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BRUXELLES

HENRI LAMERTIN, ÉDITEUR 58-62, RUE COUDENBERG

En 1820, un soir de printemps, entre Spolète et Rome, l'un des chevaux de la voiture de poste s'embarrassa dans un trait détaché, rua, recula, et d'un choc si violent fit trébucher la voiture dans un petit fossé que le timon se rompit et l'une des roues se brisa. Les voyageurs criaient; en un instant ils furent sur la route; et comme aucun n'était blessé, c'est en protestations indignées et furieuses contre le - vetturino » maladroit que s'exprima longtemps leur émotion.

Il y avait là, parmi des personnages sans importance, l'acteur Giàmbattista Zenale, son fils Camille, un gentilhomme français fort jeune Aymond de Vigneux et La Leonilda, danseuse alors très renommée.

Quand ils eurent constaté que la voiture était incapable de reprendre son service et qu'il leur faudrait passer là la nuit qui s'avançait, ils furent fort heureux d'apercevoir à trois cents pas une misérable auberge où ne s'arrêtent d'habitude que les piétons fourbus et les attelages altérés. Ils s'y installèrent tant bien que mal, inquiets surtout du temps qu'il y faudrait passer et de leurs chances de trouver le lendemain un véhicule qui leur permît d'achever leur voyage.

Lo matin venu, «le jeune de Vigneux, descendu de bonne heure, trouva dans la grande et unique salle de l'auberge Giambattista Zenale rêvant au moyen de se remettre bientôt en route. Cette chambre était si pauvre et si malpropre qu'on n'eût pu douter un instant qu'elle appartînt à une auberge italienne. Le sol était de terre battue, les murs de bois et de chaux; deux portes branlantes se faisaient face et deux fenêtres étroites, aux carreaux fendus ou remplacés par du papier, semblaient si hostiles à la lumière que celle-ci préférait passer par la porte d'entrée habituellement ouverte et donnant sur une cour. Point d'autre mobilier que des bancs attachés à la muraille, une immense table de bois à peine équarrie et quelques escabeaux. Mais au seuil de la cour la beauté commençait, car on apercevait la route en lacets qui se dirige vers Narni parmi les oliviers et les pins parasols, sous un ciel que le matin peignait d'un bleu tout neuf et frais encore.

Il faut imaginer Giambattista Zenale, un fort gaillard, touchant la cinquantaine, au visage avenant, soigné de sa personne et satisfait de soi. Son toupet commence à grisonner, mais ses yeux ont une clarté jeune sous des paupières un peu fatiguées : il est glabre, la bouche est fine et les fards et les graisses ont donné à la peau une couleur unie et mate. Sa redingote grise lui tombe aux genoux, le haut collet et les larges revers laissant passer un jabot de linge blanc; sa culotte et son gilet sont noirs, ses bas jaunes ; il porte de forts souliers; sa canne et son chapeau de feutre sont posés sur la table.

Le jeune de Vigneux est plus élégant; son visage est vraiment joli. Visage de dix-huit ans, imberbe et rose, éclairé de grands yeux bleus; la bouche est tentante et les cheveux tombent, légers, sur les oreilles. Un chapeau noir, à boucle, met seul, par ses grands bords, une ombre sur le front. L'habit français de drap marron marque finement la taille; jabot de batiste tombant sur un gilet de soie couleur d'avoine; culotte de droguet qu'emprisonnent sous le genou des guêtres de drap noir boutonnées jusqu'aux sous-pieds; gants de chamois à la main ; il est charmant.

L'ayant regardé faire le tour de la chambre et s'étonner de sa misère et de sa saleté, Giambattistà Zenale, assis près de la table, dit au jeune homme en souriant :

Ah ! Monsieur de Vigneux, ce sont-là les ennuis Des voyages ! Les petits ennuis ; car, en somme. Vous n'y laisse;: qu'un jour, et peut-être une nuit,

Et vous arriverez à Rome

Demain soir au lieu d'aujourd'hui.

Si j'espère trouver tantôt un véhicule

Grâce auquel me sera rendu

Un peu du temps que j'ai perdu

Par cet accident ridicule.

Vous du moins, vous pouvez contempler ce retard

Avec indifférence :

U heure d'une arrivée ou l'instant d'un départ, Qu'importe au beau jeune homme qui, venant de France

Visiter le pays des Arts, Peut se laisser conduire où son destin le mène ! Car vous avez le temps, vous, quand nous galopons ! Et n'arrivassiez -vous que dans quatre semaines, Vous trouverez toujours le Tibre sous les ponts. Et le Colosseum vous attend^/ en reponds!

Aymond de Vigneux

Mais je ne me plains pas. Monsieur ; je vous avoue

Que j'aime assez les aventures ; Et je regrette mêm,e, si d'autres s'en louent,

De n'avoir eu depuis Padoue

Que cet accident de voiture !

GlAMBATTlSTA ZeNALE

Peste, Monsieur! Il faut être jeune, et fringant

Comme on l'est à votre âge,

Pour regretter que son voyage

N'ait pas été plus fatigant.

Et pour dire, au moment d'arriver : « C'est domtnage, « Nous n'avons pas été pillés par les brigands! » Non, louez Dieu de votre chance, croyez-moi !

Le postillon de la berline

M'a raconté que Vautre mois.

Tout près d'ici, juste au sommet de la colline

D'où l'on descend sur Foligno, Quatre brigands — de ces gredins infâmes,

Rebuts de la Nature! —

Arrêtèrent une voiture,

Tuèrent le vetturino, Les voyageurs, violèrent les femmes,

— Les jeunes I — puis se sauvèrent

Datis leurs retraites inconnues!...

Deux jours après, les carabiniers retrouvèreyit

Les malheureuses, toutes nues, Et naturellement sans un maravëdis !

ISon, 7nais nous voyez-vous tués par ces bandits ? Passe pour vous ! Encor que la perte fût grande, Vous seul auriez souffert de votre assassinat; Mais moi ? Que ferait-on sans moi, je le demande.

Au théâtre d' Argent ina ?

Imaginez qu'on m'assassine, ou qu'on m'exile,

Ou seulement qu'on me défende De sortir de chez moi ! Seriez-vous donc punis ! Qui ferait le Pirate et chanterait Bazile

Ou la Jephté d'Orgitani ?

Qui jouerait, comme moi, Le Médecin par force ?

Aussi quand je me mets en route Ce ne sont pas les seuls bandits que je redoute!

Ce sont les rhum,es, les entorses.

Ce sont les saisons inégales

Qui tordent de leurs mains retorses

Le fil d'or des cordes vocales!

Ah ! jeune homme qui m'écoutez et que j'étonne En me montrant célèh^e et grave, illustre et triste, Vous ne soupçonnez pas les noirs soucis que donne

L'existence d'un noble artiste

Qui, sachant le Sublime où son Art peut aller, Tremble chaque matin de ne plus s'égaler, Et songe tous les soirs en chantant son grand air, Qu'il est à la merci d'un petit couratit d'air !... Mais que dis-je ? Il paraît que vous briguez d'en être De la grande famille Des artistes, des prêtres De l'Art ! Mon fils Camille M'a conté qu'il vous a surpris Le front rayonnant, l'œil en flamme, Jetant sur le papier les cris

Inspirés de votre âme !...

AyMOND de VlGNEUX

Camille vous a dit!... Ce n'est pas bien...

GlAMBATTISTA ZeNALE

Pourquoi ?

