.

— Des tendances, non ; mais la vie même de mon âme et toute ma vie.

Moinet, à la pointe de la langue, s'humecta la bouche, tranquille, assuré.

— Bien, bien, vous le reconnaissez, fit-il. C'est donc là, si j'ai bien compris, toute votre pensée. Il en résulte que nous nous trouvons en présence, non plus d'un cas fortuit, mais d'un... je dis d'un système.

Il regarda rapidement le gros homme.

— Actez cela... Nous rédigerons plus tard. Puis se retournant vers Wildman :

— D'un système, n'est-ce pas ? C'est bien ainsi que vous l'entendez ?

L'écrivain ne soupçonna pas tout de suite la tactique. Il haussa les épaules, répondit :

— Je ne veux pas ergoter sur les mots... Il y a ici autre chose en jeu, il y a la vérité selon ma conscience et la vôtre.

— Soit, bien qu'au fond il n'y ait qu'une vérité, absolue et éternelle. D'ailleurs, encore une fois, mes idées à moi ne sont pas en cause. Je suis simplement ici pour vous entendre... Vos tendances donc, ou votre système, hem ! hem ! nous les retrouvons dans le livre qui nous a été signalé comme outrageant pour... pour les bonnes mœurs... et que... que nous avons dû examiner. Personne ne met en doute vos puissances littéraires.

— Passons, fit Wildman froidement.

— Pardon... si j'y fais allusion, c'est parce que le talent justement, oui justement, rend certains livres plus dangereux. Sous des dehors spécieux, attirants, l'immoralité a bien plus de chance d'exercer ses ravages.

Wildman, qui balançait la tête, les yeux obliques et durs, tout à coup le regarda en face.

— Il n'y a d'immoraux que les livres sans talent, détacha- t-il avec force. Pour les autres, qui peut dire le bien et le mal ? Tout se fond dans une œuvre qui prétend à être un aspect de l'univers, comme dans l'univers même tout s'unifie en harmonies et aboutit à l'équilibre.

— Prenez garde, dit Moinet, qui le regardait à son tour, il pourrait être mauvais pour votre cause de systématiquement... je dis systématiquement, écarter la notion du bien et du mal. J'aime mieux vous avertir, bien qu'après tout ce soit là une de vos tendances.

Il ne toussait plus, la parole lui venait, facile, rapide, sans hésitation.

Wildman, avec étonnement, le sentit bienveillant, dans un élan de charité froide.

— Je n'écris rien que je ne pense, dit-il avec simplicité, et je pense en homme libre. Le titre seul de mon livre est déjà comme le cri même de ma conscience. Terre libre I c'est-à-dire l'intime et profonde région de l'être pensant où, face à face, l'esprit regarde le mystère et Dieu. J'ai droit à la pensée comme à la

vie même. Ma vie est autant entre l'arc de mes sourcils que dans mes autres organes. Et je vous dis à vous, monsieur le juge, en ce moment: " Terre libre ! " exprimant par là que, si loin qu'aille ma pensée, je suis sur un sol élu où personne ne commande que moi. Prenez que c'est une profession de foi.

Moinet dissimula ses yeux, sa bouche eut un pli équivoque d'ironie, de tristesse, de pitié. Et de nouveau la nuance du bégaiement reparut.

— Bien ! Bien !... C'est... c'est entendu, puisque vous le voulez. Je n'ai donc plus qu'à vous interroger sur les passages visés... quoique... certainement tout le livre... oui, la tendance générale...

La phrase se cassa dans la petite toux creuse, derrière les phalanges osseuses de la main.

La lutte aussitôt afflua chez Wildman. Après les préparations lentes, entortillées, byzantines, il vit venir l'attaque, la défense également chaudes et périlleuses. Il voulut savoir le nombre des passages incriminés. Moinet s'amincit encore à son pupitre : ses paupières précipitamment battirent. Il expira d'un bruit de lèvres délicat.

— Cent quatre-vingt-dix.

Wildman abattit à plat ses mains sur la table, fonçant de la tête dans le vide. L'espace entre eux diminua ; Moinet, effaré, imperceptiblement reculait. Et tout d'une fois, comme devant une farce énorme, tonnait la gaîté franche du Flamand.

— Cent quatre-vingt-dix ! Et à peine il y a trois cents pages ! Je sais à présent, monsieur le juge, le secret de vos lenteurs.

Moinet laissa tomber ce tapage. Sans quitter des yeux le livre ouvert devant lui, il tira de son gilet une petite boîte d'écaille, y prit une pastille qu'il se mit à suçoter. Wildman fut étonné que son rire s'étouiFât sans écho sous les hauts plafonds.

— Il y a chez vous, monsieur, fit Moinet en assurant son pince-nez, une sorte d'insistance à parler des choses... des choses vitales, sexuelles. Dès les premières pages, page 4, ligne 8...

Il se prenait soudain à hacher vigoureusement du papier, se rétractait la tête d'un mouvement de tortue. Et il semblait reculer devant l'énormité de ce qu'il avait à dire.

