‹ Campagne dans le haut Sénégal et dans la haut Niger, 1885-1886Chapitre 15 sur 45 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le 2 mars, arrive à Baraakou un courrier envoyé par le commandant de Niagassola au commandant supérieur. Ce courrier apporte la nouvelle qu'Oumar Dialli est de retour dans ce poste et qu'il a reçu de Samory l'assurance que ce chef est disposé à accepter les conditions du traité qui lui a été notifié.

Il désire, toutefois, comme il en a déjà fait la demande, qu'un officier français vienne sur son territoire, présenter lui-même ce traité à sa signature. Il serait bien prouvé de cette manière, aux yeux des populations, que les blancs le reconnaissent comme TAlmamy, comme le grand chef des populations de la rive droite.'

Le ministre, qui avait été prévenu de la demande de TAlmamy et de l'intérêt qu'il y avait à profiter de l'occasion qui se présentait pour envoyer une mission française dans cette partie encore inconnue des bords du Niger, avait répondu qu'il autorisait

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l'envoi de cctle missioa, sous la réserve que son escorte serait suffisaute pour garantir son entière sécurité.

Il y avait impossibilité à remplir celte condition pour deux motifs : d'abord, parce que Samory, auquel on avait fait un récit merveilleux de nos nouveaux fusils, qui, d'après ce que lui avait rapporté Oumar Dialli, renfermaient chacun un magasin inépuisable de cartouches, se serait cru menacé par la simple venue dans ses États d'une escorte quelque peu nombreuse ; ensuite, parce que le commandant supérieur ne disposait plus à Bamakou que d'une compagnie de tirailleurs, le reste de la colonue ayant été dirigé en toute hâte sur Kayes et sur Bakel, où de graves événements se préparaient.

Comptant donc sur la bonne foi de l'Almamy; informé d'autre part que, par suite de la suppression de tout commerce entre les deux rives du Niger, Samory manquait de chevaux, de poudre, de sel et d'autres objets de première nécessité ; qu'il souscrirait, en conséquence, sans grandes dilficullés, aux conditions d'un traité destiné à mettre fin à cet état de choses, si préjudiciable à ses intérêts, le colonel Frey désigna une mission pour aller porter ce traité à la signature du roi noir.

Cette mission fut composée du capitaine Tournier, chef d*état-major, du capitaine indigène Mah* madou Racine, du lieutenant Péroz et de Tinterprète Allassane.

Le 13 mars y elle se mit en route pour Keniéba Koura, avec une escorte de six spahis et d'une vingtaine de tirailleurs. Le chef de la mission avait ordre d'obtenir, dans le plus bref délai possible, la signature du traité tel qu'il avait été arrêté à Niagassola, entre le commandant supérieur et la députation samorienne.

Cette signature obtenue et, par cela même, la base générale 'des conditions établie de part et d'autre, le chef de la mission avait toute latitude pour discuter les diverses clauses d'exécution qui devaient faire l'objet d'une annexe au traité.

Le 29 mars, quatre jours après l'arrivée de la mission à Keniéba Koura, le capitaine Mahmadou Racine repartait pour Kayes, porteur du traité signé par Samory.

Restaient à discuter les clauses exécutoires. Ce ne fut pas sans peine que l'œuvre fut menée à bonne fin.

En efiTet, débarrassé de toute inquiétude en voyant rétrograder vers Kayes la plus grande partie

de la colonne, dont ses espions lui signalaient les mouvements; tenu au courant des embarras que Tagitation de Mahmadou Lamine commençait à nous créer dans les environs deBakel; ne se trouvant plus sous cette pression qu'exerçait, à Niagassola, la proximité d'une colonne redoutée qui pouvait, à un moment donné, appuyer par les armes la parole de ses envoyés, Samory se sentait plus à l'aise pour repousser celles de ces conditions qui répugnaient le plus à son amour-propre et à son honneur.

D'autre part, pressé par ses conseillers, ennemis secrets ou déclarés de notre influence, qui le suppliaient de ne pas céder le Bouré et le Manding de Kangaba, les plus beaux fleurons de son royaume, ou (oui au moins d'entraîner à sa suite, sur la rive droite, les populations de ces deux provinces, Samory fit traîner les négociations en longueur, cherchant à reprendre d une main ce que, forcé par les circonstances, il avait donné de l'autre.

