CHAPITRE XV
Au cours de l'impression de ce livre, le bruit a couru, au Sénégal, de la mort de Karamoko. Il aurait été tué, victime de sa témérité, dans un combat livré par une armée de Samory contre Tiéba, roi du Ganadougou.
Quoique le fait n'ait par lui-même rien d'impossible, il paraîtra peu vraisemblable à quiconque connaît la manière de combattre des grands chefs noirs. Très-rarement, en effet, ces derniers se tiennent avec la masse des combattants, et encore moins se jettent-ils au fort d'une mêlée! Leur personne est trop précieuse pour qu'ils commettent Timprudence de l'exposer ainsi bénévolement.
Pendant l'action, leur place est, d'ordinaire, sur la ligne de retraite, à dislance convenable du lieu de la lutte, en un point d'où ils puissent, selon les circonstances, soit se porter rapidement sur le champ de bataille, pour recueillir les dépouilles des vaincus, soit détaler au plus vite, si le sort des armes devient contraire.
On a VU tel chef illustre, par exemple notre vieil allié Sambala, roi de Médine, qui jouit de la réputation d'un guerrier consommé, se sauver dès le début d*un engagement dont Tissue lui paraissait devoir être désastreuse, et n'apprendre que plusieurs jours après la nouvelle que son parti avait remporté la victoire.
Quant au fils de Samory, peut-être, une fois revêtu de l'une des superbes armures de cuirassiers qu'il reçut à Paris, en présent du chef de l'État, s'est-il cru invincible et s'esl-il laissé entraîner par sa bouillante ardeur dans une aventure qui lui fut funeste !
Quoi qu'il en soit, cette circonstance nous amène à dire quelques mots du Canadougou, vaillant petit État, encore peu connu, de la rive droite du Niger.
Le Canadougou occupe les contrées arrosées par le Baguié, affluent qui se jette dans le Niger, entre Ségou et Nyamina. Sa capitale, Dalagui, est située à quatre-vingt-dix lieues environ dans le sud-est de Bamakou. Ses habitants forment une race robuste, brave, au caractère indépendant. Bambaras et fétichistes, ils sont, à ce double titre, l'objet de la haine et le but des attaques incessantes des peuples musulmans qui les environnent.
Les populations du Canadougou saluèrent avec
joie notre établissement sur le Niger. Comme toutes les autres races idolâtres, ils virent en nous des protecteurs dont la mission principale était de défendre les faibles, de ramener la tranquillité dans ces contrées et, en même temps, d'opposer une barrière au flot envahissant de Tislamisme. Aussi, comme le firent les Bambaras du Bélédougou, ne manquèrent-ils pas de rechercher notre alliance.
Au commencement de Tannée 1886, Tiéba envoya à Bamakou une députation de dix. personnes pour proposer aux Français une alliance défensive et offensive contre Samory, et pour leur demander une pièce de canon.
Ces dix Bambaras étaient intelligents, vigoureux, solidement charpentés ; et, contrairement à ce que Ton remarque chez les autres races africaines, avaient des mollets fortement musclés.
Leurs propositions ne purent être acceptées : un projet de traité de paix venant d'être formé avec Samory.
Jusqu'à ce jour, Tiéba a résisté victorieusement aux attaques de Samory et d'Âhmadou Scheikou. Le Canadougou n'en semble pas moins fatalement destiné à être absorbé, sous peu, par ses puissants voisins, qui en convoitent la conquête comme celle d'une réserve précieuse, dans laquelle ils pourront
puiser à souhait pour alimenter leurs marchés de chair humaine.
Les luttes en Ire le Ouassoulou et le Canadougou datent de longtemps : elles remontent au jour où Tislamisme a fait ses premiers prosélytes dans cette partie de l'Afrique. Déjà, le roi bambara Diéri, le prédécesseur de Tiéba, consacra son existence à guerroyer contre un certain Mahmadou qui, sous le manteau de la religion^ avait réussi à s'emparer du pouvoir dans le Ouassoulou.
Diéri, fatigué de l'état continuel de troubles dans lequel ces luttes entretenaient le pays, résolut de frapper un grand coup. Il marcha avec toutes ses forces sur Kankan, qui était alors la capitale renommée par ses richesses et la ville sainte du Ouassoulou.
Avant l'attaque, le roi bambara voulut (aire le dénombrement de son armée, pour se rendre compte de la puissance de ses moyens d'action. Il fit défiler devant lui ses guerriers, et chacun d'eux dut, en passant, déposer, à terre, une pierre devant son chef. On voit encore, paratt-il, entre Tintioulé et Kankan, un amas considérable de cailloux qui atteste le grand nombre d'hommes qui composaient cette armée.
Après un siège de quatre mois, Kankan fut pris
et dévasté. Seul, le réduit de la place, dans lequel se trouvait la mosquée, tenait encore.
Diéri ordonna un dernier assaut; il fut tué sur la brèche et son armée, démoralisée, prit ia fuite. Cette mort donna lieu à la légende suivante, imaginée, comme la plupart des traditions du Soudan, par le fanatisme musulman, pour frapper Tesprit de ces populations naïves et leur faire croire à une intervention surnaturelle en faveur de la religion de Mahomet.
Le roi bambara Diéri avait, dit la légende, fait un pacte avec le diable. En échange de son âme, il avait reçu de lui un tapis qui avait la propriété de le soutenir dans les airs.
Grâce à ce précieux talisman, Diéri pouvait se r^eposer, à Tabri des surprises dé ses ennemis. Au siège de Kankan, le roi païen ayant voulu s'élever au-dessus de la mosquée. Dieu, pour punir une pareille audace, déchira le tapis enchanté. Le corps de Diéri, précipité dans l'espace, vint se broyer sur la muraille de la place ennemie.
Parmi les autres légendes répandues dans le Soudan^ il en est une que nous nous plaisons à men* tionner, car elle a pour héroïnes des femmes; exemple rare dans les mœurs de la société noire, qui tient toujours ces dernières dans une humiliante
infériorité et les couvre d'une sorte d'abjection morale.
Cette légende rapporte que Tarmée du Canadougou comprend un corps d'amazones remarquables par leur beauté et par leur intrépidité dans les combats. En différentes circonstances, le salut de l'État fut le prix de leur valeur. Le fait suivant donna lieu à cette légende.
Un jour, à la nouvelle qu'une ville importante du Canadougou était menacée d*une attaque des gens de Samory, une sœur du roi Tiéba leva une armée avec laquelle elle se jeta dans la place. A son exemple, les autres femmes renfermées dans la ville concoururent bravement à la défense. L'assiégeant, harcelé, affaibli par les sorties fréquentes de la petite garnison, fut forcé de lever le siège. L'héroïne, à la tête des cavaliers, se mit à sa poursuite et lui infligea une défaite complète.