— ...Je vois un éloge exalté du... du baiser... reprit-il enfin. Vous semblez vouloir insister sur certaines particularités... papilles rigides, efflux de sève, aspiration génésiaque, etc. Il doit y avoir là un sens caché. Voulez-vous préciser... hem ! hem ! ce que... ce que vous entendez par le baiser ?

La voix, grise et plate au début, s'acidula comme un flutet. Tout le silence des couloirs et des salles au dehors bourdonnait. Et maintenant Moinet l'enveloppait du clignotement de ses yeux comme un vol de mouches. On l'entendait siroter sa pastille, la bouche humide, savonneuse. Une seconde, le greffier, jusqu'à-

lors indifférent, à son tour pointait son petit œil jaune. Le soleil doucement glissait le long des stores. Wildman sursauta, leva la main ; elle resta suspendue et, dans un coup de stupeur, il hésitait, ne savait d'abord que répondre. Un sang noir lui chargeait les tempes.

— Je croyais avoir un homme devant moi, s'écriat-il. Mais regardez-moi donc, monsieur : j'ai les joues empourprées de toute la pudeur dont un homme de mon âge est capable. Vos insinuantes questions offensent en moi la dignité humaine. Parlez, monsieur, répondez-moi, n'avez-vous jamais connu l'amour ?

Il fut tout à coup le vrai Wildman, l'homme sauvage de ses livres. Moinet, lui, d'un effarement humble sembla avoir été surpris dans un état de péché. Les roses de ses pommettes se ravivèrent écarlates.

— C'est à moi seul à vous interroger, dit-il sans colère.

Et il ajouta, d'un visage bas, souriant :

— Je ne puis tout savoir, mais je dois tout écouter. L'humanité ne s'apaisait pas aussitôt chez Wildman.

Le flot lourdement redescendait vers le cœur. Il dit d'une tristesse sincère :

— Oh ! c'est donc bien ici Portmonde-la-Morte, comme on a nommé cette ville ?

Un silence s'étendit. Moinet avait croisé les mains par-dessus son pupitre, et il fermait les yeux comme s'il regardait en lui-même profondément.

— Je ne crois pas vous avoir manqué, dit-il au bout

d'un instant. Si toutefois il en était autrement, si j'avais outrepassé les limites dans lesquelles un magistrat parle au nom de Dieu et des hommes, pardonnez-moi.

Son haut front aride légèrement s'inclina quand il évoqua la divinité. La minute plana, religieuse, solennelle. Wildman lui attribua une conscience : il espéra. Et il faisait le geste d'écarter les résistances de l'orgueil.

— Nous sommes tous deux des hommes, fît-il, nous nous afirontons dans l'obscurité. Cependant une lumière peut-être à la longue nous viendra à tous deux.

Leurs paroles étaient graves : elles les rapprochèrent; Wildman put croire qu'ils allaient s'estimer. Mais un conflit bientôt les divisa.

Il demande à être interrogé sur tous les passages retenus. Le juge aussitôt lui répondit un peu nerveusement qu'il était le maître de diriger l'instruction comme il l'entendait.

— Parfaitement, dit Wildman. Mais il n'en est pas moins vrai que je suis, vis-à-vis de l'instruction, autant de fois délinquant qu'il y a d'incriminations contre moi. Je dois donc pouvoir discuter pied à pied chacune de celles-ci.

— Mais non, ce n'est pas cela, fît Moinet, d'un claquement de langue. Je ne suis pas ici pour me prêter à une discussion, mais simplement pour entendre vos explications.

— La contradiction forcément naîtra de la diver-

gence de nos points de vue. Nous représentons, vous et moi, deux aspects du monde si opposés que rien que de nous trouver en présence devant cette table, c'est déjà la forme matérielle d'un débat.

— Oh ! ne nous égarons pas en des subtilités, interrompit Moinet, légèrement ironique.

Mais Wildman insistait.

— J'ai le droit de me défendre, dit-il avec hauteur, puisque l'éventualité du procès doit dépendre de ce que j'aurai à vous dire. Je vous avertis donc que je parlerai, dût notre entretien se prolonger plusieurs jours. Je suis venu avec la pensée de vous ouvrir toute mon âme.

Moinet, les yeux fermés, parut prendre recours auprès des intimes et secrètes puissances qui le régissaient.

— Je vous écouterai, monsieur, dit-il au bout d'un instant.

Les feuillets commencèrent à tourner. Wildman, par-dessus le pupitre, les apercevait rayés, chargés de signes qui se croisaient comme des barreaux. La main aux os longs a\ait taillé là comme dans une forêt, abattant des pans entiers de phrases, coupant à travers la sève vive. Une tristesse lourde passa ; Wildman se sentit saigner, dans le massacre compact de son œuvre.

