‹ CAMOENS ET LES LUSIADESChapitre 211 sur 240 · CHANT NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHANT NEUVIÈME

Alvare et Diego prolongaient en vain leur séjour à Galicut ; Tastuce et la perfidie leur fermaient toutes les voies du commerce. Le môme jour voyait naître, mourir et renaître encore leur espoir. Le but secret des Maures était de retenir la flotte portugaise jusqu'à l'arrivée des vaisseaux qu'ils attendaient de TÉgypte.

Non loin de l'isthme fameux où Ptolémée Philadelphe fonda les murs d'une cité qu'il appela du nom d'Arsinoé', sa sœur, et dont les débris ont formé l'enceinte de Suez , aufond du golfe Erythrée *, s'élève la Mecque «, si célèbre par son temple et par les pieux pèlerinages des disciples dé Mahomet.

1. Arsinoé, fllle de Ptolémée I^**, après la mort desoD mari, Lysimaque, avait été attaquée par Ptolémée Géraunus qui I*a?ait contrainte à l*épou8er. Celui-ci, après avoir égorgé les enfants qu'elle avait eus du premier lit, ne tarda pas à la reléguer en Samothrace, et ce fut alors que Ptolémée Philadelphe, son frère, la recueillit et fit bAtir la ville d*Arsinoé, aujourd'hui Suez, sur Tisthme de ce nom.

2. (^moens entend par golfe Erythrée, la mer Rouge. Les anciens^ sous ce nom d* Erythrœum mnre, comprenaient, avecla mer Rouge actuelle, le golfe Pcrsique, le golfe Avalite et toute la mer qui va de la côte d'Afrique Jusqu'à Ceylan.

3. La Mecque (Biacoraba), située à 12 lieues de la mer Rouge, est la cité sainte des musulmans : tout fidèle musulman doit y fsire un pèlerinage une fois en sa vie. Le temple dont parle Camoens, est la célèbre mosquée dite Hcith-Aliah (la maison de Dieu), qui renferme la Kaaba, édifice carré de 1 2 mètres en tous sens, dont la construction, selon la tradition, remonte à Abraham.

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Jedda ^ reçoit ses vaisseaux. Là se rassemble et fleurit un commerce immense, autrefois l'orgueil des soudans et la source de leurs richesses. C'est de là que partent, tous les ans, ces flottes opulentes, ces navires puissamment armés que Tindustrie ismaélite envoie, par Tocéan Indien, chercher au Malabar les productions de l'Orient.

C'était le temps où la terre de Tlnde allait les revoir dans ses ports. Ils étaient l'espoir des infidèles qui déjà, par des vœux homicides, appelaient l'heure fatale où les feux de l'Égyptien devaient dévorer la flotte européenne.

Mais celui qui gouverne la terre et les cieux, celui qui dans sa prescience infinie embrasse toutes les destinées des mortels ', avait marqué Mozaïde du sceau des élus et versé dans son àme la douce bienveillance et la pitié généreuse : il le réservait pour le salut des Lusitaniens.

Les Maures ne le soupçonnaient point. Musulman comme eux, il avait entendu leurs discours, il connaissait leurs complots : il en avait frémi. Touché de compassion à l'aspect de nos vaisseaux qu'il venait souvent visiter, il ne peut retenir plus longtemps un secret qui l'oppresse, et se détermine à le révéler à Gama.

« Ta flotte est en péril, lui dit-il ; les navires que <( l'Arabie envoie chaque année dans ces mers, ne tar- « deront pas à paraître. Comme les tiens, ils portent la « foudre et de nombreux soldats.Tes nefs, endommagées « parles flots, peuvent trahir le courage de tes guerriers « et succomber dans une lutte inégale. »

1. Jedda ou Djeddah (Hedjai), qui est regardée comme le port de ia Mecque, est située sur la mer Rouge, à 90 kilomètres G. de cette ville.

"Zm Qui res hominumque deûmque

iïltemis régit imperiis. (Yirg., Éniide^ 1. v. 2)9-230.)