Mon fils donne à tout l'Art le m.éme amour que moi ! Il connaît mes leçons; il m'entend quand je joue ; Et, soyez-en bien sûr : lorsqu'il a découvert Que vous sacrifiez, jeune homme, à l'Art des vers, Il vous en a loué comme je vous en loue!

Aymond de Vigneux

Camille est indulgent car il a trop bon goût

Pour admirer mes fantaisies !. . .

J'aime les beaux vers, voilà tout ; Et s'il advient qu'un jour la haute Poésie

Me laisse jouer de son luth Sans plus me soucier de critique indulgente, Je suis encor loin de mon but !

GlAMBATTISTA ZeNALE

Ah certes, ce n'est pas le premier soir qu'on chante

Qu'on peut donner son plus bel ut !

Mais soyez confiant! Sitôt notre rencontre. Je vous ai deviné palpitant d'harmonie!

Je n'ai pas besoin qu'il se m,ontre, Moi, pour annoncer le génie !

Aussi le souvenir m,e restera bien doux D'avoir fait ces huit jours de voyage avec vous; Et quand, prochainement, surgira le grand homme. De cet adolescent dont les ailes frémissent. Rappelez-vous qu'un jour, sur la route de Rome, Giambattista Zenale a béni vos prémices !

Il s'est levé depuis quelques instants et c'est avec une noble dignité que s'approchant d'AvMOND DE Vigneux et lui mettant la main sur l'épaule, il lui a adressé ces émouvantes paroles.

Aymond de Vigneux, confus,

Yr aiment. Monsieur, c'est la bonté qui vous abuse ! Je ne sais que vous dire et vous fais mes excuses De ne répond/re point comme j'en ai l'envie...

GiAMBATTisTA Zenale, simple,

Oh, répondez-moi seulement :

" Je sens, Monsieur, que ce moment

« Sera le plus beau de yna, vie ! »

Aymond de Vigneux Mais, sans doute...

GlAMBATTISTA ZeNALE

Pour moi, je suis au désespoir Quand je songe qu'avant ce soir Vous perdrez un ami si ferme !

Car vraiment ce voyage eût été jusqu'au terme Aussi charmant qu'intime, Si nous n'avions été victimes

Bu petit accident d'hier qui nous retarda...

Et puis, surtout...

Aymond de Vigneux Be quoi?

GlAMBATTISTA ZeNA1,E

Be La Leoni/da !

AyMOND de ViGiNKUX

Pourquoi ?. . . Comment ?. . . Je trouve, moi, qu'elle est jolie. Qu'elle est aimable et qu'elle a dans les yeux un charme Si prompt à devenir du sourire ou des larmes, Que rien qu'en la voyant f oublie Toute mélancolie!

GlAMBATTISTA ZenALE

Belles illusions que le printemps fait naître ! Cette Leonilda que vos yeux divinisent, Dansait déjà voici vingt-cinq ans, à Venise!

Je veux bien reconnaître Qu'elle eut quelques attraits, à défaut de talent, U année où les Français entrèrent dans Milan; Mais aujourd'hui! Le teint doit sa blancheur au plâtre! Pour ses souris fardés et quelques attitudes, Je sais qu'on l'applaudit encor dans les théâtres.

Mais c'est par habitude !

Que voulez-vous d'ailleurs ? Ce qui manque à ces femmes, Ce n'est pas la beauté peut-être, mais c'est l'âme ! J'ai la prétention, moi, d'être très modeste

Et d'être aussi bon camarade.

Mais lorsque je la vois s'admirer dans ses gestes,

Ses pirouettes, ses gambades, Je sens grandir en moi mon respect de moi-même,

Et moi qui si souvent me déteste.

Je m'aime!

Aymond de Vigneux

Vous allez trop loin, je proteste!

Quelque rivalité peut-être bien vous mène...

GUMBATTISTA ZeNALE

Rivalité? Pourquoi? Comment? Dans quel domaine? Non! Croyez que nos Arts vivent bien séparés, Et que ses grands succès seront ceux que je brigue

Lorsque Von pourra comparer

Le rossignol à la sarigue!...

Mais mon rire après tout pourrait être imprudent !

Vous m'avez l'air assez ardent,

Elle n'est pas encor de glace, Et je crois qu'elle en tient pour vous, beau Lovelace!

Aymond de Vigneux, rougissant, Oh, Monsieur!...

GiAMBATTiSTA Zenale, regardant par la porte d'entrée,

La voici justement, côté cour!...

Permettez-moi de vous laisser ?

Je ne puis pas la voir devant moi sans penser Qu'au lieu de me dire bonjour Elle va se mettre à danser!...

Aymond de Vigneux

Au revoir.

GlAMBATTISTA ZeNALE,

sortant par l'une des portes latérales, Au revoir, mon jeune et noble ami!

Au moment de franchir la porte d'entrée, La Leonilda s'arrête et paraît hésiter; elle sourit de ses beaux yeux noirs un peu trop cernés et de sa grande bouche un peu trop peinte. Sa grâce est si souple et légère qu'elle est presque de la jeunesse et qu'on s'étonne de constater aux plis que fait la peau près des yeux et des lèvres qu'elle a déjà souri des milliers de sourires. Une capote de soie bleue, nouée de brides au coin du menton entoure toute sa chevelure noire et adoucit la lumière où baigne son visage ; sa robe tombe, toute droite jusqu'au volant qui frôle ses deux petits souliers; elle est aussi de soie bleue, brodée de quelques fleurs avec une ceinture très haute sous la poitrine et des manches si courtes qu'elles laissent un petit morceau de bras nu entre leur bouillonné et la mitaine blanche.

Avec un joli geste qui pourrait être de la surprise, elle dit en voyant db Vigneux :

Monsieur I .. .

Aymond de Vigneux Bonjour, Madame ; avez-vous bien dormi '(

La Leonilda, très gaiement,

Port bien, Monsieur, fort bien!

Quoiqu'il y eût dans ma chambre quelques fissures

Par où Von entendait venter

Et que la paillasse fût dure!...

Mais f interromps un entretien ?...

Quelqu'un s'en va ?...

Aymond de Vigneux

Monsieur Zenale se retire. . .

La Leonilda

Ah, tant mieux ! Je suis très bonne, sans me vanter, Mais vous ne croiriez point tout l'ennui qu'il m'inspire! Je ne puis pas le voir devant moi sans me dire : Hélas, il va chanter !

Aymond de Vigneux Ne chante-t-il pas bien ?

La Leonilda

Il le ditf et s'en loue.

Et ravale mon Art très en dessous du sien!

Mais mon cœur n'est pas rancunier,

Et Von rapporte, je V avoue.

Qu'il chantait encore assez bien

Vers la fin du siècle dernier...

Vous souriez ?

Aymond de Vigneux

Parce que je vous vois sourire

La Leonilda Je suis de bonne humeur!

Aymond de Vigneux

En effet; et f admire Qtie le sot accident qui nous arrête ici

Dans une auberge un peu farouche.

Laisse le calme à vos sourcils Et le sourire à votre bouche.

La Leonilda

Oh, non, vous vous trompez ! car je ne suis pas tendre Lorsque je ne puis pas faire ce que je veux!

Mais si je suis de bonne humeur, Cest que précisément, là, je viens de m' entendre Avec un voiturier qui comble tous mes vœux!

Il me promet que dans une heure, Quand ses chevaux auront pris quelque yiourriture, Je fuirai grâce à lui ma chamh^e et ma paillasse

Bans une excellente voiture...

A deux places.

Elle a dit ces trois derniers mots d'un air fort détaché.

Aymond de Vigneux, innocemment, Vraiment!

La Leonilda

Tai hâte donc de saisir des deux mains Vheureuse occasion de rompre la clôture Et de ne plus attendre, ici, jusqu'à detnain,

Et sans savoir que faire, en somme.

Bans ce taudis, assis en rond.

L'instant de repartir pour Rome !

Après un imperceptible arrêt et un regard un peu plus long sur le jeune homme, elle continue :

Ah, je plains de grand cœur tous ceux qui resteront !.. Les haridelles du bonhomme Seront bien, peut-être, un peu lentes, Mais qu'importe, cela délasse; Et d'avance je me prélasse Dans cette voiture excellente...

A deux places.

Aymond de Vigneux, sincèrement triste,

Mais la nouvelle est désolante Pour ceux que vous laissez iciy

Madame ! Et me voici Dans une tristesse sans bornes !

Je comptais vous voir jusqu'au bout Du voyage!

Là Leonilda, désolée, Que voulez-vous!

Aymond de Vigneux Mais nous allons périr d'ennui !

La Leonilda AA, VaprèS'midi sera morne !

Aymond de Vigneux.

Et la soirée !

La Leonilda Et puis la nuit !

Hélas !

Aymond de Vigneux

La Leonilda

Croyez, Monsieur, ma tristesse infinie,

Pour n'avoir pas eu le loisir De rester jusqu'à Rome en votre compagnie. Mais tristesse et bonheur se touchent de bien près,

Car f éprouve aussi du plaisir

A vous laisser de tels regrets !

Ainsi donc ce départ est presque un sacrifice /...

Aymond de Vigneux Ah, Madame!...

La Leonilda

Bien sûr, sans Zenale et son fils, Ce voyage trop court eût uni tous les charmes! Sitôt notre rencontre à l'auberge de Parme

Vous fîtes mon ravissement

Par votre allure, par votre aise,

Et cette grâce si française

De vos plus simples mouvements.

Tandis que nous allions par les monts et les vaux,

SHl fallait quitter la voiture

Pour laisser souffler les chevaux.

Vos rires écourtaient la route la plus dure. Et vous voyant marcher front haut, cheveux au vent, J'admirais V homme fier sous ces gaités d'enfant /... Je voyage beaucoup, esclave de mon Art,

Et ces voyages sont souvent

De bien pénibles cauchemars !

Mais vous voyez qu'on peut quelquefois se distraire Avec un excellent compagnon de hasard, Puisque vers vous. Monsieur, — laissez-moi vous en faire

L'humble confession — Tout doucement, au cours de ces belles journées,

Je me suis sentie entraînée

Par une tendre affection...

De sœur atnée.

Aymond de Vigneux, troublé,

Croyez que Vhomme fier et que V enfant folâtre, Madame, sont émus d'une telle obligeance...

La Leonilda.

Ahy si je n'étais pas attendue au théâtre Pour danser le Vénus et Mars et Gléopâtre, Combien f aurais aimé de me donner vacance

Pendant quelques semaines,

Et d'oublier la scène,

La musique et la danse

Sur ces routes romaines !

J'aime tant la nature !

Et vous, Monsieur ?

Aymond de Vigneux Je Vaime aussi...

La Leonilda

J'en étais sûre !

Et les montagnes ? Et les plaines ?

Aymond de Vigneux Sans doute.».

La. IjEOnilda

Ten étais certaine !

Je suis rêveuse aussi... comme vous devez être Rêveur?...

Aymond de Vigneux acquiesce ; La Leonilda continue

Cest étonnant combien je vous pénètre ! Et comme elle est inopinée Cette Providence qui mêle Si doucement nos destinées, Et, chose étrange, nous révèle Que nos deux âmes sont jumelles, Quand je suis votre sœur ainée!,..

Mais alors, vous Vavez comme moi ?...

Aymond de Vigneux

Quoi, Madame ?

La Leonilda

Ce petit coin secret où se cachent, dans l'âme. Tous les rêves, doux ou cruels, Et tous les bonheurs qu'on essaie De savourer par la pensée En attendant qu'ils soient réels?...

Aymond de Vigneux, timidement, Oh, oui...

La Leonilda

Je le savais !... Et je n'ai pas besoin De chercher longuement dans ce cher petit coin Pour y trouver, parmi tous ces bonheurs en rêves, — Perspicacité féminine — L'un d'eux, au moins, que je devine...

Aymond de Vigneux Lequel?...

La Leonilda

CeUii de fuir, au fond d'une berline.

Avec la femme qu'on enlève !

Aymond de Vigneux Oh, Madame!...

La Leonilda

Oui, oui, vous en fîtes l'essai, Rêveur comme tous les poètes !

On s'enfuit follement! Et c'est Le plus charmant des coups de tête !

Le départ semble redoutable Comme un départ pour un complot .'.,.

Mais la berline est confoHable Et les chevaux ont des grelots. . .

Et tandis que d'un trot qui sonne Ils emportent leur double charge^ Plus on s'en va, plus on s'étonne Que la berline soit si large!

On parle peu, mais on s'entend.

Et c'est sans doute au choc des roues Qu'on doit d'avoir, à tout instant, La joue à côté de la joue...

Une paix si douce repose Aux pentes des vallons agrestes.

Que pour se dire quelque chose On se le dit plutôt par gestes. . .

On échange tous les serments.

Mais on garde de la tenue. . .

Bans la mesure exactement Où la lumière s'atténue...

Puis le soir vient... Que l'heure est brève ! ' Bans deux baisers il fera nuit...

Les grelots ne font plus de bruit...

Est-ce qu'on veille?... Est-ce qu'on rêve?... On ne sait plus. . . Et puis. . . et puis. . . C'est la nuit... La lune se lève...

N est-ce pas que c'est bien cela que vous rêviez ?...

De plus en plus rapprochée du jeune homme, La Leonilda lui a dit ces mots d'une voix tendrement mourante...

Aymoxd de Vigneux, avec explosion, Ahj Madame. . . Si je pouvais I. . .

La Leonilda

Si vous pouviez ?...

AyxMoisd de Vigneux Si je pouvais partit' avec vous!

La Leonilda, paraissant très surprise, Avec moi?

Aymond de Vigneux, déjà confus, Ah, je suis indiscret... Je le vois bien...

La Leonilda

Pourquoi?...

Non... Mais je prévoyais si peu votre demande... Et pour quelle raison. .

Aymond de Vigneux, en s'exaltant,

Parce que, tout à coup.

J'ai peur que vous partiez!... Parce que j'appréhende

Ma solitude loin de vous!

Parce que je sens trop quel sera mon martyre Si je demeure ici quand vous allez partir, Et qu'en ce moment même où votre départ sonne. Mon bonheur est si doux de vous trouver si bonne,

Que f en voudrais jouir encore^ Et ne pas le perdre, soudain.

Comme une flamme qui s'éteint.

Comme un parfum qui s'évapore !...

Mais partir avec vous. Madame, quelle fête! Vivre encore un peu sous vos yeux ; Etre encore un jour où vous êtes!...

Vous me rendriez si joyeux!...

La Leonilda, le calmant,

Quel enfant exalté vous faites!

Car vous exagérez mon charme et sa douceur ! Et si je n'ai pas lieu de m'en effaroucher,

Je vais du moins me reprocher De vous avoir parlé tantôt comme une sœur !

Aymond de Viôneux Ah, Madame...

La Leonilda

Et d'ailleurs le carrosse est petit; J'ai deux coffres d'habits Qu'il faut qu'on y entasse; Ils sont de grande taille..,

Aymond de Vigneux

Mais n^avez-vous pas dit Qu'il était à deux places?

La Leonilda.

J'avais oublié ce détail...

Mais nHmporte; le monde hypocrite et méchant

Nous accable d\in tel décri Qu'il découvre du vice aux plus nobles penchants ! Or la Leonilda doit rester à Vabri

Des c7Htiques, mêm,e indirectes, Car en la respectant c'est VArt que Ton respecte!... Que vos intentions soient bonnes et soient pureSy Vous voyez que pourtant je ne puis vous permettre...

Aymond de Vigneux, humble et convaincu,

Hélas, oui, je le vois, Madame, et je vous jure

Que je ne veux pour aucun prix vous com,p7'omettre !

Oui; f aime cent fois mieux renoncer...

La Leonilda, voyant qu'elle a quelque peu exagéré la dignité,

Mais pourtant...

Aymond de Vigneux Non t je veux respecter F Art en vous respectant.'

La Leonilda, résolue aux grands moyens,

iSoit; fort bien... Mais faut-il toujours que Von s'incline

Devant l'avis des autres L . .

Tai réfléchi, Monsieur. . . Partons dans ma berline I

Narguons Vopinion des méchants et des fous !

J'aurai maplace, vous la vôtre...

Et pour vous bien montrer comme je mets en vous Ma confiance fraternelle tout entière...

Voulez-vous pas me rattacher ma jarretière?...

D'un preste mouvement d'une souplesse charmante, elle a posé son pied sur le bord de la table en relevant sa jupe au-dessus du genou; sa jambe, dans un bas très blanc, est longue, fine et nerveuse.

Rouge et les doigts tremblants, Aymond de Vigneux parvient non sans peine à refermer l'agrafe ; alors, très simplement, La Leonilda lui dit :

Merci... C'est donc conclu? nous rio7is des censeurs! A tantôt...

Aymond de Vigneux, se précipitant sur la main qu'elle lui tend.

Oui, Madame.... A tantôt...

La Leonilda, le repoussant doucement,

Prère et sœur!

Souriante, elle est sortie du côté de la cour, mais point assez vite pour que Camille entrant à ce moment par l'une des petites portes ne l'aperçoive encore, tandis qu' Aymond de Vigneux, extasié, la regarde s'éloigner.

Camille est âgé de vingt-trois ou vingt-quatre ans ; il est de taille moyenne, assez mince ; ses traits sont à la fois décidés et doux. D'assez longs cheveux noirs lui tombent jusque au col; le front est clair; les yeux profonds ont de beaux cils; imberbe et le teint mat, il semble, à cause d'une certaine gravité un peu mélancolique, avoir plus que son âge. Il est vêtu très simplement d'une longue redingote bleue à boutons de métal, qui cache son gilet mais laisse voir sa haute et large cravate noire; il a des bottes à grands revers; il tient dans ses mains nues un chapeau de feutre dur aux bords évasés.

Il regarde gaiement Aymond de Vigneux perdu dans sa contemplation, puis l'appelle deux fois :

Bonjour Aymond !. . . Bonjour Aymond !...

Aymond de Vigneux, surpris, se retourne vivement; Camille continue :

Pardonne-moi De troubler cette belle extase Et d'interrompre un tel émoi !

Que faisais-tu ?

Aymond de Vigneux, embarrassé, Rien ...Je m'amuse

A regarder...

Camille, moqueur.

Quoi donc? Pégase Et Phébus, Dieu du jour,

Qui le hrida.

Sont arrivés dans la cour

Avec les Muses?...

Ou bien.... c'est la Leomlda?...

Aymond de VmNKUX Cest elle qui me quitte en effet... D'où viens-tu?

De la route... Sitôt vêtu Ce matin, je t'ai cherché.

Aymond de Vigneux Pourquoi faire?

Pour marcher.

Il fait superbe ; un peu de brise.

Juste assez Pour que ton front soit caressé Sans que tes cheveux se défrisent!

Et si tu veux donner un but à notre marche.

L'aubergiste m'a dit Quon voit tout près d'ici, chevauchant la campagne.

Un vieil aqueduc de cent arches

Plus haut que celui de Lodi!

Je viens donc te chercher pour que tu m'accompagnes. Cela ne te dit nen ?

Aymond de Vigneux Non, rien du tout...

Camille, insistant,

Allons!

Faut-41 te traîner par la main?

Tu ne réfléchis pas que le temps sera long S'il faut rester dans... ce salon.

Jusqu'à demain!

Nous ne ferons qu'une petite promenade... Viens ?

Aymond de Vigneux Non...

Pourquoi?... Tu es malade?

Qu'as-tu ?

' Aymond de Vigneux

Je suis très bien portant...

Camille Alo7'S quoi'/

Aymond de Vigneux

Mais rien... Je préfère Rester... Puis, je n'ai pas le temps!

Camille, en riant,

A/i, par dieu, V excuse est hardie!

Pas le temps!... Et que dois-tu faire f Composer une tragédie?

Raconter en mngt mille rimes Comment nous fûmes les victimes D'un abime dissimulé, Dans un poème intitulé « Le Timon démantibulé " ?

Chanter...

Aymond de Vigneux, un peu impatient,

Je ne plaisante pas, Camille; si je le pouvais Je t'accompagnerais là-bas; Mais je n'ai pas le temps... parce que je m'en vais!

Camille Parce que tu t'en vas ?

Aymond de Vigneux

Ceat bien simple... Voyant mon regret ^ et pour cauRe^ De la sotte mêsaventtire Qui wC arrête ici, sans pitié, La Leonilda me propose Avec une extrême amitié y D'occuper tantôt la moitié De sa voiture...

Camille Sa voiture ?

Aymond de Vigneux

Elle eut ce matin le bonheur, Par hasard, d'en découvrir une. . .

Je vais donc profiter de sa bonne fortune, Et nous partirons dans une heure...

Camille, sérieux, Ah!...

Aymond de Vigneux Quoi donc^

CAMILLE, nerveusement,

Rien... Tu pars... Il ne m'appartient pas De critiquer ce que tu fais Ni de nC attacher à tes pas !. . .

Qu'est-ce qui te retiendrait ici ? Rien ! Et si tu trouves le moyen De ne plus partager nos ennuis, c'est parfait ! Tu t'en vas... Oui, c'est tout naturel, en effet.

Aymond de Vigneux Qu'as-tu ?

Camille, amèrement.

Mais rien du tout mon ami!... J'ai paru Surpris.». Oui, j'avais cru notre amitié meilleure... J'avais cru... Mais vraiment l'amitié n'est qu'un leurre,

Et qu'importe ce que j'ai cru

Puisque tu t'en vas tout à l'heure !

Aymond de Vigneux

Excuse-moi d'agir comme un enfant !

J'ai tort!... Mais c'est si décevant De voir qu'on se 7'encontre un jour, qu'on se confie L'un à Vautre ce que Von aime de la me.

Et qu'après des propos si gaiement échangés, Et tant d'affection pour Vami qui vous aime,

On est demeuré tout de même

Lointains comme deux étrangers!

Aymond de Vigneux

Etrangers ! Pas le moins du monde !

Et vraiment, pour ma part, Je ne vois pas sur quoi ce reproche se fonde.'

On m'ocre départir. Je pars; Et puis?...

Ton amitié, que tu disais profonde.

Ne me préparait pas à ce brusque départ. Voilà tout... Quand un jour, les hasards que font naiti'c

Les courses par les grands chemins,

Nou^ donnèrent un ^''eau matin

L'occasion de nous connaître

Bans cette voiture de poste,

Certainement f aurais pu n'être

Pour toi qu'un passant qu'on accoste

Pour l'oublier le lendemain !

Or au lieu de cela nous nous plûmes de suite !

Par notre franche sym,pathie

Ta confiance fut séduite ; Tu me dis tes projets, tes vœux ; ta modestie Réclama mes conseils pour guider ta conduite. Et, par tes soins constants à t'y montrer soumis, Cest toi qui le premier t'avouas mon ami.

Lorsque feus deviné ce que valait ton cœur, Cette amitié fut mon plaisir et mon honneur ! Chaque jour ton esprit ^ne plaisait davantage ; Nous nous parlions^ selon les détours du voyage,

De tout ce qui venait distraire Nos âmes et nos yeux.. .

Quelquefois tu sentais la différence d'âge

Qui me rend triste ou sérieux

Quand ton cœur ne frappe au contraire Qu'à coups joyeux !...

Alors tu me traitais un peu comme un grand frère;

J'en acceptais g ai^nent le rôle;

Et plus d'un soir, à mon a^ni,

Tu t'es doucement endormi Sur mon épaule...

Tout cela...

Aymond de Vigneux, chaleureusement,

Tout cela nous a vraiment liés L'un à l'autre, et mon cœur n'en a rien oublié, Camille ! Ne m'accuse pas d'ingratitude ! Je suis fidèle ! Et je profite Du départ auquel on m'invite Parce que j'ai la certitude Que les bons amis que nous sommes, Dans trois jours vont se retrouver.

Toujours amis, sur le pavé De Rome!

Puis Rome est là, tout ^or es; j'ai hâte d'arriver!...

Camille Dans trois jours nous poui^ons y arriver cnseinhle...

AyMOND de VIG.NEUX

Soit... Mais en en perdant d'abord un et demi Bans eette auberge qui ressemble...

Camille Sois donc sincère, mon ami !

Aymond de Vigneux

Comment ?

Je veux bien croire à cette hâte extrême D\idmirer Rome et ses trésors d'arckitectu7x! Mais laisse-moi douter que tu partes quand même Si La Leonilda n'est pas dans la voiture !

Un peu décontenancé d'abord, Aymond de Vigneux fait un geste qui signifie « Eh bien oui, c'est cela! •• Camille continue :

Et voilà donc pourquoi tu pars !

Aymond de Vigneux, brusquement,

Et si je l'aime?

. Camille, stupéfait, Comment ?

Aymond de Vigneux

Mais oui! Pourquoi nepuis-je pas V aimer f

Est-il donc extraordinaire

De voir un homme se résoud/>x A Vaveu d'un amour trop longtemps réprimé ? Tu me regardes là comme si le tonnerre

M allait réduire en poudre!

Crois-tu que cet amour serait imaginaire?...

Camille, railleur, Non, non!... Mais c'est le coup de foudre!

Aymond de Vigneux

Cest un amour caché qui soudain se révèle. Voilà tout! J'ai compris tantôt en lui parlant^ Ce qu'il y a de charme en elle !

Goût délicat, cœur excellent.

Tout, jusqu'à sa dignité, Se pare de la gaïté D'un esprit étincelant !

Oh, tu crois que sa ruse et sa malignité

M'ont pris au piège, et tu te moques Du pauvre sot qui s'amourache De cette danseuse équivoque !

Ris bien mon cher ami, mais sache Que c'est moi qui dus insister

Pour que sa voiture m'emporte ; Que c'est moi qui, seul, eus recours Aux milices dont tu V accuses, Et que mon insistance a même été si forte, Qu'elle trouve dans mon amour Sa seule excuse!

Camille Mon pauvre Aymond!

Aymond de Vigneux

J'en étais sûr! A ton avis Je suis à plaindre ! Non, mon cher, pas de sermon ! Je m'éveille, je sens, je vis.

Je suis joyeux, je suis ravi, Car j'aime enfin!

Mon pauvre Aymond!

Aymond de Vigneux

La litanie est particulièrement

Maussade et monotone!

Si je tn' étais douté de ton humeur grognonne. J'aurais gardé pour moi tout mon joli roman!

Camille, tranquillement,

Ti( n'imagines pas à quel point tu ni'étojincs! Et je crois V7'aiinent que tu rêves Quand tu me dis naïvement :

« Je Vaime! >• et surtout : « Je V enlève! *>

Aymond de Vigneux

Cest bien ça! Je connais ton discours, moi à 7not, Comme un vieil agenda!

Je suis un sot,

Je suis un âne, Et quant à La Leonilda, C'est lapiiTe des courtisanes!

Vas-y donc! J'écoute et j'admire Les titres que tu nous décernes!

Tu te trompes — du moins pour ce qui la concerne

Car elle est loin d'être la pire !

Et d'ailleurs je ne veux en dire Aucun mal ! Faisant son métier d'enchanteresse

Qui fut jolie — et l'est encore Avec un peu d'adresse —

Convaincue aussi que son corps

N^est fait que pour qu'on le caresse, Il est assez normal qu'après avoir x)CLSsé,

Sans que ce corps fût caressé,

Les huit longs jours de ce voyage, Elle jetât son dévolu Sur un beau garçon qui lui plut, Pour le charger de cet ouvrage!

Aymond de Vigneux, ironique, Tu n'en dis aucun mal, vraime^it !

Camille, s' animant.

Mais non ! Je dis tout simplement

Que dans l'abandon qui l'oppresse Il est tout naturel que rien ne la retienne ; Mais qu'ayant Vàge mûr où l'on est sa maîtresse, Userait ^nalheur eux qu' elle devint la tienne! Laissons-la ! Cest d'ailleurs toi seul qui m'intéresses !

Cest toi qui viens de me surprendre En me montrant comment quelques charmes trompeur.

Ont affolé ton cœur trop tendre !

Et c'est pour toi seul que j'ai peur,

Coniiaissant ce que tu projettes,

Lm^squeje vois, tête baissée, Que tu te jettes

Dans cette aventure insensée!...

Ne t'en souviens-tu pas, à Canziano, ce jour

Où gaîment, dans l'air matinal. Pendant qu'on attelait le troisième chevoJ,

Nous sommes sortis de la cour, Ne t'en souviens-tu pas, longeant une olivaie,

Tu nCas fait le portrait de la femme rêvée;

Tu m'as dit par quels mots s'avouerait ton amour

Le jour où tu l'aurais trouvée !

Tu m'as dit : « Je n'ai pas aimé, mais je devine » Qu'elle existe et m'attend la femme au cœur élu, » Pour qui j'ai conservé la pureté divine » D'un amour qui, donné, ne se reprendra plus ! » Combien tu me plaisais par ta jeune franchise !

J" admirais tout, j'approuvais tout !

Et comment voudrais-tu, dès lors, que je te dise Que tu n'agis pas comm^ un fou.

Lorsque tout à coup tu me montres.

Toi qui cherchais V amour et tremblais d'y penser. Le banal amour de rencontre Par lequel tu veux commencer !

Aymond de Vigneux

L'autre jour j'ai tenu des propos enfantins ! Mais aussi vrai que je me nomme Aymond, je Vaime 1 Et ce matin J'entends me conduire enfin comme Un homme !

Un homme dont le cœur garde un peu de tenue, Quelqu' entraînants que soient les appels du plaisir.

Ne cède pas à ses désirs

Quand ses désirs le diminuent !

Ah, tiens, si tes projets n'éveillaient mes soucis.

Je rirais de bon cœur En pensant qu' avant-hier tu me parlais aussi Des hommes qui jadis, fro7its taures et vainqueurs. Triomphèrent dans Rome, artistes ou soldats. Et que toi, gentilhomm,e envieux de leur lustre. Tu vas t'y prom>ener avec le titre illustre De vingt-cinquième amant de la Leonilda !

Aymond de Vigneux, piqué,

Ris bien! Mais nous verrons qui rira par la suite! Tu moralises comme un parfait manuel

De chez mes bons pères jésuites !

Je reconnais pourtant que tes avis sensés

Sont beaucoup plus spirituels,

Sinon plus désintéressés!

Camille Que veuoc-iu dire ?

Aymond de Vigneux

Eh bien, tout simplement ceci :

Qu'on ne peut expliquer l'étrange frénésie Que tu mets tout à coup à me garder ici. Que par un sentiment...

Camille De quoi ?

Aymond de Vigneux

DejaloiAsie !

Camille Comment ?

Aymond de Vigneux

Bien sûr! Il te déplaît qu'on te préfère Un gam,in^ presque dans l'enfance.

Et que ce soit à lui qu'on fasse des avances, Au lieu de te les faire!

Camille, tristement,

0 mon ami, nous voici donc au dernier jour Où je dis « mon ami ! » puisque ce bel amour Dont j'aurais voulu rire, et dont j'avais pitié, T amène à renier déjà notre amitié!

Soit! Mais je tie suis pas oublieux et quand j'aime Un ami, quelque mal conscient qu'il me fasse. Je le protège encore, en dépit de lui-même, Contre le mal qui le menace !

Aymond de Vigneux, rageur, mais confus, C'est vrai!...

Ne dis f lus rien ! Tu 7n'en as dit assez ! Sur le mauvais terrain où tu nous a placés Nous n'échangerions plus que de tristes paroles /... Mais je ne t'en veuœ pas, et, fidèle à mon rôle D'être — tu l'as voulu - ton guide et ton soiitie^i. J'essayerai pour te retenir.

Mon tout dernier moyen...

Aymond de Vigneux Non, non ! Epargne-moi tes efforts complaisants /...

Ne dis pas encor « non », car je vais revenir ; Et quoique ton ami soit mort dès à présent. Tu me diras peut-être •' oui !... ».

Aymond de Vigneux, haussant les épaules.

Nous verrons bien !...

Camille est sorti. Seul, Aymond de Vigneux fait quelques pas, très décidés, en marquant bien par son allure et ses mâchoires serrées qu'il est son maître et compte agir comme il lui plaît ! Il se dirige même vers la porte de la cour, mais là, soudain, s'arrête et réfléchit. Un reste de colère entêtée lui fronce encore les sourcils, mais il songe à Camille et peu à peu ses traits se détendent. Un mouvement des lèvres, un geste des mains

montrent qu'il se "reproche d'avoir été trop vif. Un regard du côté où Camille est sorti, témoigne un repentir cordial. Sans doute, il partira ! Mais Camille n'en est pas moins son ami; son bon ami qu'il a blessé !... Ce départ décidé ne peut pas être une rupture... Mais comment faire?... Pardi eu, c'est simple : lui laisser un mot !...

Alors, d'un portefeuille qu'il extrait de sa poche, Aymond de Vigneux retire une feuille de papier, un petit crayon d'or, puis il s'assied devant la table, rêve un instant, et se met à écrire en se dictant sa lettre :

Mon ami... Mon ami malgré tout, pour toujours!.., Si je parSy sans avoir attendu ton retour, Pardonne-moi du moins les paroles méchatdes

Que ma colère a prononcées.

Et que ton amitié, si mal récompensée Pourtant, soit indulgente :

Je ne les ai jamais pensées !...

Ces huit jours vécus à côté De ton cœur loyal m'ont été D'une douceur inexprimable, Et c'est bien toi qui fus, parmi Ceux que j'ai nommés mes amis.

Le plus aimé, le plus aimable .'...

Songe, pour nC excuser, qu'il n'est pas impossible Que de cette amitié même que tu me donnes. Ait grandi lentement, dans mon cœur trop sensible, L'ardent besoin d'aimer auquel je m'abandonne /...

Mais si je cède à mon déniry Je n'ai pas, du moins, à choisie' Entre Vamour et Vamitié, Car tout ce qui fut à l'ami D*un cœur que l'amour a soumis, Je le lui garde tout entier !...

Il en est arrivé là de sa lettre, lorsque, sans bruit, derrière lui, Camille rentre dans la salle.

Camille a revêtu ses vêtements de femme. Elle est habillée joliment d'une robe de voile vert pointillée de pois noirs ; une ceinture cerise lui fait la taille haute ; un fichu de broderie dégage son cou nu. Un grand cabriolet de paille orné de fleurs et de rubans cache à peine ses boucles; elle a de petits souliers noirs lacés sur ses bas blancs.

Sur la pointe des pieds, elle s'avance jusques auprès d'AYMOND DE ViGNEUx et lui touchc l'épaule. Il se retourne, regarde, puis se lève brusquement en balbutiant :

Quoi?... Camille!... C'est toi!... Vous... Madame...

Camille, souriante,

Mais non ; Appelez-mm toujours Camille... C'est mon nom.

Aymond de Viôneux, ahuri, Commenta... Vous êtes... vous...

Mais oui... J'aipuparaitre Autre chose ; pourtant... je suis; ni plus ni moins... Ces vêtements nouveaux me changent-ils au point

Qu'on ne puisse me reconnaître ?

Nous approchons de Rome, il n'est donc plus besoin Que je conserve encor ces habits de garçon

Qui me protègent à merveille

Contre les grossières façons De certains voyageurs, et que... Von me conseille

Toujours, quand nous nous déplaçons.

Aymond de Vigneux Mais... Zenale... et son fils Camille ?...

Camille, simple, avec un sourire grave.

Je ne suis pas son fils... Non... Je suis son amie.,. Elle ajoute, avec amertume,

Si nous ne trouvions pas quelqu'un qui nous protège,

Notre métier serait le pire des enfers!

Et certains jours, afin que le guignon s'abrège.

Quand on en a par trop souffert.

Il n'est vraiment plus rien à quoi l'on ne consente!... J'ai connu ces jours-là... Zenale s'est offert; Il fut très bon... Et je lui suis reconnaissante...

Aymond de Vigneux, ému, Ah!..,

Camille, souriant de nouveau,

Maintenant... Monsieur... Camille vous réclame

Tout son pardon, bien humblement.

D'avoir, involontairement

Surpris, sous ce déguisement.

Quelques pensers seco^ets, peut-être, de votre âme...

On confie à des compagnons Certaines choses qu'on tairait devant des femmes...

Vous ne m'en voulez pas ?

Aymond de Vigneux, toujours balbutiant.

Mais non...

Camille Bien siïr ?

Aymond de Vigneux Oui... mais...

Camille Mais quoi '/... Vous êtes mécontent f

Aymond de Vigneux

Non... mais je suis troublé de voir y qu'en même temps Camille n'est plus là... et que c'est vouSy soudain...

Brusquement,

Pourquoi remettez-vous ces habits féminins 'f Pourquoi. . .

Camille, un peu railleuse,

Pourquoi, Monsieur ? Parce que je présume. Vous sachant aimable et Français, Que ma requête aura des chances de succès Si je vous la présente en portant ce costume;

Et que si je vous prie Sous mes acabits réels, sajts malice et sans ruse, J'obtiendrai promptement de la galanterie Ce que l'amitié me refuse !

Aymond de Vigneux, avec peine.

Ah, comme vous parlez différemment!... Plus rien

Ne reste, dirait-on, du camarade ancien

Qui ne me traitait pas, lui, comme un étranger !...

Oui... tout en vous, soudain, a brusquement changé;

Votre voix elle-même est autrement sonore...

J'y retrouve, bien si%r, la douceur qui me plaît...

Et pourtant, tout à l'heure encore.

Je n'étais pas troublé quand Camille parlait .'...

Camille, riant, Ma voioj vous trouble ?

Aymond de Vigneux, sourdement, Un peu...

Camille, moqueuse,

Oh quel enfant nous sommes!

J'admire le pouvoir étrange d\in jupon!

Car si fêtais rentrée avec mes habits d'homme, Ma voix eiXt été moins troublante^fen réponds!

Aymond de Vigneux, avec une émotion grandissante,

Ah, si vous redoutez que je tienne rigueur A celui qui tantôt se disait mon ami, Devant cette épreuve à laquelle Brusquement mon cœur Est soumis, Ne prenez pas cet air moqueur, Et laissez cette voix cruelle!

Camille Comment?...

AyMOND de VlGNRUX

Par le plus beau des printemps d' Italie, Je vous 7^encontre un jour; tous deux nous nous plaisons ;

Vous aimez ma jeune folie.

Moi j'admire votre raison!...

Nous nous parlons de suite, ouvertement, sam pose.

Avec le complet abandon

De deuœ ca^narades qui causent,

Et plus nous nous disons de choses, Mieux nous nous entendons !

S'il faut marcher, sur le chem^in,

Souvent, nous nous tenons la main;

Cei^taines nuits, dans la voiture, Quand j'ai posé mon front tout près de voire cou. Nous nous endortnons sous La même couverture!...

Je suis heureux, tranquille... Et j'apprends, tout à coup. Que ce cher compagnon des plus beaux de mes jours, A qui f ai confié tous mes désirs d'amour.

Tous mss élans, toutes mes flammes.

Tous les botiheurs rêvés que je me suis promis,

Put le plus menteur des amis,

Et la plus chartTiante des femmes!

Camille, plus gentiment,

Je cherche en vain V épreuve dont vous me parliez ! Si ces événements sont assez singuliers.

Ils me semblent pourtant bien moins tnstes que drôles D'avoir mis entre nous un peu de mascarade!... Allez-vous donc cesser d'être mon camarade Si vous ne dormez plus ^ la nuit, sur mon épaule L..

Aymond de Vigneux

Je ne sais plus!... J'ai comme une rancune atroce

Contre celui qui me frauda B' un bonheur...

A ce moment on entend dans la cour les grelots d'un attelage qui bientôt s'arrête. Camille est allée voir à la fenêtre en disant :

Qu'est-ce donc?... Eh, ?naisj c'est le carrosse De La Leonïlda !

Il a bien le tendre mystère

D'une voiture de noce!...

Et quant à sa propriétaire, La voici qui s'avance, émue, embarrassée^ Et les paupières baissées,

Comme une fiancée !. . .

A la porte d'entrée paraît La Leonïlda. Surprise d'abord de voir que Camille a remis ses habits féminins, elle la regarde, puis en s'avançant, lui dit de loin :

Bonjour!...

Camille, sur le même ton, Bonjour!...

La Leonilda, sans plus s'occuper d'elle,

Monsieur de Vigneux, il est temps!

La voiture vient d'arriver Et le voiturier nous attend.

Nous devons nous presser si nous voulons trouver Des chevaux au prochain relais, Car les deux nôtres sont bien vieux !

Après un regard vers Camille,

Donc si vous aves des adieux A faire, faites-les!...

Camille, de loin, avec un étonnement parfaitement simulé,

Tiens, vous partez ?...

Aymond de Vigneux, ne sachant que dire sous le regard des deux femmes,

Mais... oui... Madame...

Puis, brusquement, tourné vers Camille,

Ou plutôt... non, Madame!...

La Leonilda, vivement, Comment ça ?

Aymond de Vigneux, se tournant vers elle, très embarrassé,

Mais voici... Tmit à V heure, Madame — et je vous en demande bien pardon — Tout à V heure if ai cru partir... mais, par malheur^ Il faut que je ne parte plus...

La Leonilda, aigrement,

Et pourquoi doue?

Aymond de Vigneux, pataugeant,

Mais voilà.,. T aurais bien voulu... et pjuis voici... Madame... que j'ap)pr ends qu'on voit tout près d'ici. Un aqueduc !

La Leonilda Un aqueduc?

Aymond de Vigneux, vivement,

De grand renom, Madame.'... Et beaucoup moins caduc Que V aqueduc de... de Bergame!...

Alors, je voudrais bien. Madame, Voir cet aqueduc!...

La Leonilda, avec une rage contenue, Ah!... Fort bien... Je comprends qu'un si beau monument Soit fait, Monsieur, pour vous tenter !. . . Car c'est, Madame, assurément, Qui vous le fera visiter!...

Cest un endroit très fréquenté !

Camille, railleuse, Oh non, Maiiame, oh non; je V engage au contraire

A regarder comme une fête

L'offre aimable que vous lui faites

De Vinstruire et de le distraire ;

Car il faut que je reconnaisse Que trois fois plus que moi vous avex qualité

Pour donner à la jeunesse

Le goiit des antiquités!

La Leonilda, furieuse,

Cest un goût comme un autre ! Et gardez vos leçons,

Ma chère ! Il vaut bien celui des drôlesses

Qui se déguisent en garçon !

S'adressant avec un mépris rageur à Aymond de

ViGNEUX,

Vous ahnez ça. Monsieur!... Cest fort bien; je vous laisse! Mais un dernier conseil — car j'aurai la faiblesse. De vouloir vous garder pourtant d'un QTiauvais pas : Allez voir l'aqueduc puisqu'il vous intéresse, - Mais, croyez-moi, n'y buvez pas!...

Elle s'en va, en repoussant la porte, et presque immédiatement les grelots de nouveau s'agitent puis s'éloignent.

Camille, gaîment, a suivi ce départ, de la fenêtre; elle se retourne alors vers Aymond de Vigneux demeuré immobile au milieu de la chambre et dit, un peu moqueuse :

Et voilà le roman terminé!... Cest dorrmiage! Car, lorsque vous serez dans la Ville Eternelle, Je crois qu'il vaudra mieux ne pas sonner chez elle Pour lui présenter vos hommages!...

Cette idylle ébauchée à peine Pourrait avoir d^ étranges suites!...

Ma parole, on dirait que ce déxjart vous peine ! C'est bien vous seul pourtant qui l'avez éconduite J'ai même admiré beaucoup Votre adresse infinie, Et V aqueduc fut un coup De génie!...

Vous vous taisez !. . . Vraiment, c'est eette peHe immense Qui vous cause un pareil émoi ?

Aymond de Vigneux, lentement et de plus en plus ému, Non... non... Mais je me tais parce que je commence A saisir seulement ce qui se passe en moi !. . . Oui, vos rires étaient sages et nécessaires Car j'étais fou tantôt en disant que je l'aime... Et cependant j' étais sincère, Car j'aimais quelqu'un tout de même!...

Je comprçnds aujourd'hui trop bien La volupté sombre et le charme Qu'eurent parfois des entretiens Qui me troublèrent jusqu'aux larmes!

Oui, si je fus cet écolier Qui vous écoutait avec fièvre.

Je comprends, quand vous m£ parliez y Pourquoi je regardais vos lèvres!...

Vous m'avez fait, depuis huit jours, Vivre au milieu d'une atmosphère Que la fausse amitié d'un frère Remplissait d'un parfum d'amour; Ainsi 7non amour affamé Fut votre œuvre, et rien que la vôtre. Et je n'ai pu l'offrir à l'autre Qu'ignorant qu'on peut vous aimer!

Camille, émue, mais se dominant,

Non,,. Vous dussé-je aussi faire une peine extrême, On nepeutpas nCahner, Monsieur, car quelqu'un m'aime.

Aymond de Vigneux

Ah, c'est dès le début qu'il fallait me l'apprendre, Madame, pour garder le droit de le défendre ! Moi, de suite, j'avais donné tout ce que peut

Donner T amitié la plus tendre; Et s'il est vrai qu'hélas c'était encor trop peu. J'avais l'excuse au moins d'ignorer votre jeu!

Mais vous, Madame, qui sentiez Toi4t ce que vous pouvez attendre D'un cœur au vôtre tout entier.

Vous n'avez pas pu vous méprendre Sur l'amour de mon amitié!

Camille, tentant de le calmer, Mais non. . . mais non...

Aymond de Vigneux

Tantôt, lorsque vous me quittâtes Pour ôter les habits qui vous ont costumée, A.uriez-vous donc passé cette rohe à la hâte Si vous n'aviez pas su que vous seriez aimée?... N'aviez-vous pas prévu les paroles ardentes Que, de suite...

Mais non... mais non... Ecoutez-^ioi!

Si vraiment je fus imprudente Bans ma façon d'être à la fois Le confident, la confidente.

C'est que je n'avais pas le choix!

En jugeant — avec injustice — La faute que j'ai pu commettre.

Vous oubliez un peu, peut-être.

Que je vous ai rendu service.

N'est-ce pas vrai?

Aymond de Vigneux Mais oui!

Camille, insistant,

Noua sommes bien d'accord f

Aymond de Vigneux Mais oui.., oui...

Camille, insistant encore.

J'ai bien fait d'empêcher ce voyage i

Aymond de Vigneux Mais oui !...

Camille, avec un sourire triste,

Allons f tant mieux!... Mais comment puis-je alors,

Si je veux garder V avantage

De mon entière bonne foi.

Moi, qui vous ai détourné d'elle,

Ne point vous détourner de m>oi?...

Comment jugeriez-vous ce qui m'y décida ? Pourriez'vous croire à ma sincérité réelle ?...

Tristement,

Est-ce que je vaux mieux que la Leonilda ?... Non^je veurX conserver ma bonne conscience D'avoir su, jusqu'au bout, garder la clairvoyance De Vami contre qui vous étiez irrité ; Et, sans vous demander si c'est un saci-ifce,

Laissez-moi le bénéfice

De m4i générosité...

Aymond de Vigneux, avec exaltation,

Mais plus vous me parlez, plus il m'est évident Que jamais nul amour ne fut mieux métHté, Et vous me faites voir, s'il fallait vous quitter, Tout ce que je perdrais. Madame, en vous pei^dant Non, laisse z^moi bénir le jour Où mon cœur à vous s'est donné!

Je voulais apprendre l'amour Et c'est vous qui me l'apprenez !

Mais lorsque vous l'avez fait naître Dans ce cœur trop simple et sans armes. Etait-ce f hélas, pour n'en permettre Que la douleur et que les larmes ^ Et vous donner V affreux plaisir De partir en m' ayant laissé Dans le tourment d'un vain dé.nr, Inguérissablement blessé î. . .

Mais calmez-vous...

Brusquement, elle est interrompue par Giambattista Zenale qui entre bruyamment dans la salle en criant :

Victoire !

Il s'arrête devant la transformation de Camille, puis dit en riant :

Ehf voilà Quon jeune homme Redevenu ma jeune femme!

Camille Mais oui... nous appo^ochons de Rome...

Giambattista Zenale, à de Vigneux, N'est-ce pas qu'elle est mieux en dame 'i

A Camille, en lui montrant l'attitude embarrassée du jeune homme,

Ça V ahurit L..

Camille, souriant, Un peu...

OiAMBÀTTiSTiL Zenale, à DE ViONKUx, gogucnard,

Cest une bonne histoire^ Hein?...

Il se retourne vers Camille et vivement,

Cest parfait, ma chère, et je criais « Victoire y>! Parce que tout à coup Thalie et Melpomène, Ayant pitié de nous sans doute, Nous amènent Sur la route Une superbe calèche !

Hein, nous serotis chez nous ce soir ! Mais il faut que tu te dépêches !...

Se retournant vers Aymond de Vigneux,

Et notts, mon jeune Lovelace,

Il faudra nous dire «« Au revoir « / Car il n'y reste plus, tout juste, que deux places ! C'est fâcheux... bien fâcheux, mais, vrai, c'est tout ce qu'offre Le voiturier!...

A Camille,

Viens donc f... Je vais charger le coffre!...

Il ressort, en courant.

Aymondde Vigneux, douloureusement, Camille...

Camille, de plus en plus émue, mais se dominant,

Vous X)oyez quHl en doit être ainsi...

Reprenez donc votre voyage^ Et, sans regrets de tout ceci, A celle qui, chez vous, en est digne et V attend, >^ Rapportez pur et sans partage.

Votre bel amour de vingt ans !...

Pour m,oi, si j'eus quelque courage A mener à bien mon ouvrage.

J'ai l'orgueil d'avoir réussi...

Nous avons tous deux été sages...

Et c'est moi qui vous dis •♦ Merci »...

De nouveau Giambattista Zenale pousse la porte. Il a son manteau sur le bras; il tend à Camille une grande mante à capuchon ; il se hâte et lui dit :

Es-tu prête?...

Puis, en s' avançant vers Aymond de Vigneux, théâtral.

Au revoir, mon ami! Car j'espère Que nous nous reverrons!... Mais si des sorts contraires Devaient nous séparer cependant pour toujours, Lorsqure vous serez de retour

Dans la demeure, de vos pères.

Evoques^, parfois, en famille, Votre rencontre originale Avec Giambattista Zenale!...

Il lui a serré les deux mains, puis sort rapidement. Camille le suit, mais s'arrête au seuil, et continue, avec mélancolie :

Et tâchez d'oublier Camille...

Tout cela n'a duré qu'un instant. On aperçoit I'Auber- GiSTE aidant au départ des deux voyageurs ; et la voiture s'éloigne dans des claquements de fouet.

Aymond de ViGNBux cst demeuré près de la table, immobile et pâle; il a murmuré seulement :

OK Camille...

Alors r Aubergiste, un vieil homme crasseux, entre dans la salle; il considère son hôte abandonné et, s'approchant de quelques pas, lui dit :

Monsieur voudrait bien s'en aller .'...

Monsieur n'a pas de chance !

Voir ses deux amis s'installer

Bans cette belle diligence!...

Un vrai carrosse de Grand-Duc!...

Monsieur va s'ennuyer bien sûr, jusqu'à demain !.,. Mais si Monsieur veut voir un aqueduc romain...

Atmond de Vigneux jusque là n'a pas bougé, mais tout à coup son cœur éclate et, se tournant violemment vers l'AuBERGiSTE, 11 lul crle :

A/^, laissez-moi tranquille, avec votre aqueduc!...

Puis il tombe assis près de la table et sanglote dans ses deux mains.

Juin-Août, 1913.

Des presses de L'Imprimerie {Anc« ÉtahP^ V« Monnom) soc, an.

rue de l'Industrie^ 32 Bruxelles.

BINDING C=::7, JUL 161970

PQ Spaak, Paul

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