Dés les premières questions, il comprit qu'il était attiré dans un monde aride, inhumain. L'âge pétré des dogmes le circonvint : il erra dans les ténèbres. Tout les sépara : les apparences, la réalité, le sens de la

vie et ses répercussions dans les modes d'art mobiles méthaphoriques et relatifs. Ils se virent aux pôles opposés, séparés par le temps, la masse en suspens des idées, une éternité gelée. Ils furent l'un en face de l'autre deux humanités inconnues et qui se parlaient dans des fracas sourds avec des voix muettes. Moinet s'attesta l'élémentaire social, la conformité avec les forces denses, aveugles, originelles. Il marchait en a\'ant du moutonnement épais des foules, parmi les fausses élites et les cauteleux bergers. Tous ensemble représentaient les choses inamovibles, l'arrêt, la mort, tandis qu'au tourbillon vertigineux des Genèses, Dieu luimême, éternellement mobile et nouveau, tournait comme une roue.

Cependant les desseins du juge n'éclatèrent pas tout de suite. La feinte, la réserve régnèrent comme si, avant l'engagement décisif, il tâtait le patient et ses forces de résistance.

Moinet témoigna d'une rouerie infatigable pour découvrir le délit jusque dans les mots. Il reportait tout à l'idée d'une morale intolérante et canonique. Son esprit indigent et strict n'admettait que la révélation comme l'unique source des vérités. Sous ses mansuétudes froides, brûlait la fureur d'un dominicain. Et il s'appelle Moinet, quelle prédestination ! songeait Wildman. Des correspondances subtiles le blessèrent. Il vit qu'il était venu retrouver là la même querelle qui déchirait son ménage. Des deux côtés, la foi sèche et

anguleuse limait la vie, la nature, l'élan libre de la conscience.

— C'est encore chez vous, insinua Moinet, un abus des mots voluptueux, libertins, hem ! hem ! contraires aux... aux bienséances : mamelles, sexe, mâle, rut, etc. N'est-ce pas là visiblement une tendance qui confirme l'autre ?

Wildman vivement répondait :

— Prenez garde que ce ne soit bien plutôt un effet de vos propres suggestions. Qu'en puis-je si les plus naturelles allusions s'impriment sur votre cerveau en images lascives, en saillies impétueuses ?

Tous les membres du corps humain, ses fonctions même les plus secrètes apparaissent également sacrés, créés pour des fins divines. Il évoqua les respect dont les hommes constamment avaient entouré l'art, la représentation des formes nues et parfaites dans le marbre et la couleur.

Le juge faisait son geste machinal, du biseau de la main hachait du papier. Il l'interrompit : les fonds de son âme se découvrirent.

— C'est là une idolâtrie funeste, s'écria-t-il sans bégayer ; toute œuvre qui n'a en vue que le rythme plastique outrage la divinité et offense la morale. Christ est mort sur la croix pour nous laver du péché païen, l'oubliez-vous ?

La controverse aussitôt monta ardente, de la part de Wildman. Et la Renaissance, les grands papes, l'homme

physique haussé aux assomptions célestes, la légende païenne voisinant avec la légende catholique !

— Avouez donc alors, dit Moinet, qu'Eleusis prime Jérusalem et que les mystères orgiaques l'emportent sur le sacrifice de la messe !

Ils s'aperçurent face à face, rusant.

— C'est un piège que vous me tendez, fit Wildman.

— Eh bien, passons, dit Moinet timidement en suçotant une nouvelle pastille.

Il mouilla son doigt, fit voler les feuillets. Après de nouveaux débats, il fut visible qu'ils ne dépasseraient pas les trente premières pages du livre. Quelquefois le juge se tournait vers le greffier et dictait. Il demandait à Wildman :

— Est-ce bien cela ? Il faut que ce soit exactement votre pensée.

Manifestement il visait à faire apprécier son impartialité. Wildman affirmait, d'un signe de tête machinal. Ses forces avaient décliné : celles de Moinet étaient fraîches et inlassables.

Dehors, la lumière froidissait oblique, déclinante, le soleil avait glissé du pignon. Dans le silence, pendant que courait la plume de l'homme à l'œil de lézard, sept coups partirent du beffroi, d'un poids de nuit s'abattirent sur la table.

Moinet eut un sourire.

— Nous reprendrons demain, dit-il. Mais vous me

rendrez cette justice que je n'ai pas cessé un instant d'avoir en vue la vérité.

Ses yeux se remirent à clignoter furieusement j sa bouche se pinça.

— Dites-le bien à vos amis de la presse, monsieur, afin qu'on ne se méprenne plus sur la sincérité de... mes intentions.

Wildman, debout, gravement lui répondait :

— Je ne sais pas de quels amis vous parlez. Je suis seul ici devant vous.

Le sourire de Moinet remonta humble, évangélique.

— Non, monsieur, ne dites rien, fit-il. Il est bon que chacun souffre pour ce qu'il croit juste et vrai. J'offre à celui qui voit dans les consciences mes humiliations.

Ils se séparèrent.

Wildman, à l'air tiède de la rue, crut avoir échappé aux catacombes. Le soir blond l'enveloppa : il rentra dans la vie légère, tendre, apaisée. Il était sans violence.