C'était la négation même du traité, dont le principe reposait sur la création, entre nos possessions et ses propres États, d'une barrière naturelle formée par le cours du haut Niger et, en même temps, sur l'obligation, de la part de Samory, de s'opposer

à l'émigration sur la rive droite des populations de notre rive.

Ces restrictions ne purent être acceptées par la mission et, à différentes reprises, les négociations faillirent être rompues.

Toutefois, grâce à la fermeté déployée par le chef de la mission, grâce au concours actif et dévoué qui lui fut donné par le lieutenant Péroz, qui, par sa connaissance de la langue malinkaise, pouvait avoir de fréquents entretiens avec Samory, un arrangement intervint.

D'autre part, le commandant supérieur, dans la crainte que la nouvelle de Tinsuccès que venait d'éprouver à Kounguel l'une de ses compagnies, n'eût sur le Niger un retentissement qui pouvait compromettre l'œuvre de pacification de cette campagne, avait prescrit d'en finir le plus promptement possible avec la discussion de ces clauses . annexes et de faire, à cet effet, de larges concessions.

Le 1 6 avril, ces clauses furent arrêtées. Elles consacraient l'autorité définitive des Français sur des régions qui relevaient depuis plusieurs années de Samory; toutefois, une restriction était faite en ce qui concernait les deux provinces dont la perte tenait le plus à cœur à ce chef. Samory devait en conserver la protection nominale, « s'engageant

<c à ne faire dans ces provinces aucun acte d'auto- (( ri té y à ne pas y envoyer un seul homme de guerre; « restrictions illusoires, toutes momentanées et appe- « lées à tomber d*elles-mémes dès le début de la cam- (( pagne de 1886-1887 ». (Rapport de la mission.)

Samory demandait en même temps à être placé sous le protectorat des Français : on lui promit de faire droit à cette demande lorsqu'on aurait constaté la sincérité de ses engagements. Subsidiairement, comme preuve de bonne foi, il confia Karamoko, son fils, à la mission française, pour le présenter au commandant supérieur et au gouverneur; puis, malgré la répugnance que lui inspirait un trop grand éloignement de ce fils préféré, sur une demande du colonel Frey, il autorisa son départ pour la France.

c( Emmène mon fils, écrivait-il à ce dernier, je (c te le confie. A partir de ce moment, et pendant (( tout le temps qu'il sera dans ton pays, sers-lui « de père ! J'ai pleine et entière confiance dans tt les Français! »

Karamoko vint à Paris, où l'ambassade ouassoulienne eut son heure de célébrité.

Pour faire honneur à son fils, Samory lui avait constitué, à son départ du Niger, une suite composée de deux cents guerriers, musiciens, femmes ou captifs, dont la plupart attendirent à Kayes le retour de Karamoko. Une trentaine de ces serviteurs descendirent à Saint-Louis.

Sur ce nombre, six seulement osèrent affronter la mer : les autres, au moment de mettre le pied sur le paquebot — « ce monstre marin » comme ils rappelaient — qui devait les emmener en France, prirent honteusement la fuite. La croyance n'est-elle pas répandue dans toute TAfrique centrale que les blancs se délectent volontiers d'un rôti de nègre ! A ce moment sans doute cette pensée leur revint en mémoire, et Tépouvante qu'elle produisit dans leur esprit fut si forte, qu'elle l'emporta sur la soumission et sur le respect qu'ils devaient à leur maître.

Karamoko et sa suite débarquèrent à Bordeaux. Us étaient accompagnés de M. le capitaine Tournier; de M. le capitaine Mahmadou Racine, officier de valeur qui, depuis vingt ans, a pris une part glorieuse à toutes les campagnes qui ont été effectuées dans le Sénégal; et du brave interprète Allassane Dia, l'un des serviteurs les plus dévoués à la France, et dont la mort récente est une perte pour notre colonie africaine.

Leur arrivée à Bordeaux, leur trajet en chemin de fer, leur séjour d'un mois à Paris furent pour Earamoko et pour sa suite une série de singulières surprises : ils marchèrent comme dans un rêve d'étonnement en étonnement, de stupéfaction en stupéfaction !

