‹ Campagne dans le haut Sénégal et dans la haut Niger, 1885-1886Chapitre 21 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dès la fin de janvier , au lendemain même de sa victoire sur Malinkamory , le colonel Frey , ne conservant avec lui que la 3' compagnie et une partie de la 6' compagnie de tirailleurs , avait fait rétro-, grader le reste de ses troupes et les avait échelonnées sur la ligne des postes , de manière à pouvoir les diriger sur Kayes, si les événements le nécessitaient.

Vers le 5 février, au moment où le marabout commençait son agitation dans le pays sarrakholais, la 1 " compagnie de tirailleurs reçut Tordre de rallier Kayes, puis de se rendre à Bakel pour eil renforcer la garnison .

Le 15 février, à la nouvelle que le marabout ne tenait aucun compte des injonctions qui lui étaient faites par le commandant de Bakel de licencier ses guerriers et de rentrer dans son village de Goundiourou; et qu'au contraire il s'apprêtait à faire son incursion dans le Boundou , le colonel donna Tordre aux troupes échelonnées sur la ligne

maum

de ravitaillement de se diriger sur Kayes. Dès son arrivée à Kayes, la 2' compagnie de tirailleurs devait être portée à Teffectif de 150 hommes et envoyée à Bakel .

Le jonction des deux compagnies , formant un effectif total de 250 tirailleurs environ , mettrait alors à la disposition du commandant de Bakel une force suffisante pour assurer le maintien de Tordre dans les villages des environs du poste, et la protection de notre comptoir jusqu'à l'arrivée du reste de la colonne.

Le commandant supérieur interdit d'engager aucune action militaire avant la jonction de ces deux troupes ; car il importait, si une répression devenait nécessaire, que le premier combat se terminal à notre avantage.

Dans les premiers jours de mars, le commandant supérieur, alors à Bamakou , informé que le marabout cherchait à entraîner quelques populations indécises en leur faisant croire que les Français ne lui étaient pas hostiles, et en donnant comme preuve la tranquillité dans laquelle était laissée sa famille à Goundiourou, donna Tordre au chef de bataillon Houry, commandant à Kayes, de faire enlever par la 2' compagnie de tirailleurs, au moment de son passage à Médine, les femmes, les

captifs et les richesses laissés par Lamine dans son village.

Pour avoir plein succès , l'opération devait être effectuée dans le plus grand secret, et, si c'était possible, sans faire usage des armes.

Le 1 3 mars au soir, le capitaine Ferrât reçut à Médine du commandant Houry les instructions en vue de cette opération. Â deux heures du matin, le réveil fut sonné comme pour un départ ordinaire, et la compagnie mise en route pour Kayes, sans précautions exagérées, pour ne pas éveiller le moindre soupçon. Â la bifurcation du chemin qui conduit à Goundiourou , le capitaine Ferrât arrête sa troupe; il lui fait part de la mission qui vient de leur être confiée , et donne sur-le-champ ses dispositions pour l'exécution.

Au point du jour, la compagnie est devant Goundiourou. Les habitants sont plongés dans le plus profond sommeil; seuls, quelques chiens, vigilants gardiens du logis, ont signalé son approche, sans toutefois éveiller l'attention.

Le guide, laissé jusqu'à ce moment dans l'igno-

rance du but de la marche , hésite à donner les renseignements nécessaires; pressé de questions, il indique enfin la demeure du marabout. Celle-ci, formée d'un groupe d'une vingtaine de cases, se trouve au milieu même du village. Un fort tata, dans lequel seule une porte donne accès, entoure toute la concession.

Le lieutenant Rodot, avec son peloton, cerne l'enceinte. Le sous-lieutenant Samba Maram, avec une autre partie de la compagnie, est placé en réserve à vingt pas de la porte. Le capitaine, avec le reste de ses hommes, s avance jusqu'à cette porte.

Des tirailleurs, escaladant la muraille, font irruption dans l'intérieur du tata; d autres tirailleurs s'y précipitent à leur suite par la porte qui vient d'être enfoncée. Quelques coups de feu partent des cases. Le tirailleur Yam Kallo est blessé; mais aucun soldat ne riposte , la consigne ayant été donnée de ne pas tirer.

Dans l'intérieur règne le plus grand désordre : les femmes s'enfuient atTolées dans tous les sens, poussant des cris affreux; les serviteurs du marabout courent aux armes et se préparent à défendre le dépôt qui leur est confié; mais ils n'en ont pas le temps : ils sont saisis et garrottés. L'un d'eux qui,

après avoir fait feu, veut s'enfuir, tombe, mortellement frappé, aux pieds du capitaine.

La compagnie rentre ensuite à Médine avec la famille et les captifs du marabout.

Les prisonniers furent internés dans le fort , où ils furent traités avec humanité.

Ils étaient au nombre de trente-quatre. Parmi eux se trouvait la favorite de Lamine, celle qui Tavait accompagné à la Mecque : elle s'appelait la schérif Mousse. C*élait une mauresque d'une trentaine d'années, d'une physionomie douce et résignée. Elle portait le costume des femmes de sa race; un grand voile noir posé sur sa tète et tombant jusqu'à ses pieds l'enveloppait tout entière. Elle avait dû être fort belle; on Tentourait d'égards, qu*elle recevait comme la femme du maître. Auprès de Mousso se tenait toujours une jeune Peulhe , nommée Binta; elle était très-blanche de peau, grande, élancée, délicate et fort jolie.

On distinguait encore, parmi les prisonnières de Goundiourou, une ravissante petite Kassoukaise, âgée de quinze ans à peine , aux formes déjà accu-

sées et aux attaches d'une finesse remarquable; elle avait des pieds et des mains d'enfant. Cette distinction lui venait de sa race, les Kassonkais, comme ' les Sarrakholais et les Peulhs, étant d'origine blanche. C'était la fille du chef de Giumbaya, Séné Mahmadou,. qui en avait fait don à Lamine à son passage à Bafoulabé. Cette pauvre jeune fille avait été victime de sa beauté ; elle était affreusement contaminée, et portait sur son corps les traces de la maladie qui la rongeait.

Une dizaine de captives, concubines du marabout, toutes bien faites et de physionomie agréable, témoignaient du soin que Lamine apportait dans le choix de ses femmes.

Les enfants du marabout, au nombre de cinq, deux garçons et trois filles, ressemblaient d'une manière frappante à leur père : ils avaient tous les yeux grands et vifs, le visage allongé, avec le menton fin et les pommettes hautes du marabout.

Deux fois par jour les femmes faisaient leur salam, sous la direction de la schérif Mousso, qui prenait la place du marabout. Les prisonniers se tenaient d'ordinaire dans la cour du fort, immobiles, tristes et silencieux, mais sans inquiétude sur leur sort. Us avaient l'espoir d'être miraculeusement délivrés. On disait en effet qu'un jour le commandant du poste

serait très-étonné, en entrant dans les locaux occupés par les prisonniers, de les trouver vides. Le marabout devait venir enlever sa famille, sans que personne le vit, et sans avoir besoin d'ouvrir aucune porte.

La prédiction ne devait pas se réaliser; le pouvoir surnaturel dont Lamine se targuait aux yeux des noirs, les fables dont il berçait leur crédulité, devaient s'évanouir dès qu'il se trouverait en présence d'Européens.

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