Cet homme, pensait-il, est juste dans la mesure de sa conscience. Il ne peut être rendu responsable des ombres où il tâtonne. Il est le prisonnier d'une conception de la justice infirme, surannée, absolue et morne. Il n'a pour se guider dans cette ténèbre que la faible clarté qui lui vient de sa foi dans l'immuable comme si la vraie justice n'était pas libre, volontaire, personnelle, en raison de la personnalité des consciences. "

Pendant que le Parquet de Bruges se livrait à sa triste besogne, paraissait le Vent dans les Moulins, poème de tendre piété patriale, un peu après, le Petit homme de Dieu, que des détracteurs même du talent de Lemonnier considèrent comme un chefd'œuvre. C'était son cinquantième volume: il nous parut à nous tous, ses amis, que c'était une occasion de fêter l'immense stade accompli, dans une sorte de manifestation nationale. L'idée, à peine émise, rencontra une vive approbation tant en France qu'en Belgique. Chez nous, toutes les revues littéraires consacrèrent au Maître un fascicule spécial. Edmond Picard expliqua l'homme et l'œuvre en quatre conférences aux matinées littéraire du Théâtre du Parc à Bruxelles, où l'on représentait le drame tiré du Mort. Enfin deux cents amis et admirateurs, réunis en un banquet à l'Hôtel Métropole, l'acclamèrent longuement et lui offrirent ses cinquante volumes magnifiquement reliés,

tous préfacés de dessins ou de proses.

Le moment où le jubilaire fit son entrée, aux applaudissements frénétiques de toute la salle, est inoubliable. Cette chaude sympathie des assistants provoqua chez l'homme qui, après une vie de durs labeurs et de combats, se voyait ainsi fêté, une émotion qu'il eut de la peine à contenir et que chacun ressentit profondément.

Quelques jours après, Liège le fêtait à son tour.

Enfin, à Paris, ses amis de France, réunis chez Marguery, lui dirent quelle place il occupe dans la littérature française.

Ajoutons qu'une édition nationale de la Belgique parut à peu près vers le même temps.

Depuis le jubilé, Lemonnier n'a pas cessé d'œuvrer.

Nous avons dit qu'il débuta dans les lettres par la critique d'art. Il aime à s'en souvenir et on le voit fréquemment revenir à ses premières amours. Tout récemment il a donné une étude puissante et complète

sur Constantin Meunier, une critique savoureuse et neuve de l'œuvre d'Henri de Braeckeleer, qui s'égale aux beaux maîtres hollandais, un gros volume sur V Ecole belge de peinture^ et Alfred Stevens et son œuvre.

Dès ses débuts, Alfred Stevens l'avait salué par ces mots : Vous êtes désormais le critique sur qui nous fixons les yeux.

Alfred Stevens ne s'était pas trompé.

Quelques années après, Lemonnier fait, en un volume important, la critique du Salon de Paris. Cet inconnu qui, tout à coup, en une langue forte et neuve, fait table rase des admirations de commande, des réputations officielles et de tout le snobisme courant Dour célébrer dans un enthousiasme jusque là inusité, la gloire de grands artistes méconnus, étonne et s'impose. Sensier, le biographe de Rousseau et de Millet, ne peut retenir son admiration : " Enfin, dit-il, voici une œuvre forte ! Voilà la formule du véritable progrès dans l'art, telle que beaucoup l'avaient comprise et

sentie sans pouvoir, toutefois, l'exposer.

Tout le livre est écrit en jets de feu. Nous l'avons tout d'abord considéré comme la profession de foi des artistes appelés à fermer le XIX^ siècle; œuvre de foi virile, il est de nature à produire dans le monde artistique une émotion profonde et durable, plus que cela, une véritable révolution. "

Après cela, Camille Lemonnier écrivit sur Gustave Courbet l'étude la plus définitive qui soit, et un recueil intitulé : Mes Médailles^ qui sera peut-être considéré un jour, et ajuste titre, comme le chef-d'œuvre de la critique d'art de la fin du XIX^ siècle. Rappelons aussi ses inoubliables pages sur Rubens et ses volumes : ^n Allemagne et Les peintres de la vie.

Aussi, chose extraordinaire en Belgique, où, d'ordinaire, les chevaliers de la brosse tiennent en méfiance, sinon en mépris, les écrivains, lorsqu'ils n'en attendent pas d'éloges, les peintres et les sculpteurs allèrent à Lemonnier comme vers leur con-

science vivante et l'écoutèrent avec ferveur.

On ne s'en étonne point quand on constate, une fois de plus, avec quelle sympathie vive il suit leurs travaux et leur évolution.

C'est qu'il aime la peinture comme un amant aime sa maîtresse, comme un Hollandais aime ses tulipes, comme un gourmet aime un bon repas, comme un Wallon aime le bourgogne, comme un vieux fumeur aime le tabac d'Obourg. Il la contemple, il la caresse, il la sent, il l'aspire, il la renifle. Il faut le voir devant une belle toile ! Son masque léonin se colore vivement d'une émotion intérieure, un large sourire s'épanouit sur ses lèvres hérissant une rnoustache d'or ; une sorte d'adoration joyeuse jaillit de ses yeux clairs, l'enthousiasme éclate. Pour l'exprimer, il trouve alors des images d'une sensibilité forte et délicate, élégante et rude tour à tour, selon la manière de l'artiste. On sent alors que cette compréhension vient non d'une éducation du goût ou de l'esprit, mais des

profondeurs mêmes d'un instinct. Lemonnier a la vision et l'émotion du peintre. Ses romans mêmes, où il cherche le moins les effets plastiques, sont presque toujours composés à la manière d'une fresque.