Les merveilles de la capitale, les représentations auxquelles ils assistèrent dans les théâtres et dans les cirques furent pour eux des spectacles d'une étrangeté et d'une splendeur incomparables. Les farces drolatiques des clowns avaient le don de les amuser au suprême degré : Oumar Dialli surtout, qui, en sa qualité d'ancien griot, c'est-à-dire de bouffon, se connaissait en grimaces et en savantes contorsions , s'en donnait alors à cœur joie, poussant des éclats de rire sauvages qui tenaient du rugissement du fauve.

L'un de ces spectacles faillit amener un dénoûment tragique : c'était à une soirée de l'Éden- Théâtre; le fameux prestidigitateur, M. Buatier de Kolta, escamotait une jeune femme; au moment de la disparition de cette dernière, tous nos hôtes sont frappés de stupeur; ils veulent s'enfuir, croyant avoir en leur présence le diable en personne. (N'oublions pas qu'au Soudan le diable est un personnage à la peau blanche.) On eut toutes

les peines du monde à les rassurer et à leur persuader qu'ils étaient le jouet d'une illusion.

Karamoko fut, pendant son séjour à Paris, l'objet d'une vive curiosité.

Les reporters en quôte de nouvelles s'en emparèrent et en firent ce l'homme du jour » . Ses moindres faits et gestes étaient annoncés comme s'il se fût agi de la personne de quelque auguste Majesté, et relatés d'ailleurs le plus souvent avec un luxe de détails qui attestaient, de la part de leurs auteurs, une grande richesse d'imagination.

Pour rendre le jeune Karamoko plus intéressant, la chronique l'avait représenté chaste et pur comme l'enfant qui vient de naître, et ayant reçu de son père Tordre de conserver cette chasteté jusqu'au moment de son retour sur le Niger.

Ce fut un prétexte à nombre de tableaux plaisants, où l'on dépeignait Karamoko en butte aux assauts répétés de la corruption parisienne. On allait jusqu'à dénoncer à la vindicte publique le marabout qui l'accompagnait, et on le représentait

comme un nègre rébarbatif et brutal que Samory avait commis à la garde de la vertu de son fils et qui, pareil au dragon du jardin des Hespérides, veillait jour et nuit sur ce trésor.

Il en coûte, certes, de détruire une légende si honorable à la vertu de Karamoko, et le sujet est scabreux ; néanmoins, pour Thonneur de la vérité, nous sommes forcé de conter la petite anecdote suivante, qui renseignera rhistorien sur cette particularité de la vie de Karamoko, en même temps que sur une coutume ancienne du Soudan.

Lors de son arrivée à Kayes, Karamoko avait été installé avec sa suite à proximité du logement de l'interprète AUassane Dia. Ce fut, pendant plusieurs jours, une série de réjouissances accompagnées de force coups de fusil, de brillantes fantasias et de danses échevelées.La nuit venue, des illuminations fantastiques terminaient la fête : une trentaine de bougies, fichées dans des goulots de bouteilles, brûlaient rangées autour de la case de Karamoko ; c'était là, pour ce dernier, qui arrivait en ligne droite du Niger, un spectacle vraiment princier ; son imagination n'avait jamais, en effet, rien entrevu de pareil. Tant que duraient ces illuminations, musiciens et griots alternaient pour charmer les rêveries de leur maître , les uns s'égosillant à chanter à tue-

tète ses louanges, les autre» répétant à Tinfini, sur le rhythme monotone propre aux mélodies soudaniennes, les plus beaux morceaux de leur répertoire.

Un soir, après Tune de ces réjouissances, dans le silence profond de la nuit, des cris déchirants se font entendre. Ils partent de la case de Karamoko. Allassane y court et trouve le jeune homme, le corps ruisselant de sueur, épuisé par une lutte qui avait dû être très-vive, et fustigeant de la belle manière une jeune fille qui, entièrement nue, se tordait sous ses coups, sur le sol de la case.

Il est de mode au Soudan, le soir des épousailles, ou lorsqu'une esclave est appelée à Thonneur de recevoir les faveurs du mattre, que Tépouse, loin de se livrer passive et sans défense à son mari, doive opposer la plus vive résistance. A la vigueur de cette résistance se mesurent sa chasteté et son innocence. Ceux qui ont quelque connaissance des mœurs du pays prétendent que, dans ce badinage d'un nouveau genre, ce ne sont pas toujours les plus innocentes, mais bien les plus savantes et les plus corrompues qui soutiennent la lutte la plus désespérée. Pendant ce temps, ce ne sont que cris, qu'exclamations, que râlements entremêlés sans cesse des mots : « Kobakol kobako! » (Mystère! mystère!) Des amis de même condition que le

mari attendent à la porte de la case, prêts à accourir au premier appel, s'ils en sont requis, pour prêter main -forte à la célébration complète de rhyménée.