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A ce discours, le héros, que la saison favorable Invitait d'ailleurs à mettre à la voile, n*hésite point sur le parti qu'il doit prendre. Le Samorin n'est plus à ses yeux que l'esclave et le complice des Maures ; il l'abandonne à leur ténébreuse influence, et rappelle en secret Alvare et Diego.

Mais les deux Portugais n*ont pu tromper la vigilance du Gatual : on les arrête à la sortie des remparts. A peine cette nouvelle a-t-elle frappé l'oreille de Gama, qu'il fait saisir, à son tour, de riches marchands qui, poussés par l'espoir du gain, étaient venus de Galicut étaler aux yeux des guerriers les pierres brillantes de Visapour * et de Golconde *.

La terreur aussitôt se répand dans leurs familles : la ville entière est agitée. Gama, pour augmenter les alarmes, ordonne avec éclat les préparatifs du départ. Déjà le cabestan commence à tourner sous la main des matelots. Les uns, d'un bras vigoureux, soulèvent les câbles; les autres, de leur poitrine endurcie, pressent les leviers.

D'autres encore s'élancent aux cordages, gagnent le haut des mâts et déroulent les voiles. Elles se déployaient au milieu des cris d'allégresse', quand tout à coup des

1. Visapour ou Bedjapour, une des principales filles du Décan, compta, au moment de sa plus grande splendeur, un million de maisons. L'étendue et la beauté de ses ruines l'ont fait surnommer la Palmure de rinde.

2. La ville de Golconde, quoique déchue, est encore très-forte aujourd'hui. C*est Pentrepôt des diamants qu'on recueille dans laKrichna et le Pennar; le Nizamy lient son trésor, et les banquiers de la province d'Haîdermbad s'y réfugient en cas d'alarme.

3. Virgile peint la mémo allégresse parmi les compagnons d'Énée, lorsqu'il leur ordonne d'appareiller pour quitter la côte d'Afrique.

•••••... . Ocias omnes

Imperio Icti parent ac juua facessaot.

Tiim Tero fneas.

■ Prieeipitet vigilate, Tiri, et considite transtris ; «Solvite veU dti:

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clameurs plus vives vont apprendre au Samorin le prochain départ de la flotte. Des femmes, des enfants assiègent rentrée du palais, et redemandent leurs époux et leurs pères.

Un ordre soudain brise les fers des deux Portugais, et leur rend leurs trésors. Le Maure en gémit, le Gatual se tait ; Alvare et Diego partent triomphants. La nef qui les porte a reçu les députés du Samorin ; ils vont présider à réchange des captifs, et désarmer la colère de Gama. Le héros, satisfait du retour de ses compagnons, se laisse aisément fléchir, rend ses prisonniers ', et s*éloigne à pleines voiles.

Il s'éloigne. — Tout espoir de paix et de commerce avec Galicut s'était évanoui pour Gama ; mais du moins il avait reconnu les -vastes régions qui s'étendent vers le berceau de l'Aurore. Il allait porter à sa patrie cette grande nouvelle et d'irrécusables témoignages de sa glo* rieuse découverte.

Quelques-uns des Malabares qui avaient ramené ses envoyés, étaient restés sur la flotte. Il emporte avec eux le poivre brûlant, la fleur et la noix de l'arbuste de Banda ', les clous odorants dont s'enorgueillit la terre

Idem omnet simul ardor h«bet, rapiuntqae ruuntqne ; Littora deieniere : latet lub classibus aequor ; Adnixi torqueot ipumas et cœrula Terrant.

{Enéide, IV, ▼. 294-295 ; 571-583.)

!• Camoens, ici, flatte son héros : Gama, dans cette circonstance, ne se conduisit pas aussi généreusement qu'il le dit. Voir Notice historique, p. 244.

2. Les iles Itanda, qui appartiennent aujourd'hui aux Hollandais, sont situées dans TArchipel des Moluques par t26o-l27o long. E., S«- 4® lat. S. — On y cultive spécialement le muscadier. Le fruit que produit cet arbre ressemble beaucoup à une pêche-brugnon de grosseur moyenne. Il était inconnu des Européens à Tépoque du voyage de Gama, et le commerce qu'en flrent les Portugais, et après eu\ les Hollandais, fut, pour ces deux peuples, la source de très-grands bénéfices. L'Europe ne fut affranchie de ce monopole qu'à partir de 17 70,

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desMoluques^, la cannelle^ enfio, qui parfume les rivages de Geylan.