Les mots, sous sa plume, sont comme des tons au bout d'une brosse. Pour lui, la couleur est un fluide vital qui trouve en soi-même sa raison d'être et sa finalité.

C'est donc un peintre qui juge des peintres ; mais ce peintre, on ne sait par quel caprice de la destinée, se sert de la plume au lieu du pinceau.

Là où d'autres critiques se mettent à disserter sur l'esthétique ou l'éthique et même la métaphysique, à échafauder toutes sortes de théories plus vaines les unes que les autres sur la ligne, la couleur, la perspective et que sais-je encore, Lemonnier voit des choses que personne n'avait vues auparavant, et il nous donne l'impression même de la matière dont elles sont formées.

On l'a dit avec raison, depuis Taine et sa " Philosophie de l'art ", il n'y avait plus eu de critique aussi neuve. Mais celle de Lemonnier est à l'opposé de celle de Taine.

Taine s'intéresse aux idées, Lemonnier aux belles formes et aux belles couleurs, à la notation sensuelle et passionnée des images de la vie. Lemonnier a le mot concret, le mot juste et rare qui évoque aussitôt la chose et la fait vivre dans notre compréhension et dans nos sens. Jamais il ne se laisse dominer par le document, jamais même il ne se laisse guider par lui. Cependant, son érudition esthétique est considérable et il connaît à fond les procédés et les techniques de l'art de peindre.

Ces qualités, on les trouve dans ses romans aussi bien que dans ses études d'art, dans la belle coulée de style de Un Mâle^ comme dans l'impressionisme à^ Adam et Eve^ comme dans le pointillisme du Vent

dans les Moulins^ du Petit homme de Dieu et de Comme va le Puis seau.

La richesse de son vocabulaire a été fort justement et fort élégamment caractérisée par Maurice Maeterlinck en ces termes :

" Camille Lemonnier est peut-être, de tous les écrivains actuellement vivants, celui qui connait le mieux la valeur et la vertu secrète des mots, innombrables comme les vagues de la mer. Il les possède tous, depuis ceux qu'emploient, dans l'existence quotidienne, le paysan, l'ouvrier, la femme, l'enfant, le médecin, l'homme politique, jusqu'à ceux qui se cachent, comme des joyaux ignorés mais nécessaires, au fond de tous les arts, de tous les métiers, de toutes les sciences, de toute vie, enfin. Nul, en ce moment, je pense, n'a au même degré le don infaillible et suprême d'appeler les choses par leur nom... Il est, au royaume du verbe, le berger qui mène le troupeau le plus vaste, le plus divers, le plus docile et le plus magnifique.

Quant à son esthétique, il l'a exprimée en quelques pages qui terminent le livre intitulé Dames de Volupté : "En chaque œuvre pour le parfait artiste recommence la genèse, chaque est l'effort d'un autre homme pour lequel il lui faut se muer dans un renouveau de personnalité, (car il sait que tout concept est régi par des lois spéciales), et ces complexes personnalités modelées sur l'illimité des choses humaines, finissent par se fusionner dans une sorte d'impersonnalité digne et grandiose.

" Non seulement la substance foncière, mais les matrices dans lesquelles il la coule, non seulement la dense matière intérieure, mais l'enveloppe dont il la vêt, se modifient selon les rites du thème. Voit-on que le chêne s'imbrique de la même écorce que le platane ou le peuplier ? Tout terreau ne fermente-t-il pas des arômes et des floraisons distincts ? Le glorieux Eté n'accordet-il pas ses décors pour le triomphe des roses, et l'aride Hiver ne vide-t-il pas

l'espace afin d'y faire danser jusqu'aux étoiles, sur ses raquettes de givre, le vol des neigeux papillons?

" Ah ! c'est ici que le symphoniste se révèle, ici que, pour transférer la volupté et l'effroi aux âmes, les violons et les cuivres entrelacent leurs rameaux d'harmonie, ici qu'éclatent et planent les mélopées du chœur, ici qu'à l'infini, sur le dessin de la trame, selon les exigences mystérieuses du Drame, vont se nouer et se combiner les grandes voix de la polyphonie. Car, en vérité, — (seuls s'y opposent les bonzes ossifiés derrière leurs châsses de vénérateurs de leurs propres reliques), — un rythme essentiel ne règle-t-il pas la variable mécanique de l'idée? Telle n'exige-t-elle pas la véhémence lyrique et les plus magnifiques couleurs? telle autre le silence des nuances comme un songe et d'assoupies musiques pour être entendues des âmes très faibles et convalescentes ?