Or, Karamoko avait daigné jeter ses regards sur Tune de ses esclaves de sa suite, et dont un grand chef du Niger lui avait fait tout récemment hommage. C'était une jeune Peulhe, aux formes encore à peine accusées, très-jolie, au torse ferme et luisant comme une statue de bronze.

Flattée de tant d'honneur, celle-ci s'acquittait de son mieux du rôle dévolu à l'épousée en cette circonstance.

Mais Karamoko trouvait que, contre le gré de ses désirs, la comédie « du mystère » se prolongeait outre mesure ; et n'ayant pas, d'autre part, dans sa suite, des gens de sa condition dont il pût requérir l'assistance, il avait fini par perdre patience et avait mis en œuvre les grands moyens usités dans ces pays de la barbarie.

Comme d'ailleurs un peu de vérité se mêle à toutes les légendes, et à celle même de Karamoko, ce qu'il y avait de fondé concernant les instructions paternelles que l'on attribuait à Samory, c'est que, l'Almamy voulant retarder le plus possible l'heure de l'abrutissement du meilleur rejeton de

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sa race, heure qui sonne d'ordinaire, pour les fils des grands chefs musulmans, dès que ceux-ci sont en possession d'un nombre respectable de femmes, n'avait encore pu se décider à autoriser Earamoko à constituer son harem.

Ainsi que l'exige le cérémonial diplomatique, Karamoko fit ses visites officielles à M. le ministre de la marine, à M. le général Faidherbe, à M. le président du Conseil, à M. le président de la République.

Mais la visite la plus impatiemment attendue et qui le combla le plus de joie, fut celle qu'il fit au chef de Tarmée. Le général Boulanger, en uniforme, entouré d'un brillant état-major, le reçut avec son urbanité et sa bienveillance habituelles. Karamoko remercia chaleureusement le général de l'honneur qu'il lui faisait, — honneur, lui dit-il, qu'il ambitionnait d'une manière toute particulière.

Le général lui exprima l'espoir que le traité signé par Samory, son père, avec la République française, serait durable : « Je suis convaincu, lui dit-il en terminant, que vous emporterez de votre voyage

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l'opinion que la France est une nation puissante et qui traite ses hôtes avec la plus grande générosité. » Tels furent, en effet, les sentiments que Karamoko et sa suite rapportèrent de leur séjour en France.

Il nous parait inutile de faire ressortir l'importance de ce traité. Il mettait fin à des luttes qui, depuis six années, ensanglantaient les rives du Niger et ramenait dans ces contrées une paix qu'il n'appartient qu'à nous-mêmes de rendre durable.

« Du côté de Samory », écrivait le colonel Frey dans son rapport de fin de campagne, « j'ai l'espoir a qu'il ne s'élèvera pas de difficultés dans le cours « de la prochaine campagne, principalement si l'on a se contente de ravitailler Niagassola et Bamakou, <c sans construire de nouveaux forts sur le Niger.

« Le consentement donné par Samory au voyage « de l'un de ses fils, est une preuve de sa bonne foi « dans l'acceptation du traité de paix , et de ses « bonnes dispositions à l'égard des Français.

ce 11 faudra néanmoins beaucoup de prudence (( pendant quelque temps encore, dans nos relations « avec le Bouré et le Manding de Kangaba, dont

a les chefs profiteront de toutes les occasions pour (( se soustraire à notre autorité, à laquelle ils préce fèrenl de beaucoup le patronage de Samory. »

Les prévisions du commandant supérieur et des membres de la mission se sont réalisées. En effet, dans les premiers mois de Tannée 1 887, une nouvelle mission, dirigée par M. le capitaine Péroz, se rendit dans la résidence de Samory, à Bissandougou. Là, elle présenta à. la signature de ce chef un traité qui n*est autre, dans ses lignes principales, que le premier traité signé déjà une fois par Samory, débarrassé des clauses qui avaient fait Tobjet de la convention annexe. Samory signa ce traité. En outre, ainsi qu'il en avait déjà la première fois fait la demande, son territoire fut placé sous le protectorat de la France.

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