C'est au fidèle Mozaïde qu'il en devait la conquête, à Mozaïde qui, déjà chrétien dans le cœur, se dévouait à ses nouveaux frères. Heureux Africain ! bénis le jour sacré qui vient de luire à tes yeux ; bénis le ciel qui, si loin de ton pays, t'a montré le chemin de la véritable patrie.

Les héros laissaient derrière eux la terre du soleil, et voguaient rapidement vers les mers d'Adamastor, fiers du succès de leurs travaux, mais toujours exposés à la cruelle inconstance des fiots, toujours balancés entre la crainte et la joie.

Quel charme cependant, quel bonheur pour eux de revoir leur patrie, leurs parents *, le doux séjour de leur enfance ! de redire un voyage si fécond en merveilles, les nouveaux cieux, les nouveaux peuples qu'ils ontob-

époque à laquelle le muscadier fui transporlé h l'Ile Bourbon et à l'île de France, puis h la Martinique et à Gayenne.

1 . Les Moluques forment un grand archipel de l'Océanie et se diflsent en trois groupes : celui d'Amboine, celui de Banda, et celui des Moluques proprement dites, parmi lesquelles on remarque Gilolo, Tomate, Mortay, Tidor, Batchian et Mysol. On les a surnommées les Ueê aux épices à cause du mus 'adier et du giroflier qui y croissent en abondance. — Le giroflier est un arbre, dont la hauteur varie entre cinq et dix mètres, dont les feuilles sont toujours vertes, et qui porte des fleurs roses et odorantes. Ces fleurs, non encore épanouies^ sont ce qu*on appelle des clonn de girofle : on s*en sert dans toutes les cuisines comme assaisonnement, et leurs propriétés stimulantes font qu*on les emploie aussi comme médicament.

2. Lorsque Técorce du laurier-cannellier, lauriis clnnamomum, est enlevée, coupée en plaques carrées et séchée au soleil, elle se colore, se roule sur elle-même et prend la forme de petits tuyaux. Le mot tuyau se dit en ilahen cannelio^ et de là le mot cannelle. Les meilleurs cannclliers sont ceux qui croissent naturellement dans Pile de Cevlan ; la cannelle qui en provient porte le nom tout particulier de tasse lOrondi,

8. Ulysse, chez les Phéaciens, lorsqu'il parle de Tlle d'Ithaque, s*écrie avec émotion : «Pour moi, je ne sache rien qui soit plus doux à voir que le pays natal. Calypso, noble entre les déei^ses, m'a retenu dans

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serves ! de recevoir le prix de tant de périlleuses fatigues! Leur cœur, trop ému, ne peut contenir les torrents de joie dont il est inondé.

L'aimable divinité qui les protège et les guide, Vénus, les contemple avec ravissement. Inspirée par le maître des dieux, elle veut embellir encore leur voyage, et, dans une route si longtemps semée d'écueils, faire briller à leurs yeux Timage des récompenses réservées aux longs travaux, à la patience héroïque.

Les vastes mers qu'ils ont parcourues, les tempêtes qu'ils ont essuyées, les cruelles persécutions deBacchus, tous les maux qu'ils ont soufferts, se représentent à son souvenir. Un jour de calme va succéder à tant d'agitation. Amphitrite aplanira ses ondes, ses ondes où naquit Vénus.

Elles offriront aux favoris de la déesse un asile passager, quelques instants de repos et de bonheur, trop juste compensation des peines qu'ils ont endurées sur les flots. Vénus n'oubliera point d'associer à ses desseins cet enfant dont la puissance rapproche le ciel et la terre, les mortels et les dieux. Elle a tout disposé, tout prévu.