"J'ai fait de mon esprit une maison

dont les fenêtres s'ouvrent sur des couchants de pourpres et de métaux, dont les fenêtres s'ouvrent aussi sur de mois clairs de lune. Et dites que je suis un prince sans territoire, ceux que je convoite se reculent toujours plus loin devant mes pas. Je suis chez moi partout où s'éveille une sensation d'inconnu, partout où me réclame un peu de mystère. Nulle paternité ne me parle plus en mes livres une fois leur zone explorée.

" Le jour où, résigné à me confiner, maître d'un lopin, dans mon enclos, je ne regarderai plus vers l'horizon, là-bas, qu'on ferme sur moi ma bière : les vers, comme un fromage, auront mangé ma cervelle. "

Sollicité, il y a quelques années par une jeune revue littéraire Le Thyrse, de donner un aperçu de sa psychologie, il envoya ces lignes qui sont un acte de foi :

" J'ai une foi, la foi en l'humanité infiniment perfectible, seule maîtresse de ses

destinées : Je crois qu'il lui appartient de créer infiniment ses dieux jusqu'au jour où elle se sentira dieu elle-même. Et pour le surplus, je ne crois pas plus à l'absolu des dogmes qu'à l'absolu des lois et des morales, formes changeantes de l'idéal dans la vie des sociétés.

" J'évite le plus que je peux, dans l'appréciation des choses, les idées préconçues et me laisse entraîner aux grands courants humains à mesure qu'ils se produisent.

J'admire mon temps et les hommes de mon temps jusque dans leurs erreurs qui peut-être ne le sont que pour nous. Je crois donc, avec les hommes de mon temps, que c'est la science qui actuellement doit nous régir et que le problème de nos destinées dépend des solutions qu'elle apportera. Cependant, le plus haut état d'humanité est celui qui, se développant économiquement selon la science, accepte l'instinct et la nature comme la loi suprême de ses mouvements... Si quelque chose

apparaît en nous divin, c'est bien la pureté originelle des impulsions ! en elles-mêmes, elles sont toujours belles, la société seule les pervertit. C'est l'état social qui est partout malade et duquel il faudrait, par le retour à la nature et à la beauté foncière de la vie, nous guérir.

" Mes projets pour l'avenir .? Je n'en ai point. Je m'abandonne à la circonstance, à ma vie, à mon instinct qui sont mes guides et les seuls auxquels j'obéisse. Tous mes livres, ou presque tous, sont sortis d'états de ma vie, d'équations de mon moi avec des états d'Humanité extérieure et souvent des milieux, paysages, surtout, parmi lesquels je vivais...

" Je ne suis que cela, en vérité, un inconscient, un instinctif ".

Lemonnier, comme tous les forts est doué d'une énergie tranquille et continue. La sensation domine en lui plus que la réflexion. En art comme en tout, il s'abandonne à son tempérament.

"Je suis un simple compliqué, me disaitil, un faible volontaire, un égoïste sensible, un tranquille violent et un timide orgueilleux.

"J'ai le sentiment d'être toujours à l'école dans mon art.

La vie ne l'a ni fatigué, ni usé, ni désabusé; elle lui fait l'effet d'un énorme courant venu d'un monde inconnu et qui a passé en lui en le rajeunissant à mesure.

Il a le goût violent de l'ordre, de l'harmonie, de la proportion, de l'équilibre qui sont des qualités latines et par ailleurs, il ne se sent vraiment enthousiasmé que par les artistes de relief brutal et de couleur rouge.

Lemonnier habitait au boulevard Militaire une demeure qu'il avait choisie parce que, des fenêtres du premier étage où il avait installé son cabinet de travail, il voyait le plateau du Solbosch avec ses petites

[A: 1U:^TK 1)K CAMILI-K l.l'MOXXlER EXKCUTH l'AK JEF LAMBEAUX.

fermes brabançonnes rouges et blanches dans la verdure fraîche d'un rideau de peupliers, et les cimes bleues, violettes ou carminées de la forêt de Soignes. Ainsi il avait encore l'illusion de vivre à la campagne. Pour compléter cette illusion, il laissait les plantes pousser à volonté dans le jardin. La vigne vierge et le sureau faisaient autour de la tonnelle un fouillis inextricable, les roses envahissaient les espaliers et les pavots retournaient à l'état sauvage. Mais la ville s'avançant en tapinois, elle acheva d'escalader la colline et la vue du terrien se trouva bornée par de hautes constructions.

Maintenant, Lemonnier habite rue du Lac, avec ses deux filles, une modeste maison ombragée par la magnifique futaie d'un vieux jardin seigneurial qui, du printemps à l'été, étincelle de chants d'oiseaux et qui, sous les vents d'automne, bruit et mugit comme la mer.

Chez lui, c'est d'un vieil intérieur bra-

bançon. Sur le chêne noir des meubles, des faïences à dessins bleus, rouges, verts et oranges ont un sourire traditionnel de bon accueil. Les porcelaines, les cuivres les menus objets qui viennent de la famille montrent, en l'homme que tous les problèmes contemporains ont requis, intéressé ou passionné, un culte ardent du passé, de la terre natale et de ses coutumes. Des tableaux couvrent les murs : une allée ensoleillée d'Emile Claus, une marine d'Heymans, une vue de la Meuse de Baron, une autre de Verdyen, une femme à sa toilette par le même, une marine de Félicien Rops, un paon d'Eugène Smits, une tête de femme d'Alfred Stevens, une kermesse avec ses chevaux de bois, de Gilsoul.

Dans son cabinet de travail, voici le bureau encombré de papiers et de livres nouvellement reçus qu'il va parcourir ou lire, car il lit tout ce qu'on lui envoie ; le pupitre où il écrit debout, la bibliothèque où ne sont conservés que les livres aimés; dans

un coin, le petit meuble qui contient le trésor des cinquante volumes ornés et reliés qui lui furent offerts lors du banquet de 1903. Sur la cheminée, son grand portrait en pelisse par Isidore Verheyden ; ailleurs, Lemonnier lisant, par Constantin Meunier; Lemonnier travaillant en veste rouge, vu de dos, par le même ; Cachaprès dans la forêt l'hiver, par Verheyden, Cachaprès et Germaine par Xavier Mellery; un portrait d'une de ses filles; un enfant, par Ragot; un autre par Edouard Anneessens; un laminoir de Couillet par Meunier ; d'autres souvenirs de la vie littéraire et de bons compagnonnages d'art. Enfin l'on y voit ses propres œuvres, clairs pastels chantant les matins d'été, les arbres glorieux dans le soleil. Le peintre Emile Claus ne se plaîtil pas à dire que Lemonnier l'orienta vers les recherches de lumière qui l'ont conduit à la maîtrise que tout le monde admire aujourd'hui .? Dans ces pastels le ton est divisé comme dans les phrases les plus im-

pressionnistes de Vile Vierge^ du Vent dans lés Moulins, du 'Œ^etit Homme de Dieu et de Comme loa le Ruisseau.

Lemonnier n'y attache pas grande importance. Si nous en parlons ici, c'est pour dire encore l'étonnante subtilité de sa vision qui se vérifie dans l'art graphique comme dans l'écriture.

Lemonnier, dès huit heures du matin, est à la tâche. Il travaillera jusqu'à l'heure du repas méridien d'une même ardeur tranquille. L'après-midi il se remet au travail si le travail presse, sinon il écrit quelques lettres et va se promener. Le soir, il lit, attentif à tout ce qui paraît en revue aussi bien qu'en livre; sa curiosité, comme sa sympathie, reste inépuisable.

A table, c'est l'hôte joyeux et cordial qui met tout de suite à l'aise le nouveau venu. Il parle d'abondance, suscite la discussion, conte des anecdotes, interprète tel ou tel événement actuel, toujours varié, toujours pittoresque, souvent profond. C'est le bon

père de famille qui se plaît à considérer ses grandes filles comme si elles étaient toujours des enfants et à jouer avec elles.

Les audaces de certains de ses livres l'ont fait prendre par des gogos pour un épouvantail. Nul plus que lui n'a l'amour inné de nos vieilles traditions ; peu de vies ont plus de simplicité et de dignité que la sienne. Pour regarder vers l'avenir, il n'est pas nécessaire de renier le passé. Attentif à tous les problèmes qui sollicitent le monde contemporain, l'écrivain reste néanmoins, et c'est là sa force, fidèle à ses origines. Les meilleures forces sociales sont dans cet équilibre.

Ne faut-il pas admirer cette seconde jeunesse de son art qui, dans le même temps qu'il écrivait des livres où sont soutenues des thèses hardies comme dans le Sang et les Roses et le Droit au bonheur^ le ramenait à ses origines, à sa race, à lui-même, où l'âme des Flandres fleurissait dans le Vent dans les Moulins^ où le mysticisme et la légende s'épanouissaient dans le '^etit Homme de Dieu^

où la Meuse était spiritualisée dans Comme '>pa le Ruisseau, où son évolution se marquait puissamment dans V Hallali dont nous avons montré la genèse lointaine, où son féminisme, si j'ose employer ce mot revendicatoire à propos de lui, trouvait sa forme la plus expressive dans Quand fêtais homme ?

Les rêves d'une humanité plus libre, plus jeune, plus forte et meilleure, son amour profond des êtres et des choses, ce désir d'étreindre l'univers en un geste fraternel, ont servi à une exaltation toujours plus puissante de la terre maternelle. Le magnifique rayonnement de ce talent, après avoir touché de multiples buts, reflue vers son centre qu'il vivifie pour de nouveaux éclats.

Lemonnier reste jeune de corps et d'esprit. Son ardeur au travail, ses facultés d'enthousiasme ne diminuent point, ils paraissent même plus vifs que jamais. Ses yeux gris bleu, derrière les verres du pincenez, sous les sourcils broussailleux, gardent, quand ils se fixent, la même acuité, le

visage les mêmes lignes de l'énergie tendue; les narines palpitent toujours comme pour aspirer le vent de la bataille et de la vie ; le corps est toujours celui d'un athlète ; une flamme généreuse continue à émaner de lui, à laquelle vont souvent se réchauffer des amis découragés.

Lemonnier n'est pas un mondain; n'ayant pas de temps à perdre chez les snobs ni chez les indifférents, il ne voit que les gens qu'il aime. C'est un causeur brillant ; les feux d'artifice comme les aperçus profonds de sa conversation étonnent ceux qui ne le connaissaient encore que par ses livres. Mais il parle moins pour les autres que pour lui-même, il parle pour le plaisir de jouer avec de beaux mots, des mots rares ou de grands mots romantiques selon le sujet qu'il traite, car il joaille et peint dans la conversation comme dans son écriture. On peut dire que chez lui l'adéquation entre le style et l'homme est complète. Le style tout en étant nombreux, touffu, varié.

garde une unité qu'il est impossible de méconnaître.

Donc Lemonnier n'aime guère le monde, il ne s'y sent jamais tout-à-fait à l'aise. S'il ne connaît point les sentiments que ses interlocuteurs éprouvent à son égard, une sorte de gêne l'envahit. Ce phénomène n'est point rare chez les hommes de sa trempe, c'est la timidité des forts.

Mais c'est à la campagne ou dans la forêt qu'il faut le voir. C'est là qu'il se trouve lui-même, c'est là qu'il s'abandonne et se livre avec joie. Son œil aux aguets saisit les mille jeux de l'ombre et de la lumière sur le damier des champs, les blés qui ondulent les robes tavelées des vaches, et leurs pis roses qui se balancent lourdement, les troncs verts ou bronzés des hêtres.

Ses sens s'aiguisent, sa vue se fait plus perçante, son odorat plus subtil, son ouïe plus fine. Les instincts primitifs arrivent du profond de son être et le font frémir

tout entier. Il tressaille extraordinairement au moindre spectacle de la nature.

C'est ce qui explique pourquoi il adore travailler en plein air.

Nous avons dit qu'il écrivit le Mâle dans le verger de la ferme de Groenendael, Adam et Eve et au Cœur frais de la Forêt sous les feuillées, le Vent dans les Moulins chez le peintre Emile Claus, au bord de la Lys, sous les marroniers, dans des matins légers, vaporeux, lilas, teintés de rose ; Comme va le Ruisseau, sous un prunier au bord de la Meuse, parmi des bourdonnements d'abeilles; V Hallali dans une gorge sauvage de l'Ourthe à Han près d'Esneux où je passais l'été.

En forêt l'odeur d'amadou des feuillages rouilles par l'automne, l'insidieux parfum émanant des bourgeons qui font crever leur gaine, tous les puissants effluves qui se dégagent et montent de la terre en travail, l'exaltent et l'enivrent comme un vin généreux.

Il marche alors comme le premier homme à l'aurore du monde, son âme vibre comme une lyre et les échos folâtres qui jouent avec les nymphes répètent dans les hêtraies ses exclamations et ses rugissements de joie. Sans doute le prennent-ils pour quelque Sylvain qui porte en lui l'esprit même des bois.

Mille images viennent frapper son cerveau. Il les exprime aussitôt dans un verbe puissant et coloré où s'évoquent les tumultueuses formations de la genèse.

L'homme devient alors une sorte de voyant, ce qu'il profère ne peut se prendre au sens direct ; des sons et des couleurs il faut tirer un sens caché, un sens mystérieux un sens anagogique, car il y a plus de choses dans la nature que n'en peuvent contenir nos philosophies et nos gloses.

Dans les avenues, les chemins, les sentiers, les taillis et les combes de la forêt de Soignes où nous fumions du tabac d'Obourg dont l'arôme s'apparie si adéquatement aux sen-

teurs des futaies, dans les collines boisées le long de la Meuse, de la Lesse ou de rOurthe, sur les dunes de Knocke, je l'ai toujours trouvé semblable à lui-même. Et chaque fois qu'aux quinconces de Boitsfort ou dans les vallons de Groenendael, je le vois s'arrêter pour contempler les attaches d'un tronc au sol, le ciel qui se joue à travers les branchages, pour entendre le sifflement du merle ou les roulades d'un pinson, je me dis que Lemonnier ne mourra pas comme nous autres. Par une belle vesprée où le couchant incendiera de pourpre et d'or cette forêt qu'il connaît en ses moindres recoins, il sentira tout à coup ses pieds entrer dans la terre et prendre racines ; ses bras arrêtés dans un geste d'admiration et d'adoration se transformeront en branches feuillues. Un lierre grimpera autour de son corps. Furtive, une nymphe, écartant les buissons s'approchera de lui, le reconnaîtra et le baisera sur la bouche. Puis, par un cri de joie, elle appellera les Sylvains qui vien-

dront couronner de fleurs le nouveau dieu et, dans l'heure ardente, faunes et faunesses danseront une ronde devant lui jusqu'au moment où la nuit nuptiale les attirera par couples dans les fourrés. Et le nouveau dieu entendra le grand rut de la terre toujours jeune et toujours fécondée, il vivra parmi les forces élémentaires en perpétuelles métamorphoses, dans la chanson du vent, les hymnes de la lumière et l'étreinte amoureuse des choses.

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