Non loin des royaumes de l'Aurore, au milieu des mers que décore la riante Taprobane, elle a fait choix d'une lie solitaire* qu'elle embellit de verts bocages et de tous

ses grottes profondes, souhaitant que Je fusse son époux ; Ciroé rOEéenne, l'astucieuse Circé, m'a retenu pareillement dans son palais; mais elles n*ont Jamais fléchi les «entiments de mon cœur. C*est que rien n*est plus cher à Thomme que sa patrie et ses parents

OÔTi l^**7*

— tïi où^îv ^XOxtov iç 'KCLxfiioi où^î Toxticav

'IfivITOtt

(Homère, Odyssée, IX, t. S7-34.)

1 . Plusieurs commentateurs ont pensé que Tlle d*AnchediTe, où relâchèrent les Portugais en s'éloignant de Calicut, avait fourni à Camoens

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les trésors du printemps. Les bosquets de Paphos et de Gnide*, les jardins de Cythèreet d'Amathonte, avaient moins de charme et de fraîcheur.

C'est là que, pour attendre l'arrivée des héros, elle veut appeler les jeunes déités de l'Océan. Vous y serez, Beautés sévères, vous qui ne captivez les cœurs que pour désoler vos captifs. C'est là qu'au milieu des danses et des folâtres jeux, Vénus fera couler dans vos veines cette langueur mystérieuse et tendre , si favorable aux vœux des amants.

Telle autrefois , sur la rive où s'élevaient les murs de Carthage , on la vit disposer en faveur d'Énée le cœur d'une illustre princesse. Elle va trouver son fils, ce dieu si tendre et si cruel en qui réside tout son pouvoir*. C'est

l'idée de son île fabuleuse et allégorique. Anehedive est située sur la edte de I^lnde, à cinquante kilomètres de Goa. D'autres ont prétendu qu'il avait en ?ue rtle de Zanzibar, située sur la côte d'Afrique, entre Mombaze etQuiloa, et ont fondé leur opinion sur ce passage d'Asorius. « Pervenit in insulam nomine Zanzibarim, fertilem et oplmam, fontibus erebris et densis nemoribus amœnam^ multisque gregibus abundantem, a continente circiter passuum viginti quatuor millibus dis- Junctaro : in qua prêter alias arbores, altissimœ mali medicœ in silvis sponte nascuntur, e quarum floribus,cum ventus leniler spirat, in loca etiam longinqua snavissimi odores afflari dicuntur. » De rébus Emma" nuelis. II.)

1. Gnide était une ville de Carie, dans laquelle Vénus avait un temple qui renfermait une statue de cette déesse par Pra&itèle.

0 Venus, regina Gnidi Paphique (Hor., Od., I, 30, v. i.)

Pour Paphos, voyez la note de la p. 426. — Amathonte. sur la côte méridionale de l'Ile de Chypre, était célèbre par le culte de Vénus et d'Adonis. — Cythère, petite île de la mer de Crète, possédait aussi un temple magnifique consacré à Vénus.

Est Amathni, est oelsa mihi Paphos, atque Cythera. (Virgile, Enéide^ X, t. St.)

2. C'est au ]«' chant de l'Enéide que Vénus dispose le cœur de Didon en faveur d'Énée; elle transporte Ascagne, le fils d'Énée, dans les bois d'Idalie et conseille à l'Amour de revêtir les traiUde l'enfant, pour se glisser auprès de la reine et faire naître dans son cœur une passion violente. (V. 657 et suivanU.)

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par lui qu'elle sut enflammer Didon ^ ; c'est par lui qu'elle enflammera les Néréides.

Elle attelle à son char et le cygne argenté et la colombe amoureuse : le cygne qui ne chante que pour faire ses adieux à la vie'; la colombe qui fut jadis la nymphe Péristère*. La nymphe avait moissonné des fleurs qu*Amour s'était réservées; Amour s'en vengea par cette métamorphose. Vénus part. Les tendres colombes croisent leurs becs amoureux, It^ ciel s'épure, les vents se taisent : Zéphyre seul agite doucement les airs.

Déjà le char de la déesse planait sur les sommets d'Idalie*. Là, son fils avait rassemblé les Amours, et méditait une grande expédition contre l'univers en révolte. Armé de son carquois, il se préparait à venger son pouvoir méconnu , son nom usurpé, son culte avili, ses autels profanés par de coupables égarements.

Ses regards parcourent le monde*. Il voit un